[ phrases ] #5 — rêves de départs
31 octobre 2011




La hauteur des murs, le bruit du vent, le visage de quelques hommes, le corps de toutes les femmes, les reflets dans les tours, la musique partout à chaque coin de rues, des rues à chaque femme, des visages sur chaque affiche, des affiches au-dessus de chaque porte, et de la neige parfois, mais la chaleur suffocante, et du bruit toujours, et comme l’odeur de brûlé, et tant de beauté enfin qu’on s’y arrêterait pour la prendre et l’emporter loin, oui, mais loin, on y était, et c’était sans doute la raison pour laquelle elle s’était arrêtée ici, parce qu’on était loin, la beauté sur ces murs, ces visages et ces corps, des sexes bâtis sur des tours de verre et d’acier, des sourires et des corps ouverts aux désirs les plus inavouables, des visages par miliers finissent par fabriquer cette ville fabuleuse qu’on n’ose pas rêver, des corps, oui, même les moins désirables, même les plus fragiles, surtout les plus fragiles, que je choisis précisément pour cela comme on choisit une rue, pour la suivre et n’y jamais être qu’un passant, alors je choisis une rue comme on choisit un corps, m’y enfonce jusqu’à la taille ; on m’appelle par le nom que je porte ici dans cette ville, le nom qu’elle m’a donné en échange, en échange de quoi, j’ai oublié, j’habite cette ville depuis quelques heures comme pour toujours, et je fais le tour du propriétaire, repère les magasins, les cafés les plus sombres et enfumés, note pour plus tard : demander le nom de tous ceux que je croise ; et je vais comme on s’en va, jusqu’à ce que je me perde tout à fait, que je me dise que cette ville ne ressemble décidément pas au rêve que je faisais d’elle, que si je devais la raconter, je ne dirais rien de ce qu’elle est vraiment en moi, je ne parlerais que de son désir, et de toute manière, je l’oublierai sitôt éveillé, puisque cette ville n’appartient qu’au rêve qu’on lui inflige.

En chemin, je la vois marcher devant moi, presse alors le pas pour la rejoindre, sa nuque bouge, longue chevelure qui descend jusqu’au dos nu, entends sa voix, cassée comme du verre ensanglantée, la touche presque, épaule nue aussi, avance encore, mains nues, je prépare les mots que je vais prononcer une fois que je l’aurai rejointe, voudrais lui dire ce qu’il faut lui dire, quand elle se retourne, qu’elle va m’offrir son visage nu, crie trop pour la voir.

Arthur Rimbaud parle seul devant le feu de cheminée, il lance à intervalles réguliers une pierre, toujour la même, gorgée de sel, et crache parfois, quand il est sur le point de pleurer, dans le Grand Feu qui respire, souffle, gonfle comme une poitrine trop pleine, prend parfois des bouffées de violence, pleure aussi, je crois, de n’être pas autre chose qu’un feu que Arthur Rimbaud recouvre et inonde, se tasse peu à peu, s’éteint lentement et longuement sous les crachats et les pierres lancées par Arthur Rimbaud et la pièce soudain dans l’invisibilité de la nuit et du froid, une main se pose sur mon épaule comme pour me dire, viens maintenant.


arnaud maïsetti - 31 octobre 2011

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