JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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11 décembre 2018

Faire brèche à quelque chose (d’intellectuel, d’abstrait) : attenter volontairement à son intégrité de manière à en préparer la ruine.


The Herbaliser, Breach

Dans Mar Élias occupé à ne pas cesser d’être Mar Élias en ce monde, cette partie du réel habité par ceux qui seuls savent qu’existe ici Mar Élias, une rue pleine et vibrante de corps tout à la tâche d’être là, aller et venir d’un bord sud de la surface des choses (à cent mètres) au bord nord (guère plus loin), nous allons aussi : et les murs sont couverts d’affiches électorales pour une campagne sans doute perdue, on devine seulement le passé sous la couche entamée, le passage d’ongles de mille foules qui strient les mensonges ici comme là partout les mêmes, et nous passons : que ferions d’autres ?

Dans ce coin du monde donc, la rue Mar Élias – ici, personne ne sait où est la rue Mar Élias ni qu’elle existe : personne ne nomme ici les recoins de la ville par leur nom, souvenir de la guerre où les noms de rues s’arrachaient comme des trophées, et plusieurs fois par semaines, alors : à quoi bon nommer les rues : dans Beyrouth, quand on cherche à aller quelque part, qu’on demande son chemin, il faut préciser "près d’où ?", telle tour remarquable, ou vestige, ou caserne –, est le bout du monde possible, s’il y avait un monde, et s’il était possible. La rue contourne les apparences. Les hommes qui vivent ici savent que c’est pour un temps : la guerre est là, derrière et devant eux ; elle est comme la mer : on la respire, elle à gauche et à droite, elle est l’horizon indéfectible, sans répit. Alors on marche, on longe l’apparence, et on commande du thé brûlant qu’on répandra sur nos vies intérieures.

Je me souviens de Mar Élias et comme j’étais loin. Désormais que je suis près de la vie où je vis, je me souviens de Mar Élias comme d’un souvenir que je perds peu à peu. Décidément, je ne suis capable d’habiter la ville que pour m’y rendre et pour cela, je dois m’en éloigner. N’est-ce pas comme ma vie même. Et puis, de plus en plus, il y a cela qui appelle : comment le nommer ? Se rendre à l’endroit de la bataille. Ne rien préserver de soi. L’expression ce soir, si belle (comme toujours sur les lèvres de l’évidence, de la franchise, de l’obsédante nuque qui envisage le monde pour mieux lui dire : je ne cède pas), faire brèche, et si je pense à Mar Élias, ce quartier enfoncé dans Beyrouth comme une blessure, je pense à Marseille : aux lieux occupés. Je pense à l’occupation des lieux comme la première lutte : occuper les lieux que le pouvoir nous a pris, qu’il a oubliés dans sa suffisance, et qu’on reprend comme des territoires intimes, érotiques, ou simplement parce qu’il y a des murs, et un sol qui tient, et des fenêtres où voir l’arrivée des flics.

Je pense à ceux qui ce soir occupent les lieux, et comme ils sont dignes ; et comme je prends peur pour eux : faire brèche, tenir le pas gagné : quand la brèche est ouverte, s’y engouffrer, et d’une chambre, d’un immeuble, d’un quartier, tout reprendre de la ville, jusqu’à nos vies mêmes.




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4 décembre 2018

Au fond de cette pièce, une autre porte était ouverte, sans serrure, sans loquet. J’enjambai les morts comme on franchit des gouffres. La pièce contenait, entassés sur un seul lit, quatre cadavres d’hommes, l’un sur l’autre, comme si chacun d’eux avait eu la précaution de protéger celui qui était sous lui ou qu’ils aient été saisis par un rut érotique en décomposition. Cet amas de boucliers sentait fort, il ne sentait pas mauvais. L’odeur et les mouches avaient, me semblait-il, l’habitude de moi. Je ne dérangeais plus rien de ces ruines et de ce calme.

Jean Genet, Quatre heures à Chatila

Dans les ruines, ou parmi elles, ou entre elles, on marche encore ici : Beyrouth de nouveau, de retour ; Beyrouth, ville où la Sûreté Générale ferait presque office d’État, où les architectes s’en donnent à cœur joie pour saccager les horizons, où tout s’achète, même la misère : tandis que les collines autour de la ville clignent des yeux dans le soir tombé dès quatre heures, que la rue de Damas que je domine hurle.

Beyrouth de nouveau : il y a trois semaines, ces dix jours n’avaient donc pas suffi. Beyrouth et la rue de Damas, la Maison Jaune (et l’Université Libanaise) (et Shams). À partir de quelle fatigue on sait qu’une ville est domptée ? Je sais quelques parcours désormais, me repère dans le dédale : mais qu’on me lâche ici le soir, et je serai perdu pour toujours (ce ne sera pas tant pis pour moi).

Les ruines sont la ville même : on les côtoie comme des traces qu’on ne veut pas oublier pour ne pas perdre la mémoire : ce dont la mémoire garde mémoire, on ne sait pas. C’est comme ce nœud au foulard qu’on fait le matin pour ne pas oublier ce que le soir on doit faire : le soir, on regarde le nœud au foulard, on regarde longuement, on sait qu’on ne trouvera jamais. La ville comme un foulard noué autour de l’oubli : sa folie gigantesque, libéralisé à l’extrême, dressé comme un chien sauvage : « ensauvagé comme un chien dressé ». La ville comme un cauchemar qui au réveil nous semblera si doux, si terriblement tranquille.

On est dans les failles du monde ici aussi. Le moindre chauffeur de taxi vous parlera de géopolitique ; le moindre politicien vous semblera porter des cadavres dans les poches de sa veste. La moindre rue porte la trace des guerres passées et à venir. Tout ici est imminent : on ne sait pas quoi.

Et sur tout cela plane un murmure : c’est derrière les bruits de la ville, ou c’est au dedans d’elle, c’est parmi les ruines et entre elles, c’est parfois étouffé et parfois puissant – c’est le vent –, c’est par moments les hurlements de la police, et c’est par moments le calme plat des montagnes dont on sent le souffle sur la nuque, c’est quelque chose dans l’air et qui s’entête : c’est l’appel à la prière.

Toutes les trois heures une coupure de courant. Pendant le colloque tout à l’heure, les lumières se sont brutalement coupées, le micro, l’écran derrière l’homme qui parlait, et l’homme parlait, ne s’est pas arrêté, est allé au bout de sa phrase, de son idée, et le courant est reparti : la phrase continuait ; il ne s’en est pas aperçu, peut-être. C’est l’histoire de nos enfances : le coyote poursuit sa proie, il ne voit pas le virage, continue de courir dans le vide : ne tombe que lorsqu’il comprend qu’il n’y a que le vide sous lui. Ne pas voir le vide nous épargnerait-il de lui ?

La ville ruines, dont les ruines sont les gratte ciels levés haut (et vides : trop chers) : ruines des histoires perdues, des cadavres disparus, ruines des sortilèges auxquels on ne croit plus. Je rêve souvent de Bagdad, de Damas, de Téhéran : villes dans lesquelles je ne marcherai jamais que dans les ruines. Je marche ce soir dans Beyrouth debout, aux ruines éparses, recouvertes par le présent insensé, impossible, insistant.

« Dans les ruines, accroupies ou debout, des femmes du peuple, prophétiques ou sibyllines, disent ce que sera Amman, Hussein, son palais […]. Les femmes du peuple sont terribles en ce qu’elles disent la vérité [1].




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30 novembre 2018

Il est vrai... je ne rêve pas ! Qui donc es-tu, toi, qui te penches là pour creuser une tombe, tandis que, comme un paresseux qui mange le pain des autres, je ne fais rien. C’est l’heure de dormir, ou de sacrifier son repos à la science. En tout cas, nul n’est absent de sa maison, et se garde de laisser la porte ouverte, pour ne pas laisser entrer les voleurs. Il s’enferme dans sa chambre, le mieux qu’il peut, tandis que les ombres de la vieille cheminée savent encore réchauffer la salle d’un reste de chaleur. Toi, tu ne fais pas comme les autres ; tes habits indiquent un habitant de quelque pays lointain.

Lautréamont, Chants de Maldoror

Bob Dylan, I’m not There


Être toujours du proche le lointain : seulement ce lointain-là. Même en approchant d’aussi près que possible la surface coupante des murs de cette réalité, je ne ferai que me couper du monde, l’entaille légère sur les doigts, si légère : entre moi et le monde, seulement la peau, celle qui ne reçoit les coups qu’à distance, dans la distance où je me tiens moins pour me protéger des coups que pour les voir ? Je ne sais pas. C’est toujours la réponse finalement : je ne sais pas. Ce que je sais au moins, c’est qu’en m’approchant des murs, je peux me dire seulement de ce côté des choses que les murs tiennent à distance : les arbres ? Non, le monde possible.

« Au bout d’un moment, écrire sans être là, je ne suis pas sûre »

Ces dernières semaines, par hasard et fatalité, je me serai donc retrouvé toujours loin de ce proche qui pourtant me bouleverse tant : quand les foules se rassemblent devant les Hôtels de ville, quand elles demandent des comptes et reçoivent des coups, quand il faut se protéger le visage, quand il faut quand même marcher, quand il faut agir de concert, sentir les mouvements et percevoir les dangers, user de cette intelligence collective des foules qui savent que le monde est l’espace que recouvrent ses pieds, et que ses pieds sont mille, j’aurai donc été, quelle faute, loin, cette fois. Écrire ? Au nom de quoi ? Pourtant : ne rien dire ? N’habiter que l’endroit où son ombre se déplace ; se désirer d’ici et d’ailleurs, si l’ailleurs rend possible l’ici ? Je ne sais pas. Moi, non plus je ne suis pas sûr.

Je ne fais pas les rêves où les gens meurent : de cela aussi, je suis loin.

En rentrant ce soir-là, le soleil tombe à la vertical de la rue qui s’enfonce depuis chez moi : suis-je d’ici ? Vers où tout cela tombe, s’effondre. S’échappe.

Et dans l’incertain, se mêler à la virgule qui n’achève rien et transforme une couleur en verbe quand, en bas de la page, le ciel bleu,




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26 novembre 2018


J’ai soif, si soif ! Ah ! l’enfance, l’herbe, la pluie, le lac sur les pierres, le clair de lune quand le clocher sonnait douze... le diable est au clocher, à cette heure.

Rim.


Tindersticks, Raindrops (This Way Up, 1993)

Ce qu’on doit au destin, à la fatalité qui n’a ni raison ni tort, ni cause ni vérité, ce qu’on doit à cette part de chance d’être de ce côté de la vie épargnée, à cette part de désolation d’être soumis ou avalée par la vie elle-même, ce qu’on doit à l’ordre aberrant des choses, on ne le sait pas : on regarde nos mains, et sur le miroir, notre visage d’homme perdu dans le sommeil et l’ordre des heures, pensant peut-être à la chance et plus sûrement au désordre, au sommeil perdu pour toujours quelque part dans une heure désormais révolue.

Ce qu’on doit à la fatalité ne doit rien à la fatalité et tout au hasard ; rien à nos désirs. Nos désirs, on en avait, on s’en souvient. Et que la vie serait celle là si ; et que le monde serait alors plus vaste et moins arrogant, plus large aussi, de possibles et de feuilles dans le vent, de ciel peut-être.

Du monde écroulé, que dire ? On regarderait les pierres sur le sol, et le sol lui-même recouvert par les pierres, et dessous les hommes et les femmes recouvertes, que dire ? Il y a ceux qui disent c’est la pluie comme on crache par terre en accusant la gravité. On reconnaît ces hommes à ce qu’ils savent, portent sur eux costumes de sachant, arrogance et crâne dégarni, lunettes aux prix des costumes hors de prix. Il y a ceux qui regardent la pluie tombée sur eux et les hommes et les femmes rendus aux pierres, et qui savent, maigre savoir, que les crachats ne sont pas de la pluie : et ce savoir maigre fait la différence entre la dignité et l’arrogance.

Non, ce n’est pas la pluie : c’est la phrase qui dit qu’au milieu de ce monde fatal il y a des causes qui ne sont ni fatales ni arbitraires, il y a seulement des causes qui valent la peine de se battre pour elles et contre elles ; il y a des raisons, des responsables et des coupables, des enchaînements logiques décidées pour cela, la logique et l’enchaînement : ce n’est pas la pluie rétablit l’ordre des hommes dans la machine qui n’est pas toujours infernale, mais souvent bureaucratique et rationnelle.

Car ce n’est pas la pluie, ni la fatalité, ni le destin, mais des hommes et seulement des hommes qui ont fabriqué ce monde qui s’effondre, des hommes de pied en cape habillés comme des hommes de certitudes et de savoir, d’arrogance et de gravité légère, regardant la terre disant c’est le ciel et la pluie, et que faire : seulement des hommes dans leur façon qu’ils ont d’être des hommes, de savoir, d’arrogance crachée : et contre qui il y a tant à faire.

Alors on regarde son visage sur le miroir différemment. Nous serions ainsi, pétris de fatalité et livrés en partie au hasard des naissances et des lieux où nous avons été crachés, et nous sommes en partie aussi fruit des temps et du monde : en partie aussi, nous sommes livrés aux hommes et à leur pouvoir leur arrogance de sachant ; mais en partie enfin, nous sommes livrés à nous-mêmes, à nos désirs, à nos folies d’hommes désirant seulement désirer.

Lu ce tag sublime et juste : "On ne veut rien et on l’aura".

Nous serions cela : des désirs désirant qu’on nous foute la paix ; ainsi voulons-nous la paix des arrogants et nous l’aurons.

Accepter la part de fatalité dans l’histoire pour comprendre la part des déterminismes de toutes part, et mieux saisir la part de ce qui tient de nous : c’est reconnaître ce qui tient de la pluie et ce qui relève de nos larmes, ce qui tient du ciel et ce qui tient de la terre, ce qui tient des autres et ce qui tient de toi : ce que le destin commande et ce qu’il ignore et lui échappe. Accepter la distinction des ordres de la vie, c’est s’en remettre à elle en partie et en partie seulement. C’est désirer la pluie sur ton visage pour mieux, de ma main, en effacer les traces, embrasser nos douleur et en porter la blessure.




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6 novembre 2018

Les murs de la vie, souvent l’appui pour pas s’écrouler

Keny Arkana


K. Arkana, Les murs de la ville

C’est le centre de la ville. Ici, le centre est à la marge : des routes le contournent, les pouvoirs l’ignorent et l’ignorance finit toujours par être criminelle. C’est le centre de la ville, les murs sont sa mémoire, ils sont même sa loi. Ici, chaque immeuble repose sur un autre et lui-même sur un autre ; ainsi jusqu’au dernier. Cette loi fait de cette ville un poing fermé, un corps organiquement composé par son histoire. Alors quand l’un tombe, tous cèdent.

Voici pour la loi.

Quant à l’ignorance criminelle, elle est doublement coupable : sous les décombres, on finira par retrouver fatalement des corps qu’on comptera pour peu. Ils n’auraient pas dû être là, diront ceux vers qui les micros se tendent ; on leur avait bien dit, ajouteront-ils comme on crache sur un cadavre ; ce serait tant pis pour eux, finiront-ils par lâcher, en comptant non pas les corps, mais les voix qui manquent pour la campagne à venir. Qui dira le nom de ces corps ensevelis ? Ces corps sont l’autre image de la ville, sa réalité de chair. Il manquera toujours la vieille geste des poètes, les tombeaux qu’autrefois on écrivait.

Aujourd’hui, les tombeaux de ces corps sont les pierres de la ville, les murs sur lesquels ils avaient adossé leur vie.

Un immeuble qui tombe sans cause véritable, ni incendie ni tremblement de terre, mais après quelques pluies et de nombreuses années d’ignorance et de mépris, c’est impensable ; un immeuble qui tombe parce qu’on l’oublie, c’est insensé. Non pas un, mais deux immeubles mêmes, et trois, peut-être dix bientôt, cent, mille, puisque dans cette ville, tout s’élève ensemble, et tombe ensemble. C’est l’autre loi de la ville, impensable, insensée.

Peut-être qu’on vivait dans le premier immeuble, parce que lui proposait un toit au lieu de la rue. Peut-être qu’on ne saura jamais qui vivait dans le premier.

Peut-être qu’on trouvera un chien là dedans que les pouvoirs prendront pour un homme ou un enfant, ou inversement.

Ce sont des jours sales sur lesquels la pluie tombe aussi lourdement qu’un immeuble. Il y a par dessus la tristesse, comme des pierres sur un corps, de la rage.

À quelques rues seulement, les mêmes pouvoirs dépensent les milliers jamais consentis ici pour lever des murs : l’ironie est un autre crachat sur les morts. Les murs qu’ils dressent autour de la Plaine, ces mêmes murs jamais posés pour étayer les immeubles effondrés se bâtissent finalement pour la même raison : nettoyer, trier, contrôler les populations.

S’ils ont laissé les murs pourrir sur place, c’était peut-être pour mieux faire fuir les hommes, les femmes.

Les hommes et les femmes sont restés.

Où aller ? Les murs ne tomberont pas.

Les murs sont tombés. Et maintenant ? On n’aura même pas eu besoin d’abattre les immeubles, ils ont eux-mêmes offert la place pour les hôtels de standing, les casinos, les parkings, les places larges avec des bancs où il serait impossible de s’allonger – pensez, si un homme avait l’idée d’y dormir, une nuit de désespoir.

Dans l’effondrement du soir, il y a une autre leçon.

Nous vivons vraiment dans un monde qui s’effondre, et qui produit lui-même les conditions de son effondrement.

Les hommes et les femmes sur qui s’effondre ce monde ne réclament ni un poème ni un tombeau, mais qu’on ne leur crache pas dessus comme de leur vivant. Qu’à l’ignorance succède ce que la rage sait parfois lever : l’organisation des colères, le renversement des forces.

Ce sont des jours sales, infâmes et qui font honte : que la honte change de camp.




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3 novembre 2018


Je saute ainsi d’un jour à l’autre
rond polychrome et plus joli
qu’un paillasson de tir ou l’âtre
quand la flamme est couleur du vent
Vie ô paisible automobile
et le joyeux péril de courir au devant

Je brûlerai du feu des phares

Aragon, « Parti Pris » (Feu de joie, 1920)



Lhasa de Sela, « Anywhere on This Road »
(The Living Road, 2003)



Semaine indéchiffrable comme ce roman écrit à même la ville, par mille mains, et qui sait tout raconter pourtant ; traverser cette semaine par gros temps, et même, lundi, voir les vagues passer au-dessus de la voiture depuis le bord de la mer qui n’était plus que le bord de la ville sur le point de tomber. C’était force quatre ou cinq. Je rentrais. Chaque soir, je rentrerai sous un ciel neuf à la même heure : vers six heures, voir le soleil s’effondrer dans l’ouest en pleine mer. La journée, je l’aurais passé dans l’université vide, les mots de Gabily, la voix des jeunes acteurs. Au retour, le silence intérieur. Les embouteillages. Toujours au même niveau, vers Plan de Campagne, la laideur des centres commerciaux qui couvrent l’horizon. Les noms des enseignes, néons crachant les slogans pauvres. Au passage, j’en saisis un pour la plus grande laideur, pour le seul programme de vie que cette existence néo-libérale promet : vie & véranda.

Voiture lancée contre la tempête, on ne voit pas à dix mètres, à cinq mètres ; on devine. Il y a d’autres voitures, comme nous, lancées, devinant qu’il y a une route, un virage, peut-être une ville au loin ; chaque mètre est un pari, une hypothèse. Chaque seconde en vérifie la validité, postule une autre hypothèse. Conduire est une science : le critère de réfutabilité du monde est suspendu. Soudain, un embouteillage. Je suis arrêté à hauteur du radar. Une image de nouveau de cette vie.

Parmi les autres images retrouvées de ma semaine, il y a celle-ci. Mes pieds devant le chiffre de mon appartenance. Je possède mille photographies semblables et différentes. Ce n’est pas par fétichisme au contraire. Mais c’est que j’ai la mémoire faible. Et l’habitude de me perdre. Il faut bien ruser. Je prends en photo la place. Il y a une leçon, aussi, à retenir : les parkings sont des mondes intérieurs sans mémoire où tout est à sa place et où chaque place est introuvable. On peut errer en eux des heures, des jours, des nuits, des siècles : chaque souterrain est le même, et un autre. Il faut le numéro. Sinon, comment rentrer ? Reste à savoir où.

Quand au passage le temps cède, qu’une seconde soudain m’est offerte entre deux autres secondes pressées, urgentes – ou que je décide d’être en retard pour toujours –, je regarde le ciel vide, vérifie qu’il est bien ce vide qu’en moi je devine toujours quand je pense au ciel et au vide.

Autre image retrouvée : j’ignore le lieu ; la date, c’est vendredi, jour des morts. Juste image, sans doute, du jour ? Non. Vendredi, toutes mes pensées tournées vers le Mexique, les corps qu’on déterre, l’alcool qu’on répand sur les os, les cris qu’on pousse, de joie, en buvant à la santé des cadavres.

Sur les tableaux de l’université, on trouve d’étranges énigmes. Des mots, des phrases dans des langues inouïes, des formules mathématiques qui sont des mystères, des simples flèches qui font signes vers des dehors terribles ; et puis, parfois, des notes de musique. On imagine trois heures passées à seulement parler autour de ces notes ; on imagine trois heures de questions, de rêves, de déchiffrement à tâtons. Devant des notes qu’on ne peut déchiffrer, le silence a tort.

Couloirs vides de l’université, toute la semaine.

Couloirs inhabités.

Couloirs où ma présence en surimpression, en suspension sur les parois transparentes serait comme posée, légèrement, fantomatique. Quand tout le monde est ailleurs, suis-je là ?

J’apprends le concept, ce matin, d’introjection : « processus par lequel le sujet fait passer, sur un mode fantasmatique, du "dehors" au "dedans" des objets ». Est-ce cela, écrire, aussi ?




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21 octobre 2018



Faites-moi cette joie,
Qu’un instant je revoie
Quelque chose de vert
Avant l’hiver !

Nerval, « Politique » (Petits châteaux de Bohême : prose et poésie, 1853)


Max Richter, Dream 1 (before the wind blows it all away)


On n’a que du temps qui manque. Que ça. Entre deux jours, seulement de la nuit, et elle est si lourde, elle pèse ; on s’effondre. Là que pourtant il faudrait. Comploter contre le jour, le temps, et la nuit même, je ne sais pas. Au lieu des complots, on n’a que des trajets et des heures fixes où se rendre, et des papiers, et des fatigues au bout de la peine, pour la peine.

J’ai bien reçu la lettre de Rimbaud, qu’on reçoit presque chaque année, et sur laquelle on est des centaines à se pencher en pensant qu’elle nous est adressée. Je sais bien qu’elle m’est adressée ; comme aux cent autres. Demain peut-être, j’achèverai ma réponse ? J’aurais aimé recevoir une photographie de son visage de mourant, cette année, je crois bien que cela m’aurait donné des forces.

L’automne est devenu en quelques jours de l’hiver rageur avec le vent d’est partout : et soudain, ce dimanche, un printemps terrible. J’avais mon écharpe. On devrait être prévenu du retour du monde. Chaque matin, le mal de crâne me rappelle que je ne suis pas fait pour ce monde-ci ; chaque matin, les nouvelles que le monde nous envoie – malgré les lettres adressées par Rimbaud – nous consternent et sidèrent ; nous donnent des raisons de cracher sur lui sans même le regarder. On le regarde pourtant. On crache sur lui.

J’ai rêvé d’Argentine, et que je partais. Je louais une voiture (je parlais parfaitement russe), et je partais. Je découvrais un petite maison qui m’attendait, sur les hauteurs d’une grande ville, c’était le Québec. Je me posais ici. Je regardais un peu les feuilles tomber. Je dormirai ici ce soir. J’avais sur la table les pages vierges d’un roman définitif, le roman monde de ce temps. D’abord, je regarderai le lac. Et j’appellerai ma vieille tante bergère, morte il y a deux ans, pour lui dire que j’étais bien arrivé.

Au réveil, la fièvre était large et belle, elle sautait sur moi à pieds joins comme un enfant.

Toute la semaine ainsi. La voiture vers Aix ; les cours où sortir épuisé de tous les mots que je n’ai pas dits, qu’il aurait tant fallu dire ; les lectures en attente, Saint-Just en attente, la réponse à Rimb. en attente ; la vie qui n’attend pas.

Ce soir, malgré les retards et les travaux perdus, je note ces mots ici pour seulement ne pas abandonner les jours morts : j’aurais dû appeler ces carnets : notes des jours perdus. J’aurais dû faire autre chose que de perdre ces jours. Les noter ne les sauve pas. D’ailleurs, je ne les note même pas. J’arrache seulement cette heure-ci, pas les autres, au gouffre infernal du temps pressé de m’avaler. Cette heure-ci, je ne cède pas. Je ne cède pas. C’est ma manière de comploter à ciel ouvert. Minuscule et dérisoire complot ; j’ai presque honte.

Entendu cette phrase qui a fait la joie de ma semaine : « Plus d’ours polaires, moins d’actionnaire ».

Parlant de honte : il y a, sur Marseille, une couleur qui fait honte à nos jours.

Palais Longchamp, tout à l’heure, sur les pierres majuscules du monument, des camarades ont tagués "ridicoulous", j’ai pensé à eux. Des enfants courraient pensant ce monde est à nous, la preuve. Ils hurlaient dans midi : d’autres chassaient les pôkémons sans rien voir du réel que sa fabrication marchande. Les enfants hurlaient. Ils hurlaient. Au milieu, le temps passait, mais plus lentement soudain, et eux, ils hurlaient dans les cris qu’ils oublieront bientôt, mais qu’ils emporteront avec eux sur leur lit de vieillesse, sans aucune pensée pour nous.

Ils hurlaient, et moi je les regardais.




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13 octobre 2018


Ô Douceurs, ô monde, ô musique ! Et là, les formes, les sueurs, les chevelures et les yeux, flottant. Et les larmes blanches, bouillantes, — ô douceurs ! — et la voix féminine arrivée au fond des volcans et des grottes arctiques.

Rimb., Barbare

Bach, Passion selon Saint-Matthieu, "Meine Seufzer, meine Tränen"
("Mes douleurs, mes larmes") (BWV 0013 01)

Il a fallu passer la semaine – sur son corps froid et tenace, et long comme sept jours ensemble fermés contre eux-mêmes prêts à frapper –, passer la semaine à la passer : sans jamais pourtant céder à la tentation des regards vers l’arrière, des projets pour demain ; tâcher d’être à cette tâche que chaque seconde impose, autant de portes à franchir, sans clé, seulement avec l’épaule en avant, et les dents serrés, et parfois on ferme les yeux, souvent même (à chaque fois).

Ouvrir les yeux pourtant, c’est seul ce qui importe. Devant le Palais Longchamp, la pluie tombait soudain — en quelques heures, davantage qu’en deux mois. Tous, ils déguerpissaient. J’étais à l’abri, dans la voiture : quel abri ? La pluie tombait sur nous comme de la nuit, droite et lente, résolue ; on s’enfonçait déjà dans l’encoignure du lendemain, la fatalité, toutes choses hasardeuses, les peurs d’enfance. Ce soir là (c’était mardi ?), j’aurais pu dormir dans l’embouteillage. Les rêves qui venaient sans adresse et sans me concerner frayaient déjà leurs formes, les désirs. Et puis, la ville se mettait à hurler de toute sa bêtise : ça avançait, les klaxons m’insultaient, m’emportaient.

Les trajets, ces derniers jours, je les fais au ralenti. Je prends de l’avance ; je sais que je serai en retard. Les travaux que ce monde fait pour le rendre plus fluide le rendent plus lent : c’est une leçon aussi. Les trous qu’ils font à la terre dans l’illusion qu’ils la façonnent à la main de l’homme sont surtout les lieux qui vont nous engloutir. De telles rêveries me recouvrent entièrement. Je me glisse dans la file de droite, je vais au rythme de ces pensées ; il y a des colères en elle. Il y a souvent rien.

Palais Longchamp, dans l’embouteillage, la pluie soudaine et brutale, pour nettoyer tout cela (en vain). Peut-être un savant a-t-il déjà écrit une histoire des larmes ; tant pis, il faudrait en écrire une, une autre ; moins savante, plus terrible. Elle dirait le contraire de ce que je viens de jeter là, le contraire de la lenteur (de l’éclair plutôt) et de la pitié (de la peine plutôt), le contraire des leçons : ce serait très joyeux. Elle commencerait au loin par un corps allongé dans un lit défait, presque nu, qui dormirait, souriant, le visage baigné de larmes, et les poings fermés. On serait autour de ce corps. On regarderait. Lentement, on viendrait contre lui. On serait nu aussi. On fermerait les yeux. Le jour se lèverait.




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5 octobre 2018


Ils pleuraient des larmes silencieuses ; ils sentaient vaguement que je n’étais plus le même, devenu inférieur à mon identité. Ils auraient voulu connaître quelle funeste résolution m’avait fait franchir les frontières du ciel, pour venir m’abattre sur la terre, et goûter des voluptés éphémères, qu’eux-mêmes méprisent profondément.

Lautréamont, Chants de Maldoror, Chant Troisième


M83
Outro (2011)



J’ignore tout des lois qui soulèvent la terre, tout des principes et des résistances, tout de l’histoire des soulèvements, de la nature des corps écrasés ou vainqueurs, tout de ce tout des choses où je vais sous l’épuisement et la chaleur d’octobre, sauf que la pierre sous mes pas est le seul chemin, et que la seule chose qui me retient de me jeter dans le vide est la superstition qui me fait croire que mon corps sera précipité au sol par je ne sais quelles autres lois, sans doute contraires à celles qui président aux soulèvement des pierres.

Le ciel est une injure à tout ce qui n’est pas lui ; et la mer qui vient battre tout près est l’autre blasphème. Entre les deux, on doit bien organiser le mouvement des voitures et des jours, des siècles qui passent entre deux massacres, et souvent par dessus eux, et en travers des siècles parfois des corps qui les récusent de toute leur force, leur opposent d’autres qu’ils habitent en secret et ils nomment cela le désir, ou le livre, ou l’amour réalisé (du désir), ou la lutte, ou bien d’autres mots que j’ignore parce que je suis fort mauvais poète et dans mon adolescence encore.

(Ici, un paragraphe plus court, rapide comme le tonnerre, qui porterait sur un train fuyant vers les plaines de Russie et le Pérou ; j’aurais une simple valise et un carnet noir, les plans pour renverser le monde et celui pour rejoindre les lacs perdus.)

Les cairns qui parsèment l’époque sont peu nombreux ; les hommes d’ici s’acharnent à construire sur eux des aéroports, des villes ignobles, des routes pour relier des routes. On a tant besoin de ces cairns qui marquent les crêtes, les routes, les passages. Bien sûr, il y a la mélancolie qu’on éprouve au milieu des terres qu’on croyait sauvages et qui sont marquées par d’autres passés ici avant nous. Bien sûr, il y a l’orgueil froissé, et la rage de voir le monde perdu. Il y a aussi le sentiment de n’être pas seul par delà les années et les histoires, et dans nos solitudes, ces pierres sont des armes.

« Lorsque la frontière entre la vie et la mort est brisée. C’est alors qu’il se passe quelque chose. » La phrase de Gatti, sur la crête instable du massif des Calanques, je la redis en moi et elle sonne étrangement – comme quand on pose ses mains sur un instrument qu’on découvre, et qu’on joue d’anciennes partitions, que la musique occupe l’espace de la pièce, qu’elle la transforme, qu’elle la renouvelle. À la frontière du ciel et de tout ce qui n’est pas le ciel, il se passe quelque chose qui n’a pas encore eu lieu. La pensée qu’en jetant le monde d’en haut, il s’évanouirait en heurtant le sol ; mais où ?

Les cairns qui recouvrent le monde ne disent pas qu’il est totalement découvert : ils disent que ceux qui sont passés par là disaient à ceux qui les suivraient : par là, une route existe, mais on ne sait pas encore où elle mène, puisqu’elle se dresse devant nous aussi, prenons là comme on prend une décision, ou comme on prend une ville, ou d’assaut le ciel.




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1er octobre 2018

Müller.- Il y a cette représentation classique de la révolution vue comme un moment d’accélération. Peut-être que ce n’est pas du tout ça, peut-être qu’il s’agit toujours d’arrêter le temps, de ralentir le temps. […] Le fait de tirer sur les montres par exemple, ça signifie suspendre le temps. Et suspendre le temps, c’est aussi gagner du temps et cela veut dire retenir l’effondrement et suspendre la fin ou la repousser.

Kluge.- C’est bien ce que fait la vie. Vue ainsi, la vie entière se résume à un processus de freinage. Un capteur d’énergie qui ralentit tous les processus sur notre belle planète bleue.

Heiner Müller, Entretiens (Esprit, pouvoir et castration, 1990-1994)



Ibrahim Maalouf,
Red & Black Light (2015)



C’est une longue semaine comme une coulée d’heures invraisemblablement parvenues jusqu’ici. Elle aura pris les détours ordinaires de la lenteur, celle qui ne laisse pourtant jamais le temps de rien. Étrange et malhabile organisation de la vie : chaque heure occupe le volume d’une heure, mais elle passe dans la seconde sans qu’on l’ait vue entrer, ni sortir. Écrire est arrêter le mouvement pour le produire peut-être : étrange et malhabile révolution des astres qui tournent sur eux-mêmes pour inventer chaque jour un jour. Nous, au milieu, rusons pour être à la fois la révolution et l’arrêt, le voyage et ce qui l’interrompt, la solitude et la foule. On recueille l’eau de nos propres mains tremblées, on voudrait boire à même la peau, on ne fait que lécher l’eau déjà tombée, évaporée, ou engouffrée en nous. Comment faire ?

On prend le train vers Bordeaux le samedi, rejoindre le fleuve large et les allées pleines de feuilles : l’automne de ce côté du monde est partout, dans le vent et les écharpes, et dans le ciel jeté vers le soir dès midi, dans les visages aussi, dans les rues anciennes. Chez Mollat, je marche entre les livres comme sur les feuilles près de la Place des Quinconces ou vers Stalingrad. L’ami P. C. me raconte la vie de ces livres ici, et je songe aux feuilles, en pensant aux vitraux que tapissaient la beauté insensée de Commettre – vers la Bourse où l’on négociait le prix des esclaves, les enfants jouent sur le Miroir d’Eau : les siècles passent pour obéir à une loi, celle qui remplacent les profondeurs marines par les surfaces aquatiques, et les larmes par l’oubli. À l’endroit des terreurs, les joies d’enfant. À l’endroit du ciel, même ciel pourtant, et mêmes rives.

Le train vers Marseille dimanche rejoint le soir et déjà le lendemain, un autre train vers Paris. En bas de la rue de Rennes où Bataille avait lutté à mort contre l’Angoisse, la rue Saint-Benoît où Marguerite Duras tenait salon. J’ai appris que c’est là qu’avaient trouvé refuge l’été 68 Daniel Bensaïd et quelques camarades pour rédiger, clandestinement, Mai 68, répétition générale. Pendant qu’ils tiraient leçon d’un février pour préparer d’autres octobres, ils n’ont vu qu’à peine passer Blanchot, Antelme, Mascolo, dont ils ignoraient presque tout, à leur grande honte. On est dans cette ville peut-être minusculement comme eux : à la tâche de nos urgences, aveugles et pressés dans la lenteur des choses – aveuglement qui n’est pas la cécité. Seulement la peine qu’on prend d’aller.

Tout près, en tournant le dos de la rue Saint-Benoît vers la rue de Rennes, cette rue vers la droite qui semble s’enfoncer dans une autre ville. Sur la porte, entrez sans frapper. Escaliers raides, et silence, et le travail aussi, les murs qui semblent portés par le silence, comment le dire ?

En partant, vite rejoindre la Villette : se tromper d’arrêt, sortir à Pantin, repartir dans l’autre sens. J’avais oublié cette vigilance qu’il faut avoir dans le métro, cette habilité requise pour se repérer à chaque instant dans la succession des stations. Dans nos villes, on ne peut se permettre la moindre rêverie qui nous renverrait vers des ailleurs inconnus. Économie souterraine du temps ici qui nous rend toujours, quoiqu’il arrive, en retard. Ralentir est déjà comploter contre lui. Au théâtre de la Villette, présenter le travail est une épreuve : il y aurait besoin d’autres complots contre l’acharnement à vouloir tout évaluer, tout observer même les naissances en cours. Et le vocabulaire est d’une telle bêtise : projet, bilan d’étape de travail, résidence. Ruser encore, et toujours. Frayer entre les laideurs.

Le soir sera d’une autre beauté – près de la rue Cauchois, Constance, près du lux Bar, trop près du cimetière Montmartre aussi, Pigalle, et la nuit, profonde et large, possible, imminente, terriblement passée, mais tenue présente comme un secret, gardé contre soi.

Quand je rentre aux Batignolles, je salue Verlaine, comme toujours, pour toujours.

Le train vers Marseille le lendemain mardi : l’ennui du train et de son travail ; les devoirs administratifs qu’on rend, pour donner le change, comme autrefois enfant ? Toute cette vie sociale sur l’écran qui défile et pour laquelle je n’ai pas de ruse, cette fois. Quand je lève les yeux, c’est un village minuscule ou une route perdue. Puis la gare d’Aix et son effroyable laideur, arrogante et puérile. Terminus Marseille ; et vite reprendre pied dans le monde vieux.

D’un jour à l’autre, d’une salle de cours à l’autre, et d’un soir à l’autre (mais lequel). Fidèles aux postes de travail, ces postes de travail éteints : comme une allégorie évidente.

Saint-Charles, campus nettoyé de tout ce qui l’avait joyeusement agité au printemps dernier. Presque tout.

Dimanche de nouveau. Salon-de-Provence. Au cimetière des Manières, je regarde le ciel pour jauger de la vue dont jouissent les morts. Il y a des fils, mal tendus (où sont les clochers ?), et des cyprès malades comme partout en Europe – malades comme le sont les platanes et les palmiers. Tout ce monde tombe devant nous. Les morts seuls savent peut-être. Sur l’image, on ne voit pas que le soleil se déplace entre les nuages. On ne voit que l’arrêt des choses à la surface de l’écran bientôt fermé. De l’autre côté de l’image, c’est lundi déjà : ce matin secoué par le vent. On en a pour trois jours disent les vieillards d’ici avec la sagesse du passé qui a pourtant échoué à empêcher ce présent. Trois jours et après ? L’état normal du réel est un jour de vent ; quand le vent cesse, c’est pour reprendre son souffle.



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud