JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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9 juin 2019


De tout , il resta trois choses : / La certitude que tout était / en train de commencer, / la certitude qu’il fallait continuer, / la certitude que cela serait interrompu avant que d’être terminé. / Faire de l’interruption, un nouveau chemin, / faire de la chute, un pas de danse, / faire de la peur, un escalier, / du rêve, un pont, / de la recherche / une rencontre.

Pessoa

Bob Dylan, Born In Time, live 2017


c’est obsédant. et c’est précis. par exemple cet homme dans le café, ce vieil homme. le sentiment que je pourrais être lui, que je serai lui : que je suis déjà lui ; et le sentiment tout autant puissant que non ; que sa solitude est inapprochable. qu’elle le protège, et me préserve, nous tient à distance, par delà le même café qu’on boit, qu’on avale plutôt comme on avalerait les vérités de ce monde, sans y croire une seconde. le sentiment que sa solitude l’isole superbement, qu’elle est sa gloire. et je ne sais pas si je tire du gouffre qui nous lie et nous sépare la pensée que c’est tant pis pour lui, ou pour moi.

qu’une majuscule porte la trace d’un commencement est un mensonge : une plaie davantage, un stigmate. qu’une naissance tient à ce qui commence après elle, ce qui déjà est terminée avant elle.

être à la hauteur : le mot reste. plus que le mot, sa solitude — pas celle de l’homme dans le café, penché sur le café, et sans un regard, une autre encore : celle qui nous lie à soi, et cet autre soi-même qui nous vient qu’on a peur, et qui nous console en nous giflant. peut-être pour nous secouer de notre torpeur, peut-être pour nous dire la hauteur et qu’elle est loin ; peut-être pour nous dire : ne pense jamais que tu pourrais ne pas être à la hauteur (ni être à la hauteur). qu’il n’y a qu’une hauteur qui vaille : l’horizontalité qui donne les lignes fuyantes de l’amour, brisées de l’amour, croisées de l’amour.

un visage. je ne le dirai pas. il est déjà parti, il sera toujours là.

la blessure sur le doigt : la lame était dans l’eau stagnante de la vaisselle (je suis le seul être au monde que la vaisselle réjouit : il faudrait que je sache pourquoi), et je l’ai caressée vivement, sans la voir, avec l’annulaire de la main droite. la ligne est belle, rouge vif, je regarde le sang se mélanger avec l’eau sale, je pourrai m’évanouir tant il y en a, et je porte mon doigt à mes lèvres, pour goûter un peu ce qui s’échappe.

l’autre blessure de ces jours : au côté droit. c’est peut-être un muscle (en ai-je ici, sous le bras ? peut-être, un qui ne sert pas à grand chose, sauf à le blesser) ; c’est peut-être le poumon : ce n’est pas le poumon. mais j’ai reconnu tout à l’heure cette douleur : c’est celle que j’avais, adolescent, au cœur. une cure de magnésium l’avait effacée. la beauté de cette nouvelle blessure, c’est qu’elle me fait apparaître mon cœur fantôme, celui que je possède donc indubitablement au côté droit, et que j’ai débusqué grâce à cette mauvaise chute mercredi. il faudrait interpréter les mouvements de ce cœur neuf : et s’il est destiné à prendre le relai de l’autre, pour quels nouveaux désirs, quelles nouvelles douleurs : quelles joies neuves.

le bonheur est idée neuve : dirent-ils. ils ne mesuraient pas ô combien — parce qu’ils n’avaient pas vu le premier ciel.




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5 juin 2019

Les pouvoirs ont moins besoin de nous réprimer que de nous angoisser, ou, comme dit Virilio, d’administrer et d’organiser nos petites terreurs intimes. La longue plainte universelle qu’est la vie … On a beau dire « dansons », on est pas bien gai. On a beau dire « quel malheur la mort », il aurait fallu vivre pour avoir quelque chose à perdre. Les malades, de l’âme autant que du corps, ne nous lâcheront pas, vampires, tant qu’ils ne nous auront pas communiqué leur névrose et leur angoisse, leur castration bien-aimée, le ressentiment contre la vie, l’immonde contagion. Tout est affaire de sang. Ce n’est pas facile d’être un homme libre : fuir la peste, organiser les rencontres, augmenter la puissance d’agir, s’affecter de joie, multiplier les affects qui expriment un maximum d’affirmation.

Deleuze / Parnet, Dialogues, 1977

M. Ward, "Pure Joy, Wasteland Companion (2012)


Bien sûr ce monde laid donne le désir de le fuir autant que possible, et de chercher en soi les forces pour l’oublier : on ne trouve que sa solitude, et l’arrogance de se penser préservé (c’est faux) ; bien sûr l’époque triste rend triste, et doublement triste tant elle nous fait ressembler à elle, qu’on voudrait repousser loin : et la tristesse nous fait ressembler à ceux qui trouvent l’époque triste, cherchent refuge dans le passé, trouvent l’identité nationale, la portent comme des crachats, des armes sur les plus faibles d’entre nous. Bien sûr, cela rend l’époque plus triste encore, plus laide. Que faire ?

Se plaindre : c’est une tentation ; parfois, c’est salvateur. J’y cède volontiers avec joie. Mais parfois, c’est pire : c’est donner des armes au monde.

Alors on est sur une ligne de crête. Et chaque jour recommence la tâche de vivre. Il faudrait sans doute les forces de l’autodérision [1] : ne jamais se préférer au monde, et en rire. J’ai si peur pourtant qu’elle se teinte du cynisme des forts, des sûrs d’eux et de leur force qui écrase, de ceux qui voudraient tout voir sur le même plan, la mort et la vie, et le rien et le tout, sauf eux, les forts, eux toujours en surplomb.

Il faudrait que la joie soit un complot, un secret entre nous.

Écouter Coltrane ce soir-là sauve ; voir le lendemain deux films de Cassavetes sauve ; chercher la définition du bleu et écrire l’année 1786 sauve ; regarder le vocabulaire des fleurs sauve aussi ; parler de poésie efficace à la Marmite Joyeuse avec l’ami sauve ; ouvrir les fenêtres de la voiture sur la fin du monde sauve encore — jusqu’à la prochaine fois.

Ne pas écrire sauve aussi.

Penser aux jours passés, aux jours à venir : aux jours présents : tâcher de les penser ensemble, et de faire de cet ensemble quelque chose qui les délivre : sauve aussi.

Dans le jour qui tombe, tout qui tombe.

Je me souviens de cette réunion des Gilets Jaunes, il y a quelques semaines, la discussion tournait autour de savoir s’il fallait courir ou non. Je ne comprenais pas. Certains disaient vouloir courir. Qu’il fallait courir. D’autres disaient non, on ne peut pas, regardez-nous : nous ne pouvons pas courir, nous ne voulons pas courir. Mais les vaillants désiraient plus que tout le faire : d’ailleurs, Marseille est la seule ville où on ne court pas. Je comprends peu à peu : courir veut dire : affronter les forces de l’ordre. Un jeune homme — un vaillant — témoigne affectueusement du respect qu’il éprouve à l’égard de ceux qui ne peuvent pas courir — ce sont les vaillants d’avant, dit-il. Mais lui veut courir. Il faut courir. S’il ne peut pas courir à Marseille, il ira ailleurs, dans d’autres villes, où on court, où on se moque de Marseille.

Aujourd’hui que les rues les samedis sont rendus au commerce, aux forces de l’ordre qui patrouillent en marchant, je pense au visage du garçon, à son regard quand il disait vaillant.

Je pense à lui.

Et je pense à ce qui tombe dans la mer, ce soir-là, des pensées, et des désirs, et de la joie qu’il faut pour affronter la peine.




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30 mai 2019


Nous cherchons à ramener dans le présent les éléments constitutifs du fil jamais rompu de toutes les tentatives d’organisation directe de l’existence.

André Breton, La Lampe hors de l’horloge

Ludovico Einaudi, "Day 3 : Gravity" (Seven Days Walking : Day 3)


Tous ces jours ensemble. Dans le film de Cassavetes, la cassure dans chaque plan, et ça formait pourtant une coulée de vie qui se donnait naissance : est-ce que c’est aussi nos vies ? Dans le film, je cherche à voir la beauté pure aussi, et la dignité de mourir debout, et le regard d’un loup. Je ne sais pas ce que je cherche : une manière de continuer le fil, je crois. « Autour de nous, j’ai vu tout de suite que les différents objets sentimentaux n’étaient plus à leur place », supplie André Breton.

Toutes ces nuits aussi, et souvent interrompues par quatre heures du matin ; il faudrait que je parvienne une fois à entendre le moment où tout se brise dehors ; je n’entends que les hurlements des chats et des oiseaux. Les heures dans la journée souvent sont des épaisseurs qui m’éloignent ; tout ce qui se perd, s’épuise. Les temps morts qui sont la plupart des heures. C’est comme ces voiles qu’on met devant les livres, les films : beaucoup pensent que ce ne sont que des livres, des films. Bien sûr que non, pourquoi les lire et les voir, si ce n’était pas toute cette vie éventrée qu’on fouillait ? Si on ne devait faire que lire et contempler les mots, on aurait seulement honte, mais on n’a pas honte : on a parfois peur, et parfois on est appelé ; le plus souvent rien ne se passe et c’est tant pis pour nous. Les livres et les films sont posés au milieu des corps dehors et des cris des chats et de l’amour et de la terreur pour pouvoir les lire, eux ; ce n’est pas les mots des livres qu’on lit et qu’on regarde, mais les corps dehors et l’amour et la terreur. Alors je lis, et je regarde les films, et ce n’est pas mettre un voile entre moi la vie, non, ce n’est pas attendre que la vie me parvienne. C’est le contraire. L’image dans le rêve : je prenais mon élan. « Tu n’as donc pas compris que tous ces gestes, que tous ces mots qui s’approchent de toi meurent si tu ne les accueilles pas », crie André Breton

Je ne savais pas quoi répondre, quand il est midi et que l’ombre tombe à la verticale de soi. On ne se cache pas. On est nu face à tout ce qui se dit, sous cette lumière. Un champ de forces capable de tout embrasser à la fois pour rendre grâce à tout et jusqu’à la brûlure, celle qui réveille en sursaut. J’étais seul aussi même si ce n’est pas vrai. « Je cherche l’or du temps », hurle André Breton.




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25 mai 2019

Ainsi ce doute éternel de l’immortalité de l’âme qui affecte les meilleurs esprits se trouvait résolu pour moi. Plus de mort, plus de tristesse, plus d’inquiétude. Ceux que j’aimais, parents, amis, me donnaient des signes certains de leur existence éternelle, et je n’étais plus séparé d’eux que par les heures du jour. J’attendais celles de la nuit dans une douce mélancolie.

Nerval, Aurélia


It’s almost like you’re not afraid of anything I do / How I want you here
You don’t know what it’s like to be around you / I still got my fear


Le revers du feu — l’envers du jour : non, la nuit, c’est seulement enfin le lâcher-prise après la fatigue, et la remontée de ce qu’on ne nomme pas, jamais. Puisque la nuit est désormais lente, qu’elle vient si tard, dans le jour avancé sur lui-même (j’écris, il est neuf heures du soir et le jour s’accroche de toutes ses forces aux branches), quand on se retrouve soudain, au milieu d’une phrase qu’on écrit rageusement, enveloppé d’elle encore plus fatigué, qu’on est surpris par elle, il est trois heures, il faut aller se coucher, on ne tirera plus rien de soi. Mais la nuit est tellement nombreuse. Vers quatre heures, je me réveille : une autre nuit commence ; quand je m’endors peut-être, une autre encore. Et avant ? Les rêves se bousculent, je les retrouve parfois écris sur le téléphone : je n’avais pas rêvé.

Notes de bas de page : je prends de moins en moins de photos : à cause de la lassitude, à cause aussi du sentiment du vol, celui de l’épuisement à me sentir extérieur ; puissante et sereine envie d’habiter désormais le dedans des choses, qui me ravage.

Les matins, très tôt, n’ont de commun que les heures. Des tâches qui s’accumulent ces jours — loin des plateaux désormais, et dans les montagnes administratives (qui donnent envie de se consacrer pleinement à la rédaction d’alexandrins définitifs et vains) —, je retiens seulement ces heures arrachées : la lumière près du lycée Thiers vers 7h30 ; le sommeil du chat au Champ de Mars ; la description du Bar du Peuple ; l’ivresse dans Noailles ce soir-là ; le nom de Thérèse Gellée ; la musique propre aux embouteillages ; le passage sous les ponts ; les appels en absence ; le contraire des appels en absence ; le sentiment de l’imminence.

La nuit est le sentiment de l’imminence. Et l’imminence ne peut avoir lieu que la nuit. Quand soudain il faudra partir vers de nouvelles aubes dont j’ignore la couleur.




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22 mai 2019

Qui a mis le garçon dans cet état ? La Tamise brumeuse charriera encore une quantité notable de limon avant que mes forces soient complètement épuisées. Des lois préservatrices n’ont pas l’air d’exister dans cette contrée inhospitalière. Il éprouverait la vigueur de mon bras, si je connaissais le coupable. Quoique j’aie pris ma retraite, dans l’éloignement des combats maritimes, mon épée de commodore, suspendue à la muraille, n’est pas encore rouillée. D’ailleurs, il est facile d’en repasser le fil.

Lautréamont, Chants de Maldoror


Ce qui ne tient qu’à un fil tient encore : c’est aussi à cela qu’on reconnaît un fil. Le contraire du fil : le vide par-dessus quoi on regarde, saisi de vertige, s’imaginant tomber et tomber et s’évanouir avant de toucher le sol. Entre soi et le ciel, entre le rêve et l’envers, entre la colère et la joie : entre nous et la vie. Le fil qui relie est fragile. Il pourrait casser à chaque mouvement ; peut-être est-il déjà rompu ? On ne le sait pas : on fait le pari que non.

Perdre le fil — on sait quel danger on court dans le labyrinthe de cette vie où rodent les monstres prêts à nous passer au fil de la lame des gueules ouvertes —, c’est ce à quoi on est voué quand, un pas après l’autre, on tâche d’aller à l’aveugle dans les couloirs des jours, des nuits les unes dans les autres enchâssées. Au fil du récit [2], on tâche de faire des ruptures des manières de coudre ensemble ce qui n’a pas de lien. Le lien, c’est nous-mêmes, rien d’autres. La déchirure aussi : alors, on marche sur le fil, on va bien finir par tomber, on ne tombe pas, pas encore.

Dans les théâtres désormais vides, sur les portes fermées du centre-ville sans éclairage public, depuis un toit-terrasse de Noailles, sur mon visage invisible, je cherche le fil et le trouve seulement dans la possibilité que ces nuits sont tissées ensemble par des forces qui rendront grâce à ces jours. Mais c’est un pari. Oui, une hypothèse.

Des soleils couchants, la mélancolie est un autre fil. Le suivre jusqu’où il pourrait m’entraîner : mais je sais que ce n’est pas vrai. L’araignée produit elle-même le fil sur lequel elle va, s’endort, dévore les distraits pris dans ce fil. Suis-je la proie, ou l’ombre ? L’araignée, ou sa toile ? Je suis le fil : le suivre et l’être revient à une même tâche. Croire que le fil n’est pas rompu — tenir le coup —, puisque je ne sens pas encore le sol heurter mon corps de plein fouet, est la tâche de ces jours.




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16 mai 2019

Mais que faire de son regard ? Regarder vers le ciel me rend nostalgique et fixer le sol m’attriste, regretter quelque chose et se souvenir qu’on ne l’a pas sont tous deux également accablants. Alors il faut bien regarder devant soi, à sa hauteur, quel que soit le niveau où le pied est provisoirement posé.

B.-M. Koltès, Dans la solitude des champs de coton


La peine et la peur, et l’humiliation et la honte, et quelque chose aussi — qui soit comme de l’herbe au milieu de ce fouillis — comme ce fouillis : tout qui se croise dans les phares des voitures ces soirs où rouler au-delà de la fatigue en laissant courir les pensées en soi, en laissant ruisseler parfois dans la musique l’eau du ciel sur soi ; en passant sous les ponts et en longeant les ruines, laisser venir à soi les images, les désirs, quel bordel camarade les cimetières qu’on habite et les villes qui sont plantées au milieu d’eux comme au travers de la gorge, et on n’est jamais sûr alors d’être parmi soi-même.

Quinze jours dans le théâtre pour trouver l’endroit du coup-fantôme, et on ne savait pas qu’il était dans l’offense. Quand mardi soir j’ai regardé — c’était la générale —, ce qui était bouleversant tenait à ce champ de forces des signes libérées de toute volonté extérieure à ce geste. On aura fabriqué ces jours un spectacle sur l’offense, et je ne le savais pas : je le réalise ce soir-là, et je ne le dirai même pas. Moi, je cherchais seulement quelque chose qui soit comme au milieu de ce bordel, un ange (et j’ai trouvé celui de Paul Klee).

Donc quinze jours de travail avec Koltès en appui. Le désir de ne pas faire une reconstitution de l’écriture — surtout ne pas faire du théâtre comme on lève un tombeau. Plutôt s’en saisir comme d’une métaphore. Les étudiants jouent et disent les mots pour s’en défaire et c’est mieux ainsi. Autour, je voudrais ne servir que d’appui, un mur sur lequel en courant on pourrait poser les deux mains et repartir en sens inverse.

C’est tôt le matin et tard le soir que la journée se passe et je ne verrai rien d’elle, et le temps ne s’attrape pas. Je n’arrive pas à compter les jours et le portrait de Saint-Just reste sur la table. Les appels en absence. Les messages qu’on n’envoie pas, les brouillons des mails en suspens et qui le resteront. C’est impossible d’écrire et c’est impossible de ne pas écrire : j’en suis là. Il faut respecter le silence quand c’est quatre heure du matin, que l’heure bleue chante dehors dans les arbres, qu’on ne sait rien de ce que les oiseaux se disent, peut-être qu’ils hurlent de joie dans l’indifférence de mes pensées, comment savoir (même si je sais, et que les écouter dans l’insomnie profane un peu leur joie oublieuse, lointaine).

Sur le plafond du café, un trois de trèfle est fixé au mur. Je ne l’invente pas.

La scénographie est le contraire du décor : c’est aussi la peine qu’on éprouve à l’égard du théâtre de n’être que du théâtre, et qu’on habite provisoirement avec des signes qui pourraient le dire et l’insulter.

Vers le milieu du spectacle, il y ce geste de consoler le garçon qu’on est sur le point de gifler. Je note ce geste pour ne jamais l’oublier. Vers la fin encore : cet autre geste de se relever et de regarder.

Dans le noir qui suit le dernier noir, je ne sais pas à quoi je pense, peut-être à ce qui va suivre : et c’est aussi une qualité du présent, d’avoir de la peine pour lui et de l’aimer pour cela.




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5 mai 2019


A l’idée de chercher des théâtres sur ce circus, je me réponds que les boutiques doivent contenir des drames assez sombres. Je pense qu’il y a une police, mais la loi doit être tellement étrange, que je renonce à me faire une idée des aventuriers d’ici.

Rimb., Villes


Le théâtre est fait pour qu’on en sorte. On n’a pas tant de lieux comme celui-ci qu’on peut laisser. C’est comme lire : le plaisir du livre tient au geste de le fermer, c’est vrai. Soudain, les formes et les images sont closes, on les emporte avec soi. Le théâtre ne vaut que pour lever des formes et des ombres qu’on laissera. Dehors enfin, on est loin. Dans cette vie, on est surtout dedans, et tout près : des villes, des rues, des lumières et des nuits. Ce qu’il faudrait, c’est davantage de lieux desquels s’arracher, et vers lesquels on irait avec cette pensée, de l’abandon.

Peut-être est-ce pour cette raison que Genet voulait lever des théâtres dans les cimetières.

C’est pour cette raison aussi que les théâtres sont si impossible à aimer et qu’on ne peut en faire que par pure hostilité à l’égard de ce qu’il porte et charrie.

La question qui hante ces jours : celle de la violence. Qu’on nous inflige, et qui nous habite, qu’on inflige et qui nous rend sourd ; qui nous soulève et qui seul nous fait agir. C’est le critère de l’action : une réponse à une violence qu’on nous fait. Ou au nom d’une violence faite à ce qui est tenu pour peu et qui nous importe au plus haut. C’est une pensée voisine de la honte, qui est aussi une violence.

Il y a les violences qu’on a commises sur ceux qu’on aime et cela donne pire que honte. On vit avec elles comme ces cauchemars qui soulèvent quand on est réveillé, et qui ne partiront jamais.

On marche dans les rues insupportables de cette ville, et on s’arrête : on est perdu parce qu’on a marché trop lentement. On comprend que le sens de la ville tenait à une certaine vitesse. Les pensées violentes viennent : on sait qu’il faudra les conjurer ; qu’écrire ne sert pas à écrire, mais à fabriquer ce qu’il faudra laisser de soi. Mais sur le chemin du retour entre la rue de la L. et de la rue B., la fatigue était trop grande, et la vitesse presque immobile. Quand on lève les yeux alors, immanquablement, il n’y a qu’une fenêtre fermée, très belle et très inutile, qui nous regarde.




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1er mai 2019


Au reguard de fanfarer et faire les petits popismes sur ung cheval, nul ne le feit mieulx que lui  : le voltigeur de Ferrare n’estoyt qu’ung cinge en comparaison.

Rabelais, Garg. I, 23.


On apprend à se servir de nouveaux mots. Aujourd’hui, j’ouvre la radio, et celui de voltigeurs apparaît, simplement prononcé par ceux qui ont la parole comme si c’était un mot comme un autre, comme si c’était un mot acceptable et possible, et tranquille, comme si ce n’était pas un mot qui disait les coups qu’on donne et ceux qu’on reçoit, et que de part et d’autres du tonfa, on ne vivait pas la même époque, ou plutôt, si : on vit la même époque mais depuis le côté opposé d’un manche de tonfa. Décidément, l’époque ne peut produire que cela, la séparation entre celui qui tient le tonfa et celui qui le reçoit sur le dos.

Le jeu de l’épervier dans cette époque relève d’un apprentissage de la séparation. Le mot voltigeur porte avec lui l’époque, il charrie mille autre mots comme forces de l’ordre et débordement, comme irresponsable et dignité, chaos, soulèvement.

Friche belle de Mai pour deux semaines de travail ; même aujourd’hui. Même jeudi prochain (je me dirai gréviste, mais je viendrai ici). Au plateau, mille choses s’essaient, se manquent, se trouvent miraculeusement et se perdent aussitôt. Le miracle du théâtre tient aussi à la rage qu’on éprouve face à sa fragilité.

On essaie quand même. Il y a des alliés. Koltès et pas seulement. Sur les murs du théâtre, ils ont collé (qui ?) d’étranges affiches — on lit les clichés et les phrases toutes faites, et parfois la beauté pure, et parfois la laideur stupide. Ils disent toutes qu’on est ici dans une friche industrielle dont on a fait un espace culturel bâti sur l’une des communes les plus pauvres d’Europe ; on ne fait pas du théâtre pour raconter une pièce, mais pour dire cela : l’endroit où on le fait, et la violence que le théâtre produit aussi par le simple fait d’exister au lieu qu’il occupe.

J’ai longtemps cru qu’il s’agissait de fabriquer de la beauté. J’ai voué des heures entières à cela, à la traquer. Aujourd’hui, je sais qu’il ne s’agit plus que de travailler à un monde qui la rendrait possible.

La musique dans la voiture sauve parfois de la radio : elle tente de conjurer la bêtise que j’aurai entendu malgré tout, comme hypnotisé, en rentrant — sur le plateau, un spécialiste du maintien de l’ordre disait qu’une opération était réussie quand il n’y avait pas de blessé, et il se félicitait de ces derniers mois. J’en aurais pleuré.

Ce que j’aime regarder au théâtre, ce sont les murs et le sol. Je pourrais prendre mille images des murs, du sol. Oui : on joue avec l’air qui nous entoure. On la déplace, on la saccage. On est ravagé par l’air qui nous sépare. On est une partie de l’air qu’on produit avec nos lèvres. On ne fait rien d’autre, au théâtre que de brasser de l’air et parfois, il atteint les visages et parfois, il remue d’autres airs, et du vent fabrique du vent qui fabrique le souffle qui renverse une feuille d’arbre, une forêt, un désir.

Dans la voiture, juste après, je pensais : non, je ne pensais à rien, et cette absence de pensée, précise et nue, radicale, purement active, me fait trembler encore.

La manifestation ce matin : les amis devant moi tendaient haut la banderole pour les morts d’Aubagne et de décembre. À gauche, à droite, les gardiens de la paix remontaient par les trottoirs en baissant la visière. Nous, on était au centre de la rue. La marge qu’ils occupaient, eux, pour cerner, nasser, mieux frapper, était abjectes. Ce n’est pas par nature que la marge tient les pages du carnet ensemble.

Je sais maintenant qu’on se révolte par colère et par honte ; colère de recevoir les coups, et honte pour celui qui les porte. C’est pour celui qui porte les coups aussi qu’on est de ce côté du tonfa : mieux le plaindre, avoir peine pour lui : et cette peine ne le sauve pas, mais elle donne à la honte matière à se renverser en colère, en révolte, et alors quoi ?




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22 avril 2019


Les pieds n’approuvent pas le visage, ils approuvent la plage.

Henri Michaux, Poteaux d’angle



Ne désespérez jamais. Faites infuser davantage.
H.M.

C’était la phrase dans la chambre de l’internat : je l’avais déposée pour l’évidence et pour l’énigme. En me faisant le thé aux agrumes, je me la disais en moi-même, pour en percer le secret. L’évidence et l’énigme me poursuivent encore toutes deux jusqu’à l’obsession. On me fait le reproche — je ne sais si c’est un reproche, je le prends comme cela, et j’ai sans doute tort — à plusieurs reprises et sur différents fronts de ma vie ces derniers temps de vivre dans l’espoir. Ou est-ce d’espérer ? Je ne sais pas. Et je ne sais pas répondre. Je voudrais dire : Non, ce n’est pas de croire, non, mais c’est peut-être de vouloir que chaque chose possède sa plénitude et son devenir possible : que de chaque chose infuse ce qui rendra possible autre chose ? Dans la nuit, espérer le jour : et traverser le jour dans la certitude d’aller vers la nuit. Et ce n’est pas nier le jour ou la nuit — mais une façon de tendre vers ce qui le renversera en lui donnant son sens, ou sa force.

L’enseignement de l’araignée n’est pas pour la mouche.
H.M.

C’est le piège du sens : celui de la peur — celle que le jour pourrait ne rien produire d’autre que du jour, et encore. La peur que tout ait été effacé de ce qui a donné cette nuit où je marche, et où ? Ici. Oui, je sais bien : il faudrait s’en tenir à la joie nue d’être au présent : oui, il faudrait que le monde soit simplement cela, oui : cette part de terre que recouvre mes pas, et les tiens : que le réel soit ce territoire partagé par nos ombres qui, dans le noir, avancent d’un pas peu pressé vers le prochain café ouvert, et s’il n’y en pas, on rentrera.

Avec tes défauts, pas de hâte. Ne va pas à la légère les corriger. Qu’irais-tu mettre à la place ?
H.M.

Je recopie ce soir des phrases de Michaux pour les apprendre par cœur, et je sais que je les oublierai demain : cette nuit (que je les ai déjà oubliées ?)

Qui laisse une trace, laisse une plaie.
H.M.

Ces phrases ne consolent de rien — rien ne console de rien [3] —, seulement elles nomment ce que j’ignore et m’affecte. Il y a dans ces jours une étrange et puissante conjonction des forces qui agissent sur le monde et en soi. Il faudrait ne pas être poreux aux saccages du réel : comment ne pas l’être ? Et puis, on ne décide pas d’être imperméable aux violences, surtout quand, insidieusement, il se pourrait qu’on y participe, au moins en ne les prévenant pas. Ce sont des jours pleins de honte aussi. Qu’en faire ? Si possible, pas du remords ; si possible, pas de la bonne ou mauvaise conscience : pas de la conscience du tout même. Si possible, pas des phrases. Si possible seulement de la marche dans la ville pour la repousser.

Garde ta mauvaise mémoire. Elle a sa raison d’être, sans doute.
H.M.

J’espère donc, et c’est ma faute. Encore ces réflexes absurdes de la faute et de la culpabilité qui portent tout l’arrière-monde et la transcendance stérile des espérances aux horizons éclaircis. Non, pourtant : je ne crois pas aux horizons meilleurs, je sais pourtant que je ne peux agir qu’en vertu de ce que je pourrai postuler. Aller vers la lumière non pour la lumière, mais pour aller ? Je sais la beauté du feu d’artifice qui se consume en se faisant : et je l’admire, et j’envie son intensité ; je m’y frotte aussi, je sais la force de m’y incendier. Mais le feu possède sa cendre : et sa braise froide me ramène à la vie.

Ce que tu as gâché, que tu as laissé se gâcher et qui te gêne et te préoccupe, ton échec est pourtant cela même, qui ne dormant pas, est énergie, énergie surtout. Qu’en fais-tu ?
H.M.

C’est la seule question qui vaille : elle brûle davantage que la braise, froide ou brûlante.

Tu peux être tranquille. Il reste du limpide en toi. En une seule vie, tu n’as pas pu tout souiller.
H.M.

La tranquillité n’est pas mon affaire ni mon métier. L’ami qui souhaite ardemment sortir du cycle des désirs pour mieux vivre, je ne saurai jamais le comprendre — ni comprendre cette vie ainsi arrachée, à ce prix conquise, ravagée. Quand je saigne, je regarde toujours le sang tomber avec une certaine curiosité : ainsi suis-je encore ce vivant, liquide et attiré par la gravité, la chute des corps ruisselants. Je ne sais pas si un corps décharné de désir peut saigner. Je ne le crois pas, et de toutes mes forces.

L’espoir ? C’est de revoir la nuit, le jour ; et le jour : passer par-dessus le soir, et lentement marcher dans la nuit qui ne cessera pas d’être ce qui a lieu pour que le jour se dresse, comme un désir du corps vers le corps qui le désire encore.

Ne faites pas le fier. Respirer, c’est déjà être consentant. D’autres concessions suivront, toutes emmanchées l’une dans l’autre. En voici une. Suffit, arrêtons là.
H.M.




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16 avril 2019


Dans la nuit bleue, / Quand dans la bouche toujours ouverte la langue du désert / cherche ton humidité / quand cela te consume, / ton son épuisé / est proche de ma réponse / Vie de ma vie / Bouche ensauvagée / Expulser de toi le souffle / Et ne plus laisser de souvenir, / Laisse-moi être au plus profond de moi, / Laisse-moi être au plus profond de toi »

Ingeborg Bachmann, Énigme


À Metz, ils ont construit un musée qui porte le nom du seul musée que j’aurai fréquenté, régulièrement, étudiant. Beaubourg était à deux pas de chez moi : j’y allais parfois pour seulement une œuvre, une pièce — le mur reconstruit à l’identique de l’atelier d’André Breton de sa rue Fontaine : ses toiles de maître, ses cuillères trouvées au hasard dans les marchés, et son chien empaillé, tout l’or du temps amassé en un champ de force qui me fascinera toute ma vie comme le seul espace véritablement sacré. Beaubourg, ou Pompidou, ou centre d’art moderne et contemporain : je ne sais jamais le nommer. Alors retrouver Beaubourg à Metz ?

Ce jour-là, c’était le jour de la nuit : le soir, je la voyais juste avant les forêts, et le lendemain, c’était en plein jour sur les œuvres fabriquées avec les mains.

Les phrases sur les murs étaient plus éclatantes encore que les toiles.




Parmi les beautés terribles, le nom d’Auguste Chabaud — je l’ignorais. Les murs de Paris, la vie folle des corps qui les traverse, l’intensité sur chaque partie de ce monde intérieur, mais jeté.

Auguste Chabaud, un fauve inconnu, ignoré : minuscules toiles dans lesquelles le monde entier se trouve, reflété.

Et comme des images d’un cauchemar, mais vrai.


Évidemment, le Valloton était sublime — je volerai son image, qui ne me rendra qu’une pâle lumière : le chien, au premier plan, resterait émouvant.

Mais la nuit ? Perdue.

À l’étage, cette œuvre. Un bloc de marbre, qu’on peut ouvrir comme un livre. Dans chacune des parois, un vide a été creusé. Lorsque le bloc est fermé, il contient ainsi en son centre un vide d’un centimètre carré. Par une nuit sans lune, Chrbel-Joseph H. Boutros a transporté son bloc de marbre au cœur d’une forêt. Il l’a ouvert pour que la nuit s’y dépose. Puis refermé : un centimètre carré de cette nuit a donc été capturée.

C’est cette nuit qu’on peut voir : mais enfermée dans un bloc de marbre. C’est le dehors de la nuit qu’on peut voir. On approche de près la nuit, mais si on voulait la voir, en ouvrant le bloc, elle s’évanouirait dans le jour — même dans cette fausse nuit du musée.

Je suis resté longtemps devant ce bloc de marbre : peut-être est-ce une image de cette vie ? Non. L’image de cette vie, c’est que j’étais de ce côté du bloc de marbre, désespérément fermée.

La dernière image : c’est cette toile, une tache noire — image littérale d’une nuit ? Oui, mais quand je pose les yeux sur le cadre, c’est mon visage qui se laisse cerner par la nuit. Une autre leçon, de laquelle je m’arrache : je suis de l’autre côté de l’image, et quand je prends l’image avec l’appareil, que je la regarde, je suis doublement hors de la nuit, tandis que je la regarde.

Alors, je la regarde et en désire davantage s’il te plaît, pour d’autres matins.




arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud