JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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4 avril 2020


Matin ensoleillé.
L’évolution humaine — une croissance de la puissance de mort.
Notre salut est la mort, mais pas celle-ci.

Kafka, Journal, 26 février 1918


4 avril 2020

Fatiguer la fatigue — chaque jour, la guerre qu’on mène est d’abord surtout intime, elle se livre contre soi. Cette vie qu’on porte est peut-être une maladie auto-immune. Le monde continue de battre le rappel des troupes de sa propre déroute.

Là-bas, l’antiterrorisme pour détecter le malade : plus loin, des QR codes pour filtrer l’entrée des magasins ; bientôt, la géolocalisation pour surveiller et guérir : partout l’espace public militarisé comme avant-garde possible du futur, projet d’un monde neuf. Gouverner est depuis toujours soumis à la tentation de contrôler les populations ; d’enseigner l’obéissance à ce contrôle ; d’organiser la fin de la politique en fabriquant les conditions de consensus généralisé à des causes sacrées. L’époque est aux essais cliniques : politiquement aussi. Cette fois, le monde est l’échelle appropriée à des méthodes d’envergure. On remplace l’école et la médecine par des connexions à distance : la fonction phatique du langage est la seule qui surnage. Tout le monde déteste la police et zoom. Pendant ce temps, on massacre ce qui reste du droit du travail, puis du travail tout court, du droit ensuite, de ce qui reste enfin.

Qu’à force de massacre, le monde se défend comme il peut, et il peut fort.

Antidotes : un film de Bresson, dans le milieu de la nuit ; Au Hasard Baltazar — et le visage d’Anne Wiazemski, son regard têtu, obsédant. Rancière plongé dans Les Temps modernes, la férocité de dévisager les ruses de la domination. Brecht, son ABC de la Guerre, puisque nous y sommes : et comment travailler en sourdine d’autres formes de guérilla.

Il y a la chaleur soudain, marcher les bras nus.

Il y a aussi : le soir qui a mordu sur le jour, aura avancé d’une heure sur la lumière pour renverser l’ordre établi. Depuis trois jours, les jours sont plus longs que les nuits, et cela donne une idée du miracle que produit le temps chaque seconde.

Évidemment ma montre s’est arrêtée : j’ai perdu toute notion de l’heure, mais pas l’habitude de regarder au poignet et d’être pris de panique à l’idée que j’ai perdu cette montre. J’accepte les signes, pourvu qu’ils n’aient aucun sens.

Par exemple : les arbres en fleurs.

Autre exemple : l’abîme partout. Et impossible de savoir ce qui surgira de ce long couloir de mort qui pue l’association de midazolam ou de propofol et d’un morphinique, l’éther partout, la justice nulle part, et le manque de curare. Fatiguer la fatigue est une tâche à temps plein : on ne manque pas de minutes, mais de force. On pense aux villes vidées [1] ; on pense à des pensées pleines en retour ; on pense que tout ça va finir, on pense à ce qu’on fera ensuite ; on pense qu’on ne fera pas la même chose ; on pense que le monde est devenu une routine qui l’a transformé en cadavre ; on pense à ceux qui se préparent déjà à ventriloquer ce cadavre ; on pense à des pensées sauvages, érotiques, sereines et féroces ; on pense à ce qui manque et qu’il faudra accomplir ; on pense à la fin de l’automne 1792 ; on pense à d’autres pensées inavouables, par exemple : celle-ci.-




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3 avril 2020


Allons, ouvre toi. Que l’être humain sorte.
Aspire l’air et le silence.

Kafka, journal, décembre 1917


3 avril 2020

Maintenant a toujours autant lieu qu’hier : l’avenir n’a aucun avenir, le temps est jeté devant nous comme s’il était derrière l’horizon. Les dates reculent : les rendez-vous s’annulent. À mesure que le temps avale du temps, deux semaines ont fini par fabriquer cet événement considérable. Un million de personnes affectées par la maladie. Le phénomène est plus mondial que tout ce que le monde a pu connaître. Les quatre murs autour reçoivent leur lot de poussière. Les cheveux poussent dangereusement. Le sens de l’histoire ne fait signe vers rien d’autre qu’un lendemain provisoirement sans cesse ajourné. Maintenant jaunit.

Pendant ce temps qui n’en est pas vraiment un dans le grand ciel dégagé, les insultes continuer de pleuvoir et de prouver s’il était besoin (non) l’abjection du pouvoir : aujourd’hui, sur l’air du c’est bien fait pour eux, le préfet de Police crache sur ceux qui dans les salles de réanimation ont les poumons reliés à la machine : le soir il présentera des excuses plutôt que sa démission, et on aura presque pitié pour son indignité (c’est faux : peu de pitié, beaucoup de rage : elle maintient vive la douleur des jours, celle qui fera les jours d’après).

Le monde d’après : l’expression est partout. Le monde d’avant a besoin de lui pour s’inventer. Décidément, rien ne serait pire qu’un retour à l’ordre. Ni le retour ni leur ordre ne saurait sauver autre chose que des meubles qu’il faudra surtout renverser pour rendre le monde respirable : vivable.

Ce qui est condamné ? Une partie de l’ordre ancien, qui pourtant ne cesse d’occuper l’espace seul qui reste (les ondes). À la radio, l’homme qui parle dit que ces jours lui rappellent mai 68. Éteindre la radio soulage, un peu.

Et lire Rancière soulève. C’est le propre des grands événements : qu’ils rendent paranoïaque d’une part — tout fait signe vers eux —, et fabrique de l’irréversible — rien ne sera comme avant, la preuve, tout ce qui a été écrit avant est frappé d’une obsolescence radicale, ou plutôt comme s’il s’en trouvait daté, parfois pour le meilleur. Premier chapitre de ses récents Temps modernes. Cette force de Rancière de renverser les dualismes. Et cette puissance de penser dans le temps long les structures qui organisent les oppositions. Par exemple, le partage qu’il opère entre ceux qui ont le temps et en jouissent, et ceux qui n’ont pas le temps parce que le travail n’attend pas. Ou comment l’Histoire — qui fabrique des faits les uns après les autres — est le prolétaire du récit, quand la fiction — qui rêve les possibles de lui-même — se paie le luxe de sortir du temps pour l’envisager dans ses au-delà.

Lecture en temps de confinement qui rend plus sensible le dépit devant ceux qui s’enthousiasment de profiter de ce temps qui pour refaire leur cuisine, qui pour apprendre l’art de la pâtisserie, le chant des oiseaux. On fait ce qu’on peut, oui : mais qu’on n’oublie pas dès lors de quel côté du partage du temps et de son luxe offert on est. Ici, je n’ai le temps de toute manière que d’être au présent de chaque minute. Le soir, je m’effondre en arrachant quelques mots à l’incompréhensible.

Donner du sens au confinement : ce pourrait être le titre de toutes ces émissions qui remplissent le temps. Le sens n’est pas un don, c’est une fabrique, un choix ?

Dans le journal de Kafka, sa grande fatigue. Ce pourrait être ce qui le fait écrire aussi : opposer à la fatigue une force plus féroce encore, une autre fatigue, celle capable de fatiguer la fatigue. Leçon encore.

Ciel des jours passés : on n’en aura pas la mémoire. Quand on se racontera l’époque, ce sera dans le manque de l’air qu’il faisait, dans le silence des rues quand on s’offrait cet air une petite heure ; quand on se souviendra, la peau aura été à peine effleurée par ces ciels-là. Il y aura la voix d’un préfet de Police, et en moi le journal de Kafka, quelques lignes de Rancière parmi les cris des enfants, et dans la pièce noire, le bruit des touches qui refusant de dégager le sens pour mieux l’inventer de mes doigts, se déchire. Il n’y a pas d’horizon dans ces jours d’attente et de répétition, qui entasse rage, dégoût, désespoir et silence : pas d’horizon, seulement l’acharnement à construire du temps qui saura le transpercer et renverser le désespoir et la rage en monde.




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2 avril 2020


La maladie se tient tapie sous toute intention comme sur la feuille de l’arbre. Si tu te penches pour la voir et qu’elle se sente découverte, elle bondit, la maigre et muette diablesse, et au lieu d’être fracassée, elle exige d’être fécondée par toi.

Kafka, Journal, 15 septembre 1920

2 avril 2020

La moitié de l’humanité serait confinée : et l’autre ? Abandonnée à son sort, vulnérable ou invincible : laissée de côté par le monde qui va ? L’autre moitié de l’humanité est peut-être tout simplement chinoise — idéologiquement confinée. La moitié de l’humanité regarde par la fenêtre le temps qui passe ou qu’il fait, défait ce qui passe, renforce ce qui ne passe pas, ou en travers de la gorge.

Fable de ce capitalisme : un homme rentre dans un cimetière et demande de la terre pour faire pousser des plantes, des fruits. On lui dit qu’il peut la louer, mais qu’il ne pourra en jouir que bien plus tard : quand c’est lui qui, sous terre, fera pousser la terre.

Répétition des jours : chaque matin une insulte du pouvoir. Son crime ne tient pas dans sa défaillance, mais dans sa nature même, celle d’exercer sur la vie en dernier ressort un pouvoir impuissant à fabriquer autre chose que des lois objectives à l’exploitation de la vie. Oui, vraiment : la maladie n’est pas de son fait ; seulement, elle fait tomber le masque de ce monde organisé pour faire l’économie de la vie. Les masques qui manquent sur le visage de ceux qui font face à la mort renvoient implacablement à ce mécanisme des pouvoirs mis à nu : sa logique macabre qui, hors maladie, appliquait sa machine de mort — et maintenant que tout s’efface, tout est clair. Répétition des jours : comme un long et lent mouvement de rétraction, comme une prise d’élan avant l’assaut.

On ne voit jamais de cormorans ici. Il fallait que les hommes abandonnent la grève pour qu’on puisse leur laisser la place, celle qui leur revient. Les voir ouvrir les bras à la ville.

Un jour ou l’autre, c’est la jungle qui gagnera. Plutôt l’autre jour, mais déjà, les prémices.

Les rues ne sont pas vides : elles sont vidées. Au dedans du corps caverneux de la ville résonnent les cris de guerre, non la fausse, la larvée, qu’ils nomment ainsi pour battre le rappel des troupes et le silence qui va avec : mais la guerre qui vient.

En application de l’article trois du décret du vingt-trois mars deux mille vingt prescrivant les mesures générales nécessaires pour faire face à l’épidémie dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire, je m’autorise chaque jour ce déplacement bref, dans la limite d’une heure quotidienne et dans un rayon maximal d’un kilomètre autour de mon domicile, lié non pas tant à l’activité physique individuelle de ma personne, ou aux besoins des animaux de compagnie que je ne possède pas, qu’à la promenade [2] — et aussi pour éviter de devenir fou.

J’encours pour cela et malgré cet article trois l’amende de deux cent euros désormais pour mise en danger de la vie d’autrui.

Il y a cette pensée terrible de Beckett [3], qui affirmait l’homme libre, oui, mais comme est libre l’homme dans ce bateau qui l’emporte vers l’ouest : et qui est libre de marcher sur le pont, dans le sens inverse du bateau, si cela lui chante. Me voilà exerçant ma liberté de marcheur : sous les insultes de ceux qui passent en voiture à ma hauteur, et dans les yeux desquels je vois une haine absolue, sans rémission possible : je suis pour eux sans doute coupable de meurtres innombrables [4] — entre moi et le ciel, il y aura davantage que la police (la police est là), mais la justice, et la condamnation.

Bateaux laissés presque à l’abandon. Je regarde leur nom comme je le fais sur les stèles, rêvant à des vies perdues, des amours, des joies sublimes et minuscules, oubliées par tous : sur l’un d’eux, celui-ci : vagabond. « Qui erre çà et là. », dit Littré (qui ne se trompera jamais), puis « Déréglé, sans ordre, en parlant des personnes. » Et enfin, particulièrement, et en un sens péjoratif, « personne sans état, sans domicile, sans aveu. »

Littré achève par cette remarque : « Corneille a dit miroirs vagabonds, en parlant des ondulations de la mer où l’on se voit. »

D’ici, on ne voit pas la mer ; elle me sépare de la ville et de toutes choses, de leurs fins et d’un commencement prochain — en attendant, il faudrait s’efforcer de ne pas attendre, d’errer seulement dans le but de trouver, sur le sol ou en soi, l’instrument vrai qui sera à la hauteur des jours à venir, de l’autre côté des cadavres qu’on finira bien par enjamber.




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31 mars 2020


Si ce qu’on prétend avoir été détruit dans le paradis était indestructible, ce n’était rien de décisif ; si c’était indestructible, nous vivons dans une fausse croyance.

Kafka, Journal, décembre 1917


On répand par hélicoptère de l’eau bénite sur des centaines de kilomètres au nord de l’Inde, on affrète un navire de guerre médicalisé sur Manhattan, on licencie trois cents salariés en une seule visioconférence [5], on meurt toutes les trois minutes à New York, on demande aux habitants de Lagos, Nigeria, sept millions neuf cent trente-sept mille neuf cent trente-deux êtres, à rester chez eux — un tiers est sans abri.

Ce monde est le nôtre, et à grande échelle, la militarisation de la survie organise l’hallucination collective de la panique. Tout est sous contrôle : la preuve, ce sont les usines qui fabriquent des aspirateurs qui prendront en charge la production à marche forcée des respirateurs.

Le sens de l’histoire épouse les courbes exponentielles qu’on lit comme on regarde le futur et envisage le passé. On possède toujours quelques jours d’avance sur l’Italie, et l’Allemagne sur nous. On avance chaque jour dans les jours avec son compte de cadavres à entasser et brûler pour laisser la place. Le pire est toujours le jour d’après. Le sens de l’histoire double sur l’axe des ordonnées tous les sept jours. Le huitième jour, l’interne de réanimation ne se repose pas.

Nous étions imposables, éligibles, contribuables, ou redevables : nous nous révélons confinables. Sommes-nous ainsi accrus d’une propriété existentielle neuve ? Haine de l’intériorité, et plus encore : dehors seul est le possible.

Or, dehors est désormais livré aux flics qui rançonnent. La police montée sillonne le quartier. Il faut ruser pour simplement gagner ce parking vide. Bien sûr, ne mettre personne en danger et ne pas se mettre à la merci du premier éternuement croisé. Mais dans les rues vides, criminaliser une heure de solitude arrachée à ces jours ? Entre nous et le ciel, il n’y aura décidément toujours que la police.

Longue, patiente, et irraisonnée écoute de rap conscient ces jours. Se charger à la colère.

Ce n’est pas l’organisation économique du monde qui a produit la maladie ou l’a répandue. Mais pour la combattre, on se retourne sur ce que cette organisation a négligé, et se révèle la nature de ce monde : on est dépouillé.

Ciel par gros temps qu’on voit arriver, par vent d’est. Ceux qui sont enfermés dehors reçoivent chaque jour de plein fouet l’oubli, l’insulte qu’est la terre pour eux : l’obstination de vivre contre le monde est leçon, puissance par quoi vivre après ces semaines sera seul possible.

À vingt heures, applaudir ceux qui en premières lignes reçoivent les mourants et la charge virale dans leur propre corps : à vingt-heure une, cracher sur le sol pour ceux qui les auront laissés à mains nues devant la mort aveugle. À vingt heures deux, tendre la main et sentir le vent se lever. À vingt heures trois, prendre des nouvelles des proches, des nôtres. À vingt heures quatre et pour la nuit, dans l’automne 1792, prendre des forces pour les mois qui arriveront bien assez tôt, et le plus tôt possible.




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28 mars 2020


Ce sentiment : « Je ne jetterai pas l’ancre ici »… et sentir aussitôt autour de soi les flots houleux qui portent.
Un revirement. Aux aguets, timide, pleine d’espoir, la réponse rôde autour de la question, scrute désespérément son visage impénétrable, la suit sur les chemins les plus insensés, c’est-à-dire sur ceux qui entrainent aussi loin que possible de la réponse.

Kafka, Journal, janvier 1918


Qu’il est tard, que tout s’efface avec la fatigue sauf la fatigue, qu’on change d’heure — mais laquelle ? Toujours la même question inutile et belle : toujours la tentation que ce qui se joue dans le saut de l’heure perdue ou gagnée touche à l’impensé —, qu’on traverse collectivement des solitudes, les mêmes : qu’un jour après les autres est le même aussi, de plus en plus attaqué par le suivant : que tout cela commence à fabriquer un événement historique dont on peine à éprouver le sens.

Mais un événement qui recouvre tous les autres, plutôt qu’il ne les met en perspective : est-ce un événement ? Plutôt le contraire d’un événement ? Au nom de l’union sacrée qui serait surtout un ralliement aux puissants, l’épidémie aurait ainsi suspendu la lutte des classes ? Mais les antagonismes de classe, eux, demeurent, et plus vivaces sans doute : se renforcent. Les pouvoirs qui mènent la lutte durcissent la guerre contre le virus et les pauvres. Dans les cités universitaires, la générosité va jusqu’à lever la caution : mais le reste, tout le reste ? Dans neuf mètres carré avec interdiction de sortir, on sait qu’il faudra régler la facture, ensuite. Dans les prisons, il n’y a pas d’ensuite, il n’y a qu’un maintenant de l’enfer. Il y aurait mille exemples. On ne dispose pas encore du taux de suicide, ni du nombre de meurtres dans les foyers réconfortants. Oui, le confinement n’est pas la même épreuve d’une classe à l’autre : et tout serait suspendu ?

Ce soir, on entasse les cadavres dans les stades en Italie, dans des patinoires. En France, on ne manque pas seulement de respirateurs, mais de cercueils. L’événement historique que nous traversons, c’est d’assister sans rien voir, entre nos murs, au spectacle invisible d’un manque généralisé : comme le souffle manque aussi, tout autour se dérobe du monde.

Images des files de familles en Inde qui fuient les villes : par millions. On a au moins ces images-là. On n’a pas les images dans les centres de tri à l’entrée des salles de réanimation. Ni celle des funérailles en solitaire. On a aperçu cette messe d’un pape devant la place vidée, et marchant lentement rejoindre en fantôme les fantômes de fidèles absents. Images : le corps du Premier ministre parlant ce soir, j’avais coupé le son : j’imaginais sans peine les mots, l’indécence des leçons données.

À la radio, le désarroi des commentateurs économiques rejoignait celui des journalistes sportifs. Rien à sauver d’eux. Le soir, je prends des nouvelles des amis. Ai-je besoin de la catastrophe pour me savoir lié à eux ? Cela me désole, me console. Il y a ces mails qu’on ne lit que le soir tard ou le matin tôt : la vie pleine de vie quand même, saluée à distance, celle qui va, ira bien où le désir mène.

Et il faudrait encore compter les jours ?

Bob Dylan, ce matin, dépose une chanson-fleuve sans aucun rapport avec le drame mondial qui occupe chaque jour toutes les pensées. Ô, politique intempestive et oblique de Dylan, sublime et nécessaire. Mais puisque l’événement a cette vertu de nous confier une vision paranoïaque du réel, appelant à lui tous les signes et les projetant autour de lui, on lit dans ses vers qui diraient la fin de l’innocence de l’Amérique après l’assassinat de Kennedy, le chant de la Chute, et les forces qu’il nous faut pour lui survive.

If you want to remember, you better write down the names

Longue litanie de noms : des noms de chansons, de silhouettes, des intimes et des publics, des figures, des anonymes.

De quels noms dispose-t-on, alliés dans l’incertain ? On sait les amis, les forces qu’on puise en eux ; on a le nom de quelques livres, de quelques auteurs qui ont commis les livres et répandu les puissances ; on a le secret de quelques êtres qui ont bien voulu nous les confier ; on a le nom en souvenir de ceux qu’on a perdus, mais qui demeurent : on a des noms pour provoquer l’incertain, et le devancer peut-être. On n’a pas tant de noms. On n’en a peut-être pas besoin de mille, de cent. Une poignée, qu’on serrerait fort, et on jetterait nos poings pleins de ces noms, au-devant de l’incertain : l’incertain jeté à vive allure contre nous ne sait peut-être pas que nous n’avons pas seulement des anticorps en nous qui nous aideront à vaincre la maladie, mais le souvenir de quelques noms sortilèges qui serviront à survivre à la guérison.

Ce soir, au milieu de l’heure perdue, je ferai intérieurement la liste des noms.




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27 mars 2020


L’histoire humaine est la seconde qui s’écoule entre deux pas faits par un voyageur.

Ce soir, promenade vers Oberklee

Kafka, Journal, 20 octobre 1917


L’atomisation sociale n’aura pas été seulement le projet rêvé par ce monde depuis trente ans : mais notre expérience singulière et collective de ce printemps. Ainsi le raffinement suprême de l’époque tient dans cette ironie funeste : son rêve se réalise en l’anéantissant. Les flux marchands et productifs quasiment à l’arrêt — malgré l’effort des pouvoirs de maintenir à flot la machine au risque des victimes : voire en toute connaissance de cause —, ce qui se retourne contre l’organisation forcenée du monde est sa propre logique, cruelle et fatale.

Elle rêvait les êtres solitaires en empêchant la solitude par multiplication des branchements connectés projetés sur écran : et voici la solitude à nu, et le contraire des solitaires. Cette vie se révèle pour ce qu’elle est : une vie absente. Déjà des solidarités actives naissent un peu partout, étendent leur toile sur la toile. Des projets pour l’après qui sont autant de complot.

L’atomisation qui favorisait les dominants se déploie à telle échelle et dans une telle radicalité qu’elle convainc les plus indifférents à voir le monde tel qu’il surgit sous le masque craqué des compromis : restez chez vous est le slogan qui sauve des vies aujourd’hui, et maintient tranquille la domination les jours ordinaires.

Au large, respirer. En mesurer le luxe.

Respirer tue, dit l’affiche, tandis que toutes les quatre minutes dans ce pays on meurt d’étouffement parce que le souffle manque et les machines respiratoires.

Respirer tue : la vie est mortelle — ce monde qui compte les outils de la survie comme autant d’économies à faire : retenir sa respiration comme on retient les coups ?

Confinement prolongé ce jour, pour quinze autres. Mais on sait bien que pour bien faire, et à ce rythme, ce sont neuf mois de confinement qu’il faudrait [6]. Quand ils nous relâcheront — parce qu’ils ne tiendront pas, parce qu’on ne tiendra pas, que le monde s’écroulera dans deux mois à cette allure —, où en sera-t-on du nombre par minute des souffles arrêtés, des vies branchées sur respirateur (des vies auxquelles on n’aura pas accordé le droit d’être branchées) ? Où en sera-t-on de la solitude ?

Le monde d’après est venu : c’est celui-là, il meurt de respirer.

On pensait que la fin du monde était davantage imaginable que celle du capitalisme : on ne pensait pas que la fin de l’espèce pouvait survenir bien avant l’une et l’autre, que la terre se vengerait de l’autre en s’en prenant à l’une. On respire une dernière fois dans ce monde où on a grandi, et qui bascule : dans le pire de la répression, avec masque obligatoire pour aller dehors jusqu’au restant de la vie, et distanciation sociale à perpétuité ? Ou le meilleur : avec renversement des rapports de force ?

Le port est vide. Les bateaux ne semblent même plus attendre.

Le large paraît virtuel, comme l’au-delà pour un athée. Le mois de mars n’a pas eu lieu ; le mois d’avril vient d’être annulé. Oui, on reste décidément à quai.

Lire le journal de Kafka : à chaque page, l’aveu qui le terrifie et le console : je n’ai rien écrit. Jusqu’à la fin, il le dira. Rien n’a eu lieu. Mais cela, il l’écrit ? Dans son journal qui est au moins cet espace où rendre gorge à l’impuissance. Journal de Kafka : expérience politique qui renverse le pouvoir de l’impuissance. Qui décrit les conditions d’énonciation d’un réel enfin advenu au-delà de ce qui a lieu : non, pas au-delà, mais au-dedans, ou au creux. Journal de Kafka : un mise à mort joyeuse et patiente de l’impossible dans sa réalisation même.




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26 mars 2020


De l’extérieur, on triomphera toujours du monde en le creusant au moyen de théories qui, aussitôt, nous feront tomber avec elles dans la fosse. Ce n’est que de l’intérieur que l’on peut se maintenir et maintenir le monde dans le silence et la vérité.

Kafka, Journal, 20 octobre 1921

Quel mois sommes-nous dans la semaine ? Lorsque les Nuits Debout se tramaient dans l’euphorie de l’invention politique des commencements, décision avait été prise de déroger au temps comptable des gestionnaires qui avaient décidé que tout passerait, tout, et le temps, et l’oubli. Alors pour conjurer la vengeance de l’ordre normé de l’époque, on compta soudain au-delà du temps réel : arrivé jusqu’au 31 mars, le lendemain tomba un 32. Sorti de ses gonds, le temps. Rien n’avait empêché le 33 mars d’avoir lieu. Puis le 34. Jusqu’à la mort — qui arriva avec l’été, et on se réveilla ; le mois de juin était tout autour de nous étale et indifférent. Tout le contraire ces jours.

Depuis le 16 mars, le 16 mars recommence ici chaque matin de chaque jour ; comme le 9 mars recommence l’Italie de chaque heure : comme le 15 mars en Espagne : comme un 20 mars en Colombie. Tous ces jours ensemble marquent l’arrêt des temps communs, ceux qui produisent du temps après lui. Un même jour se répète, qui s’use à mesure qu’il produit sa propre répétition : s’efface comme de l’encre épuisée du photocopieur ; comme on dit d’une couleur qu’elle passe.

D’une couleur passée, on dit qu’elle garde la mémoire des teintes effacées ou qu’elle la perd ?

Je me souviens de l’histoire de l’autre rivage des Syrtes : Ulysse et ses amis avaient trouvé cette île : on leur offre à manger. Les fleurs de lotus font perdre la mémoire des compagnons qui les dévorent : et ne savent plus soudain qui ils sont ni d’où ils viennent, ni où ils vont. Ulysse prend rapidement le large. Oui, l’histoire revient comme le contraire de la fable. Des voyages au lointain, on prend toujours le risque de se laisser avaler par l’oubli, de ne plus éprouver de nostalgie ou de désir d’après, de sortir de l’Histoire et de s’installer dans la répétition de l’oubli, une bouchée après l’autre.

Des voyages immobiles de ces jours, la radio nous sert la soupe de lotus des jours fatigués d’être repris et reprisés, lavés, délavés dans les mêmes eaux sales des calculs égoïstes des nations et du temps à combler.

Allumer la radio : la journaliste proposait de faire entendre les meilleures volées de cloches d’église du pays, qui saluent le soir venu le sacrifice des soignants. Puis, on nous parle des masques de plongée qui servent en salle de réanimation pour palier la pénurie : l’image est terrible. On plonge ainsi dans les profondeurs de la gabegie d’État pour affronter la mort avec des articles soldés par Décathlon : éteindre la radio.

Ciel sans solution de continuité : continûment aspiré vers ses mêmes variations qui feront de lui le même ciel, jamais semblable.

Seul horizon : la continuité ; on peine à voir ce que sera l’après ni s’il viendra dans un temps pensable au dedans de ce temps. On se dit que l’occasion est bonne d’en finir avec ce temps qui apparaît nu, le sens de ses priorités, la valeur de ses promesses brûlées avec le stock de masques FFP2.

Pour l’après, craindre qu’il soit pensé sur le modèle du présent : partout, le refus de se réunir pour penser et agir ; partout, la continuité pédagogique à distance, les corps absents ; partout, la pacification technologique ; partout les rues vidées et occupées seulement par les patrouilles ; pour l’après, craindre que l’état d’urgence sanitaire soit un modèle de bon gouvernement : les funérailles expédiées, les prisons abandonnées, les sans-abris livrés à la pure violence, la distanciation sociale comme ultime argument policier pour criminaliser les rapports de force politiques. Pour l’après, craindre qu’il n’ait pas lieu, que le seize mars soit la norme et la loi : le passé perpétuellement accompli. Contre lui, ce n’est pas d’un retour à l’état normal dont aura besoin : l’état normal ne fera retour que pour s’abattre plus violemment. Contre le seize mars, le quinze mars ne sera jamais un allié : mais quelle couleur pour quel jour d’après ? Quel lendemain vengeur ?




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25 mars 2020


Certains nient la détresse en se référant au soleil,
il nie le soleil en se référant à la détresse.

Kafka, Journal, février 1920


Il n’y a pas de lumière dans le ciel quand la terre est vide : pas de lumière, seulement des traces de ce qui aurait pu avoir lieu, si. L’agenda conserve les dates des rencontres et des spectacles, des événements qui n’existeront pas. Il déroule le fil d’un temps perdu, rien à attendre du passé révolu par ce qui vient. Depuis, ce qui a commencé n’a pas de nom : ce n’est pas l’attente parce qu’on ne sait pas ce qu’on attend, ni jusqu’à quand ; c’est l’inquiétude et la colère, c’est la docilité quand même en attendant que : c’est le décompte des cadavres.

Le matin, écouter la radio rend sourd. Ainsi, ils lancent des drones pour parcourir le ciel en répétant des phrases menaçantes enregistrées à l’adresse des passants (qui passent précisément au mépris de ces phrases, et parfois pour les entendre) ; ils voudraient saisir les téléphones des mourants pour connaître l’identité de ceux qui les ont approchés ; ils jettent deux mille milliards d’aide aux entreprises de l’autre côté de l’Atlantique (on apprend que deux mille milliards est un chiffre qui existe et qu’il peut être possédé et dépensé) ; ils proposent d’élargir à soixante heures de travail le temps légal en cette période, on ignorait qu’elle était aussi confinée dans le début du siècle dernier ; ils déplorent le manque de stocks en souris génétiquement modifiées qui permettraient d’accélérer des tests : les souris ne sont fabriquées que dans un temps imprescriptible de six semaines : oh, que la vie — même artificielle — est lente. `

Évidemment, éteindre rapidement la radio est une œuvre de salut public : j’imagine que les nouvelles continuaient dans cette veine.

Lu ce soir, cette phrase : “Mais au fait est-ce qu’il se passe d’autres choses ?”

Ce réel réduit à de l’actualité, et l’actualité réduite à l’attendre — attendre que ça s’arrête, l’invisible effort des corps à mourir ou non.

La réduction des jours à la survie de la plupart. Je ne sais pas à quoi est réduite aussi la chronique météo des journaux à la radio, j’avais éteint avant. J’imagine qu’ils doivent le faire par acquit de conscience.

Mon bref déplacement à proximité du domicile m’emmène malgré tout assez loin, dans ce parking qui donne sur le large. Depuis hier, un bateau a jeté l’ancre, ici. On voit l’horizon. Il n’est pas tant désirable. Ce qui l’est, et davantage, c’est la lumière sur la ville, et comme elle change dans le temps plein des pluies à venir.

Le vent ce soir donnait des nouvelles du monde comme il ne va pas. Me suis lavé au journal de Kafka après l’épuisement du jour, juste avant d’achever le jour et mon mal de crâne. Le vent donnait le contraire des nombres de morts, plutôt l’insignifiance de ce qui continuait malgré le monde.

Il n’y a de la lumière que si elle rencontre un obstacle pour se fracasser sur lui. Il y a de la lumière seulement si elle s’abolit face à ce qui la nie. Il y a de la lumière en dépit du bon sens. Est-ce la leçon de la joie de ces jours, de leur tristesse absolue ? Les hommes politiques rivalisent d’indécence, mais ils ne sont pas les obstacles sur quoi meurt la lumière. Ils sont de l’écume avalée par elle, et nous, passant sous les hurlements des drones et de la police montée (les trois chevaux cet après-midi étaient sublimes, hautains, indifférents), nous passons, cherchant une grosse pierre capable de ricocher sur la surface désœuvrée des choses, des temps et des dates perdues, nous passons pour mieux avoir à passer, entre les gouttes du destin et des hasards désastreux, nous passons pour n’avoir pas à rester immobile dans un même seize mars répété sur lui-même, et nous essayons désespérément d’inventer des événements minuscules et secrets qui feraient de chaque jour les moments décisifs de cette vie qui aura passé outre.




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24 mars 2020


On ne voit que le vide, on cherche dans les coins et on ne se trouve pas.

Kafka, Journal (19 juin 1916)


Lu quelque part : « il est 14 h à Sienne ». Ici, on est juste avant ce qui se passe déjà dans la nuit où l’Italie est plongée depuis quelques semaines, ce qui s’est passé de déjà révolu. Là-bas, il fait grand noir. Pour eux, 14 h est le Grand Passé perdu pour toujours. ; les nouvelles qui nous parviennent ne sont rien en regard de ce qui se vit, et se meurt. Ici, on croit encore que le ciel est bleu et qu’il fait jour. Les nouvelles que nous donnent les étoiles nous parviennent avec le retard que prend la mort le temps qu’on la pense vivante.

Et quelle heure est-il à Madrid ? À New York ?

Le monde vit au même moment des secousses qu’il reçoit à quelques jours de distance : il suffit de regarder les chiffres des pays voisins pour savoir de quoi les jours prochains seront faits. C’est comme naviguer : pour régler l’allure, observer la forme de l’eau, la risée fait naître à la surface comme des tremblements minuscules qui avancent vers soi — et alors, quand ça approche, tendre, tirer fort, savoir qu’on va être emporté et tâcher de ne pas perdre pied. C’est ce qui définit une force : on ne la voit jamais, mais seulement ses effets. Les tremblements à la surface de l’eau ; les premières feuilles secouées dans le vent de mars : le nombre de morts par jour d’une maladie nouvelle dans un pays voisin.

On redécouvre ces jours le caractère foncièrement inégalitaire des vanités : que vous soyez puissants ou misérables, non, vous ne serez pas tenus égaux face à la poussière. Bien sûr, il y a la maison de campagne — d’où répandre la maladie comme jadis la Bonne Nouvelle —, et puis, dans tel pays, le nombre de chambres de réanimation, de respirateurs, de masques de protection : selon que vous soyez, ici ou ailleurs, et de là ou de plus loin : la mort sait aussi lire la courbe d’un revenu médian.

Certains continuent de raconter par le menu le profit obtenu de ces jours confinés, en tirent gloire : on parfait les cuisines, on rédige des alexandrins, on en profite. D’autres, après avoir couru la soupe populaire et réussi à échapper aux flics, vont bien devoir trouver de quoi combler le manque dans les rues désertées par les fournisseurs : à la première pharmacie braquée (pas pour les masques), on comprendra peut-être que tous ne tirent pas profit.

Dans les prisons on continue de crier dans le silence.

La place qu’on occupe tous en dernier ressort — et chaque soir davantage, dans la vague qui se forme, est un dernier retranchement — se dresse de part et d’autre de la ligne de privilèges qui séparent les vivants et les morts : ce soir, ne pas dormir intubés permet de penser ces jours dans le luxe. Le reste est littérature ? Arrogance et vanité, davantage que les autres jours. Les autres jours révèlent enfin, en regard, leur arrogance et leur vanité : ces semaines auront eu ce mérite.

La place qu’on occupe : dans le port déserté au sud de la ville, très loin du dernier parking où ne s’aventurent pas encore les patrouilles, cette chaise. Le mystère, c’est la grille qui l’entoure. Peut-être que le repos existe partout où il se donne. Mais là ? Le mystère, c’est aussi qu’elle est dos tourné à la mer, vue imprenable sur les hangars. Le mystère, c’est d’être face à elle, aujourd’hui, et de penser à Florence, à Bergame.

Une chaise sans aucun moyen de s’y assoir. La chaise vide est la solitude pas même comblée par le solitaire. Il est minuit moins une en Italie, depuis plusieurs jours déjà : jusqu’où la courbe va monter, et de quel fracas va-t-elle tomber sur nous ? Il est 14 h, autant dire : on n’a encore rien vu. On a déserté les rues, fait place nette pour laisser le ravage se faire en silence. Comme dans les rêves d’enfant, où la terreur se dressait soudain dans des espaces vidés subitement. Dans ces rêves, on se réveillait toujours au moment où on était sur point d’avoir la gorge tranchée, et qu’on n’allait plus pouvoir respirer. On ne possède même plus le réveil en sursaut, les larmes et le cri terrible pour ruser avec la nuit.




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23 mars 2020


En 1880 et quelques, un docteur français du nom de Yersin, qui travaille sur des cadavres d’Indo-Chinois morts de la peste, isole un de ces têtards au crâne arrondi, et à la queue courte, qu’on ne décèle qu’au microscope et il appelle cela le microbe de la peste. Ce n’est là à mes yeux qu’un élément matériel plus petit, infiniment plus petit, qui apparaît à un moment quelconque du développement du virus, mais cela ne m’explique en rien la peste. […] De tout ceci ressort la physionomie spirituelle d’un mal dont on ne peut préciser scientifiquement les lois et dont il serait idiot de vouloir déterminer l’origine géographique, car la peste d’Égypte n’est pas celle d’Orient qui n’est pas celle d’Hippocrate, qui n’est pas celle de Syracuse, qui n’est pas celle de Florence, la Noire, à laquelle l’Europe du moyen âge doit ses cinquante millions de morts. […] De ces bizarreries, de ces mystères, de ces contradictions et de ces traits, il faut composer la physionomie spirituelle d’un mal qui creuse l’organisme et la vie jusqu’au déchirement et jusqu’au spasme, comme une douleur qui, à mesure qu’elle croît en intensité et qu’elle s’enfonce, multiplie ses avenues et ses richesses dans tous les cercles de la sensibilité. Mais de cette liberté spirituelle, avec laquelle la peste se développe, sans rats, sans microbes et sans contacts on peut tirer le jeu absolu et sombre d’un spectacle que je m’en vais essayer d’analyser.

Antonin Artaud, « Le théâtre et la peste » (Le théâtre et son double)

À quai, un milliard d’hommes sommés de rester chez eux, quand ils en ont. On n’aura pas tant vécu d’événements historiques, nous autres : alors, va pour l’époque qui nous demande de faire l’acte héroïque de rester chez-nous, phrase que d’habitude certains d’ici lancent à ceux qui fuient la guerre ou la terreur et franchissent la mer pour tenter la vie possible. Nous ne franchirons aucune mer, seulement quelques semaines. On aura pied d’un bout à l’autre.

L’ennemi est invisible et sournois, dit le chef de guerre : il paraît que son code génétique est relativement simple et stable. Ce n’est pas un ennemi, et il n’est pas sournois : il voudrait seulement croître et de se multiplier. J’apprends qu’un débat existe pour savoir si un virus est — ou non — un vivant. « En élargissant la définition du vivant à une entité qui diminue le niveau d’entropie et se reproduit en commettant des erreurs, les virus pourraient être considérés comme vivants. » La définition fait rêver, et elle pourrait suffire à lui accorder le bénéfice du doute. Lui ne doute pas qu’il existe, il va, tout à sa tâche de vivant qui est de tuer qui bon lui semble vivant.

À l’ancre : le vent s’est levé aujourd’hui pourtant, on entendait les voitures de police de loin.

Que faire ? est toujours et encore la question, même quand elle est ramenée à des activités — que ces activités luttent contre elle-même pour ne pas se suffire (oui, tout faire pour que faire la vaisselle ne soit pas une activité). Dans l’exercice restreint des actes et des gestes, chaque faits et gestes portent avec lui le sens d’un jour répété sur lui-même sous le diamant mal poli qui glisserait sur nous, disque rayé des solitudes.

On ferait. Ce pourrait être la leçon politique de ces mois. On ferait ce qu’on ne faisait pas, ou plus. On ferait comme on peut, avec ce qu’on a. Nulle raison d’en tirer gloire. Que des réseaux de solidarités tissent les solitudes ensemble, qu’elles trouvent dans des gestes liturgiques sa propre histoire, qu’elles puisent dans autre chose que l’accomplissement d’un emploi le sens des jours — et qui ne serait pas la consommation de ces jours —, et puisque les seuls emplois encore accomplis sont de nécessité vitale, que ceux-ci se révèlent comme ils sont, eux que le Pouvoir estimait subalternes, coûteux, dispensables : ce qui maintient le monde et les vivants dans la succession des jours.

Le pouvoir n’est pas la domination : raconter l’histoire du pouvoir, ce n’est pas faire la triste chronique de ceux qui nous dominent, mais déjouer cette chronique-là, pour traquer là-bas ce qui se défait, se reconstitue. On fait. La question qui suit que faire sera toujours où aller ? C’est la prochaine étape, fatale, que diront ces semaines.

Le pouvoir médiéval ne tenait pas, comme on le croit trop et mal, par sa force brutale exercée partout, et la soumission arrachée par les armes. Au contraire : c’est sa faculté d’assouplir sans cesse sa puissance qui lui a permis de durer, jusqu’au point de rupture révolutionnaire et le grand cri égalitaire. Le pouvoir médiéval laissait toujours naître et prospérer des exceptions politiques qu’on pouvait rejoindre, et tout quitter pour : tel monastère, telle communauté paysanne, telle commune affranchie, tel ouvrage de fiction. La folie, c’était de croire ces mondes comme achevés et totalisant, et pouvant valoir pour le tout. C’est cette folie qui a fait la révolution : que l’exception égalitaire devait valoir pour le tout.

Qu’il existe d’autres manières de vivre le monde, et d’autres formes de vie dans ces mondes devenus autres : le pouvoir médiéval tenait ces possibles à vue, et à distance, les faisait naître et les tolérait dans la mesure où exister suffisait à faire naître le désir de les rejoindre, et tant mieux si ce n’était que le désir, tant pis si certains, rares, cédaient à la tentation : tant pis pour eux surtout.

Il est arrivé à ce monde-ci, ce pouvoir-là, ce qui arrive aux mondes finissants, oublieux de leur propre histoire : l’arrogance de se croire seul monde, achevé et totalisant l’Histoire même. À force d’exclure du champ de la raison toute possibilité d’autres manières de vivre, et tout ailleurs, de criminaliser toute expérience politique fondée sur d’autres dogmes que le sien, ce monde a rendu non plus désirable, mais nécessaire la levée d’un autre espace habitable. Alors, quand ce monde érige comme loi de survie le repli vital dans les espaces intimes, chacun chez soi, et que cela forme un monde, le seul désormais : un monde réduit à quatre murs et un toit, et qu’il n’est plus possible d’aller voir ailleurs si on n’y est, ou s’il n’y est pas, ce monde prouve dans la radicalité tragique que le besoin vital de respirer ailleurs témoigne de l’exigence de le faire ailleurs qu’en lui. Que le bref déplacement à proximité du domicile soit le nom bureaucratique de la promenade aujourd’hui prohibée — même en tenant à distance ses camarades vivants — lève le stigmate de sa vérité : oui, il faudrait désormais déguerpir de ce monde, ou faire déguerpir ce monde qui sent le renfermé, la plaie ouverte, la maladie incurable.



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud