JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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20 février 2019


Il existe en nous plusieurs mémoires : le corps, l’esprit, ont chacun la leur, et la nostalgie est une maladie de la mémoire physique.

Balzac



C’est trembler : et dans le tremblement, ce qui reste immobile bouge encore, tremble sur place. C’est trembler, ce bougé des choses par quoi on est traversé. La lune est une image – mais de quoi ? Pas d’elle, évidemment. De mon regard sur elle. Toi tu le sais.

Du corps tremblé, ses mouvements nés de l’intérieur du ventre – vers le corps déplié, vers le corps soudain arraché à lui-même, le corps qui serait le prolongement du corps, les mains non plus attachées à lui, mais liées comme à un centre en mouvement. Le corps délié enfin. Contre le corps délié frotte le corps en tension encore, en contrôle : frottement auquel je me frotte, un chat contre les parois de cette vie.

Trembler, c’est aussi devant ce qui bouleverse, reconnaître qu’on tremble aussi en accord avec ce qui tremble. Impossible de saisir la lune, seulement son tremblement qui est peut-être le mien, à cause du froid, de la peur, de ce qui n’a pas de nom. On dépose l’image comme on dépose un roi : pour en finir et trouver des forces pour être dépossédé de tout.

Ceux qui fabriquent des images, des peintures, des sons – peut-être surtout ceux-là – savent bien que le tremblement est la matière, pas du tout ce contre quoi il faut lutter. Dans la lutte, le tremblé sauve : il permet le jeu trouble du désir et des colères, ce jeu qui est le centre vide à partir de quoi toutes les pièces autour bougent, remuent, déplacent les perspectives. Dans les voix qu’on entend, le tremblement des lèvres, la fragilité d’une hésitation, et dans la phrase, tout ce qu’on entend du tremblé recouvre le sens du mot : ce qu’on veut dire s’affirme dans ce creux des choses où tremble un autre langage, celui du corps.

Délié, le corps paraît possible : pourrait être libre. Un autre langage, celui dans la calligraphie qui alterne les pleins et ces déliés qui sont autant de respiration. Délier le corps : rendre possibles les regards, enfin : rendre possible de se taire et de se comprendre, rendre possibles les nuits quand la lune pleine à craquer laisse la place à des corps et leurs regards posés sur ce qui face à eux les lie.




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15 février 2019

Une chose indispensable : avoir de la place. Sans la place, pas de bienveillance. Pas de tolérance, pas de… et pas de… Quand la place manque, un sentiment, bien connu, et l’exaspération, qui est l’insuffisante issue. Avoir plus de place, tu peux avoir plus de sentiment, plus variés. Pourquoi dans ce cas t’en priver.

Henri Michaux



C’est ce qui manque le plus. Ce qui rendrait cette vie possible. Le temps, l’espace où déposer ce temps – simplement le temps de laisser se défaire le temps, ou le remplir : trouver le rythme propre à nos corps. Évidemment tout complote contre nous. Le temps de faire les choses à faire, et le temps a disparu. La ville s’organise en rues à prendre comme des citadelles : c’est nous qui sommes pris en elle. Dans la toile de l’araignée qui prendra le temps de nous dévorer vivant, lentement.

Si on avait le temps d’avoir le temps seulement. Se dégager de l’espace où prendre le temps : cette fois comme on prend le thé, comme on prend ta main.

Il est peut-être temps de comploter contres ces complots. Vivre la nuit, ne pas dormir (ou seulement le jour, le matin jusqu’à tard : décider que l’aube aura lieu à midi – et tant pis pour ceux qui patientent à la porte, et qui devront de toute manière partir trop vite pour rattraper le temps qu’ils croient perdu). Une fois en retard, on est en retard pour toujours sur tout.

Est-ce que tu es préparé ? Que fais-tu contre le foisonnement.
H. M.

Contre le foisonnement, je fais le mort. Ça ne suffit pas évidemment. On me croit endormi : on me réveille.

Il faudrait trouver comment conjuguer le retrait et l’attaque : s’extraire de ce monde pour mieux trouver un angle ouvert, un point faible. Il n’a pas de point faible : c’est un poing fermé dans un ventre. On découperait le ventre, tout se déverserait. Et on n’a pas de vêtements de rechange.

Ou attaquer à mains nus, et nu : mais comment éventrer un corps avec seulement ses ongles ? Et puis je suis calme, et terrifié. Ma terreur explique le calme : et le calme recouvre mal une terreur qui brûle. Je ne veux pas être rassuré : seulement trouver comment ouvrir un poing fermé dans un ventre. Et mieux désirer.

Si l’énervement général dans les villes émettait des billes, des billes qui s’écouleraient dans les rues, s’accumulant dans les plus étroites, dans les immeubles élevés dégringolant sur les marches des escaliers avec un bruit monotone et martelé, ne serait-ce pas plus sain, plus vrai, plus adapté ? Sans doute des problèmes suivraient. N’est-ce pas l’occupation même des cerveaux d’hommes que de résoudre des problèmes ?
H. M.

X sur Y égale W. On sait bien qu’on ne peut résoudre une équation avec seulement des inconnus. C’est pourtant ce qu’on fait chaque jour que dieu fait (il en fait un par jour, la nuit, quand il croit qu’on dort).

La folie du monde est partout : rationnelle, têtue, inqualifiable. Contre elle, ce n’est pas de rationnalité dont nous avons besoin. Mais seulement de nos corps, et du désir d’éprouver davantage nos corps. Ce n’est pas d’armes seulement : mais d’une manière d’habiter différemment le temps.

L’épreuve du feu est aussi une façon de traverser : de renaître ? Je trouve des manières insensée de tenir langue à ce qui se tient à bout touchant et qui manque, qui fait défaut à cette vie : mais je ne sais pas ce que c’est pourtant. Il faut rejoindre (le jour quand c’est la nuit, et la nuit quand c’est le jour). Et sans chercher de réponses, traquer les signes, provoquer le temps comme un adversaire. On jette parfois une pierre sur un mur non pour l’abattre, mais l’entendre résonner.

Au revers qui paraît l’endroit, au cœur d’une prise sans emprise, au long des heures, à l’orée de l’indéfiniment prolongé de l’espace et du temps, attrape-dehors, attrape-dedans, attrape-nigaud, dis, qu’est-ce tu fais ? Qu’est-ce que tu es, nuit sombre au-dedans d’une pierre ?
H. M.

À cinq mètres, j’entends une voix qui parle dans mon dos, sur la place qui reçoit les dernières lumières du quinze février deux-mille dix-neuf bientôt perdu pour toujours. Il y a beaucoup de voix, mais je m’attache à elle : je sais pourquoi. C’est qu’elle parle en elle autre chose : comme une obsession de chercher à traverser ce qui entrave. (C’est mon délire, mon désir). Alors je tâche moi aussi de traverser : les autres voix, les cris des oiseaux, les passages des voitures. Au milieu de ce bruissement opaque, je n’entends pas ce que dit la voix, mais je perçois la voix, toute nue.

La nudité de la voix est ce qui m’attache à ce présent, tandis que je l’écris.

Je ne cesserai pas de vouloir l’entendre jusqu’à la *tombée de la nuit. Pourquoi ? Peut-être parce que c’est tout ce qu’il me reste.

Le continent de l’insatiable, tu y es. De cela au moins on ne te privera pas, même indigent.

H. M.




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13 février 2019


Oui, ce soir-là plus beau que tous les autres, nous pûmes pleurer. Des femmes passaient et nous tendaient la main, nous offrant leur sourire comme un bouquet. La lâcheté des jours précédents nous serra le cœur, et nous détournâmes la tête pour ne plus voir les jets d’eaux qui rejoignaient les autres nuits.

André Breton/Philippe Soupault,, « La Glace sans tain », Les Champs Magnétiques (Littérature, nº 8, Octobre 1919)

Bob Dylan, In the evening (1961, Live "Minnesota Hotel Tapes")


Le soir sait très bien ce qu’il fait : il tombe. C’est sa tâche, chaque soir, et le jour même : il sait où il va. Il faudrait entendre la leçon : tomber n’est pas s’effacer – c’est aussi reconnaître la route, savoir qu’on rejoint.

Les nouvelles tombent aussi : les bras ; les corps (la loi) ; les coups tombent ; minuit tombe aussi jusqu’à une heure du matin : les têtes (ce ne sont jamais les bonnes) ; les murs ; les tours ; les statues des princes ; les feuilles aussi, les yeux quand soudain on pense à.

Le voile tombe aussi (dans le regard) – on est de ce côté de la déchirure, il faudra attendre avant de dire un mot : on est de ce côté du silence, séparé.

Les salauds ne tombent que pour rebondir. C’est à cela qu’on les reconnaît : Les voir tomber nous fait enrager quand on sait la relève à venir : que ce soit eux ou d’autres salauds qui prendront le relai, quelle différence ? Les salauds ne tombent que pour laisser la place à d’autres comme eux : bien sûr, c’est tout ce monde qu’il faudrait faire tomber.

Oui, on ne pensait pas que le monde serait capable d’être plus laid : il le peut, il le prouve. La honte d’être un homme, on ne s’en défait pas – parce que certains jouissent de détruire des vies puisqu’ils sont hommes, on ne sera jamais plus en retour certains d’être ce qu’ils ne sont pas. On se dit qu’on est des hommes comme eux le sont ? Et qu’être hommes suffit peut-être à détruire ?

On regarde le soir tomber, on en fait partie – on a parfois de ces croyances qui sauvent.

Qu’est-ce que le soir rejoint ?

La nuit pouvait continuer ce soir-là ; et pourtant : la nuit continuera, plus tard, bientôt – tu partais dans cette promesse.

Les heures qui passent ne t’appartiennent pas ; toi, tu es d’ici seulement – quand le lendemain matin, les motards s’arrêteront pour voir le soir devenu de l’aube toute crue, tu t’arrêteras aussi, pour lui écrire quelques mots.

Tu voudrais emporter les voiles avec toi, les déchirer – les voiles, plutôt que des larmes sur le visage.

Le passé devrait servir d’arme pour traverser les mauvais jours – de rien d’autre. Si c’est du sel sur les plaies, il faudra pouvoir lécher sa main, et sur les lèvres, passer la langue.

Des phrases courtes, c’est tout ce qu’il reste d’une journée si pleine et d’une nuit aux milles rêves ; des mots déposés sur la table (je les ai emportés avec moi) ; des colères qui sont autant de terreurs ; des désirs comme de voir le ciel, mais de dos ; des instants qui ne durent pas, mais qu’on éprouve terriblement ; des silences.

Les coureurs sur la corniche sont mes frères et mes sœurs. Ils longent la vie qui s’achèvent et font rouler la terre sous leurs pieds. Ils disent que tout n’est pas fini. Ils racontent l’histoire des solitudes partagées. Ils voudraient s’approcher de ce qui commence. Ils désirent encore désirer encore. Ils ne le savent pas. Ils ne savent rien. Ils respirent si fort la mer échouée à leur pied. Ils ne se satisfont pas de ces échecs. Ils entendent les rires. Ils savent que ces rires repoussent la mort de l’autre côté des choses.

Les autres nuits passeront par moi.




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11 février 2019


[...] les ténèbres sont des apparences ; la nuit est une illusion des étoiles, le gouffre Dieu est plein de colombes et non de corbeaux. L’immensité a des entrailles de mère ; les soleils sont pleins de pitié pour les souffrances, et le ciel a des larmes plein ses étoiles. Ô hommes, tout aime. Ô bêtes, tout aime. Ô plantes, tout aime. Ô pierres, tout aime. Le firmament, ô vivants, est un pardon infranchissable. Et maintenant mourez.

Séance spirite du 22 mars 1854,
paroles recueillies par Victor Hugo auprès de la Table

Jack The Ripper, Old Stars (Ladies First, 2005)


Trajectoires qui se croisent : se longent, qui jamais ne se confondent ; trajectoires comme deux parallèles qui se couperont à l’infini (il faudrait pour cela que le plan soit courbe, et les droites amoureuses). Trajectoires de ces jours – nuits qui s’écartent, comme des jambes, qui voudraient ne pas s’espacer l’une de l’autre, et qui fabriquent du temps, de la patience toujours sur le point de se retourner en impatience. La nuit pourrait dire viens ; elle le dit – c’est à cela qu’on la reconnaît.

On la reconnaît aussi au jour, quand il s’efface.

« Parler du ciel sans le montrer jamais » – je ne sais pas : moi, je le regarde et cela m’attache à la terre. Je sais que le ciel est vide, et d’ici, je le vois sans aucun désir, plutôt pour m’assurer que mon ombre tombe à mes pieds. Du ciel, j’en éprouve plutôt la douleur comme les hommes qui pensent à leur amour perdu. Il n’y a pas de terre sans le ciel qui le porte. Et puis, on ne sait pas de quoi serait fait la mer sans les reflets qui tremblent à la surface des nuages qui s’éloignent. J’en suis là.

On frôle les étoiles mortes ; on conduit sous les tunnels dans un sens, dans un autre ; on se gare aux endroits interdits, sûr qu’il faudra passer la nuit à la fourrière ; on regarde des acteurs pour ce moment où ils disent où le spectacle fait défaut, et qu’ils le complètent pour ouvrir grand les portes au dehors ; on regarde autant les musiciens qu’on les écoute, pour saisir sur leurs lèvres mêmes non pas d’où viennent les mots, mais où ils vont (ici) ; on passe aussi ; on ne se comprend pas ; on s’excuse, on ne cesse de le faire ; on manque les plus belles pièces comme les phrases, qu’on ne trouvera que dans la solitude de trois heures du matin, et seul ; les paragraphes du livre, on les écrit dans le sommeil et à l’aube tout s’efface : on écrira cet effacement.

On ne regarde pas les étoiles parce que leur lumière ne témoigne que de leur disparition.

Approcher. C’était tellement de ces jours le mot.

Est-ce qu’on parle une langue qui nous isole ? Et comment passer d’une langue à l’autre, de soi à ce qui nous en libère ? Il faudrait peut-être seulement se taire, et comme dans ces moments où la foule est une vague, sentir l’autre nous soutenir l’épaule pour ne pas qu’on tombe. Il faudrait ne pas tomber.

Contre ce monde, l’hostilité grandit. On fait le compte de ce qu’on perd en chemin : on se sent presque honteux de laisser une place au rire – mais c’est la vertu aussi de ces jours tristes dans ce bas monde : qu’il oblige à réinventer les joies autant que la peine, pas seulement l’amour : et ce mot de vengeance si pauvre quand il porte sur l’autre, et si terriblement essentiel quand il se tourne vers l’histoire, le présent.

Si la nuit est une illusion des étoiles, c’est pour nous apprendre à voir dans le jour ce qui nous en délivrera. C’est aussi une croyance : que si ces étoiles sont mortes, c’est à présent qu’on les reçoit : c’est ce présent seul qui compte, est désirable, est cette paroi sur laquelle je m’appuie de toutes mes forces comme sur un corps.




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4 février 2019

Nous connaissons par oui-dire l’existence de l’amour.

Assis sur un rocher ou sous un parasol rouge, allongés dans le pré bourdonnant d’insectes, les deux mains sous la nuque, agenouillés dans la fraîcheur et l’obscurité d’une église, ou tassés sur une chaise de paille entre les quatre murs de la chambre, tête basse, les yeux fixés sur un rectangle de papier blanc, nous rêvons à des estuaires, des tumultes, des resssacs, des embellies et des marées. Nous écoutons monter en nous le chant inépuisable de la mer qui dans nos têtes afflue puis se retire, comme revient puis s’éloigne le curieux désir que nous avons du ciel, de l’amour, et de tout ce que nous ne pourrons jamais toucher des mains.

Jean-Michel Maulpoix, Une histoire du bleu, 1992


Message To Bears
Running Through Woodland
(Departure, 2009)



Dans la lumière de trois heures. Dans l’éclat bleu de la nuit quand elle tarde à tomber. Dans tout ce qui meurt. Dans tout ce qui revient. Dans le livre le mot poussière. Dans les signes qu’adressent les signes. Dans la voix ce qui reste de l’enfance, et qui se brise avec les larmes comme une vague sur les chevilles. Dans le poignet, ce geste. Dans les cheveux qui tombent, dans les cheveux qui poussent. Dans les murs, les mots gravés par les insultes adressées à ce monde qui nous sauvent des insultes que le monde nous adresse en temps réel. Dans ces jours-là.

L’énigme dans l’enfance de Saint-Just, c’est qu’il n’y a rien. Ni énigme ni enfance : aucune cause détentrice d’aucun signe avant-coureur. Et aucune innocence : c’est déjà, presque immédiatement, la rage de vouloir jouer un rôle dans le destin. Ce soir, je comprends que ce peut-être déjà ce qui permet de traverser l’énigme. La révolution est imprévisible, et le soulèvement tout autant fatal qu’il n’est jamais précédé de rien – ou de tout ce qui fait l’apparence des jours tranquilles et sans conséquence. L’enfance de Saint-Just est peut-être celle de notre monde : une rage contenue, qui parfois déborde dans des vers terriblement pauvres. L’enfance de Saint-Just est un piège : et ce piège est nous-mêmes. Comment en sortir ?

En racontant le récit de La Presqu’île, j’ai encore oublié le prénom sublime de la jeune femme. Je ne veux le retrouver qu’en moi-même, sans rien consulter. Y arriverai-je ? C’est la question de mes jours.

Les arbres semblaient porter le ciel à bout de bras.

Journal : ce qui note à la volée la part arrachée et vivante encore – sa mise à mort ? Journal quand même puisqu’il faudra bien oublier ces heures (jusqu’à en mourir)

En voiture, le GPS ne me montre jamais le même chemin pour sortir de la ville. Moi, je le suis. Je sais quelle est la leçon, et j’en suis reconnaissant, aveuglément.

Dix minutes avant minuit, je ne sais toujours pas quel jour il est : à quatorze heures, c’était le matin encore ; à seize, midi. À dix-huit heure, déjà la nuit partout et le jour achevé. Je ne sais pas ; je ne sais vraiment pas – je sais la lumière sur neuf heure en revanche, je m’y accroche ce soir pour croire encore en lui.

J’aurais voulu trouver immédiatement le contraire du mot dégoût : ce n’était pas seulement le désir, ni la beauté, ni ce qui tient dans la vie à ce qui la rend possible. C’était peut-être cette lumière-là ; à ce moment-là ; celle qu’il faisait tandis que je n’écrivais pas, que je faisais le contraire de cela, et que je gardais le silence.




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1er février 2019


Elle me dit son nom, celui qu’elle s’est choisi : « Nadja, parce qu’en russe c’est le commencement du mot espérance, et parce que ce n’en est que le commencement. »

André Breton, Nadja


Regina Spektor, Begin To Hope
(Live, 1er avril 2005)

Il y a des jours insupportables que quelques heures justifient pourtant. C’est le bleu des heures arrachées aux heures perdues, c’est courir, c’est perdre haleine, c’est cette musique ce soir, c’est le ciel livré aux animaux seuls, c’est le bruit de pas dans l’escalier du matin, c’est la force des foules aussi, c’est quelques phrases sur un plateau de théâtre au milieu de l’ennui terrible, c’est Pasolini quand il écrit le mot rage, c’est mon aversion pour les listes qui passe aussi par l’établissement de telle liste pour en finir avec, c’est la forme des mains quand elles reposent, c’est les yeux fermés quand on les regarde : c’est voler quelque chose à soi-même.

C’est tout cela, et c’est aussi : ce qui n’a pas de nom dans aucune langue.

Le vent fait un bruit terrible dehors, j’ai l’impression qu’il m’appelle ; il crie plutôt – il fuit. Son ombre peut-être ? Lui aussi cherche sans doute à justifier l’existence de ses heures parmi la nuit.

Je dépose mon ombre pour vérifier ma présence : le résultat n’est pas si convaincant. Je ne me reconnais pas. Ce que je reconnais en revanche : que le temps ne passe pas de la même manière quand on a dormi trois heures la nuit dernière.

Après la fatigue, il y a l’épuisement ; et après l’épuisement, il y a peut-être le matin. On ne sait pas ; il y a peut-être le contraire du matin : les horaires de bureau.

Sur mon ombre, je vois mon regard ; je vois ce qu’il regarde de la nuit, ce qui traverse la nuit – et à travers la nuit, le miroir qu’est la nuit et qui renvoie sur moi d’autres regards, et des cris. Mon ombre sur la vitre : moi sans la peau – autant dire si peu de moi. Dehors, la ville pourrait passer comme le temps, je lui dirai après toi, je te suis, je règle mon pas à ton allure ; je laisserai mon ombre ici.




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31 janvier 2019

Que la poésie soit liée à cette impossibilité de penser qu’est la pensée, voilà vérité qui ne peut se découvrir, car toujours elle se détourne et l’oblige à l’éprouver au-dessous du point où il l’éprouverait vraiment. Ce n’est pas seulement une difficulté métaphysique, c’est le ravissement d’une douleur, et la poésie est cette douleur perpétuelle, elle est l’ombre et la nuit de l’âme, l’absence de voix pour crier.

Maurice Blanchot, Le Livre à venir, 1959


Yann Tiersen, L’absente



En sortant du théâtre hier, la neige ne faisait que voler dans le ciel et n’atteignait jamais le sol. Je roulais lentement. J’écoutais seulement. Chaque mot tombait juste sur moi : c’était le contraire de la neige fondue dehors. La musique était toute entière dans la voix. Elle était claire, posée sur le monde autour. Elle rappelait les douleurs du passé et appelait pourtant doucement l’avenir : la traversée du présent. Je traversais la route dans cette traversée-là ; la voix dans la musique silencieuse de la nuit partageait le passé en deux comme du pain.

Alors, comme on pose sa voix sur la musique pour la soulever et lui parler dans la bouche, la voix se posait aussi sur moi, comme un corps immense et fragile, fort de la fragilité consentie, acceptée, traversée des douleurs jusqu’à ce versant là d’une vie qui aura laissé la mort en arrière – la neige et la voix tombaient sur tout cela, magnifiques, entrelacées – et sur moi ; je roulais comme on tend les mains pour saisir les flocons : on ne reçoit que de l’eau qu’on porte aux lèvres et le baiser fait frissonner.

La musique, ces dernières semaines, est une façon de me relier. À quoi ? Il faut des ruses pour ne pas tomber. Pour ne pas tomber complètement. Je possède quelques ruses, et si peu de talisman. Je me confie au talisman, au fil tendu entre cette vie et l’autre par dessus tous les vides. Je marche. Cette nuit aussi : je roulais.

L’absence de foi déplace les montagnes – phrase de B.-B. qui chavire. Je suis rempli de cette absence : les montagnes pourtant sont sur moi ; il faudrait creuser plutôt ; et sortir de l’autre côté vivant.

Je tâche ces derniers jours de ne surtout pas tirer les cartes du tarot.

Le soleil qui se couchait dimanche luttait contre le vent : les gabians aussi, qui luttaient de surcroit contre le soleil. Et la terre qui tournait au milieu de tout cela devait lutter contre le soleil, le vent et l’obstination des gabians. Face à tout cela, je luttais aussi – contre la terre qui tournait ; je voulais seulement être le mouvement, la loi de la chute des corps – et pas le corps tombant dans l’espace inerte des vides.

Relire des pages de Brecht pour trouver des forces, des armes, des désirs.

Non. Les désirs se trouvent ailleurs : dans le corps même, et à même les lèvres de qui appelle aux levées.

Sur l’écran du téléphone, plusieurs appels en absence – rappeler, comme on relève mes corps intérieurs après la nuit pour compter ceux qui restent, ceux qui seront présents. Ceux qui vont rejoindre.




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20 janvier 2019

(Pas besoin, lumière, que tu la cherches, tu demeures
le filet de neige, tu tiens
ta proie.

Paul Celan, À hauteur de bouche



The xx, « Lips »
(I See You, 2017)



De l’autre côté de soi : est-ce bien ce qu’on appelle le soir, les révolutions, le désir d’être autre – celui de se rejoindre ? On se couperait les cheveux pour les voir pousser ? On se poserait des questions pour simplement poser les lèvres sur elles et les goûter, et les mordre ? On ferait son lit pour le défaire ? Et on écrirait pour ne pas se lire ? On vivrait cette vie pour l’autre, celle qui reste à vivre ?

Je regarde les cygnes plonger dans les profondeurs : et j’attendrai qu’ils me donnent des nouvelles de moi.

L’un et l’autre sont valables :
Touché et Non-touché.
L’un et l’autre, avec la faute, parlent de l’amour,
l’un et l’autre veulent et exister et mourir.) [1]

Il n’y a pas de lointain : il y a seulement, dans le temps, des approches qui rendent possible ce qui ne l’est pas. À distance des années, des villes et des corps, il y a seulement : tel ciel qui revient, qui est mon corps, qui est celui qu’avec la ville je partage – qui est nu de tout ce qui resterait à voir encore, à voir encore, à voir encore.

Évidemment que le ciel est vide et que la terre est recouverte du cadavre des dieux morts : que ce monde est invivable et que le détruire est une tâche de vivant : pour cela, ce n’est pas seulement à coup de pierres (c’est aussi à coup de pierre et dans la rue), mais dans le corps à corps, quel qu’il soit : et il est.

Il est.

Rêve de cette nuit. Inconnu. Ou perdu ? La réalité manque à notre désir.

Dans le parc, ce soir : le ciel était chargé jusqu’à la gorge au-dessus de la ville, mais vers l’ouest et le sud, là où le soleil tombait (il tombe dès qu’il se lève : il est comme nous), la perspective était nette et on pouvait voir jusqu’aux Amériques. (Mais au-dessus de Montréal, il devait faire nuit et la neige tombait sur un jour qui était encore la veille)

De l’autre côté de moi : la nuit avait été blanche et longue, le réveil longtemps après midi, et le déjeuner presque vers le soir – la fatigue était la joie même, celles des corps qui se retrouvent. De l’autre côté de moi, mille vies que j’invente pour me tenir chaud et près de moi. Au bord d’un lac, les volcans se réveillaient. Près des ruines, les chats ne se cacheraient plus. Deux hommes s’embrassaient. Plus loin encore, devant un vieux film, eux, allaient s’endormir et se réveilleraient pour plonger l’un dans l’autre et entrelacer leurs jambes, et se rendormiraient aussitôt, sans mot.


Stigmates de corolle, bourgeons, blocs ciliaires.
Œil épieur, étranger au jour.
Cosse, vraie et ouverte.

De l’autre côté de cela, la nuit tomberait peut-être pendant que je ferai silence.


Lèvre savait. Lèvre sait.
Lèvre finit de le taire.




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19 janvier 2019


Je crois vraiment que ton plus grand malheur réside en toi-même. Ce qui est affligeant, et qui vient de l’extérieur – tu n’as pas besoin de m’assurer que c’est vrai, car je le sais bien, du moins en grande partie –, est certes du poison, mais ça peut être surmonté, ça doit pouvoir être surmonté.

Lettre de Ingeborg Bachmann à Paul Célan,
datée du 27 septembre 1961,
non envoyée.


Jacques Douai, Le tendre et dangereux visage



Le chien qui hurle dehors, depuis une heure, à la lune ou à toute cette vie entière, est comme l’homme qui, hier soir, frappait sur les poubelles de toutes les forces qui lui restaient en pleurant, qui est comme l’enfant apeuré devant la solitude et qui sanglote sa peur sans pouvoir la nommer, qui ressemble tant à la jeune fille endormie dans son cauchemar, qui ressemble tant à moi.

Dans le rêve, on courrait pour passer la frontière, on gagnait la forêt au moment des premiers coups de feu. C’était un rêve joyeux, nous nous tenions la main.

Je ne sais pas de quoi demain sera fait : pas d’aujourd’hui.

Sur le mur, le visage porte toute la ville. Je le regarde songeant à d’autres vies, quelque part enfouies au Guatemala, à Stockholm (je n’ai jamais vu la lumière sur la mer au large de Stockholm quand il fait de l’orage) ; je le regarde en songeant à Rohmer, à certains plans que fait le cinéma quand il refuse de dire ce que sera le plan à suivre.

Mes nuits fractionnées d’insomnie sont les nôtres, en partage.

Le bruit de pas des flics dans les rues, je ne l’ai pas entendu aujourd’hui ; sur la plage, mes regards vers La Plaine s’enfonçaient en moi-même. Il n’y avait pas de vent, les nuages pouvaient sans crainte jouer avec le soleil parce qu’ils savaient que de toute manière il l’emporterait. J’étais cela aussi : l’absence de vent, et le ciel entier livré au saccage, et la déchirure, et le soir, la lune se dresserait pour faire hurler les chiens et pour que je la regarde, sûr qu’on la regarderait ensemble.




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17 janvier 2019

Où sommes-nous
Ensemble, inséparables
Vivants vivants
Vivant vivante
Et ma tête roule en ses rêves

Paul Eluard, « Elle se penche sur moi »
(L’Amour La poésie, 1929)



Message to Bears, Wake me
(Folding Leaves, 2012)



Chaos de ces semaines (foules qui crient, vies qui basculent, corps qui au dehors, et au dedans, cherchent, appellent, désirent) ; vertige – le monde tourne, dit-on, à la vitesse du jour : et la nuit ? Regarder la lune pour trouver ce point fixe qui —

Dans les arbres, le vent secoue les feuilles absentes ; vers Noailles, tourner toujours la tête sous le pont du cour Lieutaud, la rue d’Aubagne. Marseille exacerbe les colères, les délires, les fureurs, les mélancolies (les désirs) : colères. Colères contre cette vie organisée contre nous ; colères. Pleurer de rage parfois : rien ne paraît à sa place.

Et puis c’est aussi l’éclat d’immenses joies au milieu des gouffres.

Est-ce que je suis ici ?

Il faudrait se poser comme on pose des questions ; il faudrait du temps, mais la seconde qui suit arrive si vite et renverse tout, jusqu’à la prochaine. Il faudrait moins de il faudrait ; des choix. Je pose cela ici (comme une cigarette cette fois). Il faudrait en finir avec les comparaisons comme une dernière demande.

Il y en aura une autre : comme on demande un autre jour à peine sorti de celui-là.

Est-ce que le temps accompli du temps ? Ou est-ce qu’il faut plier sur lui ? Est-ce qu’on est seul dans nos solitudes ? Où es-tu, toi (dans quel théâtre que dresse cette vie-là) ?

Les foules dans les rues crient le nom d’autres vies aussi.

Le début du poème : ce n’est pas une femme seulement, c’est la vie qui face à soi se tient, et nous regarde. Et juste avant de parler,

Elle se penche sur moi
Le coeur ignorant
Pour voir si je l’aime
Elle a confiance elle oublie
Sous les nuages de ses paupières
Sa tête s’endort dans mes mains



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud