JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 58


18 août 2016

On ne sait plus rien. Le ciel est vide et la terre est couverte de cimetières où les grands inventeurs dorment sous le bruit des marteaux piqueurs. Les cartes sont remplies : on ne sait plus où aller. Les mers sont découvertes : on y plonge pour chercher dans les cales des bateaux naufragés la vaisselle d’or et d’argent brisée. On ne sait plus rien : on regarde dans le ciel en crachant sur la terre.

On ne sait pas le temps qu’il a fallu à l’histoire pour parvenir jusqu’ici, ce présent où nous marchons entre les rues nommées par ceux qui ont fait l’Histoire et en sont morts. On ne sait pas le secret de la chute des corps. On sait certaines lois de certains mouvements : on ne sait la raison d’aucune, alors on rêve. On ne sait pas d’où vient le rêve : et on rêve à cela, aussi.

On sait que ceux qui tapissent les cimetières ont rêvé aussi : eux savaient : les noms des dieux et des étoiles, les continents à trouver derrière cette mer provisoirement inconnue : tout tenait dans ces ignorances provisoires qui n’étaient que des promesses éternelles : une longue phrase ponctuée par mille deux-points fabriquait la tapisserie du temps. Ils voulaient savoir les noms des oiseaux alors ils en ont attribué un à chaque oiseau : ils prétendaient savoir les corps et ont nommé les maladies ; ils assuraient gouverner les hommes et ont fabriqué des églises et des dieux, dont ils savaient les noms : et ils ont fait toutes ces guerres qui sont notre histoire, avec des dates à savoir, qui étaient des dates de combats, de défaites, des lieux dans des pays dont il nous fallait savoir les frontières, que les oiseaux traversaient.

Et puis, quand on a fini par tout savoir, rien n’était su.

Rien de véritable. Les dieux avaient des noms, mais ne répondaient à aucun – et n’étaient dignes d’aucun cimetière. Dans les fosses communes, ceux qui savaient dormaient trop bruyamment : il fallait bien que certains d’entre nous creusent la terre et jettent dans l’air et la mer leurs poussières.

Un savoir après l’autre a conduit à plus d’ignorances.

On ne sait rien : c’est tout ce qu’on sait.

Dans ce non-savoir, on avance dans ces rues et cette vie qui n’est plus la nôtre : dans ce non-savoir, on est mieux armé, affranchi de cette histoire et de cette vie qui serait la nôtre. On invente les noms des pays et les visages de ceux qui ne sont pas des dieux. On crache sur la terre par tendresse et non plus par dépit. On regarde la mer en songeant qu’elle est pleine de cadavres d’oiseaux.

Alors, quand on veut savoir quelque chose, on pose les yeux sur un visage et on nomme cela l’amour et le désir, et cela suffit pour ignorer le reste.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 58


11 août 2016

Ces feux à la pluie du vent de diamants
jetée par le cœur terrestre éternellement carbonisé pour nous.
— Ô monde !

Arthur Rimbaud, Barbare



Une odeur de brûlé par dessus les toits, et très rapidement, la lumière qui bascule : orange, ocre presque, puis poudreuse, diffuse, sfumato altéré par le vent qui le renforce, et bientôt : gris de cendre, noir de poudre, de nuit.

Aux portes de la ville, le feu ravage tout. Vitrolles, Fos peut-être, où sont les réserves de pétrole : feu qui lèche le feu prêt à tout embraser. Les journaux annoncent l’apocalypse.

Le feu nous parvient par sa fumée : à des kilomètres, la fumée qui dit combien on est préservé, et combien on est proche aussi des flammes et de la brûlure. Distances relatives : sur le chemin de ronde, être de ce côté du murs d’enceinte tandis que les troupes en armes là-bas dévastent.

Légendes du feu : fascination pour le feu. Beauté des flammes, terreur. Le feu qui donne la vie, qui la prend. Le feu qui, surtout, reste incontrôlable. On dit l’homme au stade ultime de la chaine des vivants : le chasseur qui n’est la proie de personne. On se trompe. Le feu qui dévore, le feu qui s’attise : qui ravage, qui est le ravage.

Et puis, il y a l’autre feu : le feu qui, dans la poésie lyrique, est le sentiment même au plus haut : mère de toutes les images, feu qui dévore aussi intérieurement, passion, amour, désir – tout ce qui, dans le théâtre du Grand Siècle est l’aversion, condamné pour cela même qu’il est écrit : mieux l’approcher et s’en tenir à l’écart. Feu qui, dans notre siècle, est partout la vulgarité même du sentiment banal, infini à la portée des caniches : par quel retournement ? Par quelle glorieuse conquête démocratique de soi et de l’autre ?

On fait de ses rêves devant le feu, stériles et contradictoires : surtout quand du feu on ne voit que la fumée, et de cette fumée, seulement son odeur de cendre froide.

Le matin, au café ou dans le marché, ils ne parlent que de cela : et même on s’adresse à moi, qui ne dis rien, qui ne dis jamais rien : vous avez vu le feu ? On partage l’effroi rétrospectif, le soulagement, la fascination pour les images terribles au-dessus de la ville le soir.

On reconnaît les catastrophes à ce qu’elles donnent à des inconnus la joie de parler ensemble. Un autre théâtre : celui des dialogues sans réponses lancés à ceux qui ne se connaissent pas. On reconnaît le désastre à l’humanité qui en réchappe.

De ce côté-ci du chemin de ronde, tandis qu’on regarde la terre ravagée, on peut continuer à parler du temps qu’il fait, qui passe : vivant de n’être pas mort. On reconnaît la mort à la vie qui reste.

Et on reconnaît le feu, à la fumée noire qui se répand à six heures du soir sur Marseille, au milieu alangui de l’été, dans la beauté terrible de cette lumière des derniers jours.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 58


2 août 2016

On parlerait sous l’ombre de l’arbre devant le flot du temps passé avec l’eau du fleuve tranquille. Ce serait une vie, sa fin, quelque chose que rien ne pourrait recommencer. On parlerait ainsi des heures dans l’or tombé du soir comme un voile sur un corps endormi, lassé de l’amour. Ce serait ma vie, au soir.

On serait ces deux vieilles personnes dont je devine les cadavres intérieurs et les rêves impossibles : les deuils. Les vies tissées de joies immenses pour toujours recouvertes par quelques drames rares et puissants. La rivière devant elles s’éloigne vers la Loire, sauvage et déterminée à en finir avec la source des origines.

La Vienne a plusieurs sources : je le découvre en pianotant mon téléphone derrière ces vieilles personnes qui parlent doucement. Cinq au moins, qui viennent se perdre dans la montagne et s’emmêler quelques mètres aval. Mais l’endroit où la Vienne se jette dans la Loire, on le sait, le mesure, le nomme : à Candes, où Saint-Martin est mort, là où on a volé son corps la nuit. Je divague. Le fleuve continue son chemin incessant et les vieilles personnes échangent les banalités qui restent après un siècle.

Les arbres se perdent dans ces banalités dérisoires. Le ciel aussi. Je me souviens de ce passage où Proust évoque ces trois arbres qui portent en eux toute une vie perdue. Je le retrouve ce soir : je divague en bonne compagnie :

Je regardais les trois arbres, je les voyais bien, mais mon esprit sentait qu’ils recouvraient quelque chose sur quoi il n’avait pas prise, comme sur ces objets placés trop loin dont nos doigts allongés au bout de notre bras tendu, effleurent seulement par instant l’enveloppe sans arriver à rien saisir.

Je me souviens de la tristesse infinie de ce passage sans me souvenir d’aucun détail. C’est peut-être cela lire : ne garder que l’émotion, et perdre ce qui l’a suscité. Ce pourrait être cela, vivre, un peu, de nos jours. L’aventure des siècles est tout entière la nôtre désormais : et nous ne sommes capables que d’émotion. Devant les arbres pourtant, et devant le fleuve, je n’ai pas renoncé à vouloir produire ma propre histoire, et voir de mes yeux les révolutions solidaires, être parmi elles. C’est la tâche de mes jours : traquer des champs de force qui pourraient désigner les territoires où aller, encore, s’enfoncer dans l’épaisseur des signes qui soulèvent. Un simple banc me suffit parfois, avec deux vieilles, très vieilles personnes, qui parlent lentement devant le fleuve leur vie passée – moi, silencieux, ravagé par la colère, le besoin terrible de n’être pas elles, pas encore, je me tiens et observe le vent dans les arbres et le souffle du fleuve qui emporte tout cela, dans le souvenir de Proust et le désir des émeutes.

Je vis les arbres s’éloigner en agitant leurs bras désespérés, semblant me dire : ce que tu n’apprends pas de nous aujourd’hui tu ne le sauras jamais. Si tu nous laisses retomber au fond de ce chemin d’où nous cherchions à nous hisser jusqu’à toi, toute une partie de toi-même que nous t’apportions tombera pour jamais au néant. En effet, si dans la suite je retrouvai le genre de plaisir et d’inquiétude que je venais de sentir encore une fois, et si un soir — trop tard, mais pour toujours — je m’attachai à lui, de ces arbres eux-mêmes en revanche je ne sus jamais ce qu’ils avaient voulu m’apporter ni où je les avais vus. Et quand la voiture ayant bifurqué, je leur tournai le dos et cessai de les voir, tandis que Mme de Villeparisis, me demandant pourquoi j’avais l’air rêveur, j’étais triste comme si je venais de perdre un ami, de mourir moi-même, de renier un mort ou de méconnaître un Dieu [1]



1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 58


30 juillet 2016

Une foule immense, compacte, silencieuse, s’était levée, peut-être un matin, un soir : on ne savait pas. Quand on passait auprès d’elle, on cherchait à y tirer une leçon : il n’y en avait pas. C’était peut-être cela, la leçon : foule qui était, de ces semaines, l’image parfaite, terrible et calme sous le jour. Immense, compacte, et silencieuse, et qui ne réclamait rien que d’être ici, foule sous le jour, commune appartenance au désir de commune.

De loin, on avait l’impression que la foule regardait d’un même mouvement vers la même direction, qu’elle communiait d’une même foi dans un même geste : mais on se trompait. Quand on approchait, on voyait bien qu’aucune de ces silhouettes ne se ressemblait vraiment, que chacune se tournait dans un angle singulier, unique : qu’ensemble ces angles formaient sans doute une totalité, mais que toutes conservaient une singularité absolue. C’était la beauté manifeste de cette foule : leur solitude partagée d’une même tranquille force, d’une douceur que rien ne pouvait réduire, une résistance à la fusion dans ce commun tenu de toute leur hauteur.

On éprouvait une tendresse plus vive encore pour ceux qui, plus fragiles et mélancoliques, participaient de la foule minusculement, à leur échelle d’être, avec leur force à eux, dérisoire et pourtant intensément portée aussi, en eux-mêmes.

Il y avait de plus zélés, de plus férocement arrimés à leur destin d’être de foule, qui se distinguait au contraire par une élévation plus féroce : ces êtres voulaient montrer le chemin – tendresse aussi, pour ceux qui immobiles veulent désigner la route : en s’élevant vers le ciel sans vouloir le toucher, ils voulaient surtout prouver le mouvement par la racine et le vent, crier sans mot l’en-allé de leur histoire.

Le vent de l’Histoire justement passait sur cela, indifférent au temps : indifférent à lui-même : mais la foule en regard du ciel se tenait aussi pour cela, comme une réponse à l’indifférence du ciel, responsable de cette indifférence là aussi, rendait cette indifférence honteuse à l’égard du temps qui, sous les nuages, passait aussi, allié objectif des foules – désireuse de révolution obscure et décisive à la mesure des révolutions des astres et des amours : de communs élans.

Oui, c’était l’image de ces jours : de ces semaines, de ces mois : une foule qui disposait pour seule arme de son désir de lumière, de sa soif, de son intelligence du présent, de sa joie terrible ; et dans ces temps où la mélancolie était une tentation pour se replier, les silhouettes tendaient de tout leur être vers leur propre devenir, et ne réclamaient finalement que la beauté sauvage et sans délai, sans recours, sans rémission.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 58


27 juillet 2016

« L’Enfer est vide, tous les démons sont ici »
Shakespeare, La Tempête

Et d’abord en nous-mêmes. Quand l’Histoire s’écrit de nos jours, c’est avec le sang et des images en boucle qui font retour sur nos temps de massacre, les temps réels des informations continues répètent les mêmes phrases pour dire que quelque chose s’est passé et arrêtent le temps pour qu’on l’empêche de le produire. Au loin, des voitures de police arrêtées ; le nombre des morts en bandeaux défilants. Décidément, la stratégie de l’Histoire pour ne produire que du passé est subtile. Devant les écrans, tous regardent ce temps qui n’appartient qu’aux livres d’histoire du futur.

Dans les journaux, il y a l’autre abjection : titre de l’éditorial d’un quotidien réactionnaire : « Prière et Châtiment ». Cette Histoire appartient peut-être à ceux qui répondent au sang par le sang. Dans ces jours, il faudrait plutôt s’organiser pour fabriquer du temps et des communes appartenances, qui serait le contraire des communions ou des marches. Des complots plutôt, oui, contre l’ordre du temps.

Notes sur la mélancolie. Résister à la mélancolie si elle n’était que le sentiment de l’impuissance et de la confirmation de ce monde, si elle n’était que le signe de notre résignation et le refuge dans des espaces illusoirement préservés. Y céder aussi parce que dans ce mouvement il y aurait l’élan pour repousser les machineries abjectes que produit infiniment ce monde : et d’abord cette histoire, qu’on hérite, chaque jour, avec ses dettes qu’on ne paiera pas.

Notes sur ces notes : ne pas les relire.

Il paraît que ce monde a besoin de croyance, qu’elle est la pureté saine qui le sauvera. Un prêtre, hier, pour dire sa douleur face au massacre du jour, demande à ce qu’on crie vers Dieu. C’est dans ces moments pourtant qu’on a sans doute le plus besoin de silence : et du contraire de la croyance, qui n’est pas l’incrédulité. Dans ces moments que les cris ne font que rejoindre d’autres cris. Le ciel est vide, oui : la preuve, les nuages le traversent sans peine et s’y déchirent sans cri.

Cette image qui manque à ce jour : une vue depuis les toits sur le ciel encombré, avec des foules au loin qui passe, dans l’ignorance du ciel, protégé par les nuages indifférents, allant conquérir les rues de leur ville, calmes et tranquilles, ou furieuses, plein du désir pour le bonheur possible.



1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 58


25 juillet 2016

De retour, mais d’où ; et vers quoi ? Rideau sur Avignon : Marseille semble abandonnée. D’une rue à l’autre, personne. La chaleur qui monte n’appartient qu’à l’entre-deux sans raison d’une pliure : au pli de l’année, ces mois de juillet et d’août ralentis par la chaleur, et il faut passer au-dessus de ces jours aussi.

Garder la haine des bilans comme antidote : pas de regard arrière. Et pourtant, reviennent par flux ces trois semaines passés. Sur scène, ces clins d’œil à l’actualité qui tiennent lieu « d’inquiétude politique », quand souvent c’était surtout pour l’éconduire qu’on la convoquait comme pure image. Reste, toujours, des restes du monde en travers de la gorge : qui ne passe pas.

Dans les journaux, les polémiques commencent toujours par la phrase : "je ne veux pas faire de polémiques, mais". Oui, on crève sans doute de conflits qui se taisent. On crève de ce monde vieux qui s’effondre à force de vouloir se préserver de lui-même.

À la radio, à l’instant, cette phrase : "on a tous cette tendance naturelle à réagir comme un ministre l’intérieur, c’est normal".

Est-ce qu’il faut accepter, ou défendre, ce monde qui considère que réagir comme un ministre de l’intérieur est une tendance naturelle ? Est-ce qu’il faut vouloir appartenir à ce réel ? Oui, évidemment : on est une part de ce monde, une part de ce présent dans la mesure aussi où on la récuse absolument : comme on récuse ces hommes qui parlent en notre nom en nous attribuant les tendances naturelles les plus abjectes et les tâches les plus contraires à ce que nous sommes.

Ce que nous sommes, nous l’ignorons, évidemment.

Nuis, jours, semaines : nous sommes prêts à vivre – c’est écrit sur la ville.

Pendant que le temps passe, passent les nouvelles du passé. L’Europe rejetée ici, défendue là : « ça et la guerre ». La guerre qui est partout dans les rues et fait de nous, non plus des hommes et des femmes, mais des civils. Entre ces nouvelles et ce passé, on fraie dans la pliure des mois.

Nuits, jours, semaines, on est la ponctuation du temps. Et plus que jamais, après cet Avignon, après ces mois, après ces jours et ces nuits, nous sommes ceux qui refuserons les trônes des rois et qui partent à la recherche de nouveaux royaumes, ceux qui n’existent pas encore. Nous sommes ceux qui désertent et trahissent et s’échappent infiniment pour rejoindre cet envers du monde qui saura le conjurer.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 58


24 juillet 2016

et celui qui a une fois flairé le sang au théâtre
ne peut plus exister sans théâtre

Thomas Bernhard Place des héros


Après trois semaines dans la fournaise d’Avignon, un dernier regard sur la ville : est-ce que je peux dire seulement que quelque chose a commencé ?

Des spectacles par dizaines et des foules qui entrent au hasard – après les fouilles (le mot est presque le même) par centaines pour s’assurer que –, des foules hurlantes et joyeuses venues ici pour s’applaudir elles-mêmes et se féliciter d’avoir pu, une heure ou deux, oublier le monde et leurs tracas. En sortant, on cracherait plutôt sur le sol en regrettant d’avoir brûlé deux heures d’oubli, deux heures arrachées au présent : et qu’on aurait voulu que ces deux heures nous aient ravagées définitivement, que sur deux heures soient désignés le monde et nos tracas – on n’a pas de mot pour dire le contraire de l’oubli (qui ne soit pas celui de mémoire, de souvenir, toutes ces choses stériles qui appartiennent à ceux qui ont déjà vécu).

Trois semaines, avec les camarades de l’Insensé : sur la table, les billets pour tous les spectacles étalés – attribuées à chacun au hasard. On ne choisit par l’appel : on s’y rend. « Écrire : répondre à un mandat qui n’a pas été donné », Kafka). Trois semaines : à refuser de chercher dans les formes ce qui justifient les formes, mais à traquer les soulèvements : trois semaines à refuser que le théâtre soit la thérapie de nos sociétés, le liant du vivrensemble : mais la blessure et la plaie et l’arme, la ligne de partage et la violence de ces partages : trois semaines à faire la conquête de ce qui nous soulève et ce qui soulèverait le monde (me vient une image (ce n’est pas une image : c’est une force) surgie du spectacle d’Ali Charhour, Fatmeh : sous le corps allongé de la danseuse, l’autre danseuse, debout fait glisser son vêtement noir : et tire à elle le corps de toute la surface du cloître des Célestins : manière de tirer à soi la mort au nom de la vie). Trois semaines, on aura cherché ce qui excédait ces scènes : les déceptions, les douleurs, les joies aussi : les lâchetés et les courages. Trois semaines, on a cherché à s’armer de courage.

C’est toujours difficile à expliquer, quand on nous demande. Ah, vous êtes critiques ? Il faudrait dire avec provocation qu’on ne s’intéresse pas au théâtre – est-ce qu’il s’intéresse à nous, lui ? Mais on s’intéresse à ces espaces de la vie qui permettent de lutter avec elle, contre elle, pour elle. « Dans la lutte entre toi et le monde, parie sur le monde. » (Kafka). On voudrait le ravage, la beauté indiscutable et ravageuse sans quoi le théâtre n’est qu’une conversation stérile de plus, d’autant plus coupable et lâche qu’elle a perdu pour toujours l’occasion d’être le ravage.

Avignon s’achève, encore. Si la beauté ravageuse et indiscutable avait eu lieu, cela se saurait. On n’est pas déçu pour autant : on sait qu’en demandant l’excessive puissance, on n’aura que des poussières de comètes. On y a cherché la force, on a trouvé souvent le manque et le stérile. On y reviendra parce qu’on sait que le théâtre, s’il a lieu si rarement, est le lieu où la présence peut se lever, et le courage d’affronter le monde : aller au théâtre, c’est aussi et surtout en sortir – et c’est cela qui en fait le prix. Quant au ravage : on saura le provoquer s’il le faut, puisqu’il le faut.



1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 58


18 juillet 2016

Arles, Aix, Avignon : en une semaine, passer d’une ville à l’autre change le décor, pas vraiment la couleur de la nuit. Dans chacune des villes, aller d’un théâtre à l’autre, d’une rue noire à l’autre en essayant de rejoindre le lendemain.

« Vivre, c’est passer d’un espace à un autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner » (Perec)

Je pensais plutôt le contraire : vivre, chercher à s’affronter – à travers quelques pièces, des corps et des voix – à ce qui excède la force de vivre. Se cogner aux angles du monde et ne pas s’en tenir préservé. Dans la folie des derniers jours – Nice, la Turquie, que savons-nous encore –, l’œuvre de mort de notre temps remet les métaphores à leur place : c’est une juste chose. Pourtant, se cogner à des œuvres nécessaires, c’est ne pas chercher à trouver refuge loin du monde : au contraire. Ce serait vouloir intensifier le sentiment de la vie. Pas à la perdre quelque part sur une route de fête.

On est donc contemporain de ce monde, et il faut l’accepter aussi – ne pas s’y résigner. « Préparer les ripostes » écrit le camarade Olivier N., oui. On se trompe peut-être, mais on voudrait trouver les armes (sensibles) dans quelques théâtres qui le plus souvent – et c’est toujours une colère autant qu’une douleur – ne font que lever leurs propres murs, et voudraient être préservés du monde. On n’est jamais préservé du monde : sauf à accepter cette lâcheté. Sauf à renoncer au combat.

« Le réel, c’est qu’on se cogne » (Lacan)

Tant de pièces qui refusent de se cogner le réel : lui ne demande rien à personne pour venir cogner ces pièces toujours trop pleines d’elles-mêmes.

« À se cogner la tête contre les murs, il ne vient que des bosses » (Musset)

Arles, Aix, Avignon : dans certaines conversations graves et autorisées, c’est comme si se jouait là le sort du monde. Rien de plus dérisoire que l’art s’il voulait n’être que cela, la levée d’autres mondes. Non,

« Il n’y a pas d’autres mondes. Il y a simplement une autre manière de vivre » (Mesrine).

Contre le sentiment que le monde est perdu, il faudrait lui opposer le désir de le changer à partir de lui, et de puiser dans certains territoires intimes et collectifs que lèvent certains théâtres, rares, si rares, la puissance qui saura le venger et le traverser.

« De fureur, il s’en va cogner un grand coup dans le petit poële. Tout s’écroule, tout se renverse. » (Céline)

Heureusement, on a des antidotes. Contre le dépit et la mélancolie critique, on possède certaines joies : celles des communautés qui n’ont pas renoncé, de l’amitié qui dans nos désaccords partage des horizons et des gestes. Écrire, par exemple : être face au théâtre pour mieux en faire une arme par destination. Ne pas s’en tenir là. Refuser la clôture des formes. Fouiller les désirs. Organiser les soulèvements. Depuis une semaine avec les amis de l’Insensé [2], et encore pour une semaine : ce sera le programme. Le projet, le désir. Tenter de tenir le pas gagné, encore et encore, malgré tout.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 58


12 juillet 2016

Je n’ai pas pu percer le mur de mon miroir
Il m’a fallu apprendre mot par mot la vie
Comme on oublie

Paul Éluard

Ici on est cerné par l’image : et là aussi. Arles. On est suivi comme son ombre par des ombres de visages immobiles et lointains, ou proches, gros plan, grand angle, panoramiques – et d’une rue à l’autre, dans la ville brûlante, sur les murs sont les images qui tiennent les murs levés et la ville haute et droite.

Dans Arles, les arènes font le tour de la ville : et les affiches partout en appellent au désir. La fascination terrible que j’ai pour les photographes est ici tout ce que je possède. La beauté qu’ils soulèvent – les regards qui forent dans l’instant pour rejoindre dans l’éclat de l’impermanence quelque chose de décisif qui insiste, insistera longtemps après l’image. Dans Arles, je marche dans la chaleur et je ne suis pas seul. Autour sont les visages des murs, autour vacille le désir qui entre les rues se faufile et emprunte aux visages le visage du désir, et de la soif, à en perdre tout contrôle.

Arles : dans les galeries, les maisons de maître, les cours, les impasses : les photographies crient dans le silence de leur image les récits que raconte le monde, celui qui serait le nôtre si on pouvait le voir : on voit sur elles le temps posé comme un drap sur un corps immobile dans le sommeil, et comme l’amour qui vient encore et afflue. Sur chacune des images, on tombe et on se relève.

Dans Arles qui s’ouvre en deux au lent souffle des chaleurs, corps désirable allongé dans midi, la soif est ce qui tient lieu d’en-allée : sur les murs encore et encore des images, encore des visages et des corps, encore sur tout cela la soif d’aller dans le monde, d’y pénétrer plus avant le secret toujours mieux gardé de ses formes.

Il y aurait un nom pour cette énigme que les photographes traquent et parfois scellent en voulant la lever : on ne sait pas ce nom. Il tient à peu d’entre eux la force d’embrasser tout entier le réel, à pleine lèvres s’en approcher, et mordre peut-être la pulpe enfiévrée de nos vies. Il faudrait avoir le courage de saisir au poignet la beauté qui passe, demeure au seuil d’une vie cette vie qu’on pourrait rejoindre – que les photographes gardent le secret encore à bout portant, et nous le livrent, comme une ombre d’ombre : on sera là, dans Arles, à en suivre les traces, et désirer le désir.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 58


5 juillet 2016


Nous rencontrâmes une foule d’ombres
qui s’en venaient près de la rive, et chacune
nous regardait ainsi que font le soir
ceux qui se croisent à la nouvelle lune ;
elles clignent des yeux vers nous
comme le vieux tailleur au chas de son aiguille.

Dante, La divine comédie, Chant XV, (16-21).

Sous le miroir ombrière face au Vieux-Port passent ceux qui passent, chaque seconde une foule de moins traverse l’image et s’éloigne, le soleil frappe ce qui nous protège de lui, et pour rien s’épuise : au milieu, c’est comme si je n’existais ni pour les foules ni pour le soleil, et ni pour l’image qui au-dessus de moi ne retient que mon désir de m’y soustraire : et dans cet entre des choses, je reste un peu, à l’abri de menaces qui n’existent pas.

C’est une image possible d’un rêve : mon corps à la renverse enjambé par des foules qui n’apparaissent qu’en ombres infinies, et sans un regard continuent leur route vers le large, la ville, ou ce qu’il en reste. C’est une image possible de ces jours : immobile au milieu des mouvements, je voudrais saisir une image qui échappe, et s’enfuie avec les corps.


Évidemment, je suis ces ombres et ces foules : il m’arrive chaque jour d’en être une part, la moins sûre d’elle-même, la plus pressée, la plus passante. Et intérieurement, quand je m’imagine foule, je suis souvent démuni. Dans les foules en liesse comme dans celle en colère, il faudrait se tenir ainsi : penché à l’envers du monde, tenter d’approcher leur mouvement plutôt que de s’y mêler pleinement.

Jours où la ville est un champ laissé aux foules de stades : jeudi encore, et pour la dernière fois, des milliers vont hurler ensemble en passant ici ; jours où les foules disent non, dans le secret des bulletins et immédiatement le regrettent - s’en lamentent ; jours où on fait parler les foules ; jours où le mot foules voudraient dire quelque chose alors qu’on sait bien que ce n’est qu’une ombre sur laquelle fondent ceux qui ont lâché la proie pour elle.

Jours de grande chaleur sans vent et sans répit ; l’année ne finira jamais.

Jours où je suis une de ces ombres qui passent à travers moi : jours où je suis une foule réduite à cette ombre de vie qui s’approche jusqu’à me frôler et me dire merveille, et s’éloigne de moi pour toujours peut-être.


Regardé ainsi par semblable famille,
je fus reconnu par l’un d’eux, qui me prit
par le pan de ma robe et cria : " Merveille ! "
Et moi, quand il tendit le bras,
je fixai mes regards sur sa figure cuite,
si fort que le visage brûlé n’empêcha pas
à mon esprit de le connaître.

Dante, La divine comédie, Chant XV, (22-28).



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud