
Perdre connaissance dans les rues : ne plus reconnaître les pavés foulés mille fois, comme si l’habitude les avait rendus nouveaux. Les souvenirs se dissipent, il n’y a plus de place dans la mémoire. Pourtant, toutes ces choses qui ne s’oublient pas — et que tu ne sais déjà plus si tu les as vécues — toutes ces choses paraissent loin.
Comme si un nouveau jour ouvrait sur une vie à chaque fois différente. Et pourtant — ce qui ne peut pas (encore) disparaître.
Sortes de voiles posées quelque part, fermant un chemin, emprisonnant une route.
Solution : errer dans la rue à la recherche de l’après. Déconstruire les barreaux, formuler des pas en avant. Reculer un peu, élan, courir — chanter, hurler.
Dans les rues connues, essayer toujours de ne pas s’étouffer. Pour cela : garder l’émerveillement du début (douze ans, première fois seule, tout est magique, même ce chat blanc, même ce mur sale). Effacer certains mots du vocabulaire, les mots du commencement n’ont plus lieu d’être, péremption passée.
Marcher sur les traces d’avant pour gommer les empreintes conservées par ces pavés. Ici une main tendue, plus loin un baiser timide, là une gifle. Tout cela remplacé par de la pierre entièrement neuve — tu as reconstruit la ville.
Stéphanie Khoury
Le premier vendredi du mois, depuis juillet 2009, est l’occasion de Vases communicants : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre. Autre manière d’établir un peu partout des liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis.
Pour les Vases communicants #14, j’accueille Stéphine Khoury — qui écrit sur le site collectif "regardailleurs", mais qui a aussi, et surtout, un espace propre, aussi simple qu’évident, réduit au plus juste : c’est ici.
On partage la même ville — mais là où cette vile est, pour Stéphanie, toute traversée de souvenirs, elle reste encore pour moi inconnue, neuve, sans mémoire. Quand elle m’a envoyé son texte, je n’avais pas encore écrit le mien, mais je savais déjà qu’il porterait sur cet oubli disposé par la ville devant nous — mémoire des rues qui n’a pas besoin de notre histoire pour se faire et s’abolir. Si ces échanges, de site à site, ont un sens, ce serait aussi celui de partager cet mémoire et cet oubli de nos villes.
Merci d’ores et déjà à elle pour l’accueil sur son blog
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Obscurément, dans les flancs du monstre, vous avez compris que chacun de nous doit tendre à cela : tâcher d’apparaître à soi-même dans son apothéose. C’est en toi-même enfin que durant quelques minutes le spectacle te change. Ton bref tombeau nous illumine. À la fois tu y es enfermé et ton image ne cesse de s’en échapper. La merveille serait que vous ayez le pouvoir de vous fixer là, à la fois sur la piste et au ciel, sous forme de constellation. Ce privilège est réservé à peu de héros.
Mais, dix secondes — est-ce peu ? — vous scintillez.
Dedans, c’est aussi puissant que bref — des moments de certitude absolue vite recouverts par des longues plages de silence et de noir ; je veux dire : pas le noir triste des pensées mortes, mais le grand noir étalé devant soi des territoires inconnus dans lesquels on est tout entier bâti, et même plus souvent qu’à son tour traversé.
Et vivre pour ces seuls moments, moments aussi rapides que lumineux.
Impossible d’échapper à cette idée : le noir a plus de profondeur quand il est éclairé si peu de temps, mais si violemment, si évidemment.
Parce que dehors, c’est piétiné de toutes parts : c’est déjà dit déjà moqué, déjà bu comme recraché depuis toujours (postmoderne, le sujet moderne dépassé : mais par quoi ? Tout cela écœure et ne lasse pas : je n’y ai pas ma part, la refuse).
Dehors, c’est le bruit. On n’entend pas grand monde crier pourtant. C’est que le bruit recouvre tout.
Ce matin, à la radio — on cite un philosophe : internet est la poubelle de l’histoire. Savent-ils, ces deux penseurs, qu’ils citent alors Trotsky ?
Poubelle de l’histoire ? Pourtant, j’entends ces mots depuis internet précisément, où j’écoute distraitement la radio — ces mots que j’écris de nouveau sur internet (non pour en garder mémoire, mais pour mieux les en expulser) : carnets où je trace dans le jour passé la possibilité du jour à venir.
Le silence, le bruit, cette radio, et le jour : convergence en moi de bruits épais, épars, sans direction. Quel sens tout cela ?
Je ne le comprends que ce soir, quand de retour de la ville je lis Genet.
Texte du Funambule qui donne envie du réel pour mieux le mettre à mort : plusieurs évidences (qui sont pour moi comme de respirer : douleur et nécessité) : refuser toute origine, nier l’idée même de l’identité, n’avoir pour généalogie que dans l’impossibilité du passé — tâche de chaque jour, oui.
Écrire le jour, au jour le jour dans ces carnets, afin d’en oublier comme la raison d’être du temps à passer, et sur les flancs de l’oubli, aux restes silencieux de la parole, quelque chose comme — l’apothéose de mon propre présent.
Être contemporain de ma perte.
L’éprouver, au geste d’écrire le plus vif, exposer l’espace d’un instant (dans l’espace même de la page) la vie produite dans le frôlement de l’éblouissement, où la lumière se dresse dans l’aveuglement.
Crier jusqu’à trouver le son qui le dira — et nommer en puissance l’acte de dire : ce monde est mort, j’en suis son enfant.
N’ai jamais été sensible à la vieille légende de Sisyphe — sans doute à cause de la lecture de Camus, psychologisation ridicule [1] — : quand il s’agit d’envisager la succession du jour, un soir comme ce soir où la journée sera identique à demain, j’ai en tête les gros blocs de pierre des Bories, insensés, impossibles à dater (parce qu’élevés rigoureusement selon la même méthode : dès lors, comment savoir si tel ensemble a été construit il y a dix siècles ou dix ans) : une architecture sans progrès, seulement la trace plus ou moins visible de la pluie sur les pierres. Mais ici, il pleut rarement.
Lever 6h, ai assisté au jour, n’avais pas vu depuis longtemps (le printemps) le début du jour : marcher dans la première fraîcheur de l’automne, traîner un peu avant de rentrer, attendre que la dernière étoile s’éteigne : et quand j’écris cela à l’instant, la voilà qui s’allume de nouveau — décidément, le jour, c’est de l’espace différé, rien d’autre.
Bâtir la journée comme on déferait patiemment les blocs de pierre d’une maison, et le soir, on aurait comme un tapis de cailloux qui donneraient de quoi lancer une route — ou une sépulture, ou un barrage, ou une autre maison. On l’élèverait à l’identique : on y laisserait du sang sur les parois. C’est ainsi qu’on la reconnaitrait : c’est ainsi qu’on l’habiterait.

Si le monde est ce vide, eh bien ! je suis ce plein.
Rentrée littéraire, c’est écrit partout, à chaque table de la librairie, mais les livres que je cherche sont en vente depuis plus de trois mois, alors évidemment je ne les trouve pas — je ne trouve pas non plus le Dostoïevski ou le Vargas Llosa pour lesquels je suis venu — ; je reste un moment malgré tout, regarde les futurs cadavres bien serrés sur les étalages, et les bandeaux rouges luisants (rien de plus vulgaire que ces bandeaux) ; et pourtant ça n’a pas encore vraiment commencé, cette rentrée.. [2]. Dehors, c’est un temps de grand vent après les chaleurs écrasantes d’hier : je cherche à me rappeler le début du texte de Saint-John Perse, et bien sûr, je ne le trouve pas non plus ici — j’attendrai d’être rentré chez moi pour me redire les premiers vers qui m’auraient tant servi dans la librairie pour disperser tout cela mentalement. [3]
Une rose par mégarde.
Une rose sans personne.
Une rose pour verdir.
Dedans, les gens se pressent, et je reste un certain temps, hésite à me rabattre sur d’autres livres — ne le fais pas, sans raison (alors que je regrette maintenant de ne pas avoir pris Le Siècle des nuages de Philippe Forest, ou Parle leur de batailles… de Mathias Énard) dehors le vent apporte d’autres clients, les livres se vident sur les tables, on en apporte d’autres. Dans le silence assez faux du lieu, on manipule tout cela en flux tendus. L’étagère théâtre (toujours aussi pauvre : grand désespoir à chaque fois) présente les mêmes pièces, dans le même ordre : rêve douloureusement à un classement différent (par titre de pièce plutôt que par auteur…), et puis m’éloigne. Il pleut maintenant à l’horizontal à cause du vent.
Dresser face aux jours d’onde amère l’obstacle qui les moulera.
Finalement, je me décide à partir — mais depuis le début de l’année (seule résolution que j’ai fini par tenir), je ne quitte pas une librairie sans un livre de poésie : me dire que je me charge un peu à chaque fois d’un réservoir de mots qui détraquent le fonctionnement habituel de la langue ; et payer une dette (elle commence à être cher) à ce qui mine le langage, lettre après lettre. Je ne choisis pas, je tends la main, la ressors, et le hasard m’apporte ce qu’il veut : c’est ainsi. Là, c’est Char que je tiens : Éloge d’une soupçonnée..
Quand je me retrouve dehors, le ciel est sans nuage, le soleil tape sur le sol plus fort qu’hier. Je lirai en chemin en essayant d’éviter les voitures.
Quelques débris de neige serrent le cœur sans le glacer. Le temps reste à la neige. [4]


Si on pouvait faire tenir ensemble « demain » et « aujourd’hui », on rattraperait sûrement « après-demain »
Aux endroits de plus basse terre, il n’y a rien d’autre à faire que se tenir devant, avec toute cette tâche d’homme que tu as amassée dans la chemise et qui suffit à te porter jusque là, et je me penche, forme un creux avec la paume de mes mains pour prendre de l’eau — quand je lèverai les bras jusqu’à mes lèvres desséchées et presque mortes, il ne restera qu’une goutte, mais ce sera celle-là que je suis venu chercher.
La nuit, les étangs se lèvent et disent : « Nous ne sommes plus morts ». Ils se lèvent, rassemblant l’eau autour d’eux comme des plis. Leur trou est immense, eux partis, qui penchés comme des barriques et hauts comme des cathédrales s’en vont roulant et tobogannant sur les routes, où circulaient le jour tant d’autos conduites par des aveugles aux lunettes vertes.
Descendre encore dans la terre, cela voulait dire s’avancer dans l’eau, et poser un pied plus bas que le niveau de la mer, et s’enfoncer — si le corps est immergé en partie, le buste est encore là pour parler et voir tout cela qui se répand dans l’immobilité, avec les étoiles à la surface de l’eau. S’il ne devait plus y avoir de beauté ici-bas, on se jetterait du haut des plus bas immeubles. Il en reste encore un peu pour croire encore aux défaites possibles, aux échecs à venir et si clairs d’avoir été entrepris, si purs encore de n’avoir pas été vaincus.
Au petit matin, les étangs d’abord limpides, remuent et ramènent à la surface (ce sont des fourmis qu’ils emportent), se sentant affaiblis par ce poids, ils disent : « On partira pour tout de bon demain, oui demain. »
Je m’avancerai dans le noir de l’eau jusqu’à ce que ma bouche atteigne le niveau de la mer et j’ouvrirai les yeux sur les profondeurs.
C’est ainsi que le matin ils sont tous revenus à leur trou, en écartant les roseaux ; mais, s’il y a sur l’étang des canards, comment tout ça se passe-t-il ? [5]


« L’expression est pour moi la seule ressource. La rage froide de l’expression. »
S’être heurté toute la journée dans les angles, à chaque coin de rue : c’est d’abord, comme toujours, de ne pas trouver les livres qu’il faut à la bibliothèque — comme toujours. Ensuite de trouver porte close aux endroits de la ville ouverts sans doute hier, et ouverts de nouveau demain : mais aujourd’hui, non.
La chaleur dehors est insupportable — dedans, elle est pire ; j’écoute la musique le plus légèrement possible pour ne pas l’aggraver et ferme les volets pour m’en protéger. Je travaille des heures dans le noir le plus lourd, la lumière qui passe à peine entre les rainures des volets.
Au bout de quelques heures, je me suis retrouvé devant cette idée : je n’ai rien devant moi que mes mots, sur l’écran. Ce n’était pas grand chose, au départ, juste une idée. Et puis peu à peu, c’est devenu plus que cela : un autre angle dur au coin d’une rue plus inattendu. On se bâtit une sorte de matière avec nos propres mains, et quand on essaie de la défaire pour l’élever plus haut, ou plus solidement, on n’a que nos mains pour cela, et elles ne suffisent pas.
On ne se retrouve pas devant un miroir, devant l’objectivation de soi, devant sa vie formulée, ou devant quelque chose d’écrit : mais devant une matière qu’on a à traverser.
Me suis dit cela, l’espace d’une seconde (ne m’attarde pas beaucoup sur la complaisance : l’impuissance de soi, et le reste, les blessures faussement portées après les nuits d’Idumée), et puis : recommencer — ce qu’il y a d’utile, dans les angles des rues, c’est comme on se coupe sur l’une surface, le sang ruisselle sur l’autre, et on bascule, on s’appuie, la rue a changé d’orientation, on se retourne pour voir le chemin parcouru : ce n’est que le mur, les cadavres sont invisibles derrière — on est forcé d’aller.

L’arc en l’abîme il est
Du pont qui fut
Droit comme un songe sûr
Depuis le premier feu cordial
Jusqu’à la combustion commune
La fusion des souffles
Ce qui soutient le jour : ce qui rendrait supportable les lois de l’univers ; forme des choses qu’épouseraient sans effort mes violences intérieures (comme un cri dans la gorge qui ne cracherait qu’un soupir) — je cherche.
Que le fleuve coule devant moi toujours à l’immobile, je pourrai (un jour) l’accepter ; que le pont qui l’enjambe ne soit jamais situé qu’à l’endroit le plus bas du ciel : je devrais le comprendre ; et pourtant, que la jeune fille sous les arches n’ait pas sauté malgré son regard, je voudrais le savoir, oui.
Elle a bien regardé les remous sous les arches, tenté de déceler quoi — un signe d’encouragement, ou le contraire. Je suis passé derrière elle, l’appareil photo rangé et accélérant le pas (si j’avais fais demi-tour avant, elle aurait aperçu ma gène et peut-être était-ce ce genre de signe qu’elle attendait) : alors continuer d’avancer, et surtout, surtout ne pas la regarder.
Elle jette un caillou et s’en va quand je suis passé et remonté par les escaliers sur la gauche.
Quand je me retourne sur le fleuve après avoir marché longtemps vers la ville, certitude que le pont tient le ciel plus fermement sur lui.
Enfant, on nous apprenait la règle pour l’accent circonflexe : l’accent de cime est tombé dans l’abîme. Jamais eu l’occasion, avant ce soir, de vérifier l’exception qui confirme règle.

Avancer jusqu’à atteindre le bord de l’image, rien qu’en l’espérant proche on pourrait sentir sous les doigts le grain de la pierre,
et comme on irait ainsi, dans le crâne, entrant dans chaque pièce de son propre désir, chaque chambre de ses peurs, et regarder ce qui passe comme temps (et combien tout ce qui terrifie modifie la perception de l’espace) ;
puis continuer :
aller en soi comme on entrerait à trois heures du matin dans les appartements voisins, d’abord rester sur le pas des portes, regarder les corps dormant, étendus, et puis oser :
tendre la main jusqu’à presque toucher la peau, et les dormeurs ne nous verraient pas,
on ne laisserait que notre buée sur la vitre comme signe du passage et on reviendrait la nuit suivante vérifier que le corps est en bonne place, s’allonger à côté pour respirer le souffle qui dort, tenter de déchiffrer ce secret
ne pas cesser de revenir jusqu’à le rejoindre —

blocs restreints, lacunaires, épars dans l’étendue de la voix qui les incorpore — et, de vide en vide, attisant leur mobilité, leur ajournement — la lame de l’abîme qui l’authentique en la chassant…
La ville, c’était Gordes, elle est posée en bascule sur la montagne, les gens s’y pressent en été pour voir le vide dessous ; s’il y a trop de monde, on peut la voir se pencher davantage, presque tomber (dans la chute, on sortirait les appareils photos et les téléphones portables pour ne rien manquer).
Au coin, le café des Amis de la République, avec statuts encore en vigueur depuis 1873 (et prix de cotisation inchangée) : placé en face de l’église, pour mieux jauger l’ennemi, on s’y réunit le jeudi soir ; on y parle encore de la sociale, peut-être, mais comme pour mimer le vieux rituel. Le théâtre n’est pas loin aussi.
À un autre angle (ville faite entièrement d’angles), des bistrots, des marchands de glace, des restaurants — ville transformée en carte postale. Les fenêtres sont fermées : ceux qui habitent là dans le temps réel ont vidé les lieux — on peut les comprendre.
Dans une ruelle qui descend, les façades se chevauchent ; blocs de pierre sombres, jamais refaits parce que les touristes ne viennent pas ici ; blocs insalubres et de mémoire oublieuse, au risque de toujours être là, incontournable quand on voudrait faire table rase pour ouvrir les perspectives sur le maquis.
Ici, l’horizon est pourtant imprenable — façades sur façades, blocs contre blocs qui se dressent littéralement et sur lequel le pas se heurte, et le regard ; et qu’on lancerait bien sa voix pour mesurer l’écho, s’il n’y avait ce bruissement de ville en ruche investi par l’été : on se risque seulement à s’emparer de l’image, on viendra la voir quand le silence se fera (par exemple, ce matin, ici, dans une toute autre ville, une toute autre saison) et qu’on pourra jouer pour soi l’écho intérieur de la ville.

Par rapport à nous, l’imagination place le monde futur soit en hauteur, soit en profondeur, ou bien dans la métempsychose. Nous rêvons de voyages à travers l’univers, mais l’univers n’est-il pas en nous ? Nous ne connaissons pas les profondeurs de notre esprit. –
Dans le rêve de cette nuit, si imprécis, si rapide, il y avait des guerres d’enfant, des coups portés sur des murs, des peurs sans objets, immenses, des joies brèves qui faisaient remonter à la surface toute l’ampleur du désastre ; il y avait la nuit partout (et je m’en étonnais : rarement dans mes rêves, il fait nuit).
Ai basculé hier dans l’année suivante — commencer à préparer septembre, et dans la projection, tout ce que je laisse derrière moi.
Lire beaucoup, ces derniers temps, par bribes, fragments arrachés : Les Grains de Pollen de Novalis dans la très belle traduction de Laurent Margantin ; Haut Mal de Leiris, et encore Sarah Kane, ou Hugo, Strehler. Sans aucune logique — c’est comme si je cherchais. Mais quoi ? Une entrée, quelque part, une prise dans l’année neuve, qui me ferait définitivement aller.
Sur les marches qui conduisent aux perspectives du vide, je me tiens debout, les mains appuyées sur une lame d’acier.
M. Leiris
Du rêve de cette nuit, je n’ai maintenant aucune idée : de l’enchaînement des images, des visages, de la logique interne — le matin a joué son rôle qui est d’oublier tout cela. Pourtant : cette guerre menée contre le vide, avec juste mes mains (j’ai encore les doigts engourdis d’avoir frappé), j’en cherche l’issue.
Devant la surface nette d’une forêt, on ne se pose pas de question : on sait que si on avance un peu, on passera entre deux arbres, on sera dans le bois ; on sera une partie du maillage — et on sait que si on avance, au bout d’un certain temps, on se retrouvera passé de l’autre côté : que la forêt n’est pas un mur, ça, oui, on le sait.
Mais qu’on reste un temps hypnotisé à l’orée et on ne verra bientôt qu’une surface sans profondeur, lisse et sans souvenir, sans futur : on se tiendra devant un miroir qui ne reflète rien.
On peut rester des heures là. Au juste, on y reste des heures.
Et ce n’est que lorsque la peur a pris la plus grande place dans l’imagination qu’on lance la jambe devant soi, qu’on avance, qu’on s’appuie aux premiers troncs pour disparaître sans bruit et peut-être, au bout d’un moment, passer de l’autre côté.
Pour le moment, je suis encore devant la masse froide, je respire l’air lourd et humide du bois, les branches se balancent au-dessus de ma tête, pourraient tomber sur moi, je ne bouge pas. Pour le moment, je me tiens en avant de la surface, et je regarde la glace sans tain du miroir faire apparaître toutes ses formes que je ne comprends pas.

Assis sur un meuble informe, je n’ai pas bougé mes membres depuis quatre siècles. Mes pieds ont pris racine dans le sol et composent, jusqu’à mon ventre, une sorte de végétation vivace, remplie d’ignobles parasites, qui ne dérive pas encore de la plante, et qui n’est plus de la chair. Cependant mon coeur bat.
Étrange de marcher dans une ville qu’on a lue si souvent — ici ou là. Là aussi. Le souvenir inventerait presque à chaque pas la rue prochaine qui tourne et change comme un mauvais temps. Il y a beaucoup de monde, mais moins sans doute que les semaines précédentes. C’était il y a quelques jours, et ça me semble si loin.
Dans une rue qui fait le tour du Palais, j’ai reconnu l’endroit : je n’y étais jamais venu — mais l’angle de la rue, et l’arbre, sans racine et sans raison planté là, et la forme des pierres, et le jaune des murs, je les ai vus tout de suite.
Étrange de marcher dans une ville bâtie comme pour s’en souvenir. Et naturelle l’idée qu’on en fasse, une fois l’an, un théâtre.
Dans la cour d’honneur, il y a encore la scène dressée, et les câbles, et les grillages (mais pas les tribunes) : peut-être que cela reste toute l’année. C’est comme une fin de banquet, et la paresse de débarrasser ; aux passants qui n’y ont pas pris part, c’est pourtant le même sentiment d’être rassasiés.
Étrange de marcher pour la première fois dans une ville d’usage après que tous s’en sont servis, et comme lassés, partis — rester ici, un peu, prendre en photo l’arbre comme une image de cette ville sans mémoire à force de la rappeler : en dévorer les restes.


Le haut étang fume continuellement. Quelles sorcières va se dresser sur le couchant blanc ? Quelles violettes frondaisons vont descendre ?
Reprendre en l’état — non ; mais retrouver la table et les livres, et les chantiers ouverts (la route que la ville construit, à deux pas d’ici, est un terrain vague défoncé, je l’ai vu à mon arrivée hier ; je prendrai des photos tout à l’heure).
N’avoir pas touché une ligne (en avoir oublié le goût d’encre de Chine de l’ordinateur) : avoir lu seulement pendant vingt jours, Michelet, Pavese — les Fictions de Borgès pour finir, ou pour recommencer.
En l’état, les choses ne se reprennent pas : la vie a passé sans moi sur tout ceci qui ne m’appartient plus. Il y a la maison à apprivoiser, l’espace, chaque moment du temps — réinventer un rituel qui pourrait fonctionner.
Sur chaque objet, et sur le texte commencé, une forme de question impossible : si on les reprenait là où on les avait laissés, est-ce qu’on ne risque pas de tout perdre ? C’est ce risque là qu’on emporte avec soi quand on part, mais qui nous attend au retour.
C’est peut-être aussi pour cela qu’on part. (Qu’on revient ?)
Entendu à la radio ce matin, à propos des inondations au Pakistan, que j’ignorais : "Quand on arrive dans cette ville, il y règne, pour nous occidentaux, un peu comme une atmosphère de fin de monde". Et pour eux, non-occidentaux ? Réapprendre les usages du réel, les violences et les insultes : c’est aussi cela que voulait dire partir. Mais on ne s’y fait pas : c’est aussi cela, revenir.
Les choses en l’état ne se reprennent pas — impossible de revenir au point où on était : le ciel, lui, n’a pas attendu pour tourner.
Du jour qui se déchire (l’aube recule sur la ville : elle a perdu une heure depuis mon départ), en recommencer la tâche, insignifiante, dérisoire, sans laquelle mourir.
Appeler les sorcières, et fouiller le ventre du jour pour en dégager le cœur, et les entrailles peut-être ; en retrouver le goût.

« Proust nous a gâché la vie » — c’est ce qu’hier j’ai pensé, descendant l’allée bordée de pins. J’avais dans la tête l’image nécessairement fantasmatique d’un ciel noir chargé de rouge incandescence, acharné à sombrer un vaisseau naïf sous l’onde ténébreuse, lorsque cette odeur d’été, arbres secs et salés, mêlée d’iode, de sable, de vent humide, m’a replongé aux aubépines, fugitive exhalaison — exaltation soudaine, dont l’autre m’a floué de son trait de génie. Envoyée par le fond — comme le reste — ces quelques phrases dénouées d’un quintette merveilleux — ces gigantesques flaques de soleil, dégoulinant sur la moquette d’un salon de vacances enfantines — ce phare magnifique dont on devine le souvenir faïencé et colimaçonesque — ces couleurs qui semblent inaffectées par le temps, décoration préservée par le doux Vésuve d’une occupation saisonnière et erratique — ces postures que le corps a retenu — ces draps rétrécis par trente ans qui ne les ont pas usés — le vélo qui ne s’oublie pas — un Monet oublié.

« Proust nous a gâché la vie » — réduits aux plats clichés — ne plus pouvoir avec cet étonnement tranquille contempler vieillir les objets familiers, aux contours tendrement contournés d’un doigt pensif — ces goûts fantômes, ces spectres aimables — ces listes absurdes. J’ai rappelé alors l’image d’un vieil homme courbé par les ans et les heures de copie innombrables. Installé — fondu dans la pénombre double —, majestueux, à la console de cet orgue qu’il tient depuis vingt ans, les mains larges — lourdes, pataudes, elles semblent celles d’un marin — posées sur les trois claviers empilés, prêtes à l’agilité, prêtes à s’envoler, on devine déjà un sujet ascendant, innocent d’apparence. De cette image, je ne veux point de paroles, elles sont superflues. Peut-être un rai de lumière traversant en oblique la nef dépouillée et silencieuse en ce soir chargé de senteurs chaudes — on devine un mois de juin finissant et rougeoyant au dehors.
Je recherche dans ce chant encore absent perspective, empilement, juxtaposition — digression peut-être. J’y cherche le dire qui me démange — et déjà l’allée bordée de pin s’épuise sous mes pas et s’ouvre devant moi le ressac amer. Le parfum léger s’évanouit, je le laisse fuir sans le saisir — qui l’entendrait. Il reviendra sans doute avant peu, qui s’en soucie — et ma plume paresseuse, sans cesse rouillée, qui ne sait que lui, se retrouve finissante et anxieuse face aux tortueux labyrinthes qui s’offrent à elle. Elle ignore tout comme moi pourquoi, depuis que la pointe fragile et unique fut remplacée par une multiplicité dactyle, la ligne ne s’est pas éclatée, déployée, harmonisée.

Le premier vendredi du mois, depuis juillet 2009, est l’occasion de Vases communicants : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre. Autre manière d’établir un peu partout des liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis.
Pour les Vases communicants #13, j’accueille Jérémie Szpirglas - à suivre sur son blog qui mêle musique et littérature (et photographie), et dont je jalouse le titre (suis pas le seul, pour sûr) : l’inachevé
Jérémie et moi partageons ces jours une connexion déficiente — la semaine prochaine, sans doute, je dirai quelques mots sur son site, et combien cet échange a pour moi, du sens.
Merci d’ores et déjà à lui pour l’accueil sur inachevé.net
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Dans cette campagne, on peut voir le ciel, la nuit, entre Tours et Chinon : là où la Loire et la Vienne se rejoignent au pied de l’église de Candes, il y a cette route qu’on descend à vélo, vite, on sent la route aller, sans frayeur, aucune voiture jamais, et des virages pour voir loin —
Sur le côté, recouverts en partie et en partie seulement par les herbes hautes, ces sortes de grotte qu’on ne voit bien que si on met pied à terre ; on s’y faufile entre les serpents et les ronces ; tout de suite on sent le souffle frais d’un air qui vient d’en-dessous ; on avance —
La grotte est un trou de la roche, assez grand pour laisser passer un homme, à condition que cet homme se tienne courbé, et accepte d’écorcher ses pieds et ses mains pour entrer —
L’air est presque froid ; de l’autre côté de la pierre, à deux mètres à peine, c’est plus de trente degrés ; l’air est ici toute l’année aussi sec. Sur les parois, on pourrait deviner à l’aménagement lisse en certains endroits, une occupation humaine, des installations lointaines et provisoires —
On se trompe — ici, parois nus, noir total, silence froid ; manque le principal : sur les murs, des trous faits de mains d’homme, des énormes supports pour chaînes en métal rouillé.
Les caves-aux-fièvres, c’est là où on l’on enfermait les lépreux, les pestiférés, les malades qui venaient ici guérir — mourir plutôt — en limitant les risques de contagion. On se tient là, endroit du monde aussi reculé que possible.
Dans le noir, si l’œil s’est peu à peu habitué à l’obscurité, on a du mal pourtant, même à se forçant, à imaginer les cris, les solitudes, l’odeur — on a seulement plus froid, et on cherche la sortie.

Le soleil ne se place pas devant le poteau — on triche l’espace pour intercepter sa forme, la portée de son ombre, les reflets du jour.
De même : la pierre ne tombe pas par attirance sexuelle. Elle tombe — dépourvue de sens moral. Elle tombe. (Elle a beau se trouver des raisons dans sa chute, ça ne change rien à la loi qui la fait tomber, à la nécessité de cette loi.)
Et de même : suis sans direction — sans attente ; hors la loi du ressac — un jour après l’autre : une rencontre après l’autre comme descendre dans le vide.
Me rappelle qu’elle disait : un jour après l’autre, c’est comme les vagues ; et j’aurais ajouté maintenant : c’est comme ne pas mourir (si j’avais su, je lui aurais dis comme ça) —
Oui : suis sans attente, juste : chalance au premier venu (pas de mot pour dire le contraire de nonchalance) et qui me dira : suis comme la vague : disponible à ce qui t’emportera — la vague ajouterait : j’échoue aussi souvent que je recommence, quand je t’emporte tu attendras seulement d’arriver, rien d’autre : je ne t’apporterai rien d’autre que les rebords du monde.
Et moi je me tairai, je me laisserai faire. Mais on ne me laisse pas me taire.

Pas de souvenirs, seulement des projets : ça pourrait faire le programme de toute une vie ; ça pourrait suffire pour rendre acceptable toute une vie. Oui.
Travailler à n’avoir aucun souvenirs, c’est un vieux rêve (et il faut beaucoup de mémoire pour rejeter le souvenir) — c’est une digne tâche : chercher seulement les trajectoires, intercepter les lumières, se mettre en travers de soi : truquer les règles de l’échiquier.
Des amours définitifs (d’une nuit) ; des aubes jusqu’au soir ; de la politique qui invente un rapport non-politique au réel ; et partout : l’imminence contre le regret — et toujours, l’urgence qui supplanterait le remord.
On n’aurait pas assez d’une vie ; on les inventerait aussi : je dors la nuit en chien de fusil et je continue ainsi pour moi le jour qui n’est pas passé.

Memory comes when memory’s old / I am never the first to know
Following this stream up north / where do people like us float ?
Sur le trottoir, les perspectives m’apparaissent restreintes : l’avenir est une possibilité ni plus ni moins désirable qu’autre chose.
Les vitrines sont fermées, les cafés remplis ; la pluie cette après-midi n’a pas suffi. Et le travail sur la table qui m’attend — les livres fermés, les fenêtres ouvertes.
Les plans se fondent, l’horizon n’a pas beaucoup d’épaisseur et vient se perdre sur les premiers balcons : confusion des réalités. La fiction pourrait surgir au coin de la rue, je l’attends. Ce qui s’écrit lentement le matin prendrait corps soudain, je ne m’en étonnerais pas : ce serait une juste chose.
À gauche, à droite, les murs se referment — vont se refermer (ils ne le font jamais vraiment) ; il y a des lumières énormes devant moi, sous moi, qui me suivent ou me devancent ; les pas ne sont jamais les miens ; on me frôle, on ne me demande rien. Et cent phrases qui me viennent, parfaites, décisives, franches comme je marche et qui s’effaceront quand je me mettrai devant l’écran, pour sûr.
Non, les perspectives n’offrent pas de direction, on se trompe là-dessus. C’est juste un leurre pour s’engouffrer ailleurs. Et de l’autre côté, on n’occupe toujours que la place de son corps. À écrire, on ne plonge ses mains que dans le réservoir de ses insuffisances : et le désir trop haut pour la vie qui ne s’ajuste pas.
Place Camille-Jullian dégorgée, luisant encore de l’averse (mais le ciel fendu ne s’est pas assez vidé, et il n’y a maintenant qu’une odeur de chien mouillé partout dans les rues), la répétition bornée des heures n’accumulent rien, n’apprennent rien d’hier. Au contraire de ce matin : douze pages, et quand je rentrerai réduites à sept, mais lorsque je secouerai le texte à la fin, combien qui resteront debout ?
Sur l’écran, en tout, cent soixante-dix huit pages noircies — et je réalise seulement que je ne suis pas beaucoup avancé : mais c’est comme si je m’étais engagé dans le fleuve, et désormais avec l’eau à hauteur du torse, il y a peu de possibilités : espérer avoir pied jusqu’à l’autre rive, ou se noyer.

I am the key to the lock in your house / That keeps your toys in the basement
And if you get too far inside / You’ll only see my reflection
Le grand mur qui se lève, matin après matin, une pierre après l’autre dans la nuit, est percé de portes qu’on ne franchit pas — ou plutôt qu’on traverse dans un sens seulement ; et quand on se retourne, c’est terminé : on est passé.
L’aube édifie ainsi lentement l’oubli, nécessaire, essentiel, sans quoi on irait sans repos d’une pièce à l’autre et on se perdrait vite. Les murs ont l’avantage d’enfermer, de cacher, et d’interdire. On peut aussi écrire sur eux : on ne les percera pas plus — on peut se jeter sur eux, on laissera un peu de notre sang, et quoi d’autre ?
Le sang ne fait pas mieux que le corps : il ne passe pas non plus, sèchera peut-être sur les parois : écrira d’autres lettres dans des alphabets muets : non, rien d’autre.

C’est toute une ville emmurée vivante que j’ai dans le crâne : des rues où plus rien ne circule, des boutiques fermées qu’on a pris le temps de saccager avant le matin — ce matin.
J’avais bien cependant, la seconde après le réveil, les plans en tête et cette ruelle par laquelle accéder (les égouts peut-être ? les bords du fleuve ? les souterrains du métro ?) : mais tout s’est effacé sous la douche.
Maintenant, la ville ne crie plus derrière les murs, tout doit être mort. Je sais bien qu’une autre se bâtit à la lumière du jour, souvenirs au-devant de soi qui m’attendent, désirs d’être réalisés, pensées, le corps dans sa jouissance d’être exposé, présent : ignorant pourtant que tout autour des pierres se lèvent déjà autour desquels se décomposer, dans le silence et dans le noir.


Dogs they make up the dark surrounding / Mountains, they move towards the sea
Lie there, shine from your wound is blinding / Mountains still move towards the sea
Derrière le mot effacé, on lit ce qui excède le sens, ou ce qui demeure sur le bord de, ce qui est en-deçà de tout, affleure et ne parvient jamais à rejoindre : on se tient devant la possibilité de l’insulte, de la caresse, du crachat et des perles de sang : tout ce qui pourrait arriver, comme un train, un orage, une lettre, un seul mot qui ferait se lever avec lui le sens et ce qui s’ensuit, le don ou le rejet : et, bien sûr, rien ne vient que l’absence.
Au théâtre, on ne peut rien dire par les mots, on est forcé de dire la situation derrière les mots. Vous ne pouvez pas faire dire à quelqu’un : « je suis triste », vous êtes obligé de lui faire dire : « Je vais faire un tour » [6]
Sur la pancarte, de loin, la phrase est parfaite : l’accès à la plage est aux chiens ; je pense au court texte de Koltès — "quand un chien rencontre un chat" : sur ce terrain, un espace de détresse et de deal plus qu’une plage, la rencontre serait parfaite : la rencontre serait juste. Terrain neutre, et désert, et plat : et silencieux, juste la mer à côté qui échoue. On resterait là pour attendre le soir et la rencontre entre le chien et le chat, et on entendrait la guerre, le sable mordu doucement.
« Si un chien rencontre un chat – par hasard, ou tout simplement par probabilité, parce qu’il y a tant de chiens et de chats sur un même territoire qu’ils ne peuvent pas, à la fin, ne pas se croiser ; si deux hommes, deux espèces contraires, sans histoire commune, sans langage familier, se trouvent par fatalité face à face – non pas dans la foule ni en pleine lumière, car la foule et la lumière dissimulent les visages et les natures, mais sur un terrain neutre et désert, plat, silencieux, où l’on se voit de loin, où l’on s’entend marcher, un lieu qui interdit l’indifférence, ou le détour, ou la fuite ; lorsqu’ils s’arrêtent l’un en face de l’autre, il n’existe rien d’autre entre eux que de l’hostilité – qui n’est pas un sentiment, mais un acte, un acte d’ennemis, un acte de guerre sans motif. » [7]
Oui, sur la pancarte, tout est là, et le mot étrange d’accès, et la rampe étroite qui descend sur la plage, et les coquillages en poussière, et le ciel qui vient recouvrir tout cela, les cris au loin des baigneurs qui se noient peut-être. Toute une scène, pas besoin de rideau, pas besoin de spectateurs (surtout pas) : le théâtre entier est là qui résiste — les chiens vont arriver, les chats, les blessures : et ce qui se donne dans les cris.
Un deal est une transaction commerciale portant sur des valeurs prohibées ou strictement contrôlées, et qui se conclut dans des espaces neutres, indéfinis, et non prévus à cet usage, entre pourvoyeurs et quémandeurs, par entente tacite, signes conventionnels ou conversation à double sens, dans le but de contourner les risques de trahison et d’escroquerie qu’une telle opération implique, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, indépendamment des heures d’ouverture réglementaires des lieux de commerce homologués, mais plutôt aux heures de fermeture de ceux-ci. [8]
Quand je m’approche, je vois tout de suite le trou entre le verbe et ce qui le suit : je vois la béance dans laquelle je suis tombé, forcément — l’accès à la plage est [ ] aux chiens — je vois l’effacement si parfait, lui aussi : et combien la phrase s’en est retrouvée rehaussée.
La langue française, comme la culture française en général, ne m’intéresse que lorsqu’elle est altérée. Une langue française qui serait revue et corrigée, colonisée par une culture étrangère, aurait une dimension nouvelle et gagnerait en richesses expressives, à la manière d’une statue antique à laquelle manquent la tête et les bras et qui tire sa beauté précisément de cette absence-là. [9]
Il fallait lire :
Le mot interdit effacé, illisible, c’est le contraire qui est venu s’y ficher — inter-dit : ce qui se dit dans la relation qu’on éprouve avec l’autre, ce que dit la relation même, dans le rapport qu’on entretient avec le silence ; et le mot sur la pancarte tu, le mot effacé, tout a trouvé sa place. L’ajustement qu’a produit l’effacement du mot est si parfait que j’ai du mal à le corriger intérieurement. L’absence a retourné la phrase comme un gant : et toute une scène en moi s’est dressée ; le rêve fantastique a pris toute la place.
Le soir, quand je rentrerai, je réaliserai que je n’ai pas pris en photo la pancarte : seulement la plage — et cette absence-là, ce manque dont je suis maintenant peuplé, que dit-il du désir d’avoir voulu le combler dans une histoire qui aurait pu en retour s’ajuster à l’effacement ?
Au théâtre, on ne peut pas envoyer quelqu’un quelque part sans but et sans motif, et on ne peut pas laisser s’écouler le temps. Tous les exemples, on les prend dans la vie, où le temps passe tout seul et où les gens se promènent sans raison. Après, il faut inventer une histoire. [10]
La plage est couverte de traces qui disent les directions qu’ont prises les chiens perdus et les types comme moi qui ont attendu les chiens qui ne sont jamais venus. Quand je lève la tête, j’ai l’impression que le ciel a pris le reflet de ce terrain neutre : et que s’y rencontrent de tels rêves idiots, étranges, où des chiens discutent aux chats l’accès au monde — dans une langue à laquelle il manquerait un mot, ce rêve là est possible. J’ai trouvé le terrain où il a lieu. Et les chiens viendront sans doute dévorer ses restes.


Nights in white satin, / Never reaching the end,
Letters I’ve written, Never meaning to send.
Mais les nuits de grandes brumes qu’on a dressées là comme des rideaux au-dessus d’un lit, la ville pleine, le fleuve en bas qui passe et que personne ne voit : mais les nuits comme faire mains basses sur toutes les silhouettes, et du vol, des saccages sur les yeux ouverts, que dire (sinon maudire), et les nuits perdues à les dépenser, quais longés comme une poutre sur le vide et si l’on tombait, pour voir : et si la nuit était aussi noire que le fleuve, et aussi blanche que la nuit bue dans le mauvais café tiré de nos veines — et boire à pleine bouche sans le voir : mais ces nuits-là, dis.
Mais les nuits houleuses encore, de les avoir regardées dans les pupilles, directement, jusqu’à se brûler la rétine et tant pis ; et comme elles n’ont pas pu soutenir nos regards, les nuits parties, les nuits de les avoir vues bouger, remuer dans le vent et s’éloigner : et qu’est-ce qu’elles ont laissés sur les terrains vagues, et quelles colères — et sur la peau quels coups de nuit, quels coups de lune sur nos coups de soleils qui rendent nos peaux violettes et craquelées, avant d’être retirées par plaque de pelure, de nos ongles mangés par les dents d’une nuit comme celle-ci, mais moins vorace, plus compréhensible aux douleurs insensées comme on crierait dans le noir.
Alors cette nuit de satin, de lourdeur bientôt éparpillée par un orage qui ne durera qu’une minute, moins sans doute, qui ne fera qu’effleurer ce coin de ville pour mieux tomber comme un mort sur les campagnes vides, cette nuit où on éclaire le ciel pour mieux voir la nuit mais c’est la ville qu’on regarde reflétée dans le fleuve qui s’arrêterait pour un peu, et nous devant, les têtes de ces types qui bougent en rythme des canons, nous comme là par hasard, de toujours, de partir presque, d’être sur le point de, ou d’arriver ;
alors cette nuit qui tombe et qui ne heurtera rien, qui continuera de tomber dans le fleuve jusqu’à noyer en moi son souvenir, sa laideur gigantesque de feux trompeurs, de feux aussi provisoires qu’un amour promis peut-être au premier venu, premier passant parti, nuit d’artifice comme des feux d’illusions — de vérités scientifiques éternelles (des conneries provisoires) : cette nuit de papiers flambés et vite en cendres, et vite en cendres qu’on n’en parle plus — et plus jamais jusqu’à la prochaine promesse qu’on tiendra, qu’on tiendra contre soi jusqu’au fond du fleuve.


En passant devant un immeuble de verre, je suis pris de douleur : un mal au cœur violent comme un dégoût du reflet qui déforme en le produisant le monde en son abîme. En progressant plus péniblement, courbé en deux contre le vent, je remarque une tache, à droite, qui avance, et coulisse le long des vitres à mesure que je m’approche.
Quand je traverse, elle me fait face, et s’immobilise à un mètre de moi : elle tend la main quand je pose la mienne sur elle, et le reflet qui se dessine, flou, creusé, sans bord et sans relief, n’est qu’une projection intérieure de plus ; au mieux, perdue sur ces vitres ; au pire fichée là depuis toujours pour me dévisager : une image de ma fin, peut-être.
Je m’arrête un moment : cesse de respirer et essaie de mieux voir au travers de moi — quand j’aurai retenu ma respiration suffisamment longtemps pour ne plus sentir battre à mes temps la pulsation affolée du temps, sur la paroi de verre lisse mon ombre tombera soudain sans moi. Et je ne serai plus là pour voir sa chute.
Voilà une fin possible — c’est pitié qu’elle soit inacceptable.

Let them trace the raindrops under soft black stars
Let them follow whispers and scare away the night
De la vitesse d’exposition des corps — de la grandeur des pupilles sur l’horreur — de la profondeur des plaies quand on les élargit pour en vérifier la présence — de la largeur des entailles sur le rêve, au matin, quand on l’écrit — du nombre de chiens errants morts à Bagdad ce mois — de la souillure, des rues lavées au matin sur la nuit sale d’avoir été veillée : combien de témoins ; combien de survivants.
Du temps de pose accordé sur une seconde de honte au partage des trottoirs — du bruit du métro, des portes ouvertes puis fermées sur un bruit de fond plus tenace dans le crâne qui durera jusqu’à l’aube — du bruit de l’eau sur le corps quand il se laisse tomber, qu’il va chercher plus bas ce qu’il n’a pas trouvé dans nos villes montées hautes sur le ciel — des malentendus, des silences, des livres fermés pour toujours : combien qui résistent : combien qui tiennent.

De la nuit qu’on change en jour sur nos appareils photos — des mensonges sur lesquels fermer les yeux (et ça ne change rien, sauf à leur inventer une couleur) — des cathédrales de pierres qui ne sont là que pour se vider : comme un long corps de souffrance accroché au mur, dévisageant, montrant, mourant enfin, peut-être — des lettres échangées sans rien en attendre, rien : que la parole donnée, la parole reprise — des vélos renversés sur la route, à pleine vitesse, et des cris puis (des cris encore) et des gens qu’on ramasse et qu’on met où.
D’un enfant que je n’aurai pas : rien à transmettre, rien à donner : que le jour qui lentement se donne et se défait comme un lacet — il ne pleuvra pas ce soir, je le vois dans les étoiles : il n’y a pas de témoin pour cette nuit, il n’y aura pas de souvenir, il n’y aura pas d’histoire de cette nuit : j’ai beau noter tout ce qu’elle apporte à chaque seconde, il n’y aura rien que cette nuit, puis une suivante, une autre encore, et une autre qui viendra se confondre et s’évanouir dans la nuit suivante.


Le vent circule de part et d’autre de l’appartement : c’est l’avantage de la double exposition sud/nord — il y a malgré tout des inconvénients : j’ai laissé sur le bureau les feuilles du texte que j’avais imprimées pour relire et corriger, et quand je rentre, je les retrouve en désordre mêlées aux journaux de la semaine que je n’ai pas jetés. Et quand je me penche pour les ramasser, un ordre neuf de ce texte prend naissance : plus précis que celui que je m’efforce de lui donner, jour après jour, depuis deux ans.
Le texte a une autre vitesse — le récit n’est pas moins incohérent, pas plus délié : le désordre n’y a pas cours : je me prends à relire tout cela et j’y assiste de l’extérieur — je lis dans l’ordre où je les ramasse. Le texte se dispose comme un jeu de solitaire : aucune carte n’est à sa place, pas une ne se suit, mais tout cela obéit à un règlement impérieux, c’est sûr.
Dans la rue, les voitures se reculent quand je traverse : sur la photo, les lumières rétractent en arrière d’elles toute leur énergie — une machine à remonter le temps, à suivre les points jusqu’à l’origine qui se produit devant moi.
D’un côté cette photo, de l’autre cet éparpillement des pages : et l’origine en tout point donné après coup — j’imagine que c’est à cela que ressemble un livre quand il s’émancipe de ses pages, qu’il se développe en dehors de son corps, qu’il se désorganise dans le monde.

Descendre la rue mille fois, et ne jamais lever les yeux sur les façades qui sont plus qu’un décor, l’élément dans lequel on évolue, un prolongement de ses pas — et la mille et unième fois (coup de vent plus féroce, soleil plus brutal, seconde d’inattention) apercevoir le panneau peint au-dessus de la porte.
D’époque sans doute (de quelle époque ?), et il y a ce mot étrange mais bien à sa place, témoin de l’ancienne fonction de ce lieu —
(su-kur-sa-l’) adj. f.
Église succursale, église qui supplée à l’insuffisance de l’église paroissiale. Substantivement. Une succursale. Par extension, établissement dépendant d’un autre et créé pour le même objet.
Sans doute, il y aurait des gens qui défendraient la beauté historique passée du panneau (et le mot surannée ?) : insulte de l’histoire qui ne porte plus peut-être parce que l’histoire est elle aussi passée, et qu’elle ne reviendra pas.
Sous l’affiche, il pourrait y avoir d’autres expressions mortes, N’habite pas à l’adresse indiquée, Poste restante : mais il n’y a rien ; seulement un restaurant.
Ici aussi, l’histoire est passée, elle a laissé une trace aussi ridicule que féroce. Maintenant, quand je reviendrai, je ne manquerai plus de lever les yeux — aucune succursale, donc : plus aucune.

Les mots de ceux qu’on frôle dans le noir alors qu’on marche sûr de soi et de sa direction, et en face, eux aussi ; alors on se croise comme on avancerait chacun dans un couloir différent, et les conversations qu’on saisit à la volée, au passage, quand on est à hauteur et qu’on entend : il n’est pas mort de ça
—, ceux-là qu’on ne croisera plus jamais, c’est en bas de Montorgueil (le soir de la lecture), allée Breton dans les Halles, à l’ombre de Saint-Eustache, on a du Clint Mansell dans les oreilles, bloqué sur un même retour de notes et fonction retour à l’infini pour ne pas avoir de début à entendre jamais et ni de fin, encore moins de fin mais entre deux passages de la même piste il y a du silence, forcément, et qui s’engouffre : il n’est pas mort de ça, non, pas de ça,
ont-ils dit, et le groupe d’après, en nombre plus restreint, ils doivent être cinq ou six, on entend, quand on souffle à côté d’eux, et que de nouveau, la piste cesse et qu’on saisit : il s’est écroulé dans la seconde ;
et cela dit sans ton ; on a du mal à comprendre pourquoi : on fait le lien (et on a du mal à comprendre pourquoi on fait le lien) entre les deux groupes, comme une seule conversation prolongée, un même tissu de phrase qui se poursuit, et je suis là pour la recevoir, deux minutes de musique, plus fort encore, je m’assois et dans le silence de pas même une seconde, un type derrière moi (seul ?) lance, à son tour : il est mieux où il est —
ils parleraient tous de la même personne ? ; il ajoute : moi je le connais il aurait jamais
et il se tait soudain, et pleure, je veux dire : comme un enfant qui pleure sans raison : non, pas comme un enfant, comme le vieillard hier à la télévision qui pleurait son enfant mort : et je me retourne, sans doute un junkie, ici, c’est un endroit idéal, mais je ne vois rien, les arbres, et le noir partout, et au loin, quelqu’un qui crie dans un éclat de rire : ce n’est pas moi
et je me lève, je pars en courant — ce soir y pense pour la première fois quand dans le rêve cette nuit je croise des foules qui parlent haut et ne me voient pas ; quand je veux lever les yeux, il fait jour et la rue est vide.

like houses like homes like leaving like shoes like running like fast
like horses like trust like purses like horns like dancing like drowning with a stone in your pocket
Quand je passe dans les allées vides, impossibles de cesser de penser au paysage qui me fait face si on lui retirait la surface du sol : et le nombre des corps étendus, et le spectacle sur des kilomètres.
Alors je rêve un peu autour de l’ordre établi sur ce silence s’il était ainsi exposé, à ciel ouvert, les trous creusés, les paumes des mains et les regards vides des corps ouverts au contact de l’air — champ de bataille total que n’épuiserait aucun tableau.
Le champ — n’est-ce pas le sens du mot cimetière d’ailleurs, son origine ? Le champ des repos, le champ semé qui n’attendra pas de récolte, les floraisons répandues sans soucis de moissons : aux fruits séchés, la sûreté de n’être jamais bus.
Le champ des reposés ; la terre allongée de ceux qui demeurent, qui n’ont besoin ni de temps, ni d’espace.
Et comme je marche là, je sais bien que je ne vais nulle part.


Une carte est toujours une forme d’abstraction. Et quand y demeure seul, le tracé des rues qui se croisent, bifurquent et s’éloignent, ce tracé révèle la délicate beauté du motif sous-jacent de toutes villes. Voir une ville telle qu’elle est quand on n’est pas là. Un tel désir ne peut être que contrarié, mais un désir contrarié, loin de s’éteindre, en est au contraire avivé. Il y aurait plusieurs rues, un panneau qui décrit le chemin qui mène à un autre. Devant le panneau, on est invité à imaginer, non seulement le lieu où il se trouve mais aussi la description du chemin qui mène au panneau devant lequel on se trouve. De là, ce labyrinthe de couloirs, de portes, d’escaliers, qui ne mènent à rien, de là, ces poteaux indicateurs qui n’indiquent rien, ces innombrables signes qui jalonnent les routes et ne signifient rien. C’est comme arrêter le temps au moment où la vérité devient hallucination. Tout lieu est une stratification, c’est-à-dire la somme des différents moments de son histoire.

Un jour pas l’autre. Dans le hasard, dans le transport résiduel et dans la peau humide. Ensuite le corps réduit à la trace le nom de sa forme. La nuit est ravissante, inavouable. Là où la bouche, elle-même prononcée par l’autre bouche. Le langage dedans l’oreille dedans la fouille la morsure essentielle. La force dépend de l’exactitude. La distance seule est événement. Le recommencement est passage. Ce qui est à dire. Mais bouge le reste et c’est bien. On se bouscule pour le pain jeté ou bien la stupéfaction du baiser. Seule issue possible. La lenteur dans la marche. Nous comme un jeu. Partout l’obstacle. Comme la pensée la lumière. En sommeil le blanc du linge. Effacement progressif du geste. Demain si tout de suite heureux. On ne peut vivre sans vivre. Et chaque défaut dilaté. La sangle résiste. Comme on fait semblant d’avoir perdu son temps. Déroutant de lenteur. Dehors dedans. Marcher risque l’espace. Nulle composition, nulle invention. La distance qui sépare. Mon très lent paysage.

Le premier vendredi du mois, depuis juillet 2009, est l’occasion de Vases communicants : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre. Autre manière d’établir un peu partout des liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis.
Pour les Vases communicants #13 — un an après les premiers échanges —, j’accueille Pierre Ménard dont l’activité poétique tend à investir (et à inventer) toutes les possibilités de l’écriture numérique : le site liminaire est devenu un espace d’expérimentation à la fois radical et mouvant, accueillant des dispositifs (sonores, textuels, photographies, ateliers d’écriture…) qui renouvellent sans cesse son propre champ.
Le texte reçu aujourd’hui dans mes carnets est un extrait des "lignes du désir", en cours d’écriture et accueilli dans les passagers de la nuit, sur France Culture.
En retour chez lui, prendre pour point d’incitation ce mot puissant qui nomme son site, et essayer d’en interroger le sens, le mouvement, l’enjeu. Merci de son accueil.
D’autres vases communicants ce mois  (merci encore à Brigitte Célérier pour le travail de veille) :
Christophe Sanchez et Kathie Durand
Loran Bart et Christine Jeanney
Anna de Sandre et Jonavin
France Burghelle-Rey et Florence Noël
Landry Jutier et Brigitte Célérier

Maybe I Should entertain / The very fact that I’m insane
I wasn’t fooling when I said / All the people I like are those that are dead
(fou-l’) s. f.
6° Presse qui résulte d’une grande multitude de gens, et, par suite, cette multitude elle-même.
7° Le vulgaire, le commun des hommes. La foule ignorante et capricieuse.
8° Par extension, grand nombre.
Foule compacte, même pas qui arrête, même mouvement — mais nulle trace de corps qui les porte, juste autour d’eux la chaleur épaisse de leurs bras ; des vivants jusqu’à preuve du contraire, qui vont.
Foule sans visage : dans le contre-jour, foule emportée à sa tâche de foule, à sa petite besogne de foule allant, marchant comme une foule, foule de vivants pas encore morts.
Foule dense et non-peuplée, parce que, dans la foule, je ne vois pas de déplacements, les foules sont remplacées par d’autres foules, la ville à la même place ne bouge pas sous leurs pas ; sexe bâti sur cette immobilité.
Foule sans dépôt : en moi, de la colère avant toute chose — et pour cela, préfère l’impair : comme il faudrait hurler au milieu d’eux (c’était dans le rêve avant-hier : courir en hurlant des mots à soi-même terrifiants, mais personne dans la foule rassemblée dans le magasin ne disait rien ni ne regardait, une foule d’Œdipes rois sans couronne (ni fleur))
Foule dans les cimetières : enfin. Les foules invisibles et horizontales ; les foules meubles, poreuses à la pluie, incandescentes, riches comme du fumier sous le terreau qui se dresse et renouvelle le monde. Les foules de ce pays-là n’ont pas besoin de manifester leur désaccord pour dire — ainsi où l’on va, ainsi ce qui passe et demeure : ainsi ce qu’on refuse.

(
Sur la place Camille Julian, il y a cette vieille femme qui arrache, sans émotion — je veux dire sans joie et sans colère — l’une après l’autre, avec ses ongles, geste consciencieux, les affiches sur ce panneau : concerts, réunions publiques, associations.
Tous les jours depuis une semaine — où je viens là lire L’Obélisque noir — je la vois, de loin, avancer d’un bon pas jusque ici, à deux mètres de moi, arracher, simplement arracher ; et repartir.
Ce matin, je l’attends pour la première fois — les autres matins, elle me surprend toujours au milieu de la page, je ne pensais plus à elle, et elle m’interrompt longtemps après son départ — et ce matin précisément, elle ne vient pas ; ne viendra pas, c’est sûr.
Pour la tromper, tromper son attente — l’attente d’elle, de son visage rayé — je lis cette fois L’Archangélique de Bataille
Vêtu de ma sueur de sang
fantôme échevelé de vieille
tes dents le vent les gèlera
alors je les baiserai
tu seras morte
Mais la vieille ne vient plus — et j’ai oublié le visage (je n’ai que ses rides) mas ça ne suffit pas pour oublier le geste, celui qui arrache gravement les affiches — qui seront là, de toute manière, le lendemain ; le reste des jours
)

Lire chaque matin depuis une semaine (et rapidement lues, les 500 pages) L’Obélisque noir de E. M. Remarque ; tant à dire — mais impression, rare et précieuse, d’avoir lu ce livre au bon moment, à l’instant sûr où je pouvais le recevoir. Place du Parlement, avant que la chaleur ne rende le lieu impossible, traverser l’Allemagne de l’été 23, les pompes funèbres qui sont autant celles de l’après-guerre que de l’avant-guerre. Et les marches dans l’asile.
I - Que font les miroirs quand ils sont seuls ?
L - Ils reflètent ce qui se trouve là.
I - Et quand il n’y a rien ?
L - Il y a toujours quelque chose.
I - Et la nuit ? Par nouvelle lune ? Dans le noir, qu’est-ce qu’ils reflètent ?
L - Peut-être dorment-ils ! Et avec le jour, ils s’éveillent.
Oui, avec Isabelle, je demande : que deviennent les objets quand on ne les voit pas ? Et notre image sur le miroir, quand on s’éloigne ; où va-t-elle jusqu’à la prochaine fois où l’on fera de nouveau face ? Ce n’est pas une pensée de fou. Ni même une pensée : une ignorance simple et qui dépasse de beaucoup la simple idée de l’absence. Englobe, sans trop pouvoir le dire, la perception même du désir, du manque, quand ces pensées sont incarnées. Sont impossibles.
Une porte fermée sur un dehors vide, un dedans clos et séparé. Moi, de l’autre côté de la porte, suis-je dehors — ou plutôt : dans le dedans qui le contient ? Derrière cette porte, les images insensées de la terreur le soir quand on se couche et qu’on entend au dehors les pensées frapper à la porte du sommeil, demeurer dehors, et que, dedans, rumeurs plus sourdes encore ; on s’endort en elles — le lendemain, le reflet de la folie aura pris corps en moi, un peu plus.

Though your body is bending / Under the load
There is nowhere to stop / Anywhere on this road
On construit une route tout près de l’endroit où je vis. Ce n’est pas vraiment une route, et on ne la construit pas vraiment : entre deux artères de la ville, on aménage un accès. Opération banale, personne dans la ville ne jette un œil sur le cœur ouvert, les fils qui ressortent du sol, les profondeurs à nu.
C’est obscène, la ville qui montre ses entrailles : mais toute cette laideur porte en elle un sortilège si puissant qu’elle m’attire de plus en plus, m’oblige à tenir le journal des travaux : et le corps défoncé de la ville n’en est que plus désirable.
Sans doute, on doit se plaindre du bruit — ou des détours que les travaux imposent. Je les vois bien, moi, ces types et ces vieilles femmes qui se rendent à la poste et qui pestent, et qui marmonnent, et qui passent comme on enjambe le cadavre d’un chien. Chaque jour, moi, je fais précisément un détour pour voir cela, noter l’avancée du chantier : la route qui sort du sol.
On a commencé à creuser le bitume, on a aplani la terre dessous, tracé au cordeau les largeurs. Mais cette route ne mène nulle part — je me dis en passant — non, c’est insensé : cette route ne conduit à rien. Sur vingt mètres, elle ne relie même pas (en contrebas, une autre sert déjà à raccorder deux grandes avenues parallèles).
Je pense à une cicatrice, puis une autre, que je sectionnerai sur son corps, et qu’elle ne sentira pas : que le sang fera ensuite pour lui une déviation sans effort, naturellement. Je pense à cela, en passant, et je me mors les lèvres plus profondément.
Une route, comme une ligne de vie inutile. Et pourtant : est-ce qu’il ne s’agit pas d’une seule route, sur toute la surface de la ville, couvrant l’ensemble du monde lorsque je pose le premier pas dehors ? Quand je sors, que je vais la rejoindre, je suis déjà par elle, conduit, à travers elle, emporté, et toujours déjà : d’elle, forcément, je suis issu.
J’imagine parfois l’interruption des travaux parce qu’on aurait retrouvé un cercueil, rempli de poussière noire, épaisse. Et ça ne m’étonnerait pas qu’on me dise qu’il s’agisse de mon propre corps.


And if my life is like the dust
oh that hides the glow of a rose
Arracher avec les dents (les incisives, les plus taillées à la morsure), sur la peau de la nuque offerte la pulpe du dernier jour : de la dernière minute du dernier jour : non pas seulement de ce jour-là, mais avec lui, comme avec la première goutte de sang giclé coule tout le sang du corps en dehors, c’est tous les jours précédents qui viennent ici se terminer, aboucher à sa dernière lumière avant le repli, la retraite, le jusant bientôt à nu.
Vingt et un juin de lumière, de désir qui termine ce qu’il n’a jamais commencé : comme au plaisir ce corps dérobé dans son sommeil, corps qu’on laisse étendu de fatigue avant la violence crue des corps échangés, dans le drap de nuit tressé à la chaleur : vingt et un juin de lumière accumulée une minute après l’autre jusqu’à ce soir où elle prendra le plus de place possible : 05h57, 21h57 — 16h10 d’ensoleillement, et après. Le jour rétrécira jusqu’à laisser de moins en moins de temps à la lumière pour se faire : et jusqu’à rejoindre la nuit qu’on formera dans le cœur comme un rêve pour avoir à le conjurer.
Alors avant : sucer jusqu’à déglutir en soi les lambeaux de morts de l’année — mêler avec sa salive tous ces cadavres et ne pas oublier d’essuyer d’un revers de la manche la goutte perlée à la lèvre quand le ciel tombe ; et le regarder dans les yeux ; soif étanché sur son corps vidé, dévidé, exsangue du plaisir donné.
En soi, le désir de tous les sacrilèges pour la lumière : les blasphèmes lancés aux religions qui éventraient les corps aux jours de soleil noir — ce soir, un dernier regard au ciel : dans le lit défait comme mon visage, son corps éteint prêt au dernier sacrifice.

For love my life has got no space
Forgive a tired young man
Routes qui s’ouvrent : les prendre toutes. Dans la vacance offerte des jours sans terme, prolonger les chantiers, multiplier les projets, les lectures, agrandir de tout son corps l’état des lieux du réel ; ne pas s’en tenir à la fatigue : jusqu’à épuisement du dossier.
Depuis janvier, pari pris et tenu : ne pas entrer dans une librairie sans en sortir avec un livre de poésie. Arbitraire nécessaire ; aujourd’hui, c’est avec l’Archangélique de Bataille. Dans la préface, Berrtand Noël : "toute action contre la poésie ne peut avoir lieu qu’à l’intérieur de la poésie". Ce qui me bouleverse, c’est la précision cruelle de l’expression : ne peut avoir lieu. « L’avoir lieu » sans espace, et blessé : blesser le lieu. L’éparpiller ? L’effondrer ? Le multiplier ? L’emporter aussi, ailleurs : l’enterrer (je pense à la première scène de Tête d’Or de Claudel depuis ce matin, mais pourquoi ? Je sais depuis longtemps qu’il fonde en moi la possibilité de vivre : mais pourquoi ce matin, à nouveau ?)
Lever à 4h30 : le train à 5h50 est parti vide, avec moi. J’ai vu le lever de soleil le plus précoce du monde. L’intensité de la lumière de 6h : seul à la voir (et j’ai écrit dans un premier : seul à l’avoir). Je pense à la dernière scène de Tête d’Or, de nouveau. Et le soir (ce soir), j’aurai, posés à côté de moi, les poèmes crachés par Bataille : je ne suis pas fatigué. Pas encore.
Et cette phrase qui s’impose, détournée avec joie :
il n’y a pas de degré dans la fatigue.

(sol) s. m.Sur un plan, on pourrait dire cette rencontre possible ; sur un plan droit et posé sur le sol, dans l’axe de la rectitude des choses — il y aurait la possibilité de cette rencontre ; il y aurait les deux droites qui vont, et se coupent : il y aurait l’intersection, les angles de chaque côté de l’intersection (aigus, obtus), et dans l’entrechoc, la permutation de l’ordre du monde, et l’orientation nouvelle du réel.1° Surface sur laquelle reposent les corps terrestres. à deux pieds du sol.
Il ne faut pas bâtir sur le sol d’autrui. Le sol de cette ville est inégal.
Un de ces beaux jours qu’on ne voit plus à mon âge et qu’on n’a jamais vus dans le triste sol où j’habite aujourd’hui, J. J. ROUSS. Confess. IV.
Mais sur une feuille de papier chiffonné, formant une boule dans la main pleine d’encre, papier si déchiré qu’on pourrait voir à travers de lui le monde indifférent à son échec : les lignes se chevauchent, se superposent dans le désordre et même plusieurs fois mais ne se rencontrent jamais : finiront par former des lignes insensées de silence.
Sur l’écran de l’ordinateur, la surface verticale possède la rectitude lisse du trottoir de ma ville ; j’y marche comme dans une autre de mes rues, le bruit du monde qu’il me renvoie n’est pas différent des moteurs et des cafés, des bibliothèques à ciel ouvert, et la musique que j’entends m’enveloppe comme elle enrobe les cités, peut-être. Les lignes tracées sur l’écran figurent de minuscules pavés tels qu’en les soulevant on pourrait voir les histoires du monde réinventées ; grouillantes comme des insectes : prêtes à recouvrir ma peau, à formuler les rencontres véritables.

A black eyed dog he called at my door
The black eyed dog he called for more
Ouverture opérée dans le haut du crâne pour voir du ciel les lueurs et les signaux. On forme en soi un puits de vide pour recueillir la lumière : on attend. Pourtant, la lumière qui descend sur soi n’éclaire pas l’intérieur du corps, mais fore jusqu’au dernier souvenir un grand tunnel qui opacifie le noir encore.
On se tient là, on ouvre les yeux sur ses peurs les plus inaccessibles. Verticalité sondée jusqu’à plus soif : on aligne les figures de soi contre un mur, on visualise bien chaque corps, il n’y a qu’à bien viser.
Si Dieu parle, ce n’est que d’aboyer. On ne cherche même pas la traduction. La version du jour suivant n’est pas la nuit — écrire : le grand trou que je creuse en moi est comme celui d’une tombe : on prépare la place pour son propre corps mais on ne sera pas là quand on l’habitera.

J’étais, je suis, je serai
Ich bin, ich war, ich werde sein
Bytam, jestem, bede
Pour rentrer, je décide de passer par le cimetière, la ville dans la ville, le projet idéal des grandes cités passées — impossible de se perdre, ici : tout est balisé, 45ème série, 3ème allée : on dirait des métropoles américaines : « à l’angle de la 13ème et de la 7ème » — sous les allées, on a indiqué des noms, mais si vagues et creux que personne ne doit les utiliser : l’allée de l’église, l’allée de la mer, l’allée du cimetière (il y a donc, dans ce cimetière, une allée du cimetière : et les autres, autour, y convergent ?). Je prends l’allée centrale, m’enfonce.
Les plaques sans date et sans inscription me fascinent : simplement le nom, et ceux qui savent viennent, il n’y a pas à rêver autour. D’autres rivalisent d’obscénité : angelots, phrases pour l’éternité, photo même — comment cependant se placer moralement face à cela ? On passe.
Il y a cette tombe avec une date seulement, et pas de nom : la date m’intrigue — elle n’a qu’un fragment : [ 12 septembre 1972 - ] ; je me demande si son propriétaire n’est pas encore vivant, et s’est ainsi gardé la place. Il sait déjà la moitié de sa vie : la première, nécessairement. L’autre l’attend. Chaque jour du calendrier pourrait être celui qu’on gravera à côté. Peut-être ce type vient-il rendre visite à sa tombe, de temps en temps, les jours de grand soleil.
Il pleut : ou en tout cas, il va pleuvoir. Ou il vient de pleuvoir. Étrange ciel au-dessus de cette ville : depuis six mois, impossible à déchiffrer, ce ciel. Les allées sont entièrement vides, à un croisement, je peux voir à plusieurs centaines de mètre à droite, à gauche, derrière et devant moi : à la croisée des chemins ; comme dans un vieux blues, je crois qu’on pourrait ici pactiser avec le diable, sans ironie. Oui, sûrement : je suis au centre du monde (ou à tout le moins, je me dis que c’est ainsi que doit ressembler quelque part le centre du monde).
Je sors — impossible de sortir davantage d’un lieu — par la grande porte nord : c’est le porche conservé de l’ancien couvent ; monumental et orné, statues, linteau, dévotion. Je cherche les formules magiques qu’on trouve d’ordinaire au-dessus des cimetières : celles qui imposent à se souvenir, souvent en latin, lettres majuscules, terribles, magnifiques. Je ne les trouve pas bien sûr. À la place, à hauteur d’homme, on a placé un écriteau signé des services municipaux : il indique au promeneur les tombes remarquables, les hommes illustres qui peuplent les allées. Ici aussi, on transforme les lieux de souvenir en espace touristique. L’éternité a décidément toujours un avenir — mais c’est pour ceux ici-bas qui s’y vautrent : non plus pour les crânes et les cendres en poussière.

Sleepless children / Dying seeds
Middle class men / Are oldre kids
Ce qui fait obstacle à l’histoire, quand je me tiens devant les masses inertes et noires des temples, des palais, les façades hautes des plus grands tribunaux, c’est tout le poids des années qui nous rend le passé défait, déjà accompli, comme déroulé jusqu’à nous le rôle de toutes les scènes : pensées faciles, oui, dites mille fois — ce qui fait obstacle à l’histoire, c’est elle-même élevée en histoire.
Alors, ce qu’il faudrait : trouver une pierre (celle-ci semble parfaite qui s’est transformée en arbre) contre laquelle s’appuyer et qui ferait tomber autour de la ville les arcanes et les chemins de ronde — mieux : trouver la clé de voûte qu’en ôtant, on descellerait l’édifice : oui, mais entre les mains, on aurait de quoi tout reconstruire (et plus haut).
Je m’assoie à l’ombre de l’église, il y a ces types qui marchandent devant moi des objets qui ne valent rien ; une femme s’approche, elle porte au poignet une montre hors de prix et viendra me demander de l’argent ; un enfant découpe et sculpte aux ciseaux des canettes qu’il a ramassées et qu’il vendra cher rue sainte-catherine — et une vieille dame, élégante, arrache consciencieusement et une à une, les affiches politiques qui datent des dernières élections, un an ou plus.
Oui, ce qu’il faudrait : voir comment tous se rencontrent à cette place, sous la grande église vide et plus vide encore les heures d’office ; et moi à l’ombre qui les regarde et note chaque geste : leur souci ne pas se voir, mais les frôlements insensés : nous tous qui faisons avancer l’histoire de nos tâches insignifiantes, folles, féroces.

Saw the back of your sweet mother’s head
Now I know that she thinks I am dead
Dans la plupart de nos vies, il y a cette part monstrueuse de soi à l’affut, derrière une rue plus oblique, sous un poids de souvenirs moins cachés, ou dans le crâne quand on se relâche, à l’aube et qu’on a finit de rêver mais pas de dormir. Revient la figure scarifiée d’une vie perdue : tel corps de désirs à s’emparer, tel endroit du monde où aller ; telle ligne à écrire qui aurait changé la face des choses, et qui s’est dérobée — mais qui revient, parfois, et s’en va de nouveau, mais à jamais.
Reflux des choses qui ne fait pas que répéter la douleur : qui la porte cette fois, et pour toujours, dans le passé qu’il inaugure.
C’est une chanson de Cat Power qui le dit le mieux — ou l’écriture de Cléo Roubaud dont j’ai achevé la lecture du journal ce matin, dans le dehors froid, la lumière la plus crue. Terrasses vides, et le vent qui fait tourner la terre autour ; mais moi, immobile, à me souvenir d’il y a combien de temps que.
Tenir haute l’image tremblante quand — et puis, ne pas réussir à la saisir qu’elle est déjà ; non pas effacée : dissoute dans d’autres images plus évidentes, plus faciles, inoffensives.
C’était un jour de chaleur intense, oui, c’est cela : et je sais bien qu’en écrivant sa poussière je saurai atteindre son cœur.
J’ai imaginé tout le matin ce livre que je n’écrirai pas, mais dont j’ai noirci les premières pages ce midi : cette histoire de terreur quand le mot prend une majuscule (et pas seulement dans l’Histoire) : et je suis revenu à ce souvenir ; c’est quand le jour au dehors était si chaud et le vol dans la main, si frais — et le mort qui respirait encore, dans la bergerie, et les leçons qu’il me fait : et les poires toutes serrées que je pose ensuite sur le coin de table en partant ; et ce n’est pas un souvenir. Juste un rêve que je fais autour de ce passé impossible qui m’approche par flots et qui n’arrive jamais à m’atteindre.
Alors, je me suis mis ce jour à l’écrire, ce livre, pour aller vers ce souvenir, qu’à la fin, je puisse l’entendre de sa bouche, qu’il me refuse — cela m’importe vraiment, parce que dans le souvenir, c’est ce jour là que le passé a commencé.

Walk away now and
You’re gonna start a war
Echafauder des plans contre sa propre lenteur, la torpeur du jour — planifier chaque minute : en intercepter les courbes de moindre intensité pour les accélérer. Comploter contre la force centrifuge de la lumière : organiser les moyens de capter et d’orienter les puissances.
N’avoir pour certitude que deux choses : désapprendre du jour précédent ; se défaire du poids du jour suivant.
L’année se termine demain matin : ce qui commence pendant trois mois, c’est une sorte de théâtre d’opération aux forces en présence incertaines.
Alors, ce soir, planifier les combats. Territorialiser les instincts : rompre en soi la chair sans désir et se heurter à son propre vide intérieur pour plus tard l’épaissir. Cerner les endroits du monde à investir : à dévaster.
Mordre la poussière jusqu’au sang, et avaler, jusqu’à plus soif, les heures vacantes disposées devant soi comme un corps endormi, le cou offert, les draps défaits.

Le dehors est en bloc. Je suis là-dedans et je cherche fissures. Il est très difficile d’en sortir. Par exemple, il y a le goût de poussière de tous ces légumes en boîte. Il y a la poussière le soir dans les rues et le plaisir à voir les premières fenêtres s’allumer sur les collines, qui paraissent extrêmement proches. Il y a la nuit et les roses aux jardins de Babur - le souvenir de ceux d’Ibn Battuta, j’ai compris physiquement pourquoi il est si important pour lui de les évoquer à chaque entrée dans une nouvelle ville, juste après les hommes. Il y a l’absence de rêve. Ici, je m’endors tard : le noyau résiste, il butte sur le dehors, il ne trouve pas sa place. Le matin, c’est l’impression d’avoir baigné dans une eau étrangère. Encore, il y a la part du sexe qui se fait minuscule, à cause de la saleté de la chambre, de la tête occupée, efficace, surtout sous le poids renversant du dehors.
Aussi il y a la préservation de soi, rare besoin ici mais réel, quand de-ci, de-là je passe là où il ne faut pas rester trop longtemps : l’autre jour sur cette route périphérique, sous les montagnes, entre les camions ; avant-hier à pieds dans le no-man’s land entre les soldats, seule tête blanche et les autres qui avaient installé leur maison pas bien loin, qui sont sortis peu après. Alors je suis dans une brèche, dans le dehors calme, étrangement statique.
Ces notes en novembre dernier, depuis ma guest house, très idiotement choisie proche de l’ambassade d’Inde :
Il y a, vu de très loin le néon seul et l’écran de l’ordinateur par-dessous
Il y a les nouvelles
Il y a le loquet du taxi que par réflexe, sans y penser presque jusqu’à ce qu’il claque dans l’encoche, on ferme
Il y a les formes métal partout comme ces guirlandes papier découpées boucle sur boucle
Il y a l’autre qui joue à faire cliquer quel morceau de métal ?
Il y a la nuit, les cadenas des chambres
Il y a l’adolescence des copains américains
Il y a le fait qu’on ne sait pas, rien
Il y a les bribes de faits vrais qu’on accumule pour poser jalons
Il y a les bruits, la nuit et on attend redite par les nouvelles, pourquoi ils y seraient ?
Il y a N. et l’idée qu’il est sur les toits parce qu’il l’a dit
Il y a François Bon qui se charge sur Youtube et parle par phrases cassées, la connexion mauvaise et c’est quoi ces mots la nuit dans mon ordinateur ?
Il y a le type bedonnant qui est venu montrer ici sa pancarte looking for a job parce que déjà en Iraq et puis la crise
Il y a la route, son espace large, immense
Il y a le calme de l’hôtel
Le dehors prend toute la place. Il s’infiltre, il est exigeant, il est affamé, il rigole. Il y a entre lui et moi, pourtant une pellicule plus épaisse aujourd’hui que lorsque je ne voyage pas. C’est comme un sas, une pièce de Celluloïd partout autour, on pourrait toucher. Cela interdit de comprendre. Cela interdit d’être là, de sentir le poids de communauté, de corps et ligne du ciel qui l’un dans l’autre s’épanchent, sauf en de rares moments avec de rares amis, seul et en mouvement aussi ou en marge, en surprenant cela qui n’est pas à moi et soudain crève de vie - comme Norma en bas de l’escalier, maintenant qui chante.
Il y a ces trois délégués du Nord en longues capes vertes, en chapan, les shalwar kamiz de belle élégance et leurs pieds là-dessous princiers dans les tatanes en plastique chinois. Il y a ce repas chez le gros homme riche et corrompu jusqu’à la moelle, le sourire ouvert de son associé qui ne dit rien et offre la poignée de main la plus franche de la création. Il y a le communisme naissant de Bassir. Il y a cet ancien vice-ministre qui cultive ses roses, dans une maison en pisé, juste devant l’aéroport, derrière les containers et les immenses panneaux publicitaires. Il y a cette langue qui est du persan coagulé, tronqué, qui sonne plus terreux et plus juste aussi, disent-ils de l’autre côté de la frontière ; qui vit dans la pauvreté de ne pas pouvoir inventer ses propres mots pour tout ce qui arrive depuis neuf ans, qui a ces morceaux d’étrangeté dans la gorge. Il y a les chiens, la nuit et le voisin qui désespère de les faire taire. Il y a les heures passées sur les cartes.
Ma tête racle par grumeaux, ça décantera plus tard. A chaque fois que là-dedans j’essaie de tracer des lignes, je forme un paysage neuf, étranger encore. Le texte ne fissure pas, il ne me taille pas une place pour que j’y puisse poser deux pieds sur un sol qui enfin tiendrait ferme. J’écris dans la nuit du voyage, c’est un déplacement incessant de bloc en bloc et la vitesse prise, seule, pousse les bords.
Le premier vendredi du mois, depuis juillet 2009, est l’occasion deVases communicants : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre. Autre manière d’établir un peu partout des liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis.
Pour les Vases communicants #11, j’accueille Louis Imbert - qui écrit notamment sur same cigarettes as me, et présente son blog ainsi :
> Same cigarettes, c’estune phrase de Mick Jagger : “ "Well he can’t be a man ’cause he doesn’t smoke / The same cigarettes as me” "
Un blog à visées topographiques : on recherche ici certaines qualités de l’espace, en travail dans certaines photographies et images d’art, dans quelques villes et visages et dans leur souvenir.
Alors, en retour chez lui, écrire une topographie de la mémoire (et de l’oubli), les trous de l’enfance et les villes absentes en soi. Merci de son accueil.
D’autres vases communicants ce mois  (merci encore à Brigitte Célérier pour le travail de veille) :
Christine Jeanney et Jean-Yves Fick
François Bon et Dominique Pifarely
Joachim Séné et Urbain, trop urbain
Morgan Riet et Murièle Laborde Modély
France Burghelle Rey et Denis Heudré
Florence Noël et Anthony Poiraudeau
Anne-Charlotte Chéron et Christophe Sanchez
Maryse Hache et Pierre Ménard
Jeanne et Jean Prod’hom
Michel Brosseau et Brigitte Célérier

The Sun is out
And it’s callous and stout
Le soleil allonge la perception des choses : quand on le regarde en face, c’est comme après une nuit blanche — les objets ralentissent autour de soi et réfléchissent une sorte de matière mate qui perfore le crâne.
Fichée dans l’œil, la lumière devient une appréhension seconde des silhouettes et des façades ; dans ces moments là, j’invente pour moi une école de peinture qui aurait pour dogme de fixer le soleil pendant de longues minutes avant de peindre. Jusqu’à se brûler la cornée, voir les traces du noir quand elles se fragmentent, et segmentent l’œil.
Je n’ai pas encore trouvé le nom de cette école. Mais quand je photographie à contre-jour, c’est moins pour capter la lumière, que pour m’aveugler des formes qu’elle laisse en arrière d’elle.
Fixer le soleil quelques minutes avant d’écrire : c’est une idée. Et le mouvement du poignet qui poursuit après lui les spectres jamais effacés de l’œil tente de voir formes et informes des objets intérieurs.

Takes rocks and gravel baby,
To make a solid road,
Il prend quelques pierres et du gravier, et il construit une route solide : et qu’importe la direction si les pieds peuvent avancer sans s’enfoncer sous la pierre et sous le gravier : oui qu’importe vraiment.
On peut arracher les cailloux à la montagne : on ne sera pas les premiers. Mais sur celle-ci par exemple, il semblerait (bizarrement) que ce soit l’inverse. Que c’est la montagne qui s’est servi de l’église pour s’élever. La pierre polie, les arcanes, les voûtes, rien ne manque. Ou alors la montagne s’est dressée comme ça. Sur les bords, elle a bien mangé un peu de voûtes, mais elle a laissé apparente les parois des prières.
Manque le toit peut-être — mais ici, on n’a pas besoin de toit.
Sur la route qu’il vient de construire, avec toutes les pierres et le gravier qu’il a rassemblé, il voit bien qu’il a deux directions. Laquelle l’emmènera — c’est autre chose. Pour le moment, il se tient là, il lui reste encore quelques pierres et du gravier, alors, il la prolonge, des deux côtés à la fois.
Devant la montage transformée en église, et inversement, je lève la tête avec plus de solitude encore et moins de mots dans la bouche. Je n’arrive même pas à toucher la paroi. Peut-être que si j’y parvenais, une part de moi se changerait en montagne (ou en église).
Avec des mots et un peu de silence entre, on bâtirait des longues phrases qui emporteraient ; je voudrais le dire différemment mais c’est quand j’entends la chanson que cela m’apparaît si simplement : non, on ne cherche pas à écrire un livre, seulement des phrases qui raconterait bien le lieu que traverse la route : et quant à la direction, elle n’est pas notre affaire ; il faut juste s’atteler à rendre cette route la plus solide possible.
Comme sur le filet de voix du type qui chante, qui ne sait pas où ça le mènerait, mais qui tient sa voix le plus longtemps jusqu’à ne plus pouvoir respirer.
Et sur quelques notes pincées, sous quelques coups de pioches plus assurées, quelques points posés au bout de quelques phrases — élever des voûtes à l’horizontal du sol : rendre la route la plus solide possible.

So blind, so blind, so blind, i pray
That maybe for a little while you won’t stray.
Il est entré dans le métro et on s’est tous levé dans la rame pour lui laisser notre place ; il préfère rester debout, le dit tranquillement — mais c’est comme de force qu’on l’assoit, devant moi. Il accepte, avec le même sourire, voilé, passé. Il ne porte pas de lunettes et on voit à travers ses yeux blancs une sorte d’impassibilité sereine, inaccessible ; un masque d’acteur grec.
Il est en face de moi — et durant tout le trajet, c’est malgré moi que je l’observerai manipuler toutes sortes d’objets dont je serais incapable de me servir, et qui semble lui indiquer tout à la fois l’heure, l’endroit où il est, où il va, les informations du monde, l’esprit ouvert sur tout ce qui l’entoure. Tactile, sonore, vibrant : sous ses doigts afflue une réalité de sens qui m’échappe et qui éclaire par moments son visage, ou l’éteint.
Il se lève un peu avant l’arrivée du métro à sa station — peut-être avec l’habitude, il a reconnu tel cahot, tel mouvement de terrain, tel ralentissement — et il sort, en évitant soigneusement chacun. Il est immense. Quand il descend, il s’arrête d’abord : s’oriente, sans doute. Et puis, lorsque le métro redémarre, je le vois qui s’engouffre dans un couloir en tâtonnant, comme en équilibre autour du gouffre de lumière tout autour de lui.
Le métro sort du souterrain et passe au-dessus du fleuve en traînant derrière lui toute sa lumière morte.


Such a light, where you are
Something new, forest fire
Je roule en ligne droite sur une route sans bord, il n’y a qu’à appuyer avec le pied sur la pédale pour que l’horizon derrière s’éloigne. La forêt s’ouvre en deux par la route dans laquelle je m’enfonce, et son corps se referme derrière moi.
Devant, au loin, très au loin, une mince fumée, un filet à peine noir monte en spirale sans atteindre les nuages. Plus je m’approche, plus le filet devient une colonne de cendres noires épaisses, et les spirales des rainures de style corinthien.
La forêt m’enserre, elle est chaude d’un incendie sans bruit, sans couleur. La fumée seule dénonce une violence qui commence à la réduire comme du papier.
Je crois être dans un conte, il est dix neuf heure du soir ; et la faim qui me prend soudain me rappelle que je ne suis ni dans une légende ni dans l’allégorie qui dit précisément le jour qu’il est, pour moi, ce soir de mai. Mais tout tombe juste.
Alors, je ralentis un peu.
La nuit s’approche de la forêt et moi d’elle.

On marcherait sur les reflets de la ville dont on brouillerait l’écume, ville qu’on piétinerait en même temps que notre visage — il n’y a pas de honte. On dessinerait avec tout notre poids les rides et les creux qui disent l’âge mieux que les années —
et on y mêlerait, en fredonnant un vieil air de jazz sans mélodie, des crachats d’enfant dans l’illusion reflétée du ciel auquel on ne croit pas une seconde, et dont on échangerait pour le moins du monde sa profondeur avec cette surface de béton qui tapisse les sols ici-bas ;
mais quand on se verrait, en baissant les yeux, les nuages derrière les cheveux, le reflet troublé et mouvant, on ne reconnaîtrait rien : ni la ville, ni le regard, ni l’eau même formé de tous les crachats innocents de semblables — on serait bien la honte bue du reflet : et nos sourires seraient des grimaces. L’eau du ciel, au moins, ne reflète pas.

Could have been
One of these things first
Il y a trois choses que je ne comprends pas, deux qui me dépassent, une qui terrorise : la marche de l’aveugle ; la seconde qui suit l’éveil ; l’odeur du feu ; celui de l’encens ; la métaphore juste ; la voix criée sur le chant.
Chaque jour, ces choses échangent leurs place dans l’ordre des terreurs que je leur attribue — jusqu’au jour suivant.
Mais malgré tout, il y a une chose qui m’appartient : ce qui relie l’une à l’autre, les énergies qui circulent — ensembles indépendants dans l’intersection desquels je suis ; gravis une marche après l’autre pour, au sommet, basculer.

An’ the silent night will shatter / From the sounds inside my mind,
For I’m one too many mornings / And a thousand miles behind.
Les décisions que prennent les autres pour nous, on n’est pas dupes, on sait bien qu’on n’attend rien de personne, que ça ne change pas les pistes qu’on creuse en soi et les ornières partout ; on le sait bien, oui : que ça ne dépend pas de cela, les oui, les non qu’on nous accorde, et quand bien même on sait ce qu’ils coûtent, ce que nous leur devons. Mais tout de même. On revient à la table de travail le lendemain matin ; et on n’est que devant une route de dix kilomètres qu’on commence à peindre avec le dos d’une fourmi.
On s’accroche à quoi ? Vers quoi on tourne la tête pour, oui, aller ?
On s’accroche à des exemples — les plus hauts — ceux qui incitent au plus dense de soi quelque chose de plus bruyant que soi, qui exige. On se tourne un peu tremblant vers les coins de rue tournés où quelqu’un, peut-être, va passer, a passé : et basculé avec la nuit toutes les habitudes, les convenances, et l’ordre des jours jusqu’au dernier — un matin de trop, ce matin, oui mais : c’est celui d’hier qui ne comptera plus — on se penche et on tomberait bien s’il n’y avait pas le désir de tomber.
An’ I gaze back to the street, / The sidewalk and the sign,
And I’m one too many mornings / An’ a thousand miles behind.
D’une version du jour à une autre ; dérailler la direction : on a de grands exemples, et comme on a tous les désirs, on suit de plus grands encore, et on s’y tient : on s’y place. Alors, d’une chanson minuscule, j’aime l’entendre sonner comme le tonnerre. Et que vienne après la pluie (la pluie, la pluie, la pluie)
You’re right from your side, / I’m right from mine.
We’re both just one too many mornings / An’ a thousand miles behind.
À la surface de cette roche, j’y ai lu mon visage, et j’ai voulu posé ma main pour voir : j’étais sûr que les creux de la paume correspondaient, parfaitement. Une autre version du jour encore — à la surface de cette roche, j’ai vu tous les crachats qu’on inflige aux défaites, aux grandes défaites, les immenses et vivantes défaites —
celles qui, au soir, n’ont pas dit leur dernier mot.

As the tanks roll into town
A little bit of knowledge will destroy you
Ce soir, je réalise cette griffure sur la lettre e de l’ordinateur : bien sûr, penser à Perec, et qu’à force d’échouer à écrire, ce qui disparaît sous le doigt est la lettre la plus commune.
Anton Voyl n’arrivait pas à dormir. Il alluma. Son Jaz marquait minuit vingt. Il poussa un profond soupir, s’assit dans son lit, s’appuyant sur son polochon. Il prit un roman, il l’ouvrit, il lut ; mais il n’y saisissait qu’un imbroglio confus, il butait à tout instant sur un mot dont il ignorait la signification. Il abandonna son roman sur son lit
L’impulsion verticale de la main qui arrache sous elle ce qui pourrait continuer, et le temps et l’espace sur l’écran.
Ce soir, j’entendrai Chéreau dire Les Frères Karamazov, le poème du grand inquisiteur ; lecture dense faite l’an dernier et vers laquelle je suis revenu, ces dernières jours : tentative anticipatrice de réécrire l’histoire : une manière "bizarre" écrit Dostoïevski de tuer Dieu, à nouveau.
Rien qui ne résiste à la déchirure, à l’effacement : si ce n’est le besoin de trouver partout où il est possible, des endroits de plus grande intensité où la lettre tient le pas sur la blessure — où les plaies qu’elle expose sont signes qu’elle palpite, sous le doigt, respire encore : l’âpreté de cette griffure qui mord le doigt à chaque fois rend le e à son miracle, la lettre comme à sa vie vécue dans sa première seconde.


some of us fought, forget forever
some of us laughed but we sticked together
Dans la voix du chanteur, cette lenteur qu’accentuent encore dehors les premières chaleurs, le premier jour où monte du sol cette sorte d’apesanteur sans rythme, sans hauteur. Comme j’aimerais avoir, pour parler, cette voix ; je veux dire : non pas ce timbre, mais cette hauteur qui tient à la fois les mots et le chant à distance. Précise comme un la, dense et précise, sur chaque ligne l’intonation et la puissance : précises.
Se souvenir de ce qu’un jour un professeur avait dit — "la vérité, c’est l’affaire des flics ; la justesse, celle des musiciens : aux écrivains, la précision, l’exactitude." Que tout soit dans la précise seconde, là ; depuis lors : et pour encore après, dans la seconde d’après : que la précision résiste.
Avoir tout le jour pour soi, dix heures en tout, et le récit qui creuse en avant des territoires inconnus et de si grands encore sous le poignet qui grandissent tant qu’on sait bien qu’on n’en sortira pas ; mais le soir, avoir entre les mains une seule phrase vivante.
(je la note ici :
« Sur la surface d’un miroir, on ne reconnaît de son visage que ce qui fait défaut, ce qui blesse : c’est qu’on se heurte toujours au plein des formes, jamais au visage extérieur qui est celui de son rêve ; alors je refuse de choisir au hasard les murs où je vais, et place mon corps en retrait de la lumière pour neutraliser les miroirs que sont devenus dans cette ville les trottoirs, et mon ombre qui se répandait jadis — s’étalait pour me faire face et me dévisager littéralement — ne s’échappe maintenant plus vers le sol : je la garde en moi. » )
Quand j’écoute, encore et encore, Up To The Ground, en boucle cette chanson dont je n’entends pas un mot mais en comprends la précision sèche du rythme (et comment du rythme, le rétention du mot parvient, et combien le chant se retire à mesure qu’il se donne, dans la voix posée, puis forcée, puis déportée dans ce qui la déchire, un sanglot, un murmure), je vois bien la justesse, je pressens bien la vérité : mais j’en suis séparé, je le sais.
Et la précision, comme l’eau tombe toujours sur le même trottoir de la même ville : où la trouverai-je ?
Je plonge mes mains dans ce noir mouvant qui me devance, et quand je les retire, elles sont en sang ; ce n’est que le mien.

Anything but hear the voice
That says we’re basically alone
J’aurais bien en travers de la gorge ce mot mal dit, imprononcé plutôt, qui devant lui m’aurait délivré de ce poids depuis l’aube grandissant jusqu’au milieu de l’après-midi où le voir, et ne rien lui dire. L’imagination est un palindrome : quand on le retourne comme un gant, une fois, deux fois, c’est autre chose qu’on a en soi : et on a perdu jusqu’au souvenir de ce mot. Je me suis tenu devant lui une minute de plusieurs heures, et suis parti sous ses insultes, forcément.
Du haut de la passerelle provisoire (mise à bas prévue cet été : irai voir), la place vide devant soi sous les yeux, ou plutôt sous les pieds. Le mot de tout à l’heure revient, trop tard, deux heures trop tard : mais qu’est ce que cela change. Sur toute l’immense place, les restes d’une fête, de celles qui se tiennent sans raison toute la nuit : poubelles éventrées, graviers piétinés (et plus étrangement : des centaines de clous qui tapissent le sol). Se redire en soi même l’excuse informulée, informulable, sans objet, sans cause mais de toutes les fins.
En rentrant, quand je relève les photos sur l’appareil, j’aperçois sur une image prise sans regarder ou presque (comme à chaque fois), l’oiseau en travers : interruption du vol dans l’instant précis de la chute qui s’en empare — impression pour toujours sur la photo de ce qui n’a pas eu lieu. Pensées au mot de tout à l’heure lui aussi interrompu et jamais intercepté ; à ce qui se met en travers de soi : ce qui ruine la relation, qui en est aussi sa condition.


le temps me laisse passer
je lui dis après toi
Je mesurerais bien mon âge à la taille de mon ombre, mais il paraît que c’est fonction du soleil si je. Et fonction aussi de l’angle de mon corps en travers — et pourtant. Je mesurerais bien mon étendue ici par la trace que je pourrais dessiner provisoirement en recouvrant de mon ombre un peu d’herbe et quelques cailloux.
J’allongerais les mains juste pour atteindre ce rocher plus âpre, et enfoncer les doigts dans telle fourmilière : et à la frontière mal dessinée de mon crâne, je perdrais mes pensées sous un tas de sable pour l’oublier.
Déposer là avec mon corps en entier la portée voulue qu’il aurait pu gagner, une minute après avec le soleil qui descendrait : la faveur d’un peu de lumière sur un sol moins pentu. Mais voilà : le temps ne se laisse pas faire : et quand je prends la photo, mon ombre s’échappe déjà dans la seconde suivante, dans le centimètre perdu de cette terre qui se dérobe l’instant d’après.

Dans les galeries où je traîne le pas pour salir mes chaussures à la poussière moite des lieux, je ne vais pas — construites selon un plan circulaire, je me retrouve sans cesse à ce point-là, semblable aux autres. Je n’avance pas dans l’espace ; toujours à égale distance du centre, toujours plus perdu dans un labyrinthe bâti comme un seul couloir arrondi.
La galerie est percée à gauche de larges ouvertures de ciel où le jour qui entre élargit le lieu ; mais quand on passe devant, on ne voit que de la lumière et aucune forme en travers pour dessiner des ombres, le paysage du dehors, le monde bruissant de signes. Ce sont des grandes paupières ouvertes mais aveugles : je passe et préfère me réfugier dans l’espace entre deux ouvertures où il fait si férocement noir qu’on ne se voit plus penser.
Ces galeries où je suis chaque nuit m’apprennent les mots que le jour je m’efforce d’oublier : m’apprennent des expériences neuves : les cruautés, les abjections, les violences sans raisons. Je rencontre des silhouettes qui m’infligent (et à qui j’inflige) mille sévices : la douleur est muette et j’ai beau crier, les parois autour ne renvoient aucun de mes hurlements. Maintenant que je le sais, je me tais, et la douleur avec mes cris disparaît.
Longtemps, j’ai cru que je me retrouvais dans ma tête elle-même, dans les recoins de ma conscience — j’avais été séduit par l’idée : mon esprit avait forme des souterrains d’une arène ; de quoi en être flatté. Mais les rencontres que j’y fais ne m’appartiennent pas — je n’y reconnais rien. Peut-être suis-je alors dans le rêve d’un autre ? Et je marche là, chaque nuit, pour jouer un rôle dans son cauchemar — mais je me fais fort quand vient mon tour, d’oublier mon texte : c’est là ma seule victoire.
J’ai essayé avec mes mains d’écrire mon nom sur certains murs, mais quand je me retrouve devant, je ne sais plus aucune lettre et je trace des alphabets nouveaux dont la grammaire et le sens m’échappent — et qui le lendemain sont recouverts par d’autres signes.
Quand je me couche, le soir, que je me retrouve ici, ce n’est pas la peur qui me saisit le plus, mais c’est de savoir d’où vient ce lieu, et vers où il me conduit.

Le ciel en contre-plongé est toujours plus profond, et moins net, épars en gouttes de lumière mal diluées par le décor de la ville : et l’ombre sous moi se déverse pour combler le manque entre mes pieds sur le sol et tout le sol étendu devant.
PLONGÉE.1
(plon-jée) s. f.
Augmentation de profondeur dans la mer.D’après quelques indications fournies par les sondages de M. Smyth, la même plongée abrupte s’observerait en dehors du détroit de Gibraltar, BABINET, Revue des Deux-Mondes, 1er déc. 1854, t. VIII, p. 1014
En soi-même, la plongée de la ville, et comme ses coups de sonde dans le corps nous ramène à elle, sans cesse, sans repos : mais avec tout le désir du monde serré dans la gorge d’où sort quelques mots, juste assez pour dire : ce que j’habite en moi, c’est toutes les rues d’ici.
CIEL
(sièl) s. m.
Espace que nous apercevons étendu au-dessus de nos têtes en forme de voûte et circonscrit par l’horizon. Le ciel est pur. Le ciel est chargé. Ciel changeant. Ciel menaçant.
Inscrire son pas dans l’angle juste du ciel, et déplacer avec le corps tout l’axe de cette ville : ce matin pour toujours.


3h53 | dix minutes avant l’heure réglée sur le réveil, sortie d’apnée. Dans le rêve : cathédrale intérieure effondrée sur le ciel — et la peur sur tout le corps.
4h31 | remonter la ville de pierre totalement déserte et noire ; plus noire encore que les trottoirs mouillés.
5h12 | départ de la gare saint-jean toute verrière éteinte : à peine assis, écran ouvert sur les yeux ; à ma gauche, il n’y a personne, alors je note le rêve de la nuit à la dictée. Suis dans le sens inverse de la marche du monde au-dehors : les arbres m’arrivent dans le dos, mais le réel s’étale devant moi et s’élargit ; le jour se lève comme je remonte poitiers.
6h20 | angoulême, le train se remplit (là même où la semaine dernière, la police des frontières avait procédé à un contrôle) ; un type s’assoit à côté de moi, journal sportif épluché jusqu’à paris.
7h45 | l’ordinateur vide, je remonte les voitures à la recherche d’une prise ; traverse les premières classes, une quarantaine de corps endormis, et le bruit de fond — ronflement des machines au milieu desquels je passe.
8h30 | arrivée à montparnasse monde : foules qui se croisent, et moi je m’engouffre dans le métro ; le cahot continue (la nausée ne me quittera pas)
9h30 | université, réunions, échanges ; bibliothèques, travail jusqu’au soir. (Comprendre définitivement telle impasse — la formuler : ce n’est pas du temps perdu)
19h30 | Quand la pluie tombe, elle efface mal la fatigue. Parler des limites, une manière de s’y tenir, bien sûr.
03h30 | le tour du cadran presque accompli : quelle autre révolution en soi, sur une demi-page — suffisante pour justifier ce jour ? (suffisante).
Demain, chemins inverses.

Il ouvre les yeux sur un jour sans attrait. Alors il baisse les paupières qu’il glisse sous l’oreiller et il se terre. Forclos, rideaux tirés, chassé dès le réveil, c’est clair il n’en sortira pas. L’éprouver et le dire n’y change rien, la lumière insiste, il remue à peine, incapable d’en appeler au courage. Ce matin le jour est fané.
On devra se rendre à l’évidence, aucune transaction n’écartera le soleil de sa course, il faudra faire avec ce qu’il traîne derrière lui, les besognes auxquelles la vie parmi nos semblables nous oblige pour être des leurs. Ça durera ce que ça durera, jusqu’au soir peut-être. On hésite même à plier bagages, à solder l’entreprise, pour se débarrasser enfin des tâches fastidieuses qui nous incombent, au risque de finir sa vie plus tôt que prévu, avant le crépuscule. Pourquoi ne pas fuir sur le champ les humiliations promises ? Mais un peu de raison nous rattrape : il en faudrait du courage pour s’engager sur cette voie et s’y tenir, sans que les regrets et la mauvaise conscience ne nous rejoignent avant midi.
On se lève donc parce qu’on sait que ce soir, pour autant qu’on y parvienne, on pourra retourner dans le tambour de la nuit qu’on aurait voulu ne pas quitter, pour y être à nouveau enfermé, tourné, retourné, préservé, lavé. On se lève donc en sachant qu’on n’ira nulle part. On fera pourtant comme si on en était et personne n’en saura rien. On se fera petit, tout petit, invité surnuméraire : ne toucher à rien, n’entrer en matière sur rien avec qui que ce soit, demeurer muet calé dans l’ombre, mais y demeurer avec tous les égards que le rien doit à ce qui est et à ceux qui s’y sont embarqués. A bonne distance, ne pas en être, refuser toute invitation et survivre jusqu’au soir. Un sourire ici, un autre là, une politesse en guise de viatique, pas plus, pour ne pas casser.
On s’y essaie, on sème nos petites lâchetés pour donner le change et passer inaperçu, cacher sa misère. Mais qu’on ne nous accable pas, on essaie simplement de garder la tête hors de l’eau, un ou deux sourires à ceux qu’on croise, sans y toucher, fonds de poche que celui qui n’a rien à perdre dépose dans la main de celui qui veut tout, ni victime ni coupable, innocent de n’être rien, au diable les plaintes. Tout à l’autre par calcul, tout aux autres pour sauver sa peau. On se rend compte alors que ceux-ci sont comme nous, mais ils sont dedans et on est dehors, on ne bronche pas et ils sont ballottés. Et voici qu’ils répondent à nos sourires, sourient à leur tour, nous remercient de notre sollicitude et de notre bienveillance alors qu’on n’a pas quitté le rivage, ancré à l’inavouable. Mais ça ils ne le savent pas et on ne le leur dira pas. On les voit batailler pour rester debout dans la tourmente du jour et notre misère souriante est à leurs yeux comme un réconfort. On est resté dans la nuit, ils sont dans le jour. On ne voulait rien, défait, vidé, et nous voilà élevé au rang de contrefort.
Et soudain, de don modeste en modeste don, de sourire en sourire monte la sensation d’être présent comme jamais, dedans le monde sans qu’on le veuille, avec en face ceux qui bataillent pour ne pas succomber ou être chassés. On se prend à en faire plus qu’on n’en a jamais fait, sur un mode qu’on ignorait, simplement pour que ces inconnus courageux ne s’effondrent pas. On leur cache un peu de la vérité, on ferme les yeux, on souhaite qu’ils atteignent vivants la fin de la journée.
Ce soir je suis comme une plaie vivante que la brise et l’ombre viennent caresser, je me retourne, heureux d’avoir passé debout ce qui aurait pu être un enfer, l’air glisse sur la peau, avec la lumière, ma raison est au point mort. Ce que j’ai laissé en arrière, la nuit, le fond du jardin, les racines auxquelles je m’agrippais pour remonter le talus n’ont pas changé. Le temps s’est arrêté là-bas, par delà les jours, les images, les souvenirs qui ne retiennent que ce qui se défait. Les chemins durent bien après qu’on les a quittés.
Je me retrouve sur le chemin de la Mussily, indemne, étonné d’être là. Tous les jours pourraient être ainsi, n’est-ce pas ? On demeurerait sur le seuil, on ne toucherait à rien, parce qu’au fond on n’y croit guère. On n’en serait pas, on aiderait d’un sourire ceux qui sont embarqués et on cueillerait quelques rameaux pour en être un peu.
On n’y voit bientôt plus rien, je rentre, dépose mon ombre au pied du lit, me glisse dans le grand tambour de la nuit avec le sentiment crépusculaire d’avoir encore une fois sauvé ma peau et la fierté de ne jamais avoir été aussi généreux, solide et transparent que ce jour où je ne fus pas.
Le premier vendredi du mois, depuis juillet 2009, est l’occasion de Vases communicants : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre. Autre manière d’établir un peu partout des liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis.
Pour les Vases communicants #10, j’accueille Jean Prod’hom - dont le blog, Les marges (jours ouvrables) travaille avec une grande densité l’écriture quotidienne, où les fictions des jours tendent peu à peu à défier leur épreuve, à défaire en eux à la fois leur fatigue et leur résistance.
C’est un hasard, un beau hasard, qui me fait accueillir ce très beau texte avec le chant religieux qui l’accompagne, quand j’écris ce jour, chez lui, aussi autour (depuis), les chants sacrés de Bach. Les relations se font en secret, à distance, et pas nécessairement besoin de se voir pour reconnaître d’emblée les miroitements que l’on travaille et partage.
D’autres vases communicants ce mois  (merci à Brigitte Célérier pour l’immense travail de veille et de recensement !)
France Burghelle Rey et Morgan Riet
Anthony Poiraudeau et Loran Bart
Anna de Sandre et Francesco Pittau
Mathilde Roux et Anne-Charlotte Chéron
Michèle Dujardin et Daniel Bourrion
Jean Prod’hom et Arnaud Maïsetti
Christophe Sanchez et le coucou
Antonio A.Casili et Gaby David
Michel Brosseau et Christine Jeanney
Matthieu Duperrex et Pierre Ménard
Joachim Séné et Franck Garot
François Bon et Kill me Sarah
Juliette Mezenc et Ruelles
Cécile Portier et Luc Lamy
Chez Jeanne et MatRo7i
Landry Jutier et notes&parses
Piero Cohen-Hadria ou et pendant le week-end
Florence Noël et Juliette Zara
Marianne Jaeglé et Brigetoun

Dernières bourrasques de vent, derniers souffles froids — aigrette au bout des doigts qui mord ; et le dos courbé une dernier fois pour remonter les rues, je longe Boulevard Clichy vers La Fourche, six heures du matin vide comme une terre de vigne en avril ; lointain aussi ; dense des foules évanouies — et malgré moi je sens dans tout ce froid des saints de glace les promesses de chaleurs pesantes en lesquelles je me sens tellement mieux.
Plus tard, dans quelques semaines, quand trente degrés dehors et que les autres se plaignent, se poser dans la trajectoire de la chaleur (hâte) : ne respirer qu’en douleur, et sentir le poids de l’air par effluves, et l’odeur du sol brûlé, des pierres sur les trottoirs ; le soir qui ne descend qu’avachi tout contre soi, et dans le lit, le corps qui n’a pas besoin de plus de peau qui l’étouffe, le corps qui cherche un autre corps pour y déposer sa lourdeur.
Mais pour le moment, dans ce froid qui clôt l’hiver d’avril, solitudes ; semaine qui ouvre mai sans honte, dernier effort pour clore une partie de l’année ; oui : hâte que cette année se renverse sur l’angle de sa hanche, et bascule, au coin de la rue — bientôt juin, que je devine dressé derrière tel immeuble de pierre blanche, et qui m’attend, posé en avant du pas qui presse pour chasser le froid, appeler à lui la fatigue qui fait tenir debout et les pages noires.

Route déroulée sous le pied, pédale d’accélérateur sensible, pente du jour jusqu’en bas qui laisse voir (un peu) ce vers quoi on bascule, demain.

Les nocturnes de Chopin sont pour moi associées immanquablement au matin tôt, très tôt, quand la nuit est déjà levée mais que le jour ne vient pas — aux gestes mécaniques que l’habitude fait pour moi parce qu’il faut se préparer et partir.
Opus neuf, les trois premiers mouvements — me semble que ce sont ces notes qui font venir le jour ; frappent la poignée des battants, fracturent les dernières minutes qui m’en séparent : oui, plus sûrement que l’heure.
Il y a dans ces nocturnes (vraiment, le mot me fait violence) l’image de cet arbre que je suis venu prendre, l’autre jour, après l’avoir vu (c’est rare, et même impossible pour moi, de revenir prendre en photo une image que j’ai vue sans l’appareil avec moi — image qui m’est dès lors irrémédiablement coupée). Planté face au fleuve, sur un banc de pelouse inutile et qui ne pousse pas, autour de lui ; entre la route et le quai, l’arbre n’est du côté de rien, ni de la route, ni du fleuve, ni de ce carré de pelouse noire — sorte de frontière mauvaise et fausse entre deux territoires qui ne communiquent pas.
Entre l’arbre sans feuilles et ces mouvements de poignets (quand j’écoute l’interprétation de Arrau, je vois les levées de poignets et les coupes franches des phalanges), il y a tout, vraiment tout, de l’indistinction du jour qui se fait comme malgré lui, fatalement.
Je me prépare dans la fatigue, prends ma valise et sors sans bruit avec toujours plus de retard — mais suis toujours le premier dans le train, devine le quai avant qu’il ne s’affiche. Dans les oreilles, c’est l’opus quinze qui commence ; mais cela appartient à un autre moment du jour.
Alors j’éteins la musique et ferme les yeux : la journée commencera derrière les trois heures de train.

Il est minuit vingt-et-une et comme je veux noter le jour passé (ou traversé), j’entends derrière la cloison les sanglots de la voisine, du voisin ; comment reconnaître un sanglot d’un autre.
Duras dit quelque part qu’il n’y a rien de plus bouleversant : entendre quelqu’un pleurer sans savoir la cause ; et rester de l’autre côté de cette paroi ; solitude terrifiante de l’autre éprouvée par soi : solitude de soi pour l’autre.
De part et d’autre de la journée précisément, j’ai le sentiment que cette cloison ne m’a pas protégé mais exposé — écrire tout le jour sur quelques lignes, travailler en avançant (et impression d’avoir en une seule journée plus avancée qu’en un mois) avec la musique autour de moi ; et toujours, sentiment de culpabilité : si c’était trop fort ? Quand la musique s’arrête entre deux pistes, c’est là qu’on l’entend : et sa violence peut-être. Mais sans elle, je suis désarmé, impossible de l’éteindre, de la baisser.
Alors que je me pose le soir — silence en moi et autour, musique retombée et j’en ai le vertige — c’est le sanglot qui traverse les cloisons, qui dure. Peut-être a-t-elle pleuré tout le jour ; peut-être que ce sanglot n’est qu’un rire nerveux, plus appuyé. Peut-être que ce sanglot n’est qu’une petite crise de larmes sans conséquences, bientôt oubliée.
D’ailleurs, il cesse.
Cri de chien dans la rue.
Puis rien, vraiment.
Que le bruit de l’ordinateur qui souffle.
Alors je reste là, enveloppé dans ce silence plus que de raison, et je me sens "fouetter à travers les eaux clapotantes et les boissons répandues, rouler sur l’aboi des dogues" — au loin ; au près ; rien ne vient, aucun son — la journée échouée sur moi comme une vague gigantesque à dix mètres de la rive, lourde de larmes, de promesses, de menaces et qui finit par se rompre pour se casser en filet d’eau sans écume, transparente, noyée dans son immobilité.
Derrière la porte, non : plus rien.
Dans la rue non plus — en moi, pas davantage.
Demain, le jour m’attend. Le réveil est mis : dans sept heures, je me lève — je passerai la journée sur la route ; minuit trente-huit : j’ai déjà oublié le bruit heurté de ces pleurs et j’en reste inconsolable.

L’usure du temps va plus vite que le temps — on le voit dans les corps passés, on le voit aux visages, aux mains trop lourdes, aux jambes trop cassantes sous le poids des souvenirs qui se défont. On le voit aussi à l’importance qu’on cesse d’apporter aux mouvements du monde qui ne concernent plus et devant lesquels un haussement d’épaules suffit à dire : j’ai déjà vu ça, alors peu importe.
Aurais-je le temps du visage défoncé, du corps latent, traces plutôt que portes aux cernes condamnées ? Ai-je même le corps pour cela ?
— Aurais-je la lâcheté du déjà-plus ? —
Quand on fait le tour de la cathédrale (de l’extérieur, le corps de la vieille église semble serpenter au milieu de la place ; construit sur plusieurs siècles, elle n’a ni la rigueur ni l’évidence de Notre-Dame — et c’est grand mystère lorsqu’on y pénètre et qu’on s’attend à la voir courbe, mais qu’elle s’étale aussi droite que la croix), on note l’avancée des travaux, les conquêtes de la pierre blanche sur le noir de suie qui la couvre.
Corps couvert de verrues brunes et profondes jusqu’à la racine — qui pour s’en soucier ? au juste, c’est son âge ; et la ville qui la colore peu à peu de ses crachats est la première coupable. Mais non : on s’efforce de recouvrir ce noir, de le vaincre : au laser, dit-on, on attaque la pierre (on dirait plutôt qu’on la remplace) et le blanc pur se révèle aussi lumineux que le jour.
On s’approche et on voit bien que ce n’est pas le noir qui jure sur le blanc, mais bien le contraire. La propreté semble plutôt insulter la noirceur du vieillard, l’opacité fière de ce qui n’a plus d’âge — et en retour, je regarde mes mains, veines qui déforment, creusement dans la paume ; pose celle-ci contre le mur noir du vieux corps mort déjà de toutes ces foules qui l’ont dépeuplé, mort donc mais debout ;
et moi, alors : aurais-je le temps de ne pas tomber ?

Il me semble que c’est l’église Saint-Roch | juillet 2006
Aujourd’hui, temps vacant ; nécessité de lire, trois heures : et aucune phrase ne sort vivante. Qu’attendre du jour après ?
Rien d’autre qu’attendre.
Classer, ranger, ouvrir (balayer, fermer : et pas même partir).
Mise à jour des liens ; se dire : dis moi ce que tu lis, je te dirai… — mise à jour tout court, établissement du programme des prochains jours : mise à plat des délais et remise sine die de ce qui ne se fera jamais : jusqu’à la prochaine fois.
Mise à jour du site : version deux point un du spip ; et toujours une bascule qui fait peur, comme un pied dans le vide et on ferme les yeux : surpris que le sol en bas finit par me retenir.
Mise à jour d’un article qui fait violence au temps présent quand y revient : j’imagine une histoire des prisons qui soit un récit fantastique.
Classement des photographies : ouverture d’une nouvelle série — série en cours, comme les autres, et j’accumule j’accumule (je n’ai pas touché à mes murs, ni aux arbres : mais avec les pierres maintenant, impression que j’établis un autre état des lieux du réel, je ne sais pas) ; on verra le récit qui s’en dégagera.
Dans ce classement, je retrouve ma première photo — la plus ancienne sur mon ordinateur et de fait : la première (j’ai dû en perdre de plus antiques encore, mais alors elle ne comptent pas) — il me semble que c’est l’église Saint-Roch, autour de laquelle j’aimais tant marcher (j’ai été étonné de la retrouver dans le dernier livre de Jean-Jacques Schuhl, avec des échos si forts).
Et par hasard, je trouve via twitter un lien vers, dit-on, la première photographie montrant une personne. L’intitulé, dans son étrangeté, me fascine longtemps : oui, à cause du temps d’exposition, il était difficile de capter quelqu’un ; et je rêve un peu autour de ce type qui se fait cirer les chaussures boulevard du temple.

Le premier homme, donc : c’est ainsi le premier homme et on ne le voit pas (même s’ils sont deux : pourtant le deuxième, on le voit encore moins...) ; sorte de brindilles au milieu du décor rayé de la ville autour. Tremblé de gris contre le bougé du monde autour (ou de l’image tremblé sur l’exposition de la lumière d’une ville : et c’est sans doute le plein jour, mais j’ai l’impression d’un matin froid, d’une aube lumineuse de gel).
1838, c’est Hernani et Marion Delorme à l’hiver, c’est la mort de Talleyrand, c’est Ruis Blas à l’automne, la naissance de Bizet, c’est Nerval à 30 ans en Allemagne avec Dumas.
C’est donc aussi le premier homme qui posséderait son image (mais qu’en sait-on ?), c’est la ville pas encore détruite, et que j’ai partagé (et j’ai des souvenirs, moi, sur la rue où il est : et quel est le partage ? quel est l’abîme ?). Ce sont les rues construites sans plan vraiment. Et la figure de ce type gris, tremblé, bougé par la main qui le fait naître, comme un dessin sur la plaque impressionnée de Paris ; 1838, c’est le 26 mai, le déplacement légal de dix sept mille Cherokees (comme avant eux les Choctaws, les Creeks et les Chickasaws), parqués dans des camps de concentration et envoyés à pied de Géorgie en Oklahoma, sur la piste des Larmes. Mais est-ce le même monde ? Et surtout, où en est-on, deux mille dix, des rues et des pleurs qui y conduisent ?
Au pied de la rue Taimbaud, c’est un peu de passé qu’on affronte, ce vingt deux avril de mise en repos de soi avant d’autres bascules. D’autres rues de passé qui s’affranchissent de moi se lèvent là-bas, et je ne sais où sera ma fatigue quand il faudra affronter leur pente.

La tête l’esprit comme une étagère vide — comme une étagère vidée et la poussière des livres déposée sur son sol : non pas trace mais empreinte plutôt de ce qui a été retiré et qui loin maintenant ne sont là que si loin, maintenant.
Les mains et les bras comme tout le corps dépossédé — comme après longue journée d’emménagement déménagement les bras qui tombent qui pèsent : les bras dans la douleur de ne plus rien porter ; et tous le corps plié des cartons qu’on a su déposer.
Et dans la fenêtre lumière traversante découpante : poussière de la fenêtre écopée comme emportée jusque sous les ongles ; et juste là, reprise là à la surface des étagères vidées ou vides peut-être avant d’être de nouveau occupée : ma tête, si lourde et vide, des étagères montées ; vacance des livres apportées jusqu’ici, de la poussière sous le temps.
On lève des livres comme ces pierres pour s’en abriter et les peupler : habiter un moment leur présence et s’en envelopper de tout — dans le vide atteint par eux, je reste sans force et souffle sur la poussière comme une bougie qui ne m’éteint pas —

Sur les côtés des portes, aux façades, je regarde toujours les plaques d’or qui annoncent, sans qu’on le demande, les compétences et les offres. Je n’ai jamais l’appareil photo au bon moment et enrage par exemple alors que je suis désarmé et que je vois cette affiche sur la façade du presbytère : "cours de gestuelle de la parole divine".
Quand je reviens avec l’appareil, je fais le tour de la place mais ne trouve plus la porte, bien sûr.
Alors, comme à mon habitude, je vais chasser le soleil et le trouve réfugié derrière le portail ouest (sur ces pierres, on avait d’autres manières d’écrire les offres des enfers et les demandes de paradis) : je le suis jusqu’à me retrouver au bord de la nef, devant des jeux d’enfant — square aménagé avec sol souple pour amortir les chutes ; balançoires aux couloirs vives. Je devine que devait sans doute se tenir là, il y a quelques siècles, le cimetière avec ses cyprès et ses croix tordues chevauchées sans harmonie. Au milieu des cris d’enfants, je me dis que c’est dans l’ordre des choses.
Je me laisse entraîner dans une ruelle où va tomber le soleil, et lis les plaques des médecins, des avocats : c’est une ville de médecins et d’avocats. Devant moi, une longue liste à la Rabelais : je comprends parfaitement qu’après avoir consulté le médecin, on aille voir l’avocat, mais cherche alors sans les trouver la plaque du fou et celle du muet. Enfin, Rabelais, en passant dans cette rue, aurait sans aucun doute pu ajouter un chapitre au Tiers Livre : dans l’angle, une maison plus basse qu’une autre affiche : "Réflexologue".
Le soleil est tombé encore une fois bien trop loin pour moi, qui doit rentrer.
Ainsi, dans la ville moins nette, j’invente à chaque porte une nouvelle profession pour un désir toujours moins bien formulé, et toujours plus brûlant d’être ignoré.

De l’apparence de nos vies cachées derrière les murs : du signe manifeste extérieur qui voudrait cacher le contenu latent derrière les pierres — de la réalité, qui n’apparaît qu’à la surface : dans la volonté de ne rien dévoiler de ce qui se dit dans les discours intérieurs.
FAÇADE
(fa-sa-d’) s. f.A. 1. Mur extérieur d’un bâtiment.
2. Cour. [Sans déterm.] Mur extérieur d’un bâtiment où se trouve l’entrée principale, généralement le plus décoré.B. P. anal.
1. Littér. Partie visible formant un mur.
2. Fam. Visage.C. Au fig. Apparence souvent trompeuse.
Loc. adj.
[En parlant d’une pers.] (Tout) en façade. Dont la valeur n’est qu’une apparence trompeuse.
[En parlant d’une chose abstr.] De façade. Qui n’a que l’apparence de la réalité.
Plate-forme horizontale placée devant nous : les murs de nos maisons ont des yeux aux volets clos la nuit, une bouche par où l’on entre, des oreilles d’où s’échappent les fumées : image d’enfant si évidente.
La façade ne cache pas, non, mais désigne ce que l’on cache. Et quand bien même on ne saurait rien de ce qu’il y a derrière un visage, les clapotis en surface signent assez bien les grands remous intérieurs pour qu’on n’ait pas à demander à voix haute.
Simplement, on se place devant ce visage des villes comme devant une femme — dans l’attente, et irrésolu : mais non pas sans espoir.

Dans le reflet de la vitre placée en face du comptoir des Caves Populaires, ce matin, beaucoup de passage : les mêmes silhouettes, les mêmes conversations au-dessus des cafés — rester en retrait m’abstrait totalement du lieu, et personne ne me voit au bout d’une heure. Une heure encore, et je suis vraiment invisible ; un véritable souvenir.
Le contour subtil des voix anciennes
Vers onze heures, une jeune femme, étrangère, se présente auprès du patron : elle est journaliste, et prépare pour un magazine japonais un reportage sur quelques cafés parisiens. Pendant dix minutes, elle lui pose des questions dans un français approximatif sur les habitudes des clients, les horaires d’ouverture, les tarifs. Je suis à deux mètres d’eux, et ils ne me voient pas : j’ai lâché mon livre depuis longtemps maintenant, et prends en note sur l’écran, mesure attentivement la fumée qui monte des bocks et des tasses.
Amour pâle, une aurore future !
La journaliste s’est levée et prend des photos : il n’y a plus grand monde autour de moi et, plusieurs fois, elle oriente l’appareil dans ma direction pour prendre, je crois, les tableaux derrière moi — peut-être, oui, suis-je devenu invisible. Dans son regard, j’ai l’impression que ma silhouette ne s’imprime pas en elle ; toujours à regarder au-delà, elle se tient devant et je n’existe pas. Je suis sans opacité, sans présence. Et son regard en retour modifie celui que je porte à ce café où je me dissous peu à peu.
Ne sont plus qu’une espèce d’œil double
Quand je sortirai, ce sera comme toujours en pensant à Verlaine qui a marché plus que moi dans ces rues vides de mots et d’idées, Verlaine dont j’aime à penser que j’emprunte un peu l’allure grâce à cette boiterie qui me quitte légèrement ces jours, mais me laisse une sorte d’habitude sans douleur, un appui plus forcé sur la gauche qui me fait avancer. Et je remonterai la Rue Nollet, incertain de m’éprouver, contours du corps flous comme évaporés aux regards de ceux qui passent devant moi et pourraient me traverser.
...
Pourtant de retour dans le métro, ligne douze, foules rassemblées sur si peu d’espace et toutes appuyées contre moi : je rêverai alors de nouveau une musique au son joyeux, importun d’un clavecin sonore, la traversée de ma propre apparence : et désirerai me transpercer plus profondément d’ailleurs.
L’ariette, hélas ! de toutes lyres

Moments de respiration avant de nouveau. Passer quelques jours où lire seulement, parce que — et prendre note sur feuilles volantes des plans de bataille pour les prochaines semaines : pensées à Grouchy, à Blücher, prince de Wahlstat : aux retards toujours sur le compte juste des heures qui font pencher le sort des victoires.
C’est il y a deux jours que ma montre, arrêtée depuis un mois (mais montre que je continue de porter peut-être moins par habitude que par superstition) s’est remise en route : ainsi. D’abord lentement, perdant chaque heure quelques minutes, et puis reprenant l’allure, se faisant de plus en plus ajustée : maintenant, au poignet, le temps tombe juste aux horloges des gares — mais chaque matin, je jette un œil ; peur de l’arrêt définitif après la reprise trop forte. Elle tient bon, semble-t-il.
À la Bataille de Hohenlinden, on raconte que sur le sol gelé on entendait le bruit des corps craqués sous les armes, et que le soir la brume devint épaisse des soupirs des cadavres — quand le lendemain, nouveau jour sur un nouvel Empire : paix signée à l’aube alors qu’on n’a pas encore dépouillé les corps gisants. Nouvelles frontières — nouvelles marques tracées en prévision des prochains assauts.
L’heure au poignet réglée fermement au cadran solaire intérieur, je n’ai pas d’autres armes, n’aurai pas d’autres comptes à rendre aux premiers jours du printemps — aux frontières dessinées, pas d’autres forces à élever mais aussi sûres d’elles que le rideau de buée des morts du douze frimaire an neuf.

Fermer le livre quand le jour est trop faible dans le Jardin Public pour pouvoir continuer. La ligne sur laquelle je m’arrête évoque la lumière du lundi de Pâques : première lumière de l’année qui modifie les perceptions de la ville — fin de l’hiver 1979.
Quand je sors du Jardin, affiches au mur, affiche aux couleurs passées posées avec soin place Bardineau — refondation de l’État, mobilisation des masses, êtes vous plus français que lui. Au fond de la place, des voitures garées à côté de modèles récents : tractions anciennes, carrosserie qu’on ne voit que dans les films — belles mais aussi terrifiantes que les affiches.
On sort vite de la place, on prend une rue, une autre pour se dégager de tout cela, comme on se secoue dans son rêve pour s’enfuir : alors qu’on sait bien que le corps, lui, ne bouge pas dans le lit. On avance : on se perd bien-sûr : rues Goya, Fourcaud, Paulin, Mondenard, Bersot ; rue Répond. Décidément, cette ville n’est pas la mienne : je ne reconnais aucun nom ; aucune plaque aux façades basses de pierres mal taillées, noires.
Heureusement, on finit par sortir d’ici — sur son téléphone, elle me montre une application capable de nous repérer, et de nous guider vers la sortie, en quelques minutes.

Des murs, je traque les visages, les peaux mortes, les mouvements de sédimentation des villes — les expressions possibles d’une durée arrêtée ; et plus loin, emmenée.
Comme des entrailles, ces murs ouverts : j’ai le geste de Thomas — fouiller la plaie avec mes doigts, toucher la preuve de la vie après la mort : vérifier, de mes yeux vérifier : demeures saignantes des projets arrêtés.
Murs aux multiples épaisseurs : de la peau rongée jusqu’aux nerfs, grattée à l’os quand la douleur est trop forte pour être éprouvée (palimpsestes), et qu’on est obligé de regarder : cet intérieur du corps qu’on voit comme extérieur à soi — et devant lequel on reste silencieux : sur lequel on écrit.
Couches après couches, la ville se dépouille devant moi, à lambeaux : grande blessure, sans remède, sans recours — en laquelle je m’enveloppe.

Effacements successifs qui produisent — par transparence (ou opacité) — des mots illisibles : mais écriture exhibée comme telle, déchirée à coups d’averses, ruines édifiées hautes par tout ce qui voudrait l’annuler.
Au coin de la rue, effacements sur chaque façade : je m’arrête pour lire ce que je ne peux déchiffrer. Ainsi dans les métros, combien j’ai toujours été fasciné par ces colleurs d’affiches qui tendent à toute vitesse les quatre par trois en appliquant leur colle et le papier de bas en haut, de gauche à droite, et toute la précision maladroite de leur travail réside dans les sutures entre deux bandes d’image : est-ce qu’on ne fait pas autre chose, nous autres ? Et je ne parle pas seulement d’écriture : mais rendre possible les liaisons entre les êtres, entre les jours, entre soi et soi-même.
Effacements irréductibles de chaque lettre qui laisse voir dans sa disparition (jamais totale, jamais définitive) l’autre lettre qu’elle a jadis recouverte et qui refait surface, protégée par l’exposition de la seconde. Secondarité des lettres qui forment le tissu de ma vie, hier : effacement prochain du jour suivant derrière laquelle je suis sans force ; effacements de tous les jours passés à les écrire, suturer leurs plaies : villes écrites avec les ongles de la pluie.

Les mots que je ne forme pas
Est-ce leur mort en moi qui mord
Louis Aragon, Le Roman inachevé
leur mort en moi il faudra s’extraire leur mort en moi qui mord trop incertain cet entre-deux tant d’inachevé tant de silence est-ce leur mort en moi qui mord quand maintenant vaciller quelle empreinte des mots lourds mots qui défont mots qui font qu’à renverse envers et contre tous leur mort en moi qui mord pas à pas mot à mot s’éloigner sans se perdre les mots que je ne forme pas tu sais le prix des fulgurances l’ombre portée et l’écho sourd leur mort en moi qui mord de l’amer tu ne dis rien mais à quoi bon le choix d’un ciel les mots que je tes mots et ceux des morts et mesurer le temps des plaies est-ce leur mort en moi des mots seuls s’ébrouer vif
Le premier vendredi du mois, depuis juillet 2009, est l’occasion de Vases communicants : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre. Autre manière d’établir un peu partout des liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis.
Pour les Vases communicants #9, j’accueille Michel Brosseau - dont la présence sur le web, multiple et dense, croise la fiction policière la plus addictive du moment, avec des fragments poétiques, textes et réflexion sur l’écriture. On peut lire sur publie.net son livre Mannish Boy.
Pour cet échange, il me propose ce texte, où résonne la présence d’ Aragon qui m’accompagne ces dernières semaines — et qu’il avait déjà approché sur son blog dans un texte adressé, en écho avec l’un des miens : c’est que les circulations de blogs à blogs ne se font pas seulement pendant les vases communicants, qui débordent bien souvent le terme qu’on leur assigne.
Merci à lui pour son accueil - où chercher justement dans ces croisements en diagonale, les ponctions du jour pour trouver la force de les traverser, chercher un appui en dehors de ces carnets pour soulever leur fonte.
D’autres vases communicants ce mois

Kouki Rossi et Luc Lamy
pendant le week-end et ruelles
Jean Prod’hom et Juliette Zara
Mariane Jaeglé et Anthony Poiraudeau
Christophe Sanchez et Murièle Laborde Modély
Christine Jeanney et Kathie Durand
Sarah Cillaire et Anne Colongues
France Burguelle Rey et Eric Dubois
Fleur de bitume et chez Jeanne
Mathilde Rossetti et Lambert Savigneux
Antonio A. Casilli et David Pontille
Hervé Jeanney et Jean-Yves Fick
Brigitte Giraud et Dominique Hasselmann
Guillaume Vissac et Juliette Mezenc
Florence Noël et Brigitte Célérier
François Bon et Laurent Margantin
Michèle Dujardin et Olivier Guéry

Cette dernière semaine : pas une heure qui ne soit pas prise dans la précipitation ; et pas une minute à moi, littéralement. Quand je suis de retour sur mon site, je dois entrer de nouveau mes codes d’accès : lui aussi avait cessé de me reconnaître, et cela faisait tellement longtemps que j’ai mis quelques minutes à me souvenir de ces codes.
Que m’apprennent ces jours ? Désœuvrement soigneusement agencé par le dehors pour me tirer à lui, comme un enfant accroché à sa mère et qui traîne des pieds. N’avoir pas écrit une ligne. Tellement d’eau a coulé sous les ponts que c’est un fleuve entier qui est passé sans que je le voies. Et quand je fais le bilan, depuis le 25 mars (dernier passage en date) :
6 allers-retours en train.
12 averses subies.
Lettrines 1, Lettrines 2, La Presqu’île (et ce dernier : deux fois).
Aucune photo.
Le Dernier homme.
Une cheville laissée sur le trajet entre Tolbiac et Panthéon.
Plusieurs nuits noires.
Des flux rss étirés jusqu’au sol.
Courriers accumulés comme des feuilles mortes, éparpillées.
Demain, tout recommence ; mais au moins suis-je à jour des jours passés. et même des jours prochains : ai recommencé en fin d’après-midi à poursuivre l’état des lieux du réel. J’attends le prochain train. La prochaine averse. Je suis prêt.

Et au matin, dans le train qui m’emmenait, le jour a fini par se faire : s’établir, défaire dans la même temps ses possibilités — défaire en moi le nœud coulant du jour précédent.
Et tout autour, terre de désastre : la plaine qui défilait au-dehors sous l’allongement du train a battu en retraite les colères, vaines, éteintes sous le jour qui commençait. C’était le matin qui se faisait sans durée, sans imminence, dans l’après-coup du jour : dans le déjà-là partout répandu en désordre.
Défaite — affaissement (tant de fatigue qu’au moment où l’on voudrait s’étendre, cette heure où je la note, impossible de fermer l’œil) : tout ce jour fait pour le voir tomber en averses, plus tard, dans l’après-midi : et cinq minutes après, le ciel lavé, épuisé — la nuit à son tour tombait dans la ville.
D’avoir fait du jour cela (une heure et demi durant, Balzac d’une main, Kafka de l’autre : essayer de produire les rencontres, de chercher l’avoir lieu des frictions — et l’ai-je trouvé ?), de l’avoir provoqué, comme en duel : et que le jour réponde de lui-même : qu’il se fasse en moi, après s’être défait sous l’averse.
En rentrant, traverser rue de la glacière jusqu’au centre vide de Paris, refaire pour soi les comptes : faire en retour l’épuration des heures qui saura établir la place pour le jour suivant.

Au matin, on commence le jour ébloui ; les volets ne sont pas assez forts pour empêcher le réveil, l’horizontalité de la lumière qui crève les yeux et on n’y voit rien — c’est qu’on commence à voir.
On réapprend : voir, respirer, marcher, s’orienter dans le temps et l’espace — tout cela qui fait violence et effraction dans la liquidité du sommeil. Comme au premier jour de notre vie, les poumons se déplient au fond de soi pour perforer le corps, et dans la bouche on a ce goût acide du dernier jour de la vie prochaine.
Quand je sortirai au dehors (toujours ces tâches absurdes qui scandent la vie sociale ici-bas, l’appartenance au déroulé des choses), il pleuvra : juste le temps d’être dehors, seulement le temps d’être dehors : comme d’habitude dans cette ville.
Mais tout le reste de l’après-midi, c’est un grand noir d’ombres avec des grouillements de ciel, l’orage semble-t-il, mais je ne verrai pas d’éclair, : le bruit coulisse contre la lumière qu’on devine terrifiante au-dessus des brumes. Et par moments, les nuages fendus nous la font voir, et je plisse les yeux davantage.
À noter l’éphéméride de chaque minute, je crois que j’ausculte aussi le pouls intérieur qui me bat : et l’articulation vide des deux ne m’apprend rien. Les coups de sonde mesurent l’espace au fond de soi, ne trouve aucun ciel, aucun orage.
Demain, je me lèverai tôt ; il fera encore nuit : le jour attendra que je sois dans le train pour se faire.

Être pris dans le flot, et n’avoir d’emprise sur aucune seconde — être entraîné malgré soi dans la pente du jour, et quand on cligne des yeux, on se retrouve de l’autre côté de la journée. La pièce n’a pas changé autour de soi, mais il fait plus sombre.
Plus j’essaie de peser de tout mon corps contre le vent, plus je suis emporté. Les courriers s’accumulent, le jour ne suffit pas à le remplir ; la nuit tombe sur la ville comme un couperet et rien ne s’est produit.
Alors, il suffit d’une tâche accomplie, une page noircie (et quand on la secoue, les lettres restent droites fixées à la surface), quelques lignes lues qui me justifient (Lévi-Strauss ; Gracq), quelques notes (Walsh, E. Smith) — pour que le temps se fixe, s’agglutine, et forme autour de soi, la raison d’être du jour passé.

On se déplace à pied dans cette ville, on passe d’un bout à l’autre de ses rues comme de la journée : et quand on gagne une minute de soleil, on perd une autre de nuit — alors, quand on revient de l’autre bout de la ville, on est pas délesté du jour, seulement moins lourd de la nuit à venir.
Aujourd’hui, au pied de la tour Pey-Berland, la foule arrêtée soudain comme en plein élan par un chanteur au timbre juste et fort — je remarque que ceux qui distribuent les tracts, une rue plus loin, s’approchent du chanteur pour mieux écouler les revendications (histoire de boycott, sur fond de drapeau palestinien)
Et on ne fait pas autre chose, nous autres, qui essayons de nous approcher des endroits de plus grande concentration, des moments de densité plus importants, des endroits de la ville où la vitesse se mesure d’évidence, rien qu’à voir les visages. Quand on les écrits, on ne cherche plus à décrire les traits, mais on cherche la musique qui les a formés, et qui pourraient faire disparaître leur expression, en s’arrêtant.

À l’instant où les portes du train se ferment, l’homme à ma droite sort une pile de magazine et de journaux dont il lira consciencieusement chaque article avec respect et dévotion, comme à la recherche d’une vérité solide : Le Figaro (et ses suppléments), Aujourd’hui, et surtout, Jogging Magazine, dont je note qu’il se le réserve en dernier : lecture qui l’occupera la moitié des trois heures de trajet.
Devant moi, à gauche, le jeune homme sera plongé pieusement dans Automobile Mag’, mais seulement la première heure : ensuite, il dormira, sans doute repu, et comblé de quoi ?
Dehors, les forêts passent en rang, tendent vers autre chose qu’ici dans le désir de s’arracher du sol qui les nourrit : je partage un peu, de l’autre côté de la vitre, ce mouvement : mouvement dont je suis le prolongement sur mes doigts frappant une lettre après l’autre des lignes aussi horizontales que le sol, celui que je longe et qui m’emmène.
Alors, au moment où je me demande de combien nos lectures informent sur notre identité, je me surprends à penser que c’est peut-être l’inverse : qu’il est des lectures qui pourraient servir d’identité, contenu dans lequel on se tiendrait tout entier, traversé de toute part : décrit. Cette idée me terrifie.
Devant moi, j’ai l’ordinateur ouvert sur une page qui s’écrit à mesure que je vois en moi le désastre se faire : à relire, état des lieux du réel en cours, je ne saisis pas encore la place manquante que l’inventaire révélera, forcément, mais je possède au moins cette certitude : repousser toujours l’abjection de l’identité.

Les soirs de matchs, dans la ville, c’est le même grouillement : on voit des rangées de cars de police, des chiens, des foules emportées par le même pas vers le stade, de l’autre côté du cimetière près duquel je vis et d’où je les vois.
Dans le froid nouveau, le vent âpre, ils ralentissent à peine. Le soir, on entendra par moments des éclats de bruits, et de là où vient la lumière haute nous reviendra un peu le relent des défaites, des victoires, qu’importe demain on parlera du match suivant.
Mais cette agitation forcée des jours comme celui-là, devant le regard du policier armé presque, gilet par balles bien haut, casque vissé, et œil dressé — justifie-elle les mots qu’il lance au type allongé sur le sol, là, devant moi ; et comme il me regarde ensuite, le flic, fier de m’avoir quoi ? Ouvert le passage ?
À celui allongé par terre, je n’ai rien su dire, et je n’ai pas pu le regarder — ce soir, ce n’est pas le froid qui m’a fait rentrer plus vite ici, mais dans le dos, c’est la honte de partager le même trottoir que ces foules.

J’ai fini par me rendre sur la ville de l’autre côté de la rive, par dessus le fleuve noir, passé par le pont qui surmonte ces emblavures de courant agité sur la base des colonnes — aurais aimé avoir été chargé de ces trois derniers jours comme d’un sac, et combien j’aurais donné pour le laisser glisser de mes épaules et le voir tomber, là, en bas.
Dans ce sac, il y aurait les pages impossibles à écrire, à lire, sans se brûler. Il y aurait la vie comme de la peau morte mais encore sous les ongles, du sang sur du linge blanc. Il y aurait tout ce que l’oubli obsède quand on le cherche : les déjà-vu des rêves. Les visages des morts dans le crâne. Dans ce sac, il y aurait tout ce qui est insupportable : tout ce qu’on finit par supporter malgré tout et qui rend le jour honteux.
Sur le pont, d’autres que moi étaient passés visiblement — s’étaient usés les doigts sur la rambarde de bois à force de ne pouvoir se débarrasser de ce sac, de ne pouvoir le lancer avec toutes les pensées lourdes. Et l’eau ne cessait de se cracher en bas, traçant des lignes si courbes et si parfaites qu’elles faisaient injures à nos lignes qu’on creusait avec ces lettres sur le bois.
Quand je suis rentré, c’était lourd de ce poids supplémentaire : celui de toutes ces lignes emmêlées : les unes dans le fleuve qui délayaient le temps, et les autres sur le pont qui ne parvenaient qu’à le fixer. Et lorsque j’en trace d’autres ici, je ne sais lesquels je rejoins, et lesquels je voudrais conjurer.

Regarder la réalité en face : ne pas s’écarter de cette exigence — prendre en compte la totalité des paramètres (vitesse du vent, intensité de la lumière, teneur de fatigue dans le sang, hauteur des lucarnes, gramme de violence contenue par volume d’air expiré) : et tenir les comptes à jour : à chaque secousse, le jour perd du temps sur lui-même. Lui en restera-t-il assez, à l’heure du bilan ?
Le séisme survenu samedi au Chili a secoué la Terre… et très légèrement modifié sa vitesse de rotation. Donc la durée du jour, qui aurait diminué de 1,26 microseconde selon les calculs de Richard Gross (Nasa). La nouvelle a fait la une de plusieurs quotidiens.
Plusieurs quotidiens, cela fait combien de jours ? Assez pour rattraper le temps perdu ? Quand on fait le tour de la terre en avion, dans un sens puis dans un autre, le décalage horaire peut-il nous faire perdre du temps — gagner quelques heures de vie sur la vieillesse ? Vieille fable. On avait mésestimé la puissance des tremblements de terre pour ralentir le temps : ça aurait pu être une idée. Mais l’idée s’est révélée, bien-sûr, fausse.
Pourtant, ce phénomène — l’effet sur la durée du jour de la modification de la répartition verticale de la masse terrestre — survient à chaque gros tremblement de terre. Et modifie moins la durée du jour que d’autres phénomènes, comme les variations des marées, les courants océaniques et atmosphériques.
J’imagine que sous l’effet associé de marées puissantes, de vents violents, de tremblements de terre par séries, on pourrait conjurer tout ce temps perdu à vouloir le rattraper. J’imagine et déjà je me désole : à trop regarder en détail les réalités se défaire, on ignore parfois qu’on fait partie de l’une d’elles.
Cet imperceptible raccourcissement est d’ailleurs contre-tendanciel. Depuis sa formation, la Terre tourne de plus en plus lentement sur elle-même. Ainsi, au 1er janvier 2009, les maîtres du temps avaient ajouté une seconde à leur horloge atomique.
Je me souviens de ce jour où on avait décidé d’ajuster le temps à notre temps — je me souviens d’avoir pensé combien la mesure exacte des choses étaient arbitraire elle aussi : et d’avoir rêvé en secret dérober cette seconde pour l’enfouir dans des terres qui n’appartiendraient qu’à moi. J’aurai laissé le monde sans cette seconde, démuni, en quête toujours de ce retard creusé à chaque seconde. Et moi seul, en possession.

parce que je ne sais pas voir qui fait l’ombre et la trace, du moins n’ai pas envie, l’immuable me lasse, et parce que les longs doigts dans l’herbe se reposent on dirait, parce que les signes les courbes les lignes les frontières sont belles de bouger, parce que la tête levée, parce que la tête baissée, parce que regarde bien ça va disparaître, parce qu’un bec un bossu une traine un serpent blanc, parce qu’un canevas couches se superposent, parce que terre feuilles herbes brindilles lumière branches un peu noires, parce que ciel au-dessus si tu l’oses, au-dessous se retourne et puis dans tous les sens, parce que c’est bien trop grand pour se limiter à, et trop petit à prendre, parce que c’est compliqué, simplement compliqué, et simple, parce que je ne sais pas voir si elles, l’ombre et la trace, pourraient se faire toutes seules, et si ombre-de-rien et trace-de-nulle-part existaient, sans béquille, le réel transparent retiré, inutile, parce que
Le premier vendredi du mois, depuis juillet 2009, est l’occasion de Vases communicants : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre. Autre manière d’établir un peu partout des liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis.
Pour les Vases communicants #7, j’accueille Christine Jeanney — entre ses tentatives qui cherchent (et trouvent) la justesse des mots sur fragments de récits dérobés, et son pages à pages, espace critique largement ouvert aux textes numériques, Christine Jeanney travaille écriture et lecture d’une même exigence, d’une même générosité. On peut la lire sur publie.net : Voir B. et autour
Et merci de son accueil
D’autres vases communicants ce mois

Michel Brosseau (kill that marquise) et Anthony Poiraudeau (futiles et graves)
Michel Brosseau (à chat perché) et Juliette Mezenc (je plie et déplie)
Frédérique Martin (mon carnet) et Denis Sigur (sigur Cyrano)
Pierre Ménard (liminaire) et Anne Savelli (fenêtre open space)
Eric Dubois (tribulations) et Patricia Laranco (patrimages
Luc Lamy (le blog à Luc) et Anna Desandre (biffures chroniques)
Hublots et Cécile Portier (Petite racine)
Pendant le week-end et quelque(s) chose(s)
François Bon (tiers livre) et Pierre Coutelle (commettre)
lignes électriques et chroniques d’une avatar
Christophe Sanchez (fut-il ou versa t-il ?) et Yzabel (aedificavit)
Juliette Zara (enfantissage) et Kouki Rossi (kouki stories)
Nathanaël Gobenceaux (les lignes du monde) et Jean Prod’hom (les marges)
Florence Noël (pantareil) et Lambert Savigneux (aloredelam)
Hervé Jeanney (RV) et Brigitte Célérier (Paumée)
Anita Navarrete Berbel (le jardin sauvage) et Anna Angeles (effacements)
Marianne Jaeglé (décablog) et Gilles Bertin (lignes de vie)

"Ne désespérez jamais. Faites infuser davantage."
Cette phrase d’Henri Michaux, je la voyais tous les jours ou presque, en grandes lettres bleues (ou rouges ?), majuscules bien formées à la main, sur trois lignes droites et précises, affichées à la porte de cette chambre au milieu du couloir de l’internat : "Ne désespérez jamais. Faites infuser davantage."
Je connaissais mal la jeune fille de cette chambre — et les deux ou trois fois où l’on parlera ensemble, ce sera de Michaux, de cette phrase et de ce qu’elle portait. J’avais avec moi Passages, ce livre dans la collection Imaginaire qui ne m’a pas quitté depuis mes quinze ans (ne m’a pas quitté depuis, et pas une semaine ne passe, je crois, sans ouvrir une de ses pages : j’avais commencé à mettre des croix en marges, face aux paragraphes de plus haute incandescence en moi, et je crois avoir annoté chaque ligne). "Ne désespérez jamais. Faites infuser davantage".
Je sais la page et la hauteur sur la ligne où la phrase commence. J’ai oublié le nom de la jeune fille, et son visage : je me souviens cependant qu’elle m’a mis entre les mains ce texte, nous deux encore, et il m’arrive dans les rêves les plus proches du réveil de réciter les premiers mots [11] — et toujours ce qui les entoure, les permet : "Ne désespérez jamais. Faites infuser davantage."
Phrase en forme d’impératif catégorique, humour oblique et conjurante : ne pas rendre les armes au jour qui l’exige, et forcer, forcer encore la dilatation de la fatigue pour faire encore, ce que encore on ne peut faire : et après l’impossible, d’autres territoires : ce couloir de l’internat, cette phrase à cette porte, et tout ce qu’elle appelle quand on l’ouvre, prolonger le parfum du jour et lui résister, le recouvrir pour mieux l’absorber. Et toujours, en résistance à la fatigue, en geste pour la refuser, élégance de substituer à l’épuisement, l’encore qui le renouvelle : "Ne désespérez jamais. Faites infuser davantage."

Éprouver combien le corps résiste, dans la fatigue à venir, celle qui se prépare nécessairement cette semaine de moindre vent, mais de plus grandes secousses en moi : les rendez-vous qu’on prend avec une part de nous même, au futur : comment se promettre qu’on ne les manquera pas.
Dans ces jours de veille, avant, juste avant de se défaire dans les nuits d’après : lignes qui se croisent et finiront par se rejoindre, on le sait — jours de veillées d’armes, où on fait le tour du champ de bataille avant le choc des combats.
Et quant à savoir s’il s’agit de départ, ou d’arrivée — impossible à dire.

C’est peut-être parce que ma montre est arrêtée depuis deux jours — arrêtée sur l’heure même du coucher de soleil de mercredi (18h24) : depuis deux jours, et le soleil ensuite a fini par se coucher : et puis il a fini par se lever, et il s’est couché de nouveau, quelques minutes après l’heure arrêtée sur le poignet.
C’est peut-être pour cela, donc, que j’ai comme l’impression toujours d’avoir oublié quelque chose : et je cherche au fond des poches. La fatigue est bien enfouie là, à sa place, mais rien d’autre.

Et bien sûr, tout le jour, je ne parviens pas à me défaire de ce réflexe : je baisse les yeux pour vérifier l’heure, et l’espace d’une seconde, ayant oublié totalement le défaut de la montre, je me crois affreusement en retard, ou en avance, ou plutôt : ni en retard ni en avance, mais dans un temps qui n’appartient pas au jour, et c’est moi soudain qui suis persuadé d’avoir été arrêté, certain que le temps est passé et ne m’a pas attendu.
Je pourrais bien sûr retirer ma montre, une bonne fois pour toute (impossible de prendre le temps d’aller la faire réparer) : mais je perdrai ce moment où je tombe juste avant l’heure qu’il fait au dehors — même si, peu à peu, le jour prend de l’avance : la nuit tombe de plus en plus tard et j’ai bien peur qu’un jour elle ne me rattrape, m’oublie.


Vitesse du vent exprimée en Beaufort.
Etat de la mer : décrit
par les hauteurs significatives de la mer,
du vent et
de la houle.Sur côtes,
vent secteur sud-ouest six à sept avec
des rafales de quarante à cinquante nœuds,
mollissant sud-ouest cinq à six en fin
d’après-midi.
Mer forte
à très forte
avec des creux de quatre à cinq mètres ce matin, devenant
très forte à grosse cet après-midi avec des creux
de six à sept mètres.
Temps à grains, parfois orageux au nord.
Visibilité supérieure à cinq milles, très fortement réduite
à moins de un
mille sous grains.
Pas besoin de regarder le ciel ce matin pour savoir le temps qu’il fait : il n’y a qu’à tendre l’oreille et on sera sûr qu’on tiendra à peine debout pour le traverser, corps penché comme brisé et en soi les pensées mortes emportées. On passera le jour sans appui : on avancera dans ces coursives sans savoir si le vent n’a pas tout renversé déjà, et le monde sens dessus dessous continuerait : dans l’ignorance de sa position, de sa direction.

On peut s’habituer à lire le ciel comme un livre (j’ai Aragon à ma droite : je m’en sers comme avurnav les jours comme aujourd’hui de plus gros temps), on le lirait en ligne de temps : et deviner quand le soleil aura touché tel endroit du ciel, la position autour des nuages et la fréquence de la pluie, la hauteur des lumières. Mais je ne saurai jamais m’habituer à ce moment où quand la marée descend, il y a toutes ces défaites du jusant partout : alors le soir venu, aller dans l’estran au hasard, ramasser les eaux mortes du jour, chercher des trésors passés à l’or du temps — et avant que le flux ne revienne, traquer ces objets laissés comme des phrases qu’on aurait abandonné avant les naufrages. De les prendre avec soi et sous le vent, n’est-ce pas un peu retrouver sa position au milieu des tempêtes ? Et les écrire en retour : n’est-ce pas au moins les conjurer ?
Prévision pour la nuit :
Vent sud à sud-ouest irrégulier quatre
à six, rafales trente cinq à quarante nœuds sur
côte.
Mer agitée à forte croisée
avec houle moyenne à longue d’ouest vers quatre
à cinq mètres en début de nuit, en baisse vers trois à quatre mètres
en fin de nuit.
Pluies faibles au sud, devenant parfois modérées sur le nord de la
zone.
Visibilité deux à cinq milles.


Journée passée à la regarder passer : à ma gauche, ma table de travail est encombrée de livres qui arrêtent la pensée plus qu’ils ne la produisent ; à ma droite, l’appareil photo qui ne délivre pas.
Devant moi, j’ai bien l’écran ouvert, les courriers et le bruit du monde — ça ne suffit pas. Alors, je m’entoure de musique pour ne pas tomber dans le silence, pas trop.
Mais c’est sans doute d’être malade depuis trois jours, de ne pas dormir la nuit et de traverser le jour à peine réveillé que je laisse tout, de rage, d’insuffisance, de sursaut, pendant deux heures - et j’écris sans relire trois pages qui m’en produisent soudain dix, sous le poignet — j’assiste. Et le reste à poursuivre ? Journée regardée comme on traverse, au feu vert, dans rue embouteillée : sans regard sur le côté.

À l’aller et au retour, le contrôleur n’est pas passé, et j’ai conservé mon billet dans le sac : quand je l’ai vidé, le billet toujours net, ni composté ni validé, je me suis trouvé devant une image assez juste de ce jour : n’avoir remonté puis descendu le pays que dans son illusion (ou dans la mienne) — n’être allé d’un bout à l’autre de cette journée sans jamais l’avoir justifiée, sans que elle-même ne se justifie face à moi.
Un livre lu, ces deux cent pages qui me laissent sur le côté, et pourquoi même l’avoir ouvert, ce n’était pas si imprévisible après tout. Deux cent pages de plus qui bavardent tant la complaisance de soi qu’elles s’oublient la seconde où on ferme le livre. Ce film, regardé sans en attendre rien vraiment, et qui en effet ne fait rien fonctionner malgré quelques promesses (et un dernier plan qui pourrait presque déplacer tout le reste du film — mais en fait, non).
Il y aura bien eu la grande ville, et le travail (quelques pages en avant, mais bien plus d’effacées : même si, je le sais bien, ici contrairement à ailleurs, cet effacement est déjà un gain sur soi), et cette chanson
mais le froid partout et la fatigue à faire lever les rideaux qui se dressent à chaque pas. Pourtant, chaque jour recommence, on y prend part comme on fait violence à la nuit passée.
Cet après-midi, j’irai prendre des photos de cette immeuble de verre, sûr qu’il laissera sur la pellicule numérique des traces qui feront signe d’ailleurs, encore.

Dans le reflet du reflet (et avec le miroitement de l’appareil photo, l’image reflétée sur l’écran que l’écran redonne : je ne veux pas compter les surfaces, sûr que le désir de sauter dans le vide serait trop grand, et le vertige, impossible à dompter) : les rides du ciel pour chaque seconde passée à attendre le bon moment où les saisir.
On n’est pas assez armé face à ce genre de reflet qui renvoie une image plus dense que le miroir : il y a plus redoutable que le miroir promené le long du chemin — c’est le miroir fixé sur le sol, et au-dessus duquel on passe par hasard : hasard qui nous cloue.
On voit, dans ce hasard, l’image troublée et concentrée de soi-même : image crachée par le ciel de nos propres larmes à venir, de nos futures peurs.

Elle m’avait expliqué une vague après l’autre, le surf est histoire de patience, elle avait ajouté d’oubli, de négligence soigneusement arbitrée, d’élection et de précision, elle avait réfléchi pour lâcher comme pour elle même : de savoir quelle vague et pour quoi, et comment laisser passer derrière soi celle-ci pour s’emparer de la suivante, au bout de combien de temps : et parfois la suivante, c’est des heures après, on ne sait pas.
Alors — j’ai demandé — dans l’eau, on passe plus de temps à ne pas surfer, donc — mais c’est qu’attendre la vague fait précisément partie de ça, qu’il n’y a pas de temps mort, de contretemps si tu veux, le temps comptable n’a pas lieu d’être, n’a pas de rapport avec ce qui se joue dans le fait d’attendre et de se lever, une fois sur cent, et de tomber même à peine levé ; le temps toujours à sa place bat à la fréquence de la vague, une vague après l’autre et ne pas la prendre ne change rien, elle avait répondu.

Des mois plus tard, devant les surfeurs au loin, je me pose et j’attends comme eux — j’ai déjà pris, cet été, d’autres images de ces types qui attendent de se mettre à l’eau, ou ces rangées de surfs dans l’océan, et certains (je les observe) qui sont restés toute l’après-midi et n’ont pris qu’une vague, ou deux.
Cet hiver, sur cette plage, la lumière descend sur eux et tombe juste. Il n’y a pas de vent, pas de vague levée.
Ici, ils se contentent de rester à la lisière, et sur la fin de minuscules vagues, ils lancent leur planche courte en courant, se jettent debout sur elle, glissent sur quelques mètres. N’importe quelle vague suffit pour cela — elle aurait ajouté : pourvu qu’elle soit morte.


Rien n’est à toi, dit la chanson que j’écoute, volume au plus haut pour qu’aucune note ne m’échappe, ni le souffle de l’air autour, et les silences qui font tenir haut la voix du type qui crache ses mots comme si ne pas les dire ferait s’effondrer le monde ; et comme je suis là, dans la pièce chaude, entouré de cela, la nécessité de l’histoire ce soir, l’urgence de la prolonger.
Rien n’est à toi, c’est juste l’histoire du monde ; aux salariés de cette usine, disent les informations, on envoie une lettre annonçant leur licenciement, sauf — sauf s’ils acceptent un nouveau poste, payé deux fois moins que peu, de l’autre côté de l’Europe. Volume serré contre le corps, dehors le froid ne m’atteint pas, il visse encore d’un cran la chambre où je me tiens, et le bruit du monde qui frotte contre la voix du type, qui crie de plus en plus le refrain pour ne pas céder.
Rien n’est à toi, chacun sa petite seconde : en haut du phare la semaine dernière, le monde comme en miniature, les arbres qu’on pourrait piétiner d’un regard — fourmis tout cela — le sommet des arbres qui m’apparaît comme la surface de la réalité — fourmis encore, et fourmis les mouvements des cimes au rythme du vent — je m’enfonce dans mon manteau : on me pose une question, je n’ai pas entendu ; je réponds quand même — j’ai une chance sur deux de tomber juste. À la télévision, la célébrité se monnaie à la seconde : et le soir, patiemment, une ligne arrachée sur l’autre à l’écran de l’ordinateur, on construit dans le bruit fort de cette musique la contre-histoire du réel qui saura lui rendre gorge, au moins.

C’était pour surveiller la mer, ce qu’elle pouvait apporter : temps de guerre qui a laissé dans son sillage ces carrés comme seuls vestiges — ici, sur la pointe, on en a posé sur toute la côte, sans ordre et sans art ; des blocs de béton armé, je crois. Il y en a peut-être dix, mais on ne les voit pas tous ; et dans le soir qui descend, c’est comme si la nuit en apportait d’autres que j’aperçois peu à peu.

La plupart sont tagués, et l’un d’entre eux surtout, entièrement recouvert d’écritures : sur lui, je lis tout le roman de ces années — et des années qui viennent. Ce sont peut-être des signatures : comme on s’approprierait un bâtiment sans propriétaire, sans fonction, sans possibilité même de lui en attribuer une. On peine déjà à leur trouver un nom : blockhaus, casemate, bunker. Alors, sur eux, on n’écrirait quoi d’autre que des lettres, et aucun mot ; son propre nom projeté en rêve pour recouvrir toute mémoire et tout sens.

Ceux qui ne sont pas recouverts d’écriture le sont par le sable qui avance sur eux, année et après année, et j’imagine dans quelques siècles ces bunkers qui dépasseraient à peine au milieu de la mer, les jours de grandes marées. Et peut-être un jour, qui sait, arriveront-ils sur l’autre continent.


D’en haut, on verrait la route seule plonger ses mains dans la mer, partir. On suivrait des yeux sa ligne comme au ciel les dépôts blancs des avions qui dessinent leur direction, en arrière.
On marcherait par la pensée en se faufilant entre la forêt et on laisserait toutes les villes dans le dos ; on se dépouillerait de tout ce qui leste, dettes des colères, trahisons en conscience, terreurs sans image de la vie sociale ; on irait là où la route continue.
On passerait un moment dans l’ombre ; fatalement on finirait par se perdre de vue à marcher longtemps en soi — au bout d’un moment, on perdrait même l’idée d’aller. Ne resterait qu’une seule pensée : avancer, et sous le pas rejeter chaque seconde loin dans le dos.
Mais on n’arriverait jamais quelque part : de là haut, je peux voir la mer commencer, ou finir — comment savoir. Quant à la route, je ne sais pas : nulle part elle se termine. Elle doit s’arrêter quelque part dans la forêt, s’enfoncer.
D’en haut, je vois le point d’impact du sol sur mon corps, et la route qui se dégage.

Porte trop étroite et trop haute ; sans fond, sans largeur et sans horizon. Porte si faible de vie qu’on passerait dessous sans y entrer ; porte condamnée.
On se tient devant telle rue — porte qui est à elle-même sa rue et sa hauteur, son ciel tout entier, sa ville en circulation unique, dépourvue de maisons, juste du sol et des murs autour — et c’est comme entendre une rime jamais entendue, ce mot qui grince dans la mâchoire et qu’on ne reconnaît pas mais qui laisse le monde vide après lui, déserté de tout ce qui l’avait rendu nécessaire, légitime.
On se tient devant cela, une ombre qui détale mais on n’a rien vu, une ombre qui va s’élancer plutôt, qui est sur le point d’arriver, et qui ne vient pas ; un cran retiré du rêve, en arrière, c’est toute la peur qui fige : on est devant cette rue et quelqu’un va passer, c’est sûr ; et que personne ne passe ne change rien au fait que dans la seconde, oui, quelqu’un va traverser en courant : et nous dévisagera. On serait bien resté toute la nuit s’il n’y avait pas eu le jour qui.
Dans le rêve que je décrypte mal, moi seul sous cette porte, immense et sale comme un quai de la Seine, comme le lit de la Garonne si large qu’on ne voit jamais l’autre rive qu’en fermant les yeux, et les bruits de pas d’un type qui ne vient pas : tout cela qui se mêle avec la rime inconnue, un vers qu’on ne retrouvera jamais ; ou alors, il faudra revenir sous cette porte, dans ce rêve, (à attendre sans savoir pourquoi le type dont on est sûr et certain qu’il va passer, et montrer son visage pour démasquer le nôtre), et cela, non, pas question : jamais.

Si j’étais née ici, je ne regarderais pas ce paysage presque nu avec curiosité. J’aurais fait ce trajet cent fois, mille fois. Je ne remarquerais pas les arbres dispersés comme des parasols entrouverts. Je serais peut-être, dans le wagon d’à-côté, un des ces rires qu’on entend jusqu’ici.
Si j’étais née ici, j’aurais l’habitude de ce vent tournant, fait de poussière amassée loin, qui fait aboyer les chiens. Je m’appellerais Adi, Hadas ou Noam, j’aurais un prénom court et j’écouterais de la musique américaine. Contre ma cuisse il y aurait une arme posée en travers et ma main dessus.
Si j’étais née ici, je serais assise avec eux, dans un carré de sièges bleu nuit tacheté, je participerais à ce désordre des voix qui s’apostrophent et se croisent jusqu’à ce qu’une fatigue commune, partagée, se rappelle à nous. Certains mettraient leurs écouteurs, d’autres tireraient leurs manches jusqu’aux poignets, jusqu’aux mains, atteignant presque les phalanges ; recouvrant les extrémités du corps avant d’entrer dans un lambeau de sommeil en se blottissant dans les remous du train.
Je fermerais les yeux, avec eux, à l’unisson, et cette autre qui n’est pas moi, qui n’est pas d’ici, nous regarderait ; observant lentement nos visages mats, nos sourcils noirs et dessinés, nos têtes penchées, nos yeux clos, nos mains tranquilles et le sillon des plis de nos pantalons verts identiques ; puis elle tournerait la tête vers le paysage, vers les mouvements gris du ciel.
Elle confondrait un tronc foncé au loin avec une femme qui marche et les moutons immobiles lui donneraient l’impression d’une peinture, d’une image plaquée, inerte qui lui rappellerait un tableau champêtre au mur de la salle à manger des grands-parents.
Si j’étais née ici, j’habiterais Lod. Peut-être. Juste avant l’arrivée, je reconnaîtrais le coin boisé suivi du dépotoir sauvage tout près des rails et les arbres à clémentine bas comme des buissons. Les deux palmiers au moment où les rails se multiplient seraient un repère familier.
Le train presque à l’arrêt, j’apercevrais sur le quai d’en face des silhouettes en uniforme beige, avec pantalons retroussés sur des bottes montantes : je reconnaîtrais deux amis.
Si j’étais née ici, j’aurais peut être deux ans de moins ou trois fois mon âge, je serais quelque part ailleurs ou ici même, dans ces pensées glissantes qui suivent le mouvement des choses que l’on approche et qui disparaissent.
Le premier vendredi du mois, depuis juillet 2008, est l’occasion de Vases communicants : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre. Autre manière d’établir un peu partout des liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis.
Pour les Vases communicants #6, très heureux d’accueillir Anne Collongues — depuis septembre, elle vit à Tel Aviv, pour un an, et son blog lieux est autant le journal de la découverte de ce pays, qu’un laboratoire de récits pour textes en cours, fictions et photographies.
Et merci de son accueil.
D’autres vases communicants ce mois

Jean Prod’hom (les marges) et Brigitte Célérier (paumée)
Anthony Poiraudeau (futiles et graves) et Juliette Mezenc (je plie et déplie)
Michel Brosseau (à chat perché) et Hervé Jeaney (chaos illustré)
Martine Sonnet (l’employée aux écritures) et Philippe Annocque (les hublots)
Luc Lamy (le blog à Luc) et enfantissages
Christine Jeaney (tentatives) et aedificavit
Anna Desandre (biffures chroniques) et Kouki
Olivier Guéry (soubresauts) et Phil Rahmy (kafka transports)
Pierre Cohen-Hadria (pendant le week-end) et Michel Brosseau (kill that marquise)
François Bon (tiers livre) et Joachim Séné (fragments, chutes et conséquences)
Jérôme Denis (scriptopolis) et Emma Reel (CultEnews)
Pierre Ménard (liminaire) et litote en tête
Gilles Bertin (Lignes de vie) et Epamin’
Loran Bart (les lignes du monde) et Michèle Dujardin (abadôn)
Florence Noël (Pantareï) et Eric Dubois (tribulations)

la souffrance, (il s’arrête avant de reprendre) je veux dire bien sûr la seule valable, la seule justifiée, celle qui avale toutes les sensations du corps, qui me fait avoir un corps et non plus être celui-ci, c’est chaque fois que je croise le premier visage le matin, et que je vois dans ses yeux que ma présence ne suffit pas à effacer de son visage ce qui une seconde avant constituait mon absence.
la vie possible, (il souffle et lâche d’un seul tenant), le seul monde acceptable, celui qui, dans la tête, passe quand il prend la forme du désir : et quand je lève la tête, dans le métro, les affiches qui passent ne renvoient rien de cela, seulement des publicités qui vendent l’autre vie, impossible, inacceptable, seule réelle.
dans la tête, (il me confie) ce qui passe de haine, et d’images de carnage le soir avant de me coucher, nécessaires pour dormir, ne m’appartient pas mais je le reçois comme si j’étais le seul à pouvoir endosser ces fardeaux, et quand je regarde mes mains, trop incapables de seulement me porter jusqu’au soir, je suis obligé de fermer les yeux pour passer la nuit.

Enfin
il faisait nuit dans l’appartement,
je me cognais aux meubles de l’antichambre,
mais dans la porte de l’escalier,
au milieu du noir que je croyais total,
la partie vitrée était translucide et bleue,
d’un bleu de fleur,
d’un bleu d’aile d’insecte,
d’un bleu qui m’eût semblé beau
si je n’avais senti qu’il était un dernier reflet,
coupant comme un acier,
un coup suprême que
dans sa cruauté infatigable
me portait encore le jour.M. Proust, Albertine disparue
Heure transparente : quand je jette un regard par dessus l’épaule sur cette partie de la ville qui commence, je vois tout, à travers elle, ce qu’elle est, ce qu’elle va devenir.
C’est une habitude désormais : vers 19h, regarder le ciel, à cette fenêtre, et fouiller dans les marcs des nuages, les prédictions pour la nuit.
Les dernières forces dans la bataille : jeter ses dernières forces dans la bataille, dit-on : je ne sais pas ce que ça révèle — jamais on n’a vu l’issue des combats changée. Jamais. Peut-être s’agit-il surtout du souci de n’avoir rien à emporter, ensuite.
Une dernière fois montrer, une dernière fois cacher : s’emparer de cette lumière, endosser pour soi la responsabilité de montrer, de cacher — sur quelques lignes noires, avancer les mains en avant pour agrandir son propre territoire d’inconnu.

Hâtons-nous ;
le temps fuit,
et nous traîne avec soi.N. Boileau
D’urgence en urgence, on court toujours après son propre retard. Une ligne après l’autre, les changements se font au plus court, on resquille sans regard.
Je compte les jours comme une nuit de moins —
Parfois, je sursaute, et comme je plonge dans mes poches de peur d’avoir oublié mes clés, des papiers, j’imagine une seconde qu’une seconde me manque et que m’ayant dépassé, elle me laissera en retard pour toujours.
Une seconde après, je suis de l’autre côté du temps et je cours après mon train.

Dans le silence, les pas qui s’approchent : je mesure mentalement la distance qui m’en sépare.
Il fait nuit et je ferme les yeux plus profondément, jusqu’à la douleur. Je voudrais ne rien entendre : les pas dans le silence et le noir de la chambre ne font que s’approcher, encore et encore.
La couverture au-dessus de la tête, le corps serré contre soi, la terreur prend de plus en plus d’épaisseur et finit par m’absorber.
Quand les pas s’arrêtent, c’est à quelques centimètres du lit.
Le cauchemar s’achève toujours à ce moment là : il commence la nuit, et c’est en lui que le matin je m’éveille, le bruit des pas anonymes qui me lancent dans le jour.

Rue Thomas Man, quartier d’architectes : quartier dessiné d’abord à main levée sur de grandes tables inclinées, puis monté sur structures miniatures en bois ou en plastique, longtemps avant les premiers coups de pioches : et un peu après les derniers coup de pioches, levé du sol noir, tout un quartier prêt à l’emploi, jardins et ponts suspendus, rues larges, immeubles en acier qui le bordent.
Mais aucun commerce, que des banques dressées au-dessus comme si elles étaient là pour surveiller, et aucun café, aucune devanture d’aucune sorte.
Quand on passe, sous les bureaux, on avance d’un pas plus rapide de peur d’être aspiré jusqu’en haut des tours : vertige à l’envers. La nuit, c’est pire : la nuit, on a l’impression d’être dans un autre fuseau horaire que ces bureaux.
Mais je monte et descends la rue comme une échelle : en bas, je trouve la fermeté du monde ; en haut, le vent qui pourrait me faire tomber — j’ai vu le quartier naître, et je sais que je le verrai mourir.

« Le tableau représente
un homme
et
une femme,
sur fond de paysage
chaotique.
L’homme porte
des habits bleu marine
et des bottes en caoutchouc vert.
La femme est vêtue d’une robe blanche,
un peu inattendue
dans cet environnement
préhistorique.
On imagine sans peine
en regardant cette femme
qu’un fil doré pourrait ceindre sa taille,
et des oiseaux,
voire des fleurs,
voletant autour d’elle
intemporellement,
elle pourrait prendre l’allure d’une allégorie
d’on ne sait quoi."Jean Échenoz, Le Méridien de Greenwich
Si je cherche l’image devant laquelle je suis le plus démuni, je trouverai toujours (il y a des variations, mais minimes) un couple marchant sans parler, d’un même pas, portant le même visage nu.
Démuni — comme devant une image pieuse, fermée ; comme devant un symbole clos sur une signification forcément essentielle, et qui m’échappe.
Je ne marche jamais à la même allure que celui, ou celle, qui marche à côté de moi : respiration différée, trottoirs posés parallèlement et qui ne se rejoignent jamais qu’à l’infini.

Sans un élément
de cruauté
à la base
de tout spectacle,
le théâtre
n’est pas
possible.Antonin Artaud
Travées vides, rangées renversées au passage du regard, plateau abandonné à la pesanteur, poursuites traînées sur un bord du décor arbitraire, sans relief, accessoires éparpillés, costumes déchirés, d’une autre époque, d’un autre rôle pour une autre pièce.
Ma mémoire ressemble à un projet flamboyant et comme laissé en l’état.
Je passe devant lui sans rien toucher de peur qu’en déplaçant un objet tout ne s’effondre.
Mes souvenirs restent inachevées et au-devant de moi, mon corps lancé ne trouve rien d’autre que des rues pleines de corps comme moi lancés au-devant d’eux.
Quand j’essaie de me souvenir, je ne retire que des plans et des esquisses : un théâtre vide avant la représentation d’une pièce qui ne sera jamais jouée.

« — Avez-vous un miroir ?
cria-t-il à Marietta.
Marietta le regardait
très pâle
et ne répondait pas.
La vieille femme ouvrit
d’un grand sang-froid
un sac à ouvrage vert,
et présenta à Fabrice
un petit miroir à manche
grand comme la main.
Fabrice, en se regardant,
se maniait la figure
: "Les yeux sont sains, se disait-il,
c’est déjà beaucoup."
Il regarda les dents,
elles n’étaient point cassées.
— D’où vient donc que je souffre tant ?
se disait-il
à demi-voix. »Stendhal, La Chartreuse de Parme
N’être alors qu’une démarche vacillante, n’être plus que cela, puisque rien ne compte, que rien ne comptera plus ; n’être qu’une poignée de secondes accordée dans le reste du corps (et ensuite, plus rien) : n’être que cette part dérisoire de temps qui s’échapperait comme du sable des doigts trop écartés ; n’être que cet espace que recouvre mes pieds bientôt effondrés ; n’être tout entier qu’un clignement d’œil (avant, juste avant que), et qu’un dernier mot, comme une dernière bouffée de ciel tolérée (je pensais à cela, hier soir : si l’heure de la mort m’était donnée, c’est un dernier regard au ciel que je réclamerai, et qu’on n’en parle plus)
Des fins autour desquels je travaille, et que rien n’épuise : des fins sans fins qui recommencent les unes sur les autres — j’en ai toutes les images, je connais chacune de leurs formes, j’en invente à mesure, sans cesse, et je saurai écrire des encyclopédies ; ça s’appellerait : histoires avec fins. Il n’y aurait que des fins (pas ce qui les provoquerait : mais véritablement, le moment qui ne succède à rien). Et je m’épuise à les solliciter toutes, parce que toutes me renvoient le fait que tout leur recommence.
En passant devant l’immeuble de verre, le mal au cœur, violent, comme un dégoût du reflet qui déforme en le produisant, le monde en son abîme. Je suis la tache, droite, dans le coin, qui enregistre tout cela, et je sais maintenant la cause de cette douleur qui est la colère à laquelle je tiens le plus : c’est que, quand on m’aura soufflé comme une bougie, sur les parois mon ombre tombera soudain sans moi. Et je ne la verrais pas.

l’œil qui regarde l’étoile
se tourne
rapidement
de la partie opposée,
il lui semblera que cette étoile
se compose
en une ligne courbe enflammée.
Et cela arrive
parce que l’œil
réserve,
pendant un certain espace,
la similitude de la chose qui brille
et parce que
cette impression de l’éclat
de l’étoile
persiste
plus longtemps dans la pupille
que n’a fait le temps
de son mouvement. »
Léonard de Vinci
Sur le dos de la main, j’ai cette plaie qui ne cicatrice pas : qui brûle encore alors que j’ai perdu le souvenir de ce qui l’a causée. De même : de l’année qui est passée, ne garder que les douleurs, et aucun souvenir.
Sur la surface de l’œil, il y a cette lente traînée de jour qui demeure et se pose le plus cruellement possible sur la vitre dont la pluie a révélé la saleté. De même : des jours à venir, des tâches impossibles qui s’annoncent, ne conserver que ce qui pourra laisser traces à la lumière, seulement ce qui pourra engendrer de la fatigue, la bonne fatigue, celle qui épuise le corps contre la vie traversée, éprouvée plus que vécue.
Sur le lit défait, des pages arrachées, des livres abîmés à force d’être lus. De même : de l’importance des choses, ne tenir pour acquis que ce qui s’est frotté à l’incompréhensible, à l’inatteignable, à l’impossible creuset entre soi et le désir de soi — qui persiste.
Dans ces lieux de passage qu’on fabrique dans tous le pays à l’identique (de sorte qu’il m’arrive de les confondre, et quand le train s’arrête dans une gare, puis repart, je reste quelques instants persuadé d’avoir manqué l’arrêt, d’être emporté dans un lieu en avant de moi et de me retrouver dans l’impossibilité absolue de jamais revenir), on ne fait que traverser, suivre automatiquement les panneaux, les quais, les heures, les voitures, suite de chiffres qui décident pour nous de la marche à suivre.
Mais à force de ne faire que passer dans ce lieu, j’ai fini par l’habiter différemment, et les quelques minutes que j’y passe, mises bout à bout, construiraient assez facilement des journées pleines, une semaine peut-être. Dans chaque endroit de la gare, j’ai déposé un regard, une émotion, une colère. Je les retrouve à l’identique quand je reviens, et je cherche un autre endroit où loger un autre désir, une autre frustration, une autre partie de moi — je suis sûr de me savoir ainsi quelque part.
Il m’est arrivé deux fois cependant d’attendre longtemps dans cette gare : de voir passer les types pressés, les types passant sans voir les corps, l’allure attaché aux signaux, aux panneaux, machinalement emporté vers leur train. La première fois, je me tiens à l’écart et je ne cesse pas de regarder ma montre, le train qui ne vient pas, les annonces qui ne l’annoncent pas, le retard qui grandit à chaque seconde et qui me laisse de plus en plus en retrait de ma journée ; le poignet qui finit par brûler.
La seconde fois, laissé sur la grève, je prends le temps de regarder. Il y avait ce type que j’avais déjà aperçu jonglant dans la chaleur. Il passe sa journée là. Pour lui, l’attente n’a pas la même durée, et les trains qui arrivent ne partent jamais nulle part. Pour lui, les trains défilent, ce n’est qu’un corps lourd vidé de la possibilité d’être habité.
Il marche de long en large, on passe à sa hauteur sans le voir. Il me tourne le dos, lance en l’air et rattrape avec difficulté le temps avec lequel il jongle, comme chaque minute échangé avec une autre, semblable dans son poids, toujours différente dans l’équilibre qu’elle propose. Il ne se lasse pas. Il se baisse sans fatigue pour ramasser ce qu’il fait toujours tomber : il ne jongle pas, il ramasse ce qu’il a lancé et qu’il ne rattrape pas. Ce qu’il habite, c’est moins le temps que cet espace sans durée que je ne partage pas avec lui. Que je ne partage pas jusqu’à ce moment où je le vois, de l’autre côté du quai, séparé par le gouffre, et sans jamais apercevoir son visage.
Dans la foule, je m’assois, les panneaux aux murs, les chiffres sur les écrans, toute cette organisation précise du monde ne fait signe vers rien. L’attente cesse alors, soudain, comme tombé à mes pieds. Quand je me penche pour la ramasser, je serre contre moi tout un jour traversé sans l’attendre.

Tout ce qu’on écrit dans la torsion des mots, et qu’à force de tordre, ce qu’on saura en tirer : des lignes qui partent et ne reviennent pas, la fuite organisée des lignes qu’on plie pour ne pas qu’elles rompent.
Quand je m’arrête au milieu de la route et que la foule qui marchait du même pas que moi continue, c’est comme si la terre soudain s’écartait de moi : dans le vertige que cela provoque, on écrit non pas pour ramener la foule à soi, mais pour mesurer la vitesse à laquelle on s’est arrêté.
On franchit une à une des portes qui ouvrent sur des escaliers noirs qui montent et descendent à la fois : c’est qu’il ne s’agit ni de monter ni de descendre, mais de franchir chaque marche comme une porte, de passer chaque porte comme une seconde. Une page après l’autre qui saura les franchir.

C’est comme une effraction dans le corps, une violence affranchie de règles : les secousses qui prennent quand on tient le regard de l’autre trop longtemps. Dans le métro, qu’on ne se permette pas de faire davantage que de croiser le regard. C’est une loi non écrite : on ne regarde pas les gens en face.
Comme des rois, comme des fils d’empereurs, comme des dieux mêmes : on ne saurait poser son regard sur le regard d’autrui — sans doute que ça le recouvrirait, ils ne pourraient plus cesser de ne pas penser, comme c’est le cas dans le métro. On est trente dans dix mètres carrés, et chacun trouve un endroit où loger son regard : pourvu qu’il n’en rencontre pas. C’est une prière : pourvu que je n’en rencontre pas, se disent-ils.
Je ne le fais pas trop longtemps. Quand cela m’arrive, je note que les réactions sont presque toujours de violence : l’agression plus insupportable encore que l’insulte, les coups. On me le fait comprendre par un regard plus appuyé ou plus fuyant. Mais c’est toujours une manière de ne pas y répondre.
Sur le sol, les yeux tentent de passer le temps, le tuer le temps de quelques stations.
Je tourne autour de lui comme d’un taureau, et la caresse animale, c’est comme un dépôt de silence effondré et bruissant de mon regard au-dessus de la rumeur du train. Je ne demande rien, je ne questionne pas, je pose mon regard comme une main sur la peau tendue du taureau, comme on s’appuierait sur une évidence — comme on s’appuie pour ne pas tomber : et on bâtirait sa vie sur cette chute évitée. Moi, je veux bien la bâtir sur un regard donné, rendu.
Les portes s’ouvrent, les types se jettent dehors et je ne sais pas tant ils en ont perdu l’habitude quand ils pourront regarder les yeux d’un autre.

J’abandonnerai un jour ce que j’aime le plus aujourd’hui, et je ne m’en apercevrai pas. J’aurai peut-être les plus justes raisons du monde : la fatigue, l’oubli, le décompte achevé. L’abandon sans arrachement. Plutôt mourir pourtant.
La douleur aujourd’hui, c’est de s’appartenir encore ; la douleur, c’est de posséder un corps et de le vivre en tant que tel, seule réalité qu’on ne contourne pas. Un jour, j’abandonnerai sans douleur mon propre corps, je le sais si bien maintenant. Je m’accroche de toutes mes forces à ma douleur, c’est elle qui seule justifie la vie : légitime un peu le poids qu’elle pose sur la poitrine à chaque respiration.
Dans ce monde coupé du monde, on ne voit pas ses pieds quand on marche, les herbes qui les recouvrent, on est les premiers à les pencher depuis des années, et quand on repassera dans des années, elles garderont la forme de nos pas.
À l’horizon, je vois ces grands pylônes électriques qu’on a l’habitude de trouver si laids ("qui défigurent le paysage" : c’est ce qu’on dit), et qui sont à mes yeux la figure même du paysage, ses yeux et ses oreilles, et l’expression neutre et arrogante de son visage tout entier.
Ces pylônes dressés au hasard dans ces endroits sans ville, ces pylônes comme des portes qui s’élèvent ne marquent ni dehors ni dedans. Portes qui n’ouvrent ni ne ferment rien. Portes qu’on ne franchit pas, au seuil desquelles on se tient, plein de réponses devant autant de sphinx muets.
Quand je cesserai de voir cette beauté, beauté hiératique de ce monde-là qui se donne en puissance définitive du réel, solitude parfaite (image de la solitude pour moi : quand c’est de mille fils qu’elle est constituée), beauté urbaine, sans forme au milieu de ce qui semble épargnée par la ville, je sais bien que j’aurai abandonné la partie.

C’est toujours pour moi le plus grand mystère des villes : plus que les cathédrales, plus que les métros — la fabrication des ponts.
Comment on le bâtit, et depuis quelles rives : enfant, j’imaginais que les travaux partaient de part et d’autre, et que le pont finissait par se rejoindre, en son exact milieu.
Je ne sais pas pourquoi cette obsession — ce n’est pas vraiment une métaphore de la ville, ce serait plutôt le contraire. C’est le geste d’en sortir. Celui d’en finir avec le centre clos des habitations : on passe au-dessus du fleuve, on s’en va. On construit un pont pour mieux couper avec ce qu’on laisse derrière soi. Enfin, c’est comme cela que je les imagine. C’est ainsi que je les prends.
À Bordeaux, il y a cette passerelle imaginée par un artiste pour une installation et qu’on a laissée en raison du succès qu’elle a attiré. C’est un pont de bois qui part du rivage et qui cesse après quelques mètres ; les gens s’avancent, se heurtent à la fin du pont, et demeurent là, au-dessus du fleuve, avant de faire demi-tour. Ils appellent cela une passerelle. On a construit un pont en forme de promenade à sens unique. Un pont à bord. Une impasse interrompue.
Dans le froid, je passe devant cet autre pont qu’on construit ou qu’on consolide. C’est un pont dans la ville qui n’enjambe rien sous lequel on passe : on appelle ça un tunnel, mais il a de l’extérieur la forme d’arc brisé d’un pont. C’est surtout un trou au milieu de la ville dans lequel on s’enfonce avant de revenir à la surface. Les villes ont sans doute besoin de telles expériences pour éprouver le ciel. Sous ce pont, on a installé de magnifiques échafaudages en formes d’escaliers, des barres de fer qui ne semblent rien soutenir, mais qui dessinent l’intérieur du pont souterrain.
La route est fermée à la circulation, mais j’enjambe les barrières pour m’approcher au plus près : c’est ici que les foules devraient venir pour voir un pont. Les passerelles là-bas singent peut-être l’idée du pont : ici, on en dessine sa forme intérieure, sa puissance cachée, sa conscience peut-être.

Je possède au revers de moi tout ce que je ne suis pas, tout ce que la nuit en secret je confie à la part de moi la plus enfouie. Si je voulais en faire le portrait, je commencerai sans doute par dessiner les yeux avant les contours du visage, et sur les lèvres, je tracerai à la hâte, comme un enfant, des larmes de sang, noires.
Le rêve tait ces choses là : le rêve censure plus qu’il ne dévoile — alors, si je cherche à savoir ce que la part la plus enfouie de moi cherche à me dire dans les moments de plus grande solitude, de rage plus sourde encore, je vais toujours à l’opposé de ce vers quoi le rêve m’oriente. Je retourne l’image qu’elle me présente, et la regarde longuement, comme si c’était ma propre main, coupée.
C’est un long exercice. Dans la ville, je m’efforce de même : quand elle m’offre un visage, je cherche toujours dans les quartiers plus noirs, plus lointains, les centres invisibles des murs, les reflets tremblés des clochers en haut des fleuves. Sur les parois, entre les grafitis coulés jusqu’au sol, je pose ma main, sens battre aux tempes du réel les coups saccadés et irréguliers d’un pouls qui finit par se confondre avec le mien.

De n’être tenu par aucune identité : ni sociale, ni nationale : et ni morale, ni rien ; de n’avoir pas d’adresse ; d’occuper le temps depuis le matin sans réveil jusqu’à épuisement du dossier le soir ; de n’avoir besoin que de six heures la nuit : et pas de compteur pour le jour ; d’avoir pour seul rêve de confort, une table où poser des livres, une autre pour écrire leur lecture (et de la musique pour faire passer l’énergie de l’une à l’autre table) — et une fenêtre, avec vue sur les toits : et une porte, donnant sur une rue, et les visages vers lesquels aller, partager la rue, le temps qui la fait passer d’un trottoir à l’autre : et qu’on échangerait bien plus que le temps ;
Dans le reflet de mes désirs, de mes seules revendications à la réalité pour que je l’accepte — et pour que je l’autorise à me passer sur le corps — je ne vois rien de plus ; pour l’année qui vient, j’ajouterai seulement : soifs, au-dehors comme au-dedans ; et soifs encore pour tout ce qui pourrait servir à faire barrage aux formes d’identité, d’adresse, de fatigue de toute sorte.
Sur la façade de verre, les corps ne bougent pas, ils restent assis à leur bureau à l’intérieur, mais on voit de temps en temps, remuées par le vent, des longues branches sans raisons vibrer la surface, dessiner d’étranges rêves sur les peaux du réel. Belle leçon. Alors, comme on visite en esprit les chairs passées de nos vies, s’agira de trouver au-devant de soi les mouvements de ce dehors qui vient troubler et renouveler les plaques trop immobiles du temps.

Celui dont l’âme pèse de cailloux de terres grasses de glaise à mottes lourdes et noires et lisses tranchées mais net par les charrues et renversées cul dessus tête et sur lesquelles on marche à se casser les chevilles mais même pas même pas et tout au bout du champ s’en retourner et reprendre sillon et puis encore et puis encore jusqu’aux draps gris du soir gris crépuscule qui nous mord à l’épaule et nous fait frissonner de peur de fatigue rentrer alors avec les bêtes l’araire est resté couché sur la terre on le lèvera demain pour s’y remettre et puis encore et puis encore sans trop savoir ce qu’on peut croire attendre de nos vies vides de nos semailles à tête de pioche sans pouvoir savoir qu’après viendront tracteurs et puis plus gros toujours plus gros mais nous déjà bien morts bien recroquevillés dessous nos terres nos bans nos espaces incertains nos chemins dénoués mais nous déjà rongés fondus presque oubliés dans nos cimetières fermant les routes les horizons presque oubliés de ceux d’après ceux nés juste après nous et puis après et puis après jusqu’à ce que naisse quand même celui dont l’âme pèse.
Le premier vendredi du mois, depuis juillet 2008, est l’occasion de Vases communicants : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre ; vases communicants. Autre manière d’établir un peu partout des liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis.
Pour les Vases communicants #5, Daniel Bourrion occupe l’espace ici, et ce jour,je suis chez lui.
Et d’autres vases communicants ce mois

Michèle Dujardin et Cécile Portier
Anthony Poiraudeau et Brigitte Célérier
François Bon et Marc Pautrel
Elle c dit et fut il ou versa-t-il
Christine Jeanney et Juliette Zara
Zoe Ludicer et Mot(s)aïques
Dominique Boudou et Anna de Sandre
Luc Lamy et Frédérique Martin
Hélène Clemente et Isabelle Rosenbaum
Pierre Ménard etJean Prod’hom
Pierre Chantelois et Hervé Jeanney

Au jour le plus court, jour le plus menacé par la nuit, c’est comme si, sur la pointe le plus resserrée du temps, toute la lumière venait s’agglutiner comme pour condenser une fois pour toute l’énergie accumulée une année durant avant de l’éparpiller dans la nuit la plus longue, de s’effacer avec elle.

Quand l’année finit, on n’en a pourtant jamais terminé avec le ciel, les formes qui se dessinent et tracent pour une part de soi les directions possibles : les formes d’un chameau, ou d’une belette, ou d’une baleine, toutes emportées par le vent.

C’est au moment où on est sûr de l’une de ces formes, au moment précis où on est prêt à la chevaucher, cette forme qui dit plus que le ciel ce qui nous enveloppe de lui, c’est à ce moment là que cette forme est avalée sous la lumière.

Et si c’était la ville qui courrait sous les nuages immobiles — la terre tournant sur elle-même pour leur échapper, et quand elle aura fait un tour, persuadée de les avoir semés pour de bon, se retrouverait dans la nuit la plus compacte : comme dans nos rêves où la fuite bute sans cesse sur la peur de la solitude qu’on avait provoquée, le monde plus fermé que des poings ou que des yeux dans le noir soudain.

J’avais attendu, il y a quelques mois, le lever du soleil : sa lenteur à se faire, à se donner jour littéralement ; et j’étais là pour mesurer la vitesse d’un seul instant où ça basculait définitivement. Le soir, c’est l’inverse : en quelques secondes, le jour se défait, et lentement : le voile de noirceur qui se pose sur les toits, sans à-coup, sans terreur.

Dans l’épaisseur des couches au-dessus de ma tête, on met quoi de ces peurs, de ces espoirs pour l’année qui vient — et pour celle qui est passée, on voudrait tendre la main pour enfouir dans le sol mouvant du ciel tout ce qu’on aimerait oublier, ce qui a fait de cette année achevée une année de plus ou une année de moins ?

Compte arbitraire des jours qui se terminent là par pure convention, il n’y a pas de fin — et on peut bien habiller ce jour de tous les rites religieux, téléologie de l’instant, ou des pires superstitions qui existent (commémoration, résolution, invocation) rien ne viendra à bout de cela : un jour après l’autre, c’est comme les étoiles, c’est comme les vagues ; non, il n’y a pas d’autre fin que celle qui interrompt le compte en cours.

Devant le jour, relire les lettres de Nerval datées de 1854. Quand la folie est la plus sûre d’elle, qu’elle se concentre dans l’esprit sur une pointe comme au jour du 21 décembre, espace de temps le plus court du jour tant et si bien qu’on ne sait s’il reviendra (de là, sans doute, les superstitions de ces jours, où l’année recommence : où le jour regagne du terrain) : et la folie qui touche au point d’expression le plus juste.

En 1854, ce sont Les Filles du Feu, puis ensuite, Pandora, les Promenades inhabitées, et l’incandescence de Aurelia, laissée en l’état, cet hiver de 1854/1855. Quand le jour se termine, on dirait qu’il se bat avec lui-même : qu’il s’arrache encore un peu de peau pour s’en délivrer. Quand le jour en termine avec le jour, ce qu’il reste, des lambeaux qu’il nous lance, et ce qu’on en fait : des simples raisons d’en finir.

Du jour étranglé, on n’aura rien dit si l’on ne parlait pas de sa répétition. Qu’il ne tombe pas pendant un certain temps, mais qu’il tombe plusieurs fois — qu’au moment où on le croit pour de bon achevé, voilà qu’il revient, et relance au-dessus de la ville quelques flammes.
I
Il me semble que je suis mort et que j’accomplis une deuxième vie.
Et de nouveau, s’éteint.

On tourne l’année sur elle-même, on n’y trouve que du temps renversé en même : et n’est-ce pas une raison suffisante pour devenir fou ? Je veux dire : commencer enfin à envisager le monde depuis l’envers des choses ?
II
Ce que c’est que les choses déplacées ! On ne me trouve pas fou en Allemagne.
III
L’argent du diable, s’il est donné, devient l’argent de Dieu.
IV
Que faut-il ? Se préparer à la vie future comme au sommeil. Il est encore temps. Demain, il sera peut-être trop tard.
On écrit sur une page, et quand on la retourne, qu’on voudrait reprendre là où on en était, on est sur le ventre des lettres, on les continue, et on les nie. On les efface.

La lettre de Nerval datée du 24 janvier 1855, est adressée à sa bonne tante : la rassurer, avant tout, lui dire que tout sera bientôt surmonté ("Quand j’aurai triomphé de tout..."), lui confier quelle place elle tient pour lui. Le lendemain, on aura retrouvé son corps, accroché rue de la Vieille-Lanterne, mais tout cela ne compte pas.
Ne m’attend pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche
Ce qui tient de la blancheur et ce qui tient de la noirceur ? C’est sans doute de n’avoir pas pu les départager, leur confier à chacun leur douleur et leur joie, qu’on n’a pas su franchir le jour. Mais ne pas succéder au présent, c’est peut-être aussi une manière d’accomplir et l’une et l’autre. Demain, il fera jour.


En retrait, les formes parfaites du monde, telles qu’on n’ose pas les rêver : le fond qui donne corps à ce qui au-devant est la réalité des choses. Loin derrière, c’est l’appui nécessaire, c’est la toile sur laquelle repose tout.
En avant, les détails se détachent : on voit la vie possible, on reconnaît les récits dans lesquels nos vies ont un sens, une raison de se frayer entre.
Et quand je me place un cran en avant encore, que je vois de l’extérieur l’avant et l’arrière monde, que je me saisis de cette vue d’ensemble dans le tremblé de la nuit noire, je me retrouve soudain dans la matière même du noir, et je compose comme je le veux les formes qui donnent sens au réel.
Je souffle sur mes doigts, et je repeins les violences du monde, je suis l’une d’elles, je suis pour une seconde le souffle et le mouvement de mes doigts : je suis la seconde et le soleil au loin dans la nuit sale — je suis la conscience endormie de la ville ; je veille sur elle.

Franchir sans regard pour le vide qui se déplace à chaque pas sous le corps, un jour après l’autre, tendre les bras comme un funambule, mais c’est de marcher que je m’endors, alors je vais ; et un pas dans le vide retarde le vide encore : je n’ai pas peur.
Il fait grand ciel bleu aujourd’hui, et les nuages d’hier, où sont-ils ? Dans le rêve d’hier, c’étaient, sur de grands paysages, des nuages qui sortaient du sol et qui prenaient la place de la surface du monde. Je marche sur des reliefs transitoires, éphémères, brumeux — et je ris (de ce rire violent qui en même temps me glace), jusqu’à ce que je m’enfonce tellement dans le brouillard que je disparais avec mon rire : et c’est tout mon silence qui m’enveloppe avec le nuage.
Mais quand je me réveille, je n’ai plus peur parce que j’ai laissé toute cette peur, là-bas, et que je suis démuni d’elle, sans recours face au réel : je n’ai plus que le froid pour me souvenir de mon corps. J’ai si froid la nuit que je me serre contre moi, et je me réveille plié en deux, de douleur ou de froid : contre moi, le rêve n’a pas plus de substance que le froid ; lequel a le plus de prise sur la douleur ?
Un jour après l’autre : les bras plus tendus encore pour écarter les parois du vide comme j’avance sur le fil — dans le fleuve, tout à l’heure, je suis allé cracher pour voir s’il réagissait encore à ma présence, si je n’avait pas été avalé complètement par la fatigue. Dans le fleuve tout à l’heure, il y avait ces couleurs qui indiquaient une direction où aller et se perdre : je vais dans l’année qui me prend et cette fois, non, cette fois, je n’ai pas peur.

Ombre portée de soi — à bout de bras sans doute — par les murs qui dressent la ville de froid tout autour. Ombre à distance de toute reconnaissance et dont la lumière du soir seule détient les lois de l’écart, de la hauteur, de la profondeur peut-être.
Sur la surface d’un miroir, on ne reconnaît de son visage que ce qui fait défaut : c’est qu’on se heurte toujours au plein des formes, jamais au visage extérieur qui est celui de son rêve.
Alors, je choisis au hasard les murs et place mon corps en travers de la lumière pour me fabriquer des miroirs : ce sont souvent des trottoirs, et mon ombre qui se répand s’étale et désire s’échapper sous le sol : je marche sur mon ombre comme je l’écris, un mot après l’autre déchirant ce qui l’approche.
Mais quand ce sont des murs devant moi, comme ce soir-là, je reconnais mieux la verticalité des pierres qui est la véritable silhouette de ma pensée. Visage de soi portée en-deçà de la simple reconnaissance : je lis mieux l’attitude, et moins la pose : dans la violence de la projection, le flou des contours trace la ligne la plus envahissante — et la plus juste — de mes autoportraits.


Depuis peu, c’est le froid au visage qu’on éprouve au dehors dans la grande aspiration des rues contre soi : le froid qui secoue le corps depuis le crâne jusqu’aux doigts, qui fait trembler chaque pas ; le froid qui arrête et qui en même temps fait marcher plus vite — on entre dans la ville comme un corps plongé dans l’eau ; on est redressé au-dedans de soi par plus fort que son propre poids.
« Tout corps plongé dans un fluide au repos, entièrement mouillé par celui-ci ou traversant sa surface libre, subit une force verticale, dirigée de bas en haut et opposée au poids du volume de fluide déplacé »
On avance le dos un peu courbé et le menton appuyé contre la poitrine, les mains au fond des poches en recherche de plus de prises, et un pas gagné sur l’autre voudrait tirer en arrière de soi le trottoir qui ne se laisse pas faire ; dans le froid, les équilibres trompeurs des forces jouent toujours en faveur de ce qui est en face de nous et qui oppose à la marche un mur opaque qu’on ne cesse pas de traverser.
« Un corps plus lourd que le liquide où on l’abandonne descendra au fond et son poids, dans le liquide, diminuera d’une quantité mesurée, par ce que pèse un volume de liquide égal à celui du corps. »
Devant les ponts de la ville, quand on lève les yeux, la neige tombe à l’horizontal, passe sous les colonnades de béton et coule au-dessus du fleuve : deux parallèles qui se rejoignent à l’infini. On ferme les yeux une seconde devant un coup de vent plus féroce qu’un autre et quand on les ouvre de nouveau, la ville a changé de couleur, de place, et de forme.
À force de pousser dans la masse inerte de la ville, le froid a fini par s’enfoncer dans nos propres corps et lorsqu’on respire, c’est du froid qu’on expulse sous forme de buée mouvante. Quand elle retombe, c’est de la neige : on respire sur la ville les flocons qu’on a accumulés sur elle ; on est la propre force appuyée contre la ville : on est son corps immergé sur elle.

C’est ici qu’on range les archives : on a dressé de solides étagères de bois qui se font face de part et d’autre du mur ; la salle est tout en long — au dernier étage, les fenêtres donnent sur les toits, on est ici sans vis-à-vis.
Les étagères de gauche sont pleines (quand je passe devant la salle la première fois, je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil à l’intérieur : je rentrerai à mon deuxième passage, furtivement ; m’attarderai à mon troisième) : les étagères de droite sont vides ou presque.
À gauche, on a empilé les thèses, les exemplaires (religiosité et expérience chez les poètes américains du XIX : 1803-1894) y sont en plusieurs volumes (l’impossible sujet de W.T, ou la fascination du vide), jetés là en vrac (droit et regard dans le théâtre de l’est américain : 1907-1975), les uns au-dessus des autres (écritures chicanos : 1902- 1945), sans ordre (peuplements du récit dans les fictions biographiques — 1846-1987).
Je rêve sur les dates, leur précision terrifiante qui sont pour moi d’un arbitraire magnifique ; je sais pourtant qu’ils justifient une partie du travail, que ce sont ces dates qui donnent parfois sens à ces recherches. Mais décrochées du reste, elles valent moins que celles qu’on lit au hasard de nos marches entre les tombes d’anonymes.
Je reste longtemps à lire les titres de ces exemplaires sans doute ouverts mille fois par leur auteur, dont chaque mot pesé est l’histoire d’une vie ou presque — et qui se sont retrouvés dans ce cimetière sous les applaudissements, les honneurs : nombre de pages scellées et avec elles, leur part d’audace et d’échec, ce qu’elles ont dû déplacer de savoir mort pour mourir une deuxième fois ici — c’est inimaginable.
Cinq étagères de trois mètres de haut emplies de thèses jaunies, des centaines peut-être.
En face, sur les étagères de droite, il n’y a presque aucun livre. Mais il y a des étiquettes sur la base de chaque rayon qui indiquent des sections : une moitié pour Thoreau, une autre pour V. Woolf. Etc. Des noms surmontés par des emplacements vides.
Sur l’une des étagères, il y a une bouteille d’eau posée (depuis combien de temps ?), au trois quart vide, sale, un dépôt noir au fond — elle appartient à la section Samuel Beckett.

Mon rôle (dit-il) c’est, en face de celui qui parle, de garder le silence : pas pour l’enfermer en moi, mais (il hésite, il cherche), comme un berger garde ses moutons. En fait (finit-il par lâcher sans regarder la caméra), mon rôle, c’est de garder le silence pour l’autre, le silence de l’autre.
Quand il est deux heures, le soleil mord sur le bord de la fenêtre ; à trois heures, il est largement levé au-dessus des toits et se plaque contre la surface sale des vitres ; à quatre heures, la lumière se pose presque à l’horizontal, je commence à mesurer le temps à cette échelle-là, elle en vaut bien une autre, cette échelle, elle organise le travail, bat la mesure.
Cadran solaire tracé dans la poussière ; c’est la montre au poignet de l’appartement : elle en vaut bien une autre.
Quand il est cinq heures, je ne vois plus mes doigts qui tapent dans le soir ; à six heures, on lève les yeux sur la ville et on ne voit que les lumières aux fenêtres des bureaux.
Des pages accumulées ces dernières jours, des pages écrites dans la poussière de ces jours, ne rien penser qui pourrait les juger : de l’accumulation du jour sur ces pages, du jugement qui pourrait les défaire dans l’instant, les réduire à plus néant que poussière, ne retenir que la verticalité plus ou moins tenue de lumière, à bout de bras, dans les mots.
Le récit qui s’écrit n’est pas plus étranger à la poussière qu’au silence que je garde pour lui, en moi.
Mon rôle, quand j’écris, c’est de garder le silence du jour dehors, de l’écrire ; et je compte le silence comme un berger. Je ne veux pas penser à la terreur qui me saisirait s’il m’en manquait un seul. Du silence dont j’ai patiemment rêvé les naissances, élaboré lentement la généalogie et la mort, je reste le gardien ; j’ai charge d’âmes.


Dans le rêve tout à l’heure, désemparé et littéralement perdu, oui, entre les deux portes du sommeil (à force de m’être toute la nuit réveillé et rendormi, puis réveillé dix fois), impossible de savoir de quel côté j’étais — j’entrais dans des pièces, et m’éveillais dans une autre : et je crois bien que dans le rêve aussi, je dormais et rêvais : alors, il me fallait me réveiller plusieurs fois pour revenir : mais si je me réveillais une fois de trop ?
Je me retrouve dans une petite pièce, que je reconnais parfaitement mais dont je suis incapable de fixer le souvenir, une petite pièce sans fonction, un bureau vide, une chambre sans lit : avec sur le sol, un stylo qui roule, comme dans un bateau, vers moi puis qui s’éloigne.
Je me suis saisi du stylo et j’ai noté sur le plat de la main, en noir, la lettre R. M’y suis pris à plusieurs fois, parce que ma peau absorbait l’encre et l’avalait.
Quand je me suis levé, ensuite : ai regardé sur la main si le R y était — mais non. Pourtant, je ne suis pas rassuré - au contraire : je ne sais pas si c’était pour Rêve ou pour Réel : alors, je ne dors plus.
Et je me demande si mon corps n’est pas quelque part en train d’aller, d’une pièce à une autre, avec sur la peau, la lettre qui lui sert de boussole et de talisman. Mais comme cette boussole ne porte que les flèches et aucun nord, j’ai peur qu’il attende longtemps avant d’être délivré.

on est à l’abri : du bon côté des choses, du côté où les choses restent protégées : on est sûr qu’ici rien ne nous atteint : on est du côté où les gouttes coulent à l’envers en laissant voir leur ventre.

sur la cadre, le décor change mais tout reste en place : les horizons qui s’enfilent les uns aux autres et le train qui se déplace le long, ou qui l’entoure, pour atteindre finalement la ville ; sur le cadre, la pluie qui se dépose ne fait que cerner le train, mais ne le traverse jamais.

parole oblique, parole de traverse, mains aux milles doigts qui tentent de serrer la machine pour l’emporter : mais la vitesse est notre alliée : et plus on va, moins on laisse de prise au vent : alors la pluie passe, comme l’air, et finit même par nous propulser.

on est sans crainte, on est plus rapide que le monde autour : on est de l’autre côté des choses, à l’abri de tout ce qui pourrait nous emporter ; on compte les gouttes, et soudain, on a leur goût dans la bouche.

à hauteur de pavés, la ville à plat me semble comme posée sur une plaque mouvante, et chaque geste que je pourrais faire risquerait de la déplacer, à gauche ou à droite, ou la renverser. alors, je ne bouge pas, je ne respire plus, je ne pense même pas : je regarde.
la pluie tombe plus lentement, plus lourdement ; le noir qui descend pour entourer les réverbères, s’il me voyait, pourrait m’absorber, mais il ne m’a pas encore aperçu, caché derrière les derniers pavés du canal saint-martin, et je peux scruter à mon aise la manière qu’a la nuit pour se lever.
mais je finis par tourner la tête, sans raison, parce qu’avec le temps je me sens intouchable, et tout bouge dans la seconde, tout tremble et se déverse. alors, se sachant démasquée, la nuit tombe soudainement, et je suis soufflé comme une bougie dans le noir dense qui me cerne et me fait tomber avec les dernières lumières du dernier jour.

Toujours cette longue marche dans les rues de la ville avant de m’asseoir dans un café pour écrire. Je regarde depuis le trottoir, à travers les larges baies vitrées, la couleur intérieure de ce bar, la disposition de ses tables, de ses chaises, de ses banquettes. Quelque chose ne va pas. Où est le comptoir ? Y’a-t-il des places avec dos au mur ? Et l’éclairage ? J’essaie d’imaginer l’ambiance sonore, la musique qui passe, est-ce RFM une fois de plus ? Il ne faut pas hésiter à partir quand on entend certaines notes. Préférer le brouhaha des conversations, avec Fip en sourdine, mais il y a peut-être trop de monde, trop de bruit. Je continue à marcher, à regarder par dehors, ce que dedans j’imagine, combien je pense être suffisamment bien pour écrire. Je crois voir des tableaux aux murs de celui-ci, que des reflets me masquent. Reproductions ? Originaux à vendre ? Je me déplace devant la vitrine, baisse la tête pour bouger les reflets, la série pendue au-dessus des tables semble être à dominante rouge sombre : quelle musique peut bien diffuser cette brasserie pour convenir à ces toiles ? Billie Holiday ? Madeleine Peyroux ? Quel texte puis-je écrire, sous l’égide du rouge et du jazz vocal ? Cela ne va pas, je ne suis pas d’humeur jazz vocal rouge sombre. Le soir tombe vite, je poursuis mon errance dans une rue pavée, étroite et sombre, et l’âge que je lui suppose me transporte plus loin déjà. Peut-être dans un autre siècle, dans lequel je me demande ce que j’écrirais à la lueur des bougies, les sentant diminuer, pris peu à peu par l’obscurité d’un souffle invisible, brutal et pourtant lent, qui les éteindraient les unes après les autres. Qu’écrirais-je dans cette urgence, ne sachant pas quand la dernière mèche de la dernière bougie serait sur le point d’asphyxie ? La devanture est blanche à colombages sculptés, des visages tristes de lutins supportent les poutres de l’étage, des vitres sort une lueur jaune, je distingue quelques ampoules à faible intensité et sans abat-jour, mon regard survole la porte sur laquelle je vois, sans le déchiffrer vraiment, un autocollant noir et blanc qui ressemble en tous points à ceux qui indiquent un hotspot wifi gratuit. La porte est entr’ouverte, je vois des tables sans nappes, des cadres vides suspendus sur des murs nus, unis, je goûte aux odeurs et aux sons, et je me demande ce que j’écrirais, si j’entrais ici.
Sous l’incitation de Jérôme Denis (de Scriptopolis) et François Bon (de Tiers livre), le premier vendredi du mois est l’occasion de Vases communicants : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre ; vases communicants. Autre manière, comme l’écrit Scriptopolis, d’établir les liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis.
Pour les Vases communicants #6, Joachim Séné occupe l’espace ici, et ce jour, je suis chez lui.

ce qui me suit pas à pas, comme mon ombre : le retard, l’empêchement, les tiraillements du jour à ne pas faire ce que la nuit dicte : désapprendre le jour ce que patiemment m’enseigne la nuit. (et les appels sans réponse.)
de l’autre côté de la fatigue, mes pas en quinconce tracent dans le noir une direction possible qui pourrait m’indiquer le chemin. dans le rêve, une dent après l’autre semées comme dans le conte, rage de n’en avoir pas plus pour mordre plus fortement encore sur les heures jamais assez pleines. de l’autre côté de la fatigue, le réveil me laisse le temps de voir les heures venir, m’avaler. alors je m’échappe. (et je lui échappe, parfois, aussi.)
ce qui me guette derrière chaque pas : le retard creusé qui laisse voir le précipice où je marche, fermeté du gouffre sur lequel j’appuie de tout mon poids. le passé ne m’appartient plus, je n’ai plus assez de souvenirs pour croire qu’il m’a engendré. je regarde par terre : pas à pas, je laisse sur le sol comme des doubles de moi qui restent fixés au trottoir et me jettent à la surface du monde, (comme un regard noir.)

est-ce normal que dans cette ville les faits perdent de leur précision ? et la mémoire des faits, leur prégnance ? ce qu’il me reste, c’est seulement leur éclat, comme un moment arraché à une étendue de temps, et qui persiste. mais dans la succession des instants, impossible de reconstruire une durée. je me tiens là, et les seconde se succèdent ; je suis l’une d’elles, et plus rien n’est la conséquence de rien ; je dure et c’est la seule preuve que le monde me traverse encore.
c’est ainsi, je l’ai appris : dans cette ville, quand on se penche vers le trottoir et que le regard tombe sur le sol, il se recouvre de petits points noirs et de plus en plus gros, bientôt comme le poing. on lève la tête : il pleut. c’est ainsi ; et sur le fleuve : surface perclue de flèches d’eau, le temps se rengorge, la pluie tombe jusqu’à ce que je sois rentré. je l’ai appris : la pluie tombe le temps que je suis dehors, c’est ainsi.
alors dans cette ville : quand je croise ceux qui la peuplent, sans les voir parce qu’avec les faits, ce sont les contours des hommes qui perdent de leur précision ; sans les voir, mais en devinant leur présence étrange à la réalité des faits - et je sais bien que je suis avec eux, occupe dans le temps la même minute qu’eux, mais pourtant : ce qui nous sépare est sans mesure -, je me demande, parfois à haute voix, comme si je m’adressais au ciel et aux visages, les confondant dans leur brutalité et leur silence : s’il pleut sur eux aussi, ou non.

Pendant la durée des travaux, le blog reste ouvert. Ou en tout cas battant, comme une porte, serrure fracturée, poignée manquante, et de l’autre côté, couloir noir, d’autres portes.
Le regard qui jettera sur mes épaules
Le filet indéchiffrable de la nuit
Sera comme une pluie d’éclipse
Il descendra lentement de son cadre solaire
Mes bras autour de son cou
"Au fer rouge", in Ralentir travaux (René Char, Paul Éluard et André Breton)

Ma maison est éventrée dans la rue, elle se répand en désordre au milieu de ma vie, je n’y reconnais rien. À force de déménager ses affaires, on finit par prendre soin des cartons et jamais de ce qui s’y trouve. On les déplace comme des images au mur, et on ne voit pas les murs changer, ou se fendre.
Ma maison depuis huit jours : comme un lac de montagne, plat depuis l’éternité, et sur laquelle je lance une pierre. À la surface, on ne voit plus la profondeur, et mon visage se trouble.
Ma maison n’est plus qu’une porte seule au milieu des débris, si je la pousse, je la fais tomber, et tout le pan de mur qui reste avec. Alors, je me tiens devant, et pour passer, j’enjambe les cailloux sur le côté. La porte reste intacte. Je suis de l’autre côté.
Ne pas cesser de passer, d’une obscurité à l’autre, et sans mouvement trop brusque de peur de tomber, et d’une ville à l’autre, sans destination précise, sans autre sentiment que l’envie de passer, comme ici, d’un lieu à un autre rattaché par rien d’autre, non, et je ne suis plus de nulle part quand je passe, d’une ville à l’autre, avec le seul sentiment d’habiter simplement le mouvement qui me fait aller vers, et m’empêche de m’en tenir à ce lieu, l’autre.
À la volée, comme toujours, je prends le mouvement de ce type qui lui aussi passe, d’un bout de trottoir à l’autre, et j’envie ces gestes, leur sûreté, leur souplesse, leur désordre construit, leur sagesse élaborée par l’intuition, et quand il disparaît dans l’obscurité, je suis seul avec mes pas qui m’entraînent, sans direction, qui vont.
Je pourrais être comme ce type qui passe, trottoir occupé comme le monde, l’espace qui sépare deux villes, mais je n’ai ni sûreté ni souplesse, ni encore moins la sagesse de bâtir le désordre de mes pas, qui sans moi m’entraînent, hors de toute possibilité d’arriver ; et j’habite ainsi le mouvement.

Attendre dès 7h30, se poser devant le ciel, une heure, laisser la pluie tomber et le froid, attendre.
Tout à l’heure, être passé devant les lycées, les collèges, et s’être glissé entre les conversations bruissantes qui précèdent les classes, l’ennui déjà, les cigarettes allumées rapidement, et les pensées pleines des devoirs à faire, les échappatoires qu’on imagine avec colère.
S’être faufilé entre les voitures pleins phrases lancées sur les routes du travail, les radios allumées branchées aux nouvelles du monde, l’échappée haletante des choses qui passent, qui font la réalité, défont plus loin les rêves qu’on n’ose plus formuler à voix basse, et passer, retrouver le boulevard, se poster là, attendre.
J’ai dans un cahier plusieurs dizaines de pages, écrites en noir, à la main, un texte tenu plusieurs mois durant adolescent à partir d’un seul mot, le premier mot du cahier, le titre aussi, je me souviens, sentinelle, de ce cahier, et je me souviens aussi du sac, volé un jour d’inattention, quelques mois plus tard, laissé sous la table du café, et quand je reviens, à la table, le dos du type avec mon sac, le cahier perdu.
Quand il est 8h, il pleut moins, le froid s’éloigne. Attendre, encore. Attendre quand le ciel s’ouvre, comme une page, et au-dessus tout le poids du noir qui appuie, empêche, mais attendre quand même, faire confiance aux énergies du corps, attendre quand le ciel terminera, il n’y aura plus que l’horizon.
À 8h30, un peu avant, on a fini d’attendre, on regarde une seconde, l’espace d’une seconde suffi, on a déjà emporté la photo, repartir. Ce qu’on a attendu, on ne le sait pas soi-même ; c’est peut-être une part du jour qu’on entraîne, auquel on participe, c’est un terrain gagné sur l’absence (de la ville), présence à soi-même plus vive le temps de cette seconde où le jour se fait, un part de sa propre colère aussi qu’on laisse sur ce trottoir gorgé par l’attente : il recommence à pleuvoir.


Dans toutes mes marches autour de la ville, quand je sors au milieu de l’après-midi qui est mon heure pendant que les autres sont occupés dedans — la ville dehors n’est qu’à moi qui marche sans direction et sans volonté, hors celle qui dans mes marches me conduit à chercher dans la ville exposée comme un corps contre lequel s’appuyer pour faire tomber plus lourd que soi, la porte par exemple qui masque : volonté qui dans mes marches me fait marcher là où je suis, je vais, affronte les rapports improbables qui ne me feraient pas marcher à mon âge, et cette heure pleine du jour, téléphone éteint sur le monde : volonté donc, de chercher un endroit de la ville qui pourrait être la ville en elle-même, toute retrouvée sur un lieu, se mettre devant et prendre sa photo et l’emporter.
J’ai trouvé cet endroit (j’étais passé devant plusieurs fois, mais sans la voir vraiment, ou en la regardant trop, et trop de biais, cherchant l’angle, quand c’est de face, et par dessous, que l’évidence s’est imposée à moi) au pied de la ville, ou au bord (et bien sûr ce bord est au centre exact de ma trajectoire vers elle, quand je pars de chez moi et que je la retrouve maintenant tous les jours au bout de ma marche et à son commencement) qui me toisait depuis longtemps et qui me cherchait presque autant que moi (autant que mes marches incertaines et désœuvrées pouvaient le désirer), c’est là.
Une grande maison abandonnée comme il y en a beaucoup dans ces quartiers qui l’entourent, mais cette maison n’a pas de panneau affiché au fronton à vendre, ou vendu, comme les autres, simplement des fenêtres fermées, ou ouvertes sur de grandes pièces vides, plafonds écrasés, sols enfoncés partout, poussières qu’on respire depuis la rue. Une immense maison qui est en fait plusieurs maisons, des pièces allongées sur des mètres d’habitation délaissée ; deux rues plus loin, je parlerai un peu avec une jeune fille assise sur le trottoir avec son chien, elle m’a vu regarder longuement à travers les barreaux d’une fenêtre sans verre, et elle me racontera la maison.
C’est un marécage, elle me dit, je la laisse parler, je n’ai jamais vu de marécage, et elle non plus sans doute, mais on voit très bien ce que cela veut dire, et d’autant plus s’agissant de cette maison, un marécage de plafond, de lattes de bois, de parquet de plusieurs millions partout arraché par l’humidité, les bêtes, le temps passé à ne pas être piétiné tranquillement par des bottines d’homme, un marécage sans ordre, ni haut ni bas (et en passant devant, la route qui l’entoure fait en effet une boucle du bas jusqu’à remonter au niveau du premier étage, presque du deuxième), sans escalier praticable, et du verre partout.
Il y a encore des miroirs accrochés à certaines pièces, dont presque tous n’ont plus de vitre.
Elle continue, elle dit les jours où ils se retrouvaient, plus maintenant, c’est devenu trop dangereux, et il y a des types qu’il ne faut pas rencontrer là-bas, il y a aussi des rondes, elle dit ce qu’ils faisaient, juste parler, se raconter la journée, partager à manger, des cigarettes, à boire ; souvent, ils se font prendre ; la première fois, ils ont demandé aux flics s’il y avait des propriétaires, et ils n’ont pas su répondre, ils ont dit sans doute, mais au fond, personne ne sait vraiment. Ils se demandent alors quel délit ils ont commis, et pourquoi on les arrête ; ils recommencent et quand ils se font de nouveau prendre, ils posent les mêmes questions et reçoivent les mêmes réponses : on ne sait pas.
C’est un endroit fermé qui n’appartient à personne, et le soir certains l’occupent alors qu’il fait plus froid que dehors et que c’est plus dangereux, et plus noir que dehors, mais on l’occupe parce qu’il y a un toit (mais on ne le voit pas), et des fenêtres (mais elles sont toutes brisées), et un sol avec des étages. Je dis c’est un labyrinthe, elle me répond bien sûr. Tu t’es déjà perdue, elle cherche et répond que oui, sans doute, elle ne sait plus, de toute manière, où qu’on se retrouve dans la maison, on a l’impression d’être perdu, la porte d’entrée change tout le temps, on rentre une fois par là, une fois par ici, et dans le noir, on ne sait pas très bien où on est. On s’assoit où on le peut, c’est toujours le meilleur endroit, on attend que les rondes viennent nous prendre, et s’ils nous oublient on part avant le lever du jour.
Dans la maison, j’ai remarqué des graffes au murs, elle me coupe ils ont toujours été là les inscriptions, on ne sait pas qui les a faits, certains les recouvrent, mais la plupart, ce sont d’autres qui les ont faits. Je n’ai pas le temps de demander — de quels autres, par rapport à qui.
Elle est partie avec son chien, et je retourne sur mes pas, prendre la photo ; la chaise renversée, et autour, la lumière qui marque la poussière au sol, le silence de toute cette ville qui dort en plein milieu de l’après-midi.


« Il s’arrête pour s’orienter. Tout à coup il regarde à ses pieds. Ses pieds ont disparu » V. H.
Double opacité du réel : maillage si serré qu’il étreint ; je cherche au-delà. Double formulation de cela : dans la tête d’abord, les mots tout à la fois, et la douleur en premier ; et dans la bouche ensuite, l’ordre successif que cela prend.
« Qu’ainsi, rejeté de moi, ceci, que / Je sais d’aujourd’hui, si franc, si fécond et si clair, me toise, et m’épaule à jamais sans défaillance » (V.S)
Je cherche au-delà. Toute la journée (et elle n’est pas finie) : non pas ce qui outrepasse le maillage, mais ce qui le conditionne et l’englobe. Je veux dire. Non pas dénombrer les cellules dans lesquels les corps vont et s’endorment ; mais embrasser la prison, et la surface qu’elle occupe dans l’esprit.
« Et maintenant : où ? par où ? comment ? Seigneur ! par ici ? c’est un mur, on ne peut plus avancer ; » (B-M.K)
Double confrontation du monde : sa verticalité brutale, lisse, sans prises. L’une sur l’autre, les minutes entassées qui finissent par faire les années ; et le soir. Puis son horizontalité nette, l’horizon traversée.
« J’en perdrai la valeur enfouie et le secret, mais ô toi, tu radieras, mémoire solide, dur moment pétrifié, gardienne haute »(V.S)
J’ai cherché au-delà, ce qui pouvait dans le travail forer ces opacités (aujourd’hui, cette question : le désoeuvrement est-il une manière de formuler l’oeuvre ? et je n’ai pas de réponse ; je continue) ; et comment la lecture pouvait être traversée, comment l’écriture pouvait la saisir ensuite en verticalité.
« De ceci... Quoi donc était-ce... Déjà délité, décomposé, déjà bu, cela fermente sourdement déjà dans mes limons insondables. »(V.S)
Je relis Segalen et Koltès, dans chaque main Quai Ouest et Stèles, deux questions qui n’ont rien à voir, deux langues qui ne se comprennent pas ; et le flux passe, malgré tout, de part en part de mon corps, conducteur d’énergie. Le flux passe.
« ce n’est même pas un mur, non, ce n’est rien du tout ;c’est peut-être une rue, peut-être une maison, peut-être bien le fleuve ou bien un terrain vague, un grand trou dégoûtant. » (B-M.K)
Et par-dessus, le martèlement des notes au piano, toujours les mêmes, qui changent de place le corps à chaque écoute. J’habite librement cette prison, le flux continue de passer au-delà du maillage.
La Ritournelle, ’Sébastien Tellier’, ("Sessions"), 2006

Le toit de la ville est si haut qu’on pourrait lever les yeux bien au-dessus des immeubles, on ne verrait que les nuages, et un peu de ciel qui transperce. Mais rien au-delà.
Le toit de la ville part si loin que la direction qu’il indique mène toujours ailleurs ; certains la suivent jusqu’à se retrouver au point de départ : et repartent.
Le toit de la ville fait si peur que personne ne semble le considérer comme un toit, et on habite dessous sans certitude, l’habitude tient lieu de mot d’ordre : et le mot dit la survie, il dit l’impossibilité de s’y tenir. On meurt sous le toit sans avoir vécu, on est tombé sans bruit.
Le toit de la ville, il y a ceux qui accrochent dessous des cordes, pour se rassurer, savoir que c’est possible ; il y a ceux qui installent à ses poutres les lampes, pour voir dans le noir le noir sur lequel ils trébuchent ; et il y a ceux qui, sur son faîte, danse sans un regard pour le vide autour.

Devant une porte murée, on ne voit ni la porte, ni le mur, mais les jointures ; ce qui délimite les frontières d’un passage — au-delà, il n’y a rien, pas une pièce, ni une chambre : un mur qui se prolonge, voilà tout.
C’est devant la plainte qu’on sent le mieux la fatigue : accroché au-dessus de la porte murée, il y a le numéro, là seulement pour signaler son inutilité ; le chiffre qui souligne que l’endroit n’existe plus comme tel ; on rentre le soir plein de la journée en soi qu’on allonge sur le lit, et le lendemain, quand on se lève, elle est parti avec le rêve — on se plaint de n’avoir pas été plus fatigué pour remplir le jour.
Le mur autour s’estompe : il voudrait avaler la porte, il n’en fait que désigner la résistance, l’audace dont il fait preuve — scandale de la ville morte qui montre ses traces comme si les portes allaient s’ouvrir de nouveau, le contour déjà tracé : le mur ne suit pas l’ouverture, il la précède.

La nuit, ça commence par une appréhension moins bornée du temps : dans le jour, il y a les tâches à faire ; les courses vides d’un endroit de la ville à un autre pour démarches administratives qui tiennent lieu d’identité sociale, à assumer, et entre les dents parfois les insultes ; les heures où il faut manger, appeler, tenir la distance, à bout portant le jour et toujours un horizon de choses à faire qui m’étreint, la projection qui m’empêche d’habiter ici et maintenant le lieu où je suis, ce que je fais — la nuit disperse immédiatement cela.
Il n’y a rien d’autres inscrit à l’agenda des heures suivantes : on est libéré du jour, de l’harassement continu des heures qui scandent la vie sociale ; quand ça commence, c’est au-devant de nous quelques heures (elles ne sont pas nombreuses) sans compte à rendre ; des heures épaisses et noires, toujours jamais le même noir, le noir qui s’assombrit à mesure que nos yeux l’apprivoisent : circulation étrange et puissante ; la nuit aux plis aussi nombreux que possible : de retour dans la vieille ville dont les rues débouchent sur d’autres rues, et pas sur des boulevards identiques.
On est devant son écran, devant son livre, on est dans le rue et on peut ensuite rentrer, et ressortir, saluer le fleuve, les types qui font les cent pas à côté de lui pour le veiller, on se tait, la nuit on se tait, rien n’oblige de parler, on connaît les codes, on les partage, on regarde le type qui nous regarde et on sait ce que chacun attend de l’autre : une part de silence partagé pour une part de trottoir qu’on arpente, tous les deux, mais on n’est pas au même point de la nuit : la nuit, personne n’est au même point des heures, c’est cette certitude qu’on partage ; et on se quitte, sans mot, sans regard ; la nuit partagée comme un repas par ceux qui ont toujours faim ; on peut aussi descendre les rues tellement vides qu’on ralentit et qu’on inspecte les pavés, un par un, rue de la lanterne hier, il faisait encore froid, et ce n’était pas l’hiver, juste le souvenir qui prenait sa place, forait dans le crâne, et colères contre les hommes qui l’ignorent.
ça finit de la même manière : la lumière du dehors qui coulisse sur les nuages noires, et dans le bruit que ça fait au dedans de soi, la douleur, on reconnaît le jour passé, et que la nuit ne lui appartenait pas : on le sait bien, mais tout de même ; je vois le filet de lumière gagner de sa ligne droite et implacable les bords du bureau, et gratter peu à peu la nuque, et monter sur le clavier, et l’écran (je suis dos à la fenêtre) ; quand elle a fini par tout recouvrir jusqu’aux images qu’on essaie, plus rapidement, dans l’urgence que le soir fini et que tout risque de disparaître avec lui, et l’essai des images sur la langue se termine au moment où on était sur le point de les écrire, je veux dire, vraiment ; formuler ce que le jour refuse dans la lumière pleine des évidences.
Peur du jour, c’est ce mouvement qui me pousse dans ces heures vides et longues, plages de silence et de bruissement sourd, parce que quand le jour commence, qui nous vieillit d’un jour, on est dans la joie d’avoir traversé des heures que la plupart n’ont pas connu, enfoncés dans le sommeil, ils n’ont pas vu telle minute passée et combien celle-ci, celle-ci précisément et justement, avait un poids différent des autres, tirait à elle autre chose, et la densité de la lumière opaque. Alors dans la joie absolue de cette minute, je sais que j’assiste à l’événement qui me justifie ; la minute passée pour moi seule est ma conquête, moi qui regarde une carte déjà remplie de toutes les terres, des livres pleins de tous les savoirs. Cette minute est ma terre et mon savoir.
Peur du jour, parce que je me retrouve dans la fatigue insondable du corps, et j’en tiens le jour responsable, jamais la nuit. Peur du jour dans sa vitesse, sa rapidité sans mouvement, sa pression sans élan ; tout le contraire de la nuit qui adopte des vitesses différentes selon l’heure (ceux qui vivent l’insomnie savent de quoi je parle), et le rythme particulier de 3h, quand on bascule, ou la précipitation de 5h, ou le ralentissement au dernier moment de 6h avant la douleur du matin.
Peur du jour : quand les lignes qu’on a écrits dans la gloire d’heures secrètes et noires, invisibles à soi-même, oui, quand ces lignes nous apparaissent et tombent, misérables, les unes après les autres, dans la béance du sens que le jour apporte avec lui. Peur du jour ; et dans le jour, c’est toujours l’attente de la nuit, son imminence au soir rouge que je guette, qui me tient éveillé, et vivant.
écho fraternel à la peur du soir de Mahigan ; et salut de l’autre côté de la mer : au moment où ces lignes sont écrites, il est pour moi le matin, quand là-bas, lui est encore plongé dans la nuit.

On laisse transparaître quoi de son ombre quand on marche, qu’on fait le geste de partir pour en finir là, les évidences éculées tant qu’on voudrait laisser un peu de soi sur la route, mais non.
On laisse filtrer quoi de soi-même quand on parle, qu’on dit toujours les autres mots, et que les nécessaires, les justes, sont toujours aussi les plus fuyants, les moins possibles à dire, et on préférerait ne dire que les crachats aux larmes qui terrifient.
On laisse enfin quoi de sa propre terreur quand on la raconte, ligne sur ligne, et qu’à suivre les lignes on arriverait quelque part, un endroit qu’on ignore mais qui est peut-être le lieu clos qui a fait naître ces peurs et la joie d’y prendre part, à l’écrire, dans les mots les moins opaques, ceux qui laissent passer un peu de la lumière du soir quand on passe de l’autre côté du jour.

La lumière revient et s’accroche soudain à l’angle de la rue. On voit la façade s’agrandir, et les rebords des fenêtres, les pierres de taille immenses. On passe devant la porte ; l’aube défait un à un tous les nuages.
Au dessus de nos têtes, couleur nacrée du ciel ; sous nos pas, ombres terrifiées qui s’éloignent — c’est fini.
Me redis en silence, et au rythme plus soutenu de notre marche : « Rêve intense et rapide de groupes sentimentaux avec des êtres de tous les caractères parmi toutes les apparences ». Voudrais garder chaque image, et comme je me dis cela, je commence à les perdre.
Je sais bien que je me réveille.
On en a terminé avec l’heure, avec le décompte des minutes : matin d’octobre raidi dans la lumière lente des premières heures ; corps serrés qui se serrent encore comme la gorge, et sous les mains les corps se prolongent ; la nuit a fait naître tant de secrets, et à les voir en plein jour ce matin, c’est comme un foyer noir noyé par la cendre.
On rentre.

Blanc sur blanc, les mains encore froides, et qui sort de la bouche la buée qui entoure chaque mot, me lève en silence, terrifié (terreur sans objet du matin) ; le voile tendu du dedans fait obstacle au voile du dehors qui monte, avec la brume.
Ce qui n’est pas de mon ressort (le rêve, la marche sous mes pas, le froid encore) me fait violence plus que ce qui m’appartient : j’ai toujours aussi froid, le jour ne s’est pas levé ; rien ne pourrait chasser la peur.
C’est le froid qui me vient de la nuit, ou de la veille, qui continue. Qui me tire à lui, et c’est un pied encore dans la veille que je franchis le matin ; dehors, derrière le rideau blanc, le blanc du jour n’est pas le même ; non-coïncidence du blanc qui fait la couleur du jour : faire avec cela. Et dans la tête, un autre blanc se creuse, l’oubli du rêve qui perfore et lance.
Blanc sur blanc, les mains encore froides, et du silence plein les lèvres, la brume qui monte atteindra bientôt le soir que je n’en aurais pas fini d’oublier les images de la nuit ; on n’est pas innocent des crimes que la nuit fait pour nous.

Vitre coulissante des gens qui passent, dans la rue, courent pour éviter la pluie qui va plus vite qu’eux, mais eux s’en moquent, ils vont rejoindre les porches : je me tiens au-dessus d’eux, dans la chambre à peine allumée, de peur de réveiller mon ombre.
Dans le train, lundi, il y a aura quelques minutes de jour en moins, est-ce à dire que le soleil se lèvera plus lentement, plus lourdement, accroché qu’il sera à toute la nuit d’octobre, plus noire et mouillée de boue. Ce qui coulissera derrière la vitre ne sera que de la brume sur la lande arrachée par le vent de l’an dernier.
Ce soir où je le note, la pluie éloignée, le train encore plus loin, toute la nuit devant, le travail qui s’accumule et que je repousse, comme une fuite de gens sous la pluie, comme un paysage mort né sous la vitesse du train : la liste des priorités étalée devant moi, les tâches s’inversent chaque jour ; ce soir, écrire l’état des lieux du réel ; demain, chantier à avancer.

Je ne m’attarde pas : je sais que les églises communiquent entre elles ; je passe de l’une à l’autre, très rapidement, sans m’arrêter : la première, presque vide, est traversée de lumière ; la deuxième est minuscule ; la troisième est étroite comme un couloir, longue comme une galerie. Je n’essaie pas de sortir, ni de m’asseoir sur un banc, mais suis seulement guidée par des voix, très lointaines. Je passe devant des vieilles femmes en prières, qui ressemblent aux statues posées devant les autels ou au niveau des transepts, statues sans visage de plus en plus nombreuses à mesure que je passe d’une église à l’autre par des portes dissimulées dont il semble que je connaisse seul le secret. Quand je me retrouve enfin dans la dernière église (et je sais immédiatement, en y entrant, que c’est la dernière), je m’arrête un moment sur le seuil : c’est une grande nef au plafond très bas, sans vitaux, les murs sont chargés de décorations, de scènes peintes ou sculptées à même la paroi. La lumière artificielle est très faible. L’église est pleine. Des gens en noirs, qui tous manifestent bruyamment un grand deuil : ils pleurent, hurlent, se secouent d’avant en arrière. Je m’assoie au fond et regarde les larmes couler.

Je rentre. C’est l’endroit le plus reculé de la ville. Il y a, sur ma gauche, des bois, des longs bois sombres et hauts, des troncs plantés si serrés qu’on devine qu’il serait impossible d’aller plus loin que le regard, dix mètres qui s’arrêtent sur le noir le plus total, irrespirable de mousses froides. Des granges abandonnées font face à ces bois, sentinelles inutiles bientôt devenues bois elles-aussi, déjà traversées de fougères, creusées par les branches. J’avance (mais ne cesse pas de me retourner). Plus loin, le bois s’arrête, il laisse à la place un horizon de terres vides, en contrebas, à gauche, une maison, seule, et au loin, une autre maison, à droite de la route, plus seule encore semble-t-il. J’avance. Je sais que je rentre chez moi. Je laisse la maison sur la gauche, et celle sur la droite, je continue sur la petite route de terre, droite, gorgée d’eau. (Je sais que je rentre chez moi.) Maintenant, tout autour, c’est une sorte de plaine noire, la terre mal retournée, la route qui tourne et se perd dans un virage.
Il m’arrive souvent de tomber en rêve, quand pourtant je marche. C’est au lever du jour, alors que les carnets se répètent et se chargent de l’excédent du monde. Dans l’immolation, ce qui ne se dit pas. Le silence court, je note, l’intimité des choses qui est la mort, ce que dit Bataille - des faces battues dans les dédales du métro, le bruit des bracelets d’une femme en sursis, et l’homme mordu par l’insomnie, qui fixe l’arrondi de ma chaussure avant la marche. À descendre. À la remontée on se choque, se cogne nerveusement dans l’escalator, on rêve encore. Peut-être aussi qu’on meurt. On s’immole, on écrit le livre des corps par l’érosion, sans savoir, même, ce qu’écrire veut dire. On occupe les lieux, moi je cherche à cerner ma propre occupation, le dos contre une porte de métro un matin de deuil, tous les matins du monde. Comme d’habitude, on se prend la ville en pleine gueule, raide, souffre les gens blasés, dès la première heure, les regards froids et les respirations épaisses. Je suis heureuse de ça. De tout ça. Le présent est bloqué pour quelques minutes, quelques heures durant il n’en tient qu’à moi, d’abord que je rêve, je traque les signes du désespoir, les désirs muets dans le flot du monde en rade. Je note tout, la blessure qu’elle porte au poignet, je la prends, le désert sur son front à l’autre, je l’emporte et sa voix dedans, comme le cri silencieux d’Edvard Munch. Je ne suis personne, je suis tout l’excédent du monde. On s’éveille, tantôt, dès que je me réveille bordée de ton infini squelette, de ta main sur ma gorge, qui serre tendrement. Je voudrais dire quelque chose, mais je tombe et ce grand cri du monde qui reste emprisonné. Avec toi je meurs en rêve toutes les nuits. Je ne me lève pas, et pourtant, les carnets s’écrivent et débordent.
Annie Rioux
Sous l’incitation de Jérôme Denis (de Scriptopolis) et François Bon (de Tiers livre), le premier vendredi du mois est l’occasion de Vases communicants : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre ; vases communicants. Autre manière, comme l’écrit Scriptopolis, d’établir les liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis.
Pour les Vases communicants #4, Annie Rioux occupe l’espace ici, et ce jour, je suis chez elle.
Et d’autres vases communicants ce mois :

Pascale Petit ("tor up") avec Anna de Sandre ("biffures chroniques")
Nathanaël Gobenceaux ("les lignes du monde") avec Brigitte Célérier ("paumée")
Frédérique Martin ("carnet") avec "Désordonnée"

François Bon ("Tiers livre") avec Philippe Maurel ("La Vie dangereuse)

Gilles ("Lignes de vie") avec Christophe Sanchez ("Fut-il ou versa t’il dans la facilité ?")

Anne Savelli ("Fenêtre open space) avec Martine Sonnet ("L’employée aux écritures")

Michel Brosseau ("à chat perché") avec Mahigan Lepage ("le dernier des Mahigan")

Dominique Boudou ("C’était demain") avec Cécile Portier ("Petite Racine)

Jérôme Denis (Scriptopolis) avec Baptiste Coulmont ("Blog")

Élise Lamiscarre ("Même si") avec Pierre Ménard ("Liminaire")
Jean Yves Fick ("Gammalphabets") avec Yzabel ("Aedificavit")

Monde de pierres, c’est un monde répandu comme des pierres, qui tranchent ; ce sont mille pierres tranchantes semées devant les pas, et qu’à traverser la ville, on n’en éviterait pas une seule, c’est ce que je me disais en rentrant.
On pourrait essayer de mettre le moins de corps possible entre soi et les pierres ; ou on pourrait se faire léger, comme des danseurs la pointe des pieds à peine posée sur le sol, et pour une seconde à peine. Ou on pourrait rester en haut, comme ils font, dans les immeubles éclairés, grand salon avec vue sur le destin des foules, et juger.
Aucune ruse ne tient, quand soudain elle s’arrête et enlève ses chaussures pour marcher sur les pierres des rues, paume des pieds offertes aux accidents des marches, et c’est d’un pas plus sûr qu’elle fait désormais rouler la ville derrière nous.
Autour, les façades s’allument quand la nuit monte ; les pierres dans la bouche qui disent les mots qui valent le poids de tranchant sur la peau, on se perd encore plus pour ne pas avoir à retrouver (la route, le silence qu’elle dispose aux environs) le sens de tout ce qui manque, derrière le pas nu qui derrière moi trace la direction.
Max Richter, "From 553 W Elm Street, Logan, Illinois (Snow)", 24 Postcards In Full Colour, 2008

MUR (mur) s. m.
1° Ouvrage de maçonnerie dressé et portant en terre sur des fondements, ou sur un plancher artificiel. Un mur solide. Le mur s’écroula.
2° Gros mur, un des principaux murs sur lesquels porte tout le bâtiment.
3° Murs d’une ville, ou, absolument, les murs, les murs qui entourent une ville.
4° Murs, au pluriel, se dit quelquefois pour ville.
5° Se dit de diverses murailles construites pour arrêter des invasions.
6° Fig. Défense, protection.
(Littré)
Les murs de nos villes enferment d’autres murs dans lesquels le soir on s’enferme, fermer les yeux sur nos murs intérieurs et fermer la porte plus fermement encore ; murs qui contiennent une infinité d’autres murs qui ferment tous plus profondément —
(portrait de soi en murs, parois hautes derrière laquelle on se terre en attendant les ennemis invisibles, qui se tiennent prêts)
murs qui défendent, et jamais qui attaquent : murs qui s’abattent pour former des tas de pierres ; serviront à bâtir d’autres villes, des murs derrière lesquels attendre ;
on lèvera d’autres murs.

Surface plane des sentiments : ni peur ni rage, la simple violence quand on se lève du corps qui se dresse, épuisé de la nuit.
Façade rauque des murs sur lesquels on marche : les sols usés du vieux monde quand il faut apprendre, jour après jours, à composer avec sa solitude, la partager.
Instruments de la conscience qui perfore : le rêve, le désir et la chance que l’un se vide dans l’autre et fabrique un instinct de plus au réveil.
Latéralité de la marche, verticalité de ce qui l’impulse ; les lignes sont tracées comme sur la main : on peut suivre où elles vont, on ne trouvera que la partie du corps la plus lointaine, celle qui se ferme comme le poing.
On écrit le jour, au présent : demain prend du retard.
Pas après pas, ce qui revient comme pensée dans le pas qui le commande et l’oriente, pas à pas, depuis le premier pas jusqu’au dernier posé après le dernier, et comme depuis le dernier pas, l’avant dernier qui continue à se poser parce qu’il n’a pas trébuché sur la pensée qui l’a commandé : me revient comme pensée le pas qui commence la pensée après le dernier pas et je retrouve ce texte, des entrailles de la machine comment il se recrache et se dit dans les marges de la tête
On avance dans le geste lancé du bras qui se heurte à ce mouvement, le corps finit au moment du geste que la pas posé dépose sur la surface de la terre où (aller) on appuie de tous ces pas qui finissent par tracer une direction, puis une route, une manière enfin de tracer directions (et de les disperser) — le corp finit quand il retient le pas qu’on aurait voulu plus loin, plus lourd, et ce qu’on dépose derrière soi : la pensée suffisante qui l’oriente, où se perdre, où aller (on appuie de tous ces pas qui finissent).

(...) Ce que la nuit a raconté pour moi : les histoires et les images qu’elles a empruntées pour le dire avec mille détours, immense et insensée complexité du rêve dont l’évidence me transperce et me désarçonne ce matin, je n’aurais pas assez de mots pour le dire, je n’aurais pas assez du sens de chaque mot posé l’un contre l’autre, dans la ligne faible et pesante (dans la ligne lente surtout) d’un récit, sur du papier couché, l’encre épais qui boit autour de lui le sens, noie tout ce qu’il pourrait évoquer.
(...) C’est qu’il me faudrait un instant, et un instant seulement pour le dire, dans la décharge de ce que le rêve a figuré tout à l’heure, dans l’énergie verticale qui s’est imposée — mais c’est sous autre forme que le jour le recueille : ces mots, état des lieux du réel, sa linéarité déjà, et ce qu’ils appellent, ce que je raconte, ce que je vais raconter : ce récit que je trouve et qui pourra endosser cette injonction — aller vérifier la ville, le monde en sa place précise et réglée.
(...) La décharge immédiate que le rêve produit sur moi possède ses avantages : il prend corps dans le réel sans explication, il le remplace. Oui, tout cela est justifié, enfin. Mais impossible à dire, sans le détruire — on prendra des détours, différents de ceux du rêve parce qu’on n’a pas les mêmes armes, mais enfin — on saura se perdre, et aussi loin.(...)

Données illisibles du monde — on est devant des filtres qui cachent d’autres filtres. Me souviens de cette exposition, les poèmes placés sur les tables, et sur chacun, un papier calque qui les masquait. Pour les lire, on devait appuyer le papier, le calque rendait visible, mais à travers une opacité qui les projetait, les extériorisait.
Au-dessus des toits, les nuages que cachent d’autres nuages : on est sous l’épaisseur de plusieurs toits, des fenêtres à double vitrage. On est protégé : au-dehors, les choses passent comme de plus loin, rien ne nous concerne ; le bruit du monde fait écran à son propre passage.
Mais je me tiens devant ce livre au voile déchiré, derrière on peut voir les êtres vibrer et se tendre, s’allonger ; la musique n’est pas assez forte pour l’empêcher. Dans le silence de la lecture, le bruit que fait l’incendie à se répandre ; celui des touches de l’ordinateur pour multiplier les parois — appuyer sur le calque pour mieux lire, le monde redevenu lisible, pour un temps.

On peut bien traquer les signes, ce sont eux qui nous trouvent (au réveil, dans la marche, sur la ville, le nuage qui dessine tel visage, telle lettre) : on est face à ça comme devant son propre visage — on a beau effacer le miroir, la peau reste la même, la reconnaissance tout aussi impossible.
Ensemble, on parle deux heures, de ces signes (le visage de Hugo, sa statue quelque part en Asie, dans le village qui lui voue un culte), signes qui tracent les routes pour soi — et on ne se pose pas de questions de les suivre, ce sont eux qui décident — un pas qu’on pose devant soi, c’est la terre qui continue, qui entraîne (Guernesey, l’Iran, et l’Inde) ; on ne croit pas aux signes, on les suit.
Ce qu’on cherche dans les signes que le poignet trace sous les yeux, c’est le signe qui appelle d’autres signes, ceux qui diront l’appartenance au monde, ou au visage qui se tient devant soi, posé sur le miroir, et qu’à force d’effacer la glace on ne fait qu’apparaître, de plus en plus.

Prendre ses distances ; déterminer les priorités : parmi elles, cerner les contours des plus importantes ; ouvrir les chantiers comme sur une carte chercher les endroits vierges, désirables, possibles ; avancer avec lampe frontale et pioche ; heurter ses propres convenances ; déchirer ses peaux mortes.
Et quand on a fini, éliminer encore : les taches superflues et les habitudes si pesantes comme de trop grands habits qui empêchent.
On regarde en face la lumière, on lui trouve des corps qui s’interposent entre elle et le regard : et ce qu’on va chercher, en traçant le contour des corps, c’est la trajectoire de la lumière. Ruse que j’adopte ce jour parce que je n’en connais pas d’autre pour ne pas être trop ébloui, aveuglé finalement : et pour mieux voir ce que la lumière projette d’ombres de son propre corps avançant, cherchant l’ombre d’autres corps.
Des chantiers qui s’ouvrent, non pas les aborder successivement dans l’arbitraire du caprice, mais ensemble parce que l’un ne pourrait se concevoir sans les autres, et se mener. Ce qu’on emporte avec soi d’inconnu dans ses taches est tout à la fois la raison et l’objet de ces marches.

(à la main, le corps qui résiste à la phrase ; le corps qui empêche — et de l’empêchement ainsi éprouvé, dans la main, le bras, jusqu’au crâne, ce qui s’écrit serait moins la phrase que l’empêchement surmonté, ou plutôt évité, les routes qu’on a prises pour lui fausser compagnie. À la main, la douleur du crâne qu’on échange un temps avec la formulation du jour : monnaie de singe)
« On se réveille dans le noir et ça ne change rien. Le noir des yeux fermés se change en noir de la chambre étalé devant les yeux ouverts. Face à soi, on ne trouve qu’un mur noir coulissant du soir sur le jour, l’opacité invisible de la nuit encore. De l’autre côté de la fenêtre, le bruissement continu du dehors, du matin qui va commencer sur le soir presque achevé. Le commencement se heurte pourtant à son imminence. Le matin n’a pas encore eu lieu — on se retrouve quelque part jeté dans le jour ; assignation du matin qui tarde ; non-lieu à statuer.
(...) En soi une voix pourtant. En soi la voix qui commence, qui dit état des lieux du réel, faire l’état des lieux du réel, maintenant. La voix qui vient du rêve : non, plutôt la voix du rêve qui continue, mord sur le jour pour dire : et trancher — état des lieux du réel ; on n’y échappera pas, d’ailleurs la voix continue et répète la phrase.
(...) On vient de se réveiller et la voix lance, comme une douleur ; au juste, impression d’emblée que c’est la voix qui nous a projeté là, et qu’on se trouve réveillé par cette phrase, mauvaise alarme qui ne cesse pas. (...) »

On reste un instant sans mouvement, attendre que cela passe, la douleur et la phrase qui l’emportera. On se trompe ; la phrase (qui dans le rêve nous a sorti du rêve) appuie de tout son poids pour accentuer la douleur encore, on laisse faire. On finira par l’écrire — et toutes les autres qu’elle tire après elle. On sait bien qu’on ne se rendormira plus. Dans le noir qu’on n’apprivoise pas encore, la nuit, pour tout le reste de la nuit, est terminée.
Les murs de la conscience fermés, volets tirés sur toute lucidité : la main écrit devant soi les mots que le poignet dessine, et ce à quoi on assiste, c’est moins la mise au clair de la pensée, que la trace qui efface peu à peu la pensée, qui repousse la parole jusqu’où la peur, la douleur et le corps vont parfois dans le souvenir.
Quand on se redresse au petit matin, sur la page, ce n’est pas écrire, et passé de l’autre côté des heures, ce n’est pas d’avoir écrit ou d’avoir raconté : c’est tout le récit d’un mur autour duquel on aurait construit trois autres murs — et dans l’espace patiemment élevé, on l’aurait habité un peu, et quitté avec le jour.

Chaleur par nappes ici, par effluves, ou par vagues, les images sont comme le vent, elles viennent sans cesse, sans effort : et recommencent. La chaleur recommence, oui — c’est une autre image de la ville.
Une semaine loin d’ici, sans écran ou presque — alors quand je reviens, cet écran comme une pièce laissée un peu en l’état, les fenêtres fermées, l’odeur un peu tenace d’un endroit clos et délaissé : cet écran comme en rêve on oublie son nom.
La chaleur retombe en grand bruit d’orage sans eau le soir, et le matin, on voit sur le sol des flaques sèches - on n’a pas entendu la pluie. Le ciel est plus clair encore que la veille, nettoyé ; mais il fait encore plus chaud, et ça n’a servi à rien.
Quand j’ouvre ici la pièce, que je me pose devant l’écran, les mots qui tombent, je ne sais pas depuis quel hauteur ils arrivent (mais écrire plus de pages en deux heures ce matin, que la semaine précédent le départ : c’est un fait) — si comme en physique la chute dépend de la hauteur, et l’intensité de l’énergie et de la vitesse avec laquelle s’effondrent les corps : je ne sais pas.
Quand on fait silence en soi trop longtemps, il arrive des orages sans pluie qui rendent la ville visible par moments : dans la nuit sale et moite d’été, la lumière la plus intense est aussi la plus courte.

De la plus haute tour, on se tiendrait au-dessus du vent : on ne verrait de son ombre qu’une petite tache de sueur enfoncée dans le sol ; on serait là en bonne place pour le regret — de là, le sol paraît si loin et le ciel possible : la chute si désirable qu’il suffit de se pencher pour voir son corps tomber.
Oisive jeunesse
A tout asservie,
De la plus haute tour où je suis (chaque ville fait une place dans ses périphéries un peu honteuses à la plus haute tour : je ne mets jamais longtemps à la trouver), d’où je crache sur mon ombre tant que je peux pour conjurer la chute, je ne vois rien de la plaine au-loin, rien de la ville : qu’une étendue de terre aussi semblable qu’une autre étendue de terre — sur elle dansent un peu les ombres qui se lassent vite et s’effacent ; dans la nuit, on perd son ombre au pied de la tour : elle paraît aussi grande que l’ombre effacée de la tour, celle de la ville. Ce qu’on perd avec son ombre dans la nuit, c’est la mesure de la chute : dix mètres, cent mètres, c’est le même gouffre noir qu’on interroge.
Par délicatesse
J’ai perdu ma vie.
De la plus haute tour désormais (c’est le seul le lieu où le regret se dit, où désormais est possible : le seul lieu détaché des lieux ; il n’y a de la place que pour un seul homme, une solitude érigée en espace de veille, d’où la ville est trop basse pour être veillée), ce à quoi je rêve : les distances abolies, les crevasses sans bord, les chutes qu’on ferait au fond de soi, le sol qui s’éloignerait dans la chute, le sol qui s’effacerait à mesure que les yeux ouverts dans la vitesse on approcherait de son ombre sans jamais l’atteindre.
Ah ! Que le temps vienne
Où les coeurs s’éprennent.
Les murs se rapprochent à mesure qu’on avance dans la ville : ce n’est pas une image, c’est ce qu’on éprouve quand, dans la chaleur, on essaie d’atteindre son coeur.
Les battements réguliers irriguent tout le corps, on se sent tomber — on se trompe ; c’est le corps qui tombe sur lui-même. Qu’on appelle ça marcher, c’est le mystère : mais enfin, ça fonctionne pour le moment.
Quand on fait silence, c’est toujours elle qu’on entend : la ville et dans la chaleur, les roulements souples de la machine : une rue, une voiture, une affiche qui hurle, les volets fermés qui se ferment encore sur la façade plus fermée que le poing. On fait silence et c’est la ville qui parle dans notre gorge.
On avance, on appelle ça continuer.
On l’écrit en retour, on est soi-même le battement et soi-même le cri produit par le battement ; aux tempes, ce qui bat, c’est un autre pouls que le sien. Et ce qui s’écroule sur la page, c’est la chute de la ville sur elle-même. Quand on cherche à rejoindre ce mouvement, on appelle ça écrire.
À la fin, le nom qu’on lui trouvera, à la ville, on l’attribuera au texte ; les murs fermés ouvriront une porte qu’on fermera derrière soi : et quoi devant ensuite ?
Dans la secousse du réveil, ces mots viennent seuls, l’injonction : état des lieux du réel prend toute la place ; et avec le silence qui suit, la forme brute et folle que cela prend : dans la ville, aller vérifier que chaque chose est à sa place.
On se dresse au milieu du bruissement sourd que le rêve traîne après sa fin, on est seul avec lui un moment. On attend. On ne sait pas ce qu’on attend — on est là, dans l’abrutissement vague et sans contour d’un réveil aussi banal qu’un autre : c’est le jour suivant, on est le lendemain d’hier, c’est aussi simple que cela ; c’est un autre jour. On est là.
On n’est pas même quelqu’un qui attend — plutôt un corps, vague et sans contour dans l’aube noir, qui est là. Et dans la tête, les mots viennent seuls, frappent à la porte et reviennent, s’imposent : ils disent état des lieux du réel, et ça ressemble à un ordre.
Alors, on se met à cette tache, écrire — rêver à la suite du rêve, la forme que ça pourrait prendre : ce récit qui serait "un état des lieux du réel", et qu’en faisant le tour de la ville, on en produirait l’impact sur soi, l’énergie suffisante pour combler l’absence du vide. Quand on aura fini, est-ce qu’on aura achevé le rêve, ou seulement initié ce vers quoi il appelait et qui commencerait là ?

Les morts sont trop occupés à se changer en pierre pour penser aux vivants et croire encore en eux.
Ils se sont un jour trouvés une place, au milieu de nos villes, où depuis, patiemment, ils travaillent à se rendre plus solide encore que les murs qui nous entourent.
Certains trouvent la formule, déchiffrent les secrets — et quand on finit par ne voir en eux que des bancs publics, c’est alors qu’ils l’emportent définitivement sur la poussière et la cendre, sur la chair et sur le vent.

Pistes ouvertes à droite, à gauche ; chemins de traverse qui obliquent vers l’ouest, repartent, coupent, manquent la direction : reviennent. Au carrefour, on fait le point, étale les cartes, pose les boussoles — on ne peut savoir où on va que si on sait où on est.
On se perd moins par manque de direction que par la multiplications des orientations offertes qui finissent fatalement par se confondre.
Alors, une route après l’autre, littéralement et dans tous les sens, jusqu’à se perdre : jusqu’à perdre l’idée même de sens, de direction — et continuer.

MENACE (me-na-s’) s. f.
1° Parole ou geste dont on se sert pour faire craindre à quelqu’un le mal qu’on lui prépare. Les menaces ne m’ont jamais fait mal ; et ce sont des nuées qui passent bien loin sur nos têtes, MOL. Fourb. de Scapin, III, 9. La terrible menace du ciel irrité, lorsqu’il sembla si longtemps vouloir frapper ce Dauphin même, notre plus chère espérance, BOSSUET, Mar.-Thér.
2° La menace d’une chose, l’action de menacer quelqu’un de cette chose.
3° Fig. Il se dit, dans le langage élevé ou poétique, des choses qui semblent menacer.
Ce qu’on ignore, à force de scruter le ciel, l’avenir et les dangers, c’est ce qui sous le pied tremble et tombe, trombes d’eau intérieures qui se déversent et ne coulent pas, mais se répandent, se répandent, comme un lac sur des terres déjà gorgées — ce qu’on sait, de certitude inexprimable, c’est le ciel fendu de soi qui délivre, torrents de mots avant de se changer sur le sol du papier, en boues mêlées de branches et de pierres.

(...) Alors, on se laisse perdre dans les rues fermées de la ville : enfant, on nous apprenait — c’était simple — pour sortir du labyrinthe, il suffisait de poser la main contre la paroi, celle de droite ou celle de gauche, peu importe, et d’aller en la suivant, elle nous conduirait fatalement au bout : on pouvait marcher les yeux fermés dans le labyrinthe, pas besoin de fil ou de miettes de pain, la paroi froide contre la main, les doigts frôlant à bout touchant la pierre, et le chemin démesurément allongé, les détours qui n’en finissaient pas, mais qui étaient le chemin le plus sûr vers la sortie : c’était simple.
Dans cette ville on revenait toujours au point de départ ; on ne quittait jamais l’endroit où l’on était : sous le pas, toujours le même sol, toujours le même toit de ciel qui se déplaçait plus lentement que nous et qui donnait cette impression de sur-place : et quand on se retourne, les ombres des autres nous devancent, toujours et en tout lieu, c’est ainsi — les parois des villes n’ont pas d’aspérité, on les touche mais elles se rétractent, elles se ferment sur les ongles, elles se changent et parfois s’ouvrent en deux, laissent voir d’autres couloirs qu’il faut reprendre pour trouver la sortie (c’est la règle, la seule : il faut toucher la paroi jusqu’au bout pour parcourir dans sa totalité l’ensemble du périmètre intérieur du labyrinthe).
On réalise peu à peu que la géographie de la ville est celle que tracent derrière nous les pas – qu’elle ne préexiste à rien, à nulle autre chose que nous marchant au-devant d’elle et l’articulant à des parois toujours nouvelles : on se rend compte que la forme de la ville suit la marche dans laquelle on se perd ; on ne se perd pas dans la ville, mais dans cette marche qui lui donne une direction, un sens toujours renouvelé à chaque pas, reformulé à chaque pas contre le pas précédent — nouvelle ville à chaque fois : le monde n’est pas disposé autour de nous, c’est le geste qui dispose du monde autour de soi à chaque mouvement ; leçon de la ville qui ne nous donne aucune clé, qui nous enfonce en elle plus profondément jusqu’à ce qu’elle devienne la fatigue qu’en marchant on a fabriqué avec les parois de la ville changées peu à peu en couloirs. On marche au-devant d’elle, c’est tout. On marche dans la fatigue qu’on construit à chaque pas, et on dessine ce labyrinthe qu’on nommera plus loin ville, ou décombres. (...)
Et je courrais sauvage sur le béton des villes, cherchant comme un fou un peu de terre nue, mais que partout le béton de vos citernes recouvre, et foulerais ce béton à m’en écorcher les paumes, des mains sur les murs et des pieds sur le sol, filant des trajectoires à vous impossibles, écorchant aux surfaces des lambeaux de chair, comme des plaies saignantes la ville est à vous, à chaque foulée un peu moins de mon corps, comme une peau la ville je porte trop de vous, mais j’irais inarrêtable comme un cheval fou, galopant sans fers sur le béton cassant, et riant à vos citernes déversant coulées, comme encore aux éclats de vos murs troués, votre propre folie dans ma course folle, et que les avions plongent aux horizons dentés, et que les bateaux se noient dans vos fleuves verts, les arbres pauvres n’en peuvent plus de tenir, les machines fumantes aux carrefours explosent, ma nudité comme le sol recouverte, le dos en plaques aux murs les plus rêches, les paumes saignantes et le visage osseux, je courrais sauvage sur le béton des villes.
Mahigan Lepage
Sous l’incitation de Jérôme Denis (de Scriptopolis) et François Bon (de Tiers livre), le premier vendredi du mois est l’occasion d’un Grand Dérangement : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre ; vases communicants. Autre manière, comme l’écrit Scriptopolis, d’établir les liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis. Pour le Grand Dérangement #2, Mahigan Lepage occupe l’espace ici, et ce jour, je suis chez lui.
Et d’autres vases communicants ce mois :

Pierre Ménard (Liminaire) et Michel Brosseau (À chat perché)

Clara (takuhertz) et Antony Poireaudeau (futiles et graves)

Loïs de Murphy (Biffures Chroniques) et Frédérique Martin (Carnet d’écriture)

(...) On avance, on est de l’autre côté du pas et on recommence à basculer sur le pivot du même corps. Ce qui suit, on ne l’envisage pas : derrière est toujours ce que le pas repousse à plus tard, bien plus tard comme pour un autre que soi, un autre qui aurait oublié tout de cette présence à soi et à la marche : ce qui viendra après ne nous concerne pas ; possible, l’heure suivante n’est pas affaire de vivant. On voudrait s’en tenir là : mais ce n’est pas d’oubli ou d’absence qu’on est fait, seulement de fatigue et de poids ce matin.
On est simplement, ce matin, contemporain de cette fatigue, on est notre propre poids : et ce matin, on n’y suffit pas. On écarte avec une même force les relents du passé, les possibilités de l’avenir.
On est sans histoire. Ou : on est toujours dans ce qui vient après l’histoire et qui n’est qu’une durée, jamais un déroulement ; pris dans cette densité, on dresse dans le présent un corps qui n’est pas encore fait pour le monde, qui n’est plus celui qui l’habite.
On n’est pas sans mémoire, mais cette mémoire est si bruissante qu’elle parle seule et pour elle-même ses propres leçons, ses lois codifiées pour d’autres. On n’est pas sans illusion, mais toutes nos utopies sont d’emprunts, traversées par toutes les expériences salies par tous les échecs, tous les compromis qui ont donné naissance au réel.
On n’est pas sans colère, mais les mêmes mots servent à nos ennemis, et ces ennemies diffèrent de si peu des autres que les mots même finissent par se retourner contre tous, dressent l’écran de fumée qu’on lacère de coups de couteau inoffensifs qui ne font que l’épaissir.
On avance.
Et ce devant quoi on avance est inconnu de soi, mais au bord des routes, les cairns sont là, à chaque mètre. (...)

Ne devoir au passage que la monnaie nécessaire pour passer, et rendre son dernier soupir à celui qui le demande ; ne devoir rien d’autre pour mourir qu’un dernier souffle à donner, en passant, au nécessaire, au suffisant — et quand on passe, enjamber la barrière, le passage qui sépare, qui commence et termine, tendre le poing fermé dans sa propre rage la monnaie qui délivre, et desserrer les poings en même temps que la mâchoire, devant le type assis qui attend pour compter que la monnaie tombe ; ne pas avoir d’autre dette que celle de la lettre reçue en attente de réponse : et d’autre monnaie que celle, essentielle, du dernier mot qui ne suffira pas pour disparaître à tes yeux.
Dragonflyes, Devendra Banhart_Cripple crow, 2005

Noyau dur qui tance au loin, et s’approche : on examine les nuages comme ses poumons, on ausculte son propre pouls à la mesure de l’avancée du ciel, là-bas, au loin. Quand il craque, se fend, s’ouvre en deux juste au-dessus de nous, les types qui se mettent à courir, l’eau du fleuve qui remue la boue, la lumière qui se déplace dans la seconde : on change de ville.
Ce qui se transforme, c’est justement les trajets : on court la tête dans les épaules, de biais pour éviter les gouttes qui s’abattent toutes sans exception sur nous, et en même temps, de tout leur poids ; on se réfugie sous les porches, on constitue de longue file indienne, côte à côte, le dos contre les façades, le regard levé : on attend.
On n’attend jamais que la pluie cesse — mais qu’elle ralentisse. Qu’elle se calme, qu’elle change de fréquence. On est un peu de cette pluie qui tombe moins, de moins en moins ; ce que nous attendons arrive peu à peu : quand on sort du refuge dans la ville nettoyée, sous la pluie encore là, mais si fine qu’elle ne nous atteint pas, dans la ville dont on respire à nouveau le silence et l’ordre, c’est une autre manière de marcher (plus lentement), c’est une autre façon d’appréhender le ciel.

(...) On n’est pas suffisamment fatigué pour s’arrêter – et bien trop pour cesser d’y penser : alors on continue plus lourd de cette idée, et c’est encore davantage fatigué qu’on avance plus lentement, chaque pas posé comme le dernier, ou le premier – on ne sait plus.
Le matin n’a pas fini. Sur le pavé, il s’accroche encore un peu de nuit. La route s’élève et c’est tout le soir qu’on tire derrière soi, le poids qui allonge le pas. On ne sait pas si c’est de n’avoir pas dormi ou d’avoir marché depuis le lever du soleil qu’on est si fatigué. Les façades fermées des grandes rues défilent si lentement et se répètent tant que l’impression de marcher sur la ville comme sur un tapis roulant est forte, obsédante.
On a remonté la rue, on a passé par dessus l’heure, une autre se présente, qu’on sait plus haute, qu’on imagine plus lente. Le corps hissé jusque là n’a plus la force : et pourtant, l’heure suivante sera traversée aussi. (...)

Cinq jours passés éloigné de l’écran, de la ville — éloignements élevés à la racine ; rapport au corps qui se distend, rapport à la solitude qui s’éparpille. Recherche dans la tache d’encre du ciel, une leçon, au moins un indice. Ce qui s’écope à force, c’est toujours soi. Recherche d’un lieu où ne plus l’être : éloignement qui ne serait pas un rapport, mais un lieu.

Distance par rapport à soi, par rapport au lendemain (par rapport au temps) : distance par rapport à sa propre parole (ma voix désarticulée, l’intention qui diffère tellement des mots prononcés : désarticulation que je ne réalise qu’après-coup, toujours).
Écarts qui ne se comblent jamais ; non-coïncidence essentielle : ce que je dis ne correspond pas, ne rejoint que partiellement ce qui fonde la parole ; l’esprit et la lettre, autour de la ligne ferme du dessin, les couleurs qui délimitent un autre contour au-delà de la silhouette. Dans la rencontre, ce qu’on voudrait dire, et ce qui se dit : et j’assiste, non pas tant à une contradiction, mais à une désarticulation étrange qui me donne naissance à ses yeux.
Et cependant, si je suis quelque part, ce serait peut-être là, dans ce geste qui ne rejoint pas — n’être jamais l’image de son intention, ne jamais trouver la superposition du signe et du sens, seulement leur articulation ajournée, possible, provisoire, désirée (et recommencée).

On a remonté la ville, et même passés jusque devant l’immeuble, le numéro égratigné, comme d’une autre vie, la façade comme de la peau morte, et moi, en boitant un peu, et sans trop vouloir le dire, mais suivre ensuite, après le fleuve, les grandes lignes de chance de la ville, les rides qui partent avec le boulevard vers l’est, et en se perdant un peu, juste le temps de se retrouver autre part, suivre la pensée en même temps que ses pas, et semer derrière soi la douleur du genou, la moiteur du soir, et continuer plus loin, sans trop vouloir se retourner sur les paroles trop vite lâchées, pas assez pesées, s’arrêter plusieurs fois et malgré moi sur la ponction de justesse qu’arrache tel ou tel livre aimé, avant de sentir, dans l’évidence, la reconnaissance d’un échange qui s’affrontait à son propre risque, celle de ne pas rencontrer ; alors, de cette relative peur éprouvée en amont ne resterait finalement que ce qui s’est éprouvé d’évidence ; justesse d’un accord, l’essentiel.

Bien sûr, chaque pierre est la même — on marche sur l’une comme sur l’autre, elle couvre le sol, et c’est leur seule fonction. Seul diffère, oui, l’espace que chacune occupe dans l’espace : c’est cette différence qui leur donne une couleur autre, une disposition face au ciel plus ou moins là, plus ou moins cachée.
Chaque pierre a sa place : puzzle immuable et nécessaire comme imposé par l’évidence ; chaque pierre est sa propre place. C’est un visage, et on ne conteste pas la nécessité d’un visage.
Comme le nuage vient se placer devant le soleil, c’est une ombre qui se pose sur cette plaque, et semble la faire bouger : tout est soudain méconnaissable, soudain plus (et moins) présent — soudain moins essentiel, mais davantage là. L’ombre déploie plus précisément le jeu de creux et de plein du tapis de pierres pour lui donner plus de profondeur : la lumière efface les reliefs pour allonger l’étendue.
On n’habite pas son monde, on l’emprunte à la lumière, un temps, avant de lui rendre.

À travers la vitre passée du trajet, on ne voit que sur la vitre les dépôts sales de la trajectoire prise par le train — ne voit que des lignes immobiles creusées dans le verre qui annulent la perspective, arrêtent le regard.
Et quand on reste les yeux un moment fixés sur la vitre, peu à peu la vitre disparaît : peu à peu la trajectoire s’accompagne du mouvement qui le cesse, permet, à mesure qu’on s’habitue, d’appréhender sur le soir qui tombe l’allure de la lumière, le temps qu’elle met à s’éteindre.
On croit que ce que l’on voit du monde est toujours ce qui s’offre — on se trompe là-dessus : on ne perçoit que des filtres plus ou moins épais qui rendent plus ou moins présent le monde qui passe, qui tombe.
Et quand on écrit le monde, ce sont les filtres qui s’écrivent à la place, qu’on traverse.

(généalogie de la lumière) — d’abord la poussière, ensuite les arbres, et seulement après, l’air, le vent, la densité humide qui émane du sol. Si la lumière frappe le visage, c’est d’avoir été provoquée. C’est de défi ; à la colère de répondre. Et c’est la colère qui en retour va nommer, l’arbre, le vent, et la poussière : qu’impossible à démêler, on dit lumière parce qu’on ne sait plus qui de l’arbre, du vent ou de la poussière précèdent, succèdent, ou. Alors on dit lumière, on aurait pu dire : tout autre chose, et d’abord — le réel, le visible, le possible. Ce que nomme la colère, c’est cela, l’appréhension oblique du monde, rasante : le déplacement décisif (arraché) de ce qui est, vers ce qui nous appartient.

Directions prises sans réfléchir, les panneaux, les indicateurs automatiques sur la route et dans les couloirs des métros : on suit machinalement les traces que la ville dépose pour nous et qu’on suit sans réfléchir, qui dit que le chemin le plus court entre un point A et un point B n’est pas le plus droit, mais celui que les panneaux indiquent.
Et quand on lève les yeux, sur tous les écrans, cette langue indéchiffrable, si belle de n’être pas prononçable - Port Royal, station RER, les écrans, tous les écrans, se mettent à parler cette langue (dans la cohue, je ne pourrai prendre qu’une photo, et floue : tant mieux, je me dis).
Quand on rêve à la langue la moins possible, la plus étrangère à toutes les langues du monde, désaissie du sens, on imagine autre chose qu’un écran d’ordre et d’indication, autre chose qu’une erreur informatique, et pourtant. Dans le sac, j’ai ce livre, et je cherche la page, je la trouve rapidement.
« Il est des endroits du monde où ne se parle aucune langue, enclos fermés, zones de transit, îles et oasis sans drapeau officiel, sans heure légale, sans mœurs, sans histoire que celle du jour, de table en table, de personne à personne, d’étranges idiomes compliqués, de tous les mots de toutes les langues entendues et mêlés et simples au point que tout ce qui est essentiel se comprend immédiatement. (mais les Nord-Américains disent d’un air agacé : you don’t speak english ? et froncent le sourcil). Personne ici ne parle de langue maternelle et personne ne l’entend parler, personne n’aborde personne dans une langue définie... »B.-M. Koltès, Nouvelle III

Trainées de jour, ou de soir, sur la plaine ; restes des forces vives, et mortes, de la journée — sur toutes choses, comme remplie de son imminence (la chute, le lever), la fin du monde.
Quand je traverse la route, cette heure où je prends la photo, je pense à la fin du Rivage des Syrtes, pas seulement dans ce que cette fin apporte, ou dénonce, ce commencement ultime qui sanctionne le récit qui est pour moi la fin réelle du monde telle qu’elle a jamais été écrite en même temps que son initiation décisive ; mais pour ce que cette fin a autrefois inauguré pour moi : oui, cette terminaison qui décline tous les possibles du monde, qui détermine aussi ce qui va arriver, la guerre, l’autre fin.
Et sous l’image du rideau, la porte battante du réel et du fantastique, c’est toute la vie qui s’engouffre.
Je traverse, prends la photo, attrape mon train, laisse la plaine derrière moi ; et devant moi, la ville, les grandes rues tracées aux restes du jour qui m’attendent.
Je sais, beaucoup oublié, ossification des jours, articulation des événements timides, brûlant au creux des paumes, poids des draps d’alors, coton grège du vieux lin sur peau, couleurs aux murs, mains qui agrippaient la mienne, leur taille, leur poids.
J’ai aussi oublié la mienne d’alors, accrochée de-même, taille et poids d’alors, de même oubliés , mais il m’en reste assez — ce devrait être ainsi — pour la reconnaître aujourd’hui, posée en face de moi, tremblante ou qu’importe — elle tremble un peu parfois à présent —, sagement malgré tout sur table. Je sais comme elle devrait réagir, bien que jamais n’en ai vraiment exploré chaque segment mais simplement usé comme d’une globalité qui suffisait aux fonction nécessaires, apprises et affinées par le temps. Jamais non plus eu cette idée là de l’outil avant. Elle était simplement ma main.
Par peur soudain, je t’ai posée, petite surface réfléchissante, sur la table, devant elle, devant moi. Te vois, l’y vois et m’y vois. Ce devrait donc être elle au bout du bras. Elle me reste inconnue. Je ne parviens pas à l’accepter comme mienne. Sans doute oubliés d’autres critères nécessaires que cette unique unité au corps. Elle a ces reliefs globuleux à chaque articulation, sur l’index surtout, entre métacarpe et phalange, que je n’imaginais même pas possibles et, à ces sommets particulièrement, des couleurs dont je ne peux me souvenir comme étant celles d’un main. Doigts épais, paume creusée, le petit doigt, raidi, la touche presque, ne sers plus à rien. Ça n’en est pas moins une main, elle en garde quelques grandes lignes : doigts dont le pouce devrait être opposable (il semble plutôt comme attiré vers la paume, collé à elle, seule l’extrémité et son ongle feuilleté émergent désespérément), paume et plis, dos aux parcours bleutés. Voilà pour ce que vu.
Elle ne bouge pas. Ne tremble pas mais ne bouge pas non plus. Ou peu. Comme si les ordres ne lui parvenaient que par bribes incompréhensibles. En résulte quelques lents mouvements maladroits, tout juste bon pour la canne et son pommeau poli. Je la sens. Plus ou moins la sens. Ou plutôt perçois ce qu’elle sent, touche, derrière le voile indéfini d’une épaisse douleur. La seule table pour le moment. Pas plus chaude que froide, une cotonneuse neutralité qui semble bien la définir en ce moment.
J’ai fini par orienter au dessus de mon épaule une lampe qui n’éclaire qu’elle, posée sur table, miroir en face. Par le bras la lève. La déformation sur table de l’ombre portée n’est plus alors due qu’à la projection elle-même, l’idée de main en devient alors plus nette, j’en suis les contours troubles et le peu que bougent les doigts est retourné par l’ombre. Bleu pour miroir, dans le reflet de l’ombre me revient ma main.
Olivier Guéry
Sous l’incitation de Jérôme Denis (de Scriptopolis) et François Bon (de Tiers livre), le premier vendredi du mois est l’occasion d’un Grand Dérangement : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre. Autre manière, comme l’écrit Scriptopolis, d’établir les liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis. Voir ainsi l’échange entre Liminaire et Fenêtre open space...
Pour le Grand Dérangement #1, Olivier Guéry occupe l’espace ici, et ce jour, je suis chez lui.

Hier et aujourd’hui, faire face à la même obsédante évidence - et sur des plans si opposés, trois conversations qui ne cohabitent pas - mais cependant : avoir dû tenir les mêmes propos, hier et aujourd’hui, trois fois, sur trois sujets différents : se tenir à la fin à un point d’intersection à chaque fois semblable, et posé trois fois différemment. C’est que quelque chose fraie, sans doute, et malgré moi - impossible de contourner cette question.
Hier, d’abord, c’était sur ce livre, et nous n’étions pas d’accord - adresse de l’écriture pour toi trop affectée, et pour moi si nécessaire, si évidente pour justifier (et j’ai pensé : pour légitimer) le livre.
Hier encore, le soir, rencontre (et avec elle, celle d’un travail) : question que je pose, que je me pose, sur la possibilité d’écrire le nous qui ne soit pas inclusif : de dire tu sans effraction, dire tu sans qu’il soit alibi, ailleurs, et faute de mieux, de pire : rare que je trouve, dans le poème, une telle justesse de l’adresse (et tu as un livre d’Aragon dans ton sac, que je m’en irai acheter, le lendemain).
Aujourd’hui, enfin, quand je dois exposer mes recherches, le commencement, je le trouve sans peine, mais quand je dois parler ensuite des horizons et des fins, c’est encore sur la question de l’adresse que je me retrouve, ou me perds ; adresse que je confonds alors, sciemment, avec l’éthique.
Du récit, du poème, du théâtre, trois fois la même question posée à distance, et devant moi, trois fois la même réponse : ou plutôt, trois fois la même direction prise par la question, mais qui revient, qui sait les chemins détournés pour mieux revenir.

Loin du bruit du monde, ce qui partout s’étend, c’est précisément le bruit retenu de son absence, le bruit qu’on dirait parti, le monde déserté de la présence de ce qui, tous les jours, le fonde cependant. Loin du monde en somme, ce sur quoi on marche, c’est cela — ce bruissement qui s’estompe. En arrière de soi, cette puissance de sens qu’on isole de son propre corps.
Prendre forme de ses propres pas, marcher au-devant de ce qu’on sait être inépuisable : la fatigue, la blessure même, l’envie de ne plus marcher qui recommencera l’envie de marcher à nouveau, le lendemain. Loin du bruit du monde, ce qu’on rejette dans le dos, comme un soleil contre lequel on va, ombre de soi qu’on piétine et qu’on rejette, un pas après l’autre, devant soi, c’est soi-même comme part de ce bruit.
Quand on revient, le bruit crache plus fort ces moments de folie qui constituent sa raison d’être.

« Parler, c’est marcher devant soi. »
Raymond Queneau
(retour dans une semaine)

Tremblement concerté du corps pour dévier le monde de sa trajectoire, et le voir différemment : ou plutôt, en différé - tremblement qui me fait retarder le monde ; ce que je vois est avant, ou après - le flou enregistre sa trace, sa diffusion, sa durée qui persiste dans la rétine. Mouvement du poignet ensuite qui la poursuit ; dérision du sens qui enregistre moins sa continuité que sa discontinuité, son interruption reprise, plus loin. Cette porte que l’image saisit : mouvement du corps invisible qui la franchit, va la franchir.

Regarder longtemps le soleil dans les yeux - mes yeux regardant longtemps le soleil dans ses yeux, imprimer dans sa rétine la lumière jusqu’à l’opacité : comme l’image photographique exposée trop vite au jour s’efface, développement qui échoue. Chercher une image vraie (non, la vérité est affaire de flic), une image juste (non, la justesse est affaire de musicien), l’exactitude - l’exactitude oui d’une image qui saura dire le mieux possible ce qui des jours qui passent, nourrit le désir de les faire passer, dans le récit qu’on inventerait, aussi vrai, juste et exact que possible. Raconter le soleil longtemps dans les yeux, les traces qu’il laisse, ce qu’il efface dans la rétine par trop de lumière. C’est une image possible, une autre, ni moins juste, ni moins vraie, peut-être plus exacte (aujourd’hui en tout cas à mes yeux), d’écrire : et qui suffit pour le moment à justifier ce geste et ce désir.
Ce qu’il me reste en tête, des vers lus et relus tout la journée, c’est toujours l’effort impossible de les dire : l’impossibilité de les retenir. Je pense à cela aujourd’hui passé à relire Aragon, et combien chaque vers porte en lui d’innombrables ; Les Yeux d’Elsa comme somme poétique, oui, anthologie de toute la lyrique courtoise du passé et sans doute du futur. Et peut-être que toute poésie est cela, mémoire de tout ce qui la précède, archives vivantes. Peut-être que toute lecture est cela encore : lire le palimpseste du réel écrit en toutes lettres, et du réel qu’on imagine par la littérature qui en porte la charge.
Alors, tels vers que je lis et qui fait revenir avec eux, je le sais, le souvenir de tant d’autres, et Ronsard comme Rotrou, ou Hugo, Verlaine et même Bossuet, je le crois ; mais impossible littéralement de les reconnaître en tant que tels. Je lis plutôt toujours le fantôme toujours plus séparé de moi d’un vers possible que j’aurais pu lire ; que j’aurais sans doute dû lire. Comme à chaque fois, impossibilité de retenir les vers (et je sais bien que dans le passé, les étudiants les moins doués possédaient une somme de texte en mémoire prodigieuse - je sais bien que cette mémoire me manque, comme un membre amputé qui gratte) - l’impossibilité physique de retenir au sens propre toute cette matière vivante et glissante en moi.
Quand j’écris, ce n’est toujours que pour les retrouver, avais-je pensé une fois, pour me chercher des excuses, une raison d’espérer. Et pourquoi pas. Et dans la douleur de cette impossibilité je fonde des lignes toujours vides de ce qu’elles appellent, dans le désir de rejoindre un phrasé (ou une image (ou un rythme)) que je ne saurais retrouver que dans l’absence, l’oubli toujours recommencé d’un oubli sans objet, puisque je sais bien ce que j’oublie, mais j’ignore ce qui s’oublie avec lui.
« “Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous les bouquets.” »Mallarmé
Dans la terre devant moi dressé comme des sillons penchés vers le vide, ce que j’arpente en tous sens, c’est moins la réécriture de ces vers, que le dehors de l’oubli, sans contour et sans forme, musique sans mélodie et presque sans note d’un bouquet où manqueraient les fleurs, mais persisteraient leurs parfums tenaces et douloureux.

De loin, je dirais que c’est le sol qui fume : de la terre froide dans l’air chaud ; la terre chaude transpirant dans l’air froid fumant plus que de raison le printemps de novembre (ces jours) : un feu de camp éteint par la pluie. Et dans le jour levé de bonne heure, et comme après de grands efforts, je passe devant ces minuscules tentes de verre alignées comme des platanes le long des routes - des serres dans lesquels poussent à la même vitesse, le même fruit, à la même date, pour un même goût. Et je finis, comme par réflexe, habitude quand je suis là, au passage et à la dérobée, l’appareil tenu à bout de bras et sans regarder vraiment, par prendre une image de la grande centrale nucléaire de Chinon ; chaque année depuis trois ans, une image qui signe le temps, les dépôts invisibles qu’on y porte : journal du temps qui n’est pas le mien - traversée objective, tension et travail objectif du monde qui se livre, toujours identique à lui-même ; et dans le changement infime de la lumière, tout ce qui bascule en moi.

Porte qu’on referme derrière soi, sur une pièce sans lumière et sans recoin, angles fuyants qu’à force d’arpenter on a redessinée, dans le rêve et le désir d’une ville déroulée sous le pas — et la porte qu’on ouvre sur une autre pièce, incertain de ce qu’on va trouver, sensible seulement aux bruits qu’au loin on peut percevoir, emplis de territoires qu’en soi on porte, prêt à endosser sur des kilomètres imaginés en heures, en pleins et déliés de l’écriture ; geste qui dit la fermeture, qui est aussi son ouverture ; geste qui dit encore, je suis encore.
Basculer de l’autre côté, une étoile après l’autre (une vague après l’autre) ; les angles qu’on choisit, comme une bête mourir, ici aussi — mourir. Comme en décembre, la pluie ramassée dans la main : un jour après l’autre recommencé comme on l’écrit, on l’invente ; on le disperse.
« La vie se vit d’un côté et elle s’écrit à l’inverse, c’est à dire que j’ai le sentiment que les choses, les expériences que je vis et les gens que je côtoie à partir du moment où je les écris, je les mets à mort en quelque sorte. (…) Et à partir de ce moment-là, je ferai une œuvre de mort vis-à-vis de cette expérience vécue et vis-à-vis de ces gens que j’ai rencontrés. Non que j’éprouve un sentiment de culpabilité vis-à-vis de ça. Mais disons que j’éprouve une certaine difficulté à doser l’existence d’une part et à lui garder son indépendance par rapport à l’écriture et d’un autre côté à continuer à écrire. Et je sens des deux côtés, à la fois du côté de l’existence et du côté de l’écriture, une attirance pour vivre l’un et l’autre d’une manière entière et je sais très bien que ce n’est pas possible. »
On creuse des tranchées, on triche les perspectives, on casse les cloisons, on ajuste les croisées, et on détermine les lieux d’entrées, les possibilités de sortir. Les murs sont dressés parce qu’ils entourent et délimitent, parce qu’ils permettent, aussi : qu’ici soit là, et au-delà — dehors : la racine du mot temple est la même qui nomme la séparation entre un dehors et un dedans ; l’espace sacré déterminé en tant qu’il n’est pas l’espace profane : la coupure qui donne sens ; séparation qui oriente les mouvements.