JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
WebBlog des Carnets d'Arnaud Maïsetti

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21 juin 2016

La nostalgie est une structure du temps humain qui fait songer au solstice dans le ciel.

Pascal Quignard, Dernier Royaume, Abîmes


Les Shoshones, les Cheyennes et les Sioux Dakota danseront aujourd’hui tout le jour face au soleil, la peau percée, dans les cris et le sang tombé – le jour le plus long est celui des plus longues douleurs et des plus terribles joies.

Sous Pharaon, devant le gonflement des eaux du Nil ce soir, des paysans par millions prieront genoux à terre le dieu Chacal et, paumes levées, recevront entre leurs lèvres ce jour qui commence l’année.

À l’abri des pierres hautes de Stonehenge, il faudra se placer devant le Heel Stone à l’axe même (il est décalé) du vent et de la lumière pour se laisser traverser par la bascule du temps, sentir la terre sous ses pas se dérober et parvenu à la centralité parfaite de son horizon, tomber infiniment sous son poids.

Dakshinayana. On célèbre Dakshinayana aujourd’hui : le soleil entre dans Mesha et dans Toula : plonger dans le Gange ce jour-là est mourir, et vivre davantage.

Partout sur la terre celte, les shamans récolteront vers le soir les herbes en murmurant les paroles de leurs ancêtres – sans quoi la terre cesse de pousser, et les hommes de naître, et les paroles de parler : c’est litha, et c’est aujourd’hui pour des siècles.

Les Incas regarderont dans le jour qui tombera lentement le soleil en réclamant du sang, comme chaque soir.

À quoi tient la lenteur du jour ? Il faudrait le retenir encore, et encore. Le 21 décembre, on est plein de terreur (car la nuit est sombre) devant le jour dévoré par la nuit ; et le 21 juin – plein de terreur encore devant la nuit qui semble s’éloigner.

On est plein de terreur devant cette vie qui chaque jour devient de la nuit : et qui ce jour est l’équilibre de la nuit et du jour.

Les rites qui voudraient conjurer le temps ne servent qu’à appeler les forces : et dans les terreurs qui les contiennent, on est de l’autre côté du temps comme si on était sauvé. Comme si on était différent des hommes qui pensaient la vie emplie de forces.

On est sans force, mais non pas sans vie.

Dehors quand j’écris ces mots, les hélicoptères passent au-dessus de l’immeuble pour surveiller les foules qui s’amassent dans le stade. Les hurlements des sirènes. Les cris et les bombes agricoles. Les fumigènes, les gaz lacrymogènes. Tout cela dans le 21 juin qui monte plein de lui-même, gorgé de son propre désir d’en finir cette fois avec la nuit.

Quand il fera nuit, ce jour, il faudra penser au jour, avec tendresse et consolation : il aura fait le plus beau de son temps.

À mon âge, on est déjà jeune depuis longtemps aussi. On espère cette vie toujours comme la veille d’un 21 juin, et on se réveillera en décembre, peut-être.

Quand il fera nuit ce jour, il faudra penser au jour mort avec rage et garder les yeux ouverts, et le venger toute la nuit jusqu’à l’effondrement.




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12 juin 2016

On a peu d’abri : on n’en cherche pas. On sait que le ciel est vide. On sait que la ville est inhabitable. On sait combien ne suffira jamais la nuit. On sait aussi qu’on ne lui appartient pas vraiment. Vraiment, on sait mille choses : la vitesse de la lumière au siècle près, et le bruit que font les balles, ou la date des morts. On sait aussi qu’on ne survivra pas à ce monde. Oui, on sait beaucoup de choses, comme par exemple : que le ciel est vide, et qu’on est sans abri.

On sait le dehors hostile ; et le dedans fragile ; on sait qu’entre les deux évoluent nos semblables, nos frères : on sait la sauvagerie parfois désirable quand elle nous arrache à nous-mêmes : on sait qu’il est d’autres sauvageries, celles qui se déchaînent dans les cris et sur les corps, sur nos frères et nos semblables, par nos frères, nos semblables. Marseille, quelques heures, sur quelques rues hier livrées à des fureurs : on regarde les images, on reconnaît les rues où souvent on vient saluer la mer et voir le large ; on est sans recours ; on détourne les yeux, que faire d’autre ?

On sait le temps où l’on est, et qu’il est soumis à la surveillance la plus policière autant qu’à la violence la plus subite : on sait que dans l’époque sans horizon où on est plongé, les foules portent à la fois en elle la beauté la plus ravageuse des soulèvements et la bêtise la plus hideuse ; qu’une foule est peut-être cela : un déchaînement – et quand elle se déchaîne sur elle-même, elle ne peut que se briser et avec elle des crânes, des cafés et des soirées entières.

On est sans arme : on est sans savoir. On est – dans l’ignorance où on se tient, et dans le dépit, dans la tristesse infinie de ces soirées saccagées pour rien – muet. On a un peu honte aussi. On a de la peine pour ces hommes juste dessaoulés qui ne se souviennent de rien. On va chercher un dimanche après-midi dans le ciel non pas une réponse ou une consolation, mais du large. On trouve du vent. On sait que dans le vent réside d’autres forces. On ne sait pas lesquelles. On reste l’après-midi allongé dans l’herbe en lisant lentement, à la recherche d’autres forces dont le déchaînement lèverait des mondes au lieu d’anéantir sur des crânes vides une table pliante. Ici, on sait que ce n’est pas sans espoir. On sait que le vent est alors à sa tâche : en remontant boulevard Michelet vers l’avenue du prado, les gobelets vides et les bouteilles de verres roulaient le long des trottoirs.




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2 juin 2016

Puisqu’on ne revient pas. Ici, les trois dernières images emportées de Montréal avant de partir : un immeuble arraché à un autre, qui laisse voir la suture des vies – imaginer dans le noir que des familles entières ici vivaient, dormaient, criaient. Mais non, pas pour cette raison que devant cette immeuble, je suis resté un peu : plutôt à cause de cette marque sur le côté des choses, la cicatrice de la ville qui ne se guérit pas.

Derrière les voitures passaient dans le soir.

Ce qu’on emporte dans nos trajets est l’arrachement même, à notre retour, qui dure un peu. Le temps que s’oublient les décalages horaires (ils s’oublient bien trop vite) ; le temps de reprendre possession de ses habitudes : ici, les murs de la ville noircis de colère de Marseille. Mais sur l’immeuble en face, on a repeint de beige les hurlements de lettres illisibles. Je n’ai pas pris cette image, pourquoi ? Mais j’ai pris à mon passage le coin de ville de Montréal, qui pivote sur son axe manquant.

De Montréal, il faudra revenir déposer les images, de Québec et de Toronto, de Niagara Falls aussi : pour mesurer comme cette immeuble manquant la trace que cela fait, de partir. Non pour le regret, ou la nostalgie : mais parce que dans ces villes là-bas qui me sont l’image du monde, son saccage aussi, l’histoire possible si seulement, dort (rêve peut-être) une part de ce monde-ci toujours assoupi.

Dans les départs, il y a les retours, qui sont d’autres promesses. "La vieillesse est un renoncement" a lâché le type dans le café hier. C’est à ça qu’on reconnaît la vie encore : qu’on part et qu’on revient, et qu’on est encore prêt à en découdre, peut-être.

Qu’on ne renonce pas, pas encore.



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31 mai 2016


Mais si ces noms absorbèrent à tout jamais l’image que j’avais de ces villes, ce ne fut qu’en la transformant, qu’en soumettant sa réapparition en moi à leurs lois propres ; ils eurent ainsi pour conséquence de la rendre plus belle, mais aussi plus différente de ce que les villes de Normandie ou de Toscane pouvaient être en réalité, et, en accroissant les joies arbitraires de mon imagination, d’aggraver la déception future de mes voyages. Ils exaltèrent l’idée que je me faisais de certains lieux de la terre, en les faisant plus particuliers, par conséquent plus réels. Je ne me représentais pas alors les villes, les paysages, les monuments, comme des tableaux plus ou moins agréables, découpés çà et là dans une même matière, mais chacun d’eux comme un inconnu, essentiellement différent des autres, dont mon âme avait soif et qu’elle aurait profit à connaître.

Marcel Proust, Noms de Pays : le nom.


Du nom des villes, et comment leur présence réelle, quand elle se dresse en toutes lettres, fait lever aussi la brutalité du retour. Marseille s’étale de tout son long vers la mer et du côté des collines du nord, au pied des quartiers qui n’ont pas droit de cité – lettres découpées à même la ville, comme sur les panneaux on indique vous êtes ici, sans qu’on sache qui est cet ici, ni ce vous : sauf que cela désigne simplement l’endroit découpé par votre ombre affalée sous votre corps.

Des villes par dizaines : égrener leur nom ne suffirait pas à les dire, ni dire qu’on les a vues entièrement. Seulement y être passé, y avoir déposé à leur surface une part de son ombre et être parti : Paris, Toronto, Niagara Falls, Québec, Montréal (et toutes celles traversées en train). Paris encore. Marseille enfin. Villes qui ne sont plus que des territoires, des points sur la carte. Villes dont il faudrait accepter qu’elles continuent de se produire en dehors de nous.

Villes sans échelle – immenses : hautes – des Lacs, villes allongées le long du Fleuve quand il se resserre, qui viennent chercher là le repos des grands espaces dispersés ; villes qui seraient des cimetières de villes, villes qui se lèvent sur quelques dizaines de mètres sur les villes enfouies : ou qui repoussent les fleuves et la mer parce qu’elles gagnent sur le large les désirs de ne pas s’en tenir là. Villes qui sont des langues, et qu’elles parlent encore en soi, dans les rêves (cette nuit de nouveau).

Des continents aussi, qui obéissent à d’autres heures : quand il fait nuit ici, le jour est encore haut là-bas ; on peut bien avancer toutes sortes de preuve, ou prétendre que la terre est ronde et qu’elle tourne, que c’est une loi du ciel, moi je sais bien que c’est parce que là-bas le jour est plus neuf, qu’il est toujours plus tôt là-bas, que notre monde si vieux de ce bord-ci du réel se couche épuisé de sa propre fatigue tandis que le soir est encore plein de lumière dans le monde nouveau.

Le nom des villes n’est pas le charme qui endort : au contraire. Il lève tant de désirs. Comme par exemple d’y retourner. Le nom des villes là-bas, qu’on prononce si mal. Une nuit après l’autre, j’approche de la nuit où je n’entendrai plus les langues de là-bas dans mes rêves : en attendant, dans la brûlure de ces noms de villes, il faut bien marcher dans celle-ci, et songer aux heures qu’il fait là-bas.




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11 mai 2016

Mercure (passant invisiblement devant le soleil, pas plus grand qu’un point, à peine, et se déplaçant, 88 jours suffit à faire une année, glissant dans le vide comme s’il était infini, et comme si nous n’étions pas, ici, Marseille à l’aplomb de son passage un point perdu dans sa trajectoire, ou peut-être dans sa chute)

L’université (recouverte d’échafaudages comme si elle était en construction, ou en destruction, du sol au ciel, dans l’ordre parfait des gros œuvres d’État qui travaillent à notre avenir, s’occupant des façades, vidant ce qui dans les murs d’Aix-en-Provence font tenir les murs droits : imaginer sur l’image le bruit de la poussière qu’on remue)

République (les pas traversant le vieux monde sans le voir, le piétinant, dégradant ce monde si vieux pour mieux inventer un autre, écrivant à la surface de Paris des trajets qui sont des lignes courbes, relatives, dignes, féroces, qui n’attendent rien, qui veulent tout, qui prennent, qui font gloire au saccage, gloire au ravage, et qui dans la sauvagerie joyeuse des soulèvements inventent le temps possible, pas celui de demain, mais celui d’aujourd’hui – chaque jour)




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9 mai 2016


Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à ta table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi.

Franz Kafka, Méditations sur le péché, la souffrance, l’espoir et le vrai chemin.

Tu tendrais des masques à la réalité pour mieux t’en recouvrir ; tu lèverais les mains comme cela. Tu marcherais dans le jardin du Luxembourg pour cette seule raison : de la statue aux masques, tu chercherais l’angle qu’il faut pour que le masque vienne contre le soleil et s’ajuste à cette vie-là, sans exemple.

Ensuite, tu t’en irais.

Tu écouterais Maxence Cyrin jusqu’à tout connaître des mouvements de poignet en retard et en avance sur le temps.

Tu penserais au film de Bernard Queysanne, au visage de Jascques Spiesser, à la voix terrible de Ludmila Mikaël ce jour-là.

Tu ne voudrais pas l’écrire – qui comprendrait ? – ; tu réserverais ces quelques mots dans le site que personne ne lirait plus ; un endroit où on entrepose la lumière par exemple.

Tu repenserais à ta semaine : Paris que tu n’auras pas vu ; ou le soir, aux Abbesses (un détour par la rue Cauchois). Le temps aura passé. Quand tu écriras sur le site, rien que de l’oubli, qu’il faudra écrire aussi.

Tu te dirais : c’est le début ou c’est la fin : comme toujours quant tu commences quelque chose. Tu penses à la nuit qui vient. Tu ne penses plus du tout à elle comme à un projet, plutôt comme à une part de ta vie. Tu ne sais pas si c’est bon signe, ou non. Tu penses aux projets échoués sur le sable comme des méduses mortes. Tu penses au mouvement des corps qui s’échouent sur toi.

Et tes pensées reviennent à cette statue au masque levé au soleil : comme tu sais combien ce geste soulève en toi toute la vie, même celle qui n’est pas la tienne. Tu te glisses dans cette image : tu penses, pensant à cette image : si j’étais statue, je tendrais des masques à la réalité moi aussi, et je m’en irais.

Dans le jardin du Luxembourg ce jour-là, la lumière tombait si lentement, comme mes pensées ; qu’en reste-t-il ?




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22 avril 2016

Le temps toujours on l’arrache. C’est lui qui nous prend ; nous, comment on pourrait prendre le temps (par exemple : de s’arrêter). La révolution véritable est là, sans doute : les réactionnaires savent bien cela, et dans l’angoisse hystérique qu’ils ont à sans cesse réclamer du mouvement, sans cesse se dire En Marche (sinon, le monde s’écroulerait, ils le savent bien : et que nous n’attendons que cela, nous autres : que ce monde vieux s’écroule), eux voudraient toujours les choses mouvantes, instables, parties, partout.

Nous, on voudrait le face à face qui dévisage. Nous, on réclame seulement l’arrêt : et prendre le temps de le prendre, ce temps, et sa saisie.

Dans les jours qui sont passés sur moi de tout leur poids, je me souviens que j’ai pris date plusieurs fois : des mails à envoyer (certains si importants), des textes à commettre sans quoi, des rêves, des cimetières à visiter (et pas qu’en rêve), des promesses, encore et encore, des serments : toute une vie qu’on voudrait jouer en quelques mots – mais le temps passe, c’est sa nature, et il passe plus férocement quand on voudrait le retenir un peu.

On a si peu de ruses.

Les camarades sur les Places font cette épreuve aussi : arrêter le mouvement. (C’est la tendresse que j’éprouve malgré tout pour le théâtre : le temps cesse de passer comme dehors il passe).

J’écoute Ballad of a Thin Man avec une colère plus forte ces derniers jours pour cette raison-là, je crois.

On n’a plus aucune ruse.

Mais hier : justement sur la route du théâtre. Une fleur d’un rouge si vif au milieu de la terre sèche et des bruits de tous les travaux du monde (ici aussi, ils changent la fac pour la mettre en mouvement : ils ont congelé la roseraie et ont planté à la place des algecos en plastique, provisoires, pour combien de temps ?) Je ne connais pas le nom des fleurs. Ni celui de cette couleur rouge. Ni rien à la terre, à l’air, et aux oiseaux. Mais je suis arrivé un peu en retard ce soir-là au théâtre.

C’est un hasard, cette fleur : un miracle du vent et de l’acharnement à pousser ici : évidemment qu’il n’y aucun espoir pour une fleur comme celle-là, ici, et rien que de la solitude et davantage de vent.

Il y a un chant des peuplades Khor qui commence par ces vers : Fleur cueillie sur la colline / Ton parfum s’envole au vent. Les vers qui suivent appartiennent au vent, à la pensée déposée en chemin sur le temps pris au temps.

J’ai hésité à appeler ce billet arraché : pour l’immobilité. Fallait-il que je change.




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14 avril 2016

Mais si je ne sais rien de précis sur la Mort
D’avoir tant parlé d’elle et sur le mode grave
Elle doit vivre en moi pour surgir sans effort
Au moindre de mes mots s’écouler de ma bave.

Jean Genet, Le Condamné à mort

Je marchais vers la tombe de Jean Genet : je la savais seule au milieu d’un champ, tout au bord de la mer et tournée vers la Mecque, c’est tout. Je marchais vers la tombe de Jean Genet sans raison et sans peine ; je voulais seulement arriver avant le soleil, je veux dire : avant la nuit.

J’ai de mes rêves une image toujours floue et sans contour, une impression de perte calme contre laquelle je ne peux rien. Je les oublie rapidement. De mes terreurs nocturnes, je garde au contraire des émotions précises : au milieu de la nuit, elles me tiennent chaud, en éveil, aux aguets. Mais le matin, j’ai tout perdu.

Un guide était là soudain, nous marchions vers la mer et nous étions proches maintenant, la mer grandissait à vue d’œil. Nous arrivons enfin sur le rivage. Le guide tend la main devant lui et désigne une vague au hasard : c’est là. La tombe de Jean Genet était donc recouverte par la mer et le soleil tombait.

Mes rêves n’ont pas de récit ni de milieu : évidemment pas de début. Quand j’en garde quelques images, elles n’évoquent jamais rien de ma vie, semblent souvent sans rapport aucun avec le rêveur. Parfois reviennent des phrases, parfaites dans le rêve, qui au réveil évidemment me paraissent sans consistance, dépourvues du nerf impeccable qu’elles semblaient posséder là-bas. Parfois (c’est de plus en plus rare) l’émotion évidente de savoir jouer d’un instrument : j’excelle au piano, moi qui ne sais poser qu’une main maladroite sur le clavier. Et puis souvent j’ai peur.

Il fallait donc plonger. Je plongeais. La tombe de Jean Genet était là, blanche et longue, une sorte de lit, avec à l’étrave comme une proue qui jaillissait. Aucune inscription, aucune fleur. Je tâchais de rester là, battant des bras et des jambes, respiration tenue, apnée que j’aurais voulu garder encore et encore : au moment de remonter, à bout de force, de souffle, de vie, je remarque un manuscrit intact sur la gauche de la stèle. Je plonge dans un dernier effort, et aperçoit le titre seulement : Éloge de mon fils. Je remonte.

Quand le rêve prend fin, je cherche évidemment quelque part où se trouve la tombe de Jean Genet. Je découvre qu’elle se situe réellement au bord de la mer, au Maroc. Sans doute je devais le savoir : je l’avais oublié. Heureusement que les rêves sont là pour nous rappeler les évidences sublimes. J’apprends qu’elle est en surplomb d’une prison et d’un ancien bordel. J’apprends qu’elle fut longtemps entretenue par une bergère et ses chèvres. Rien sur le manuscrit englouti.

Je me souviens de la tombe de Jean Genet. La découpe de la pierre. J’ai touché sa pierre et nagé au-dessus du cadavre en décomposition de Jean-Genet. Je ne l’oublierai pas. La veille, j’avais fait un détour par le port et la lumière s’effondrait sur ma fatigue. Est-ce là que j’arrachais pour le rêve sa fable, son appel ? La journée commencerait avec cette image : une image qui n’avait aucun secret ni aucune signification. Elle était dans l’évidence, son propre mystère. Elle était le contraire du deuil. Elle était l’envers manifeste du deuil.

La tombe de Jean Genet engloutie par la mer, qui d’autres la verra que moi ? Qui pour en raconter un jour la lumineuse force, la tranquille beauté ?

Je ne connais rien d’elle, on dit que sa beauté
Use l’éternité par son pouvoir magique
Mais ce pur mouvement éclate de ratés
Et trahit les secrets d’un désordre tragique.

JG




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8 avril 2016

Dans ce monde de plus en plus impossible – mais dont l’impossibilité même nous donne tant d’espoir, celui du soulèvement, des déchirures enfin possibles qui nous le rendront habitable –, la suite des jours n’en finit pas d’être hasardeuse, les perspectives comme lointaines. Tant mieux : c’est aussi la joie de ce moment, de ce printemps : l’invention soudaine chaque jour d’un moment. Tous les jours, suivre les forces vives qui s’assemblent et inventent le présent au nom de l’avenir, sur les places, debout toutes les nuits.

Ici, Marseille passe comme le temps : indifférent aux chaos des jours.

Là-bas, ils ont arrêté le temps, ou plutôt ils le produisent dans le refus de l’agenda politique prévu. Il n’y aura pas de 1er avril, pas plus de 2, pas plus de 3. Les journées de Mars se déchaînent à l’infini non plus dans l’attente du lendemain, mais dans la ponction arrachée à la nuit qui ne passera plus.

Ici, le printemps ressemble déjà au cœur de l’été, la mer est plane et le mistral danse autour des arbres lourds. On attendrait presque l’automne, cet automne qui sur Paris est encore dans les nuits.

Relecture de Mallarmé ces derniers jours : en ces temps difficiles, le poète qu’on dit difficile est limpide. Lecture du terrible et magnifique livre de Rancière sur cette poésie : La politique de la sirène. Oui, on a besoin de ces mots sans secrets, arrachés à la difficulté des siècles pour soulever à soi ce temps qui s’accomplit enfin, peut-être : et débrouiller la nuit où on est.

De l’expression débrouille-toi entendu dans la rue hier. Une femme, sèchement, à sa fille. Et la fille de péniblement tenter d’enlever son pull : de torsions joyeuses et pénibles en essoufflement rapides, elle s’est débrouillée, seule. Qu’il y a brouille avant toute chose, chaos, brume sur la lande, brouillard en soi : c’est la condition de l’émancipation. Je pense à cette journée de grève, sans métro, en début de semaine : et tous nous marchions dans la rue pour gagner la gare, manifestation sans revendication et silencieuse, sans cause, muette et pressée, foule pourtant en retard pour toujours sur la journée. Il fallait se débrouiller. Pourtant soudain la ville était à nous : nous marchions au milieu des routes et des lignes de tram (en grève). Le brouillard se levait tranquillement, dans le bruit de pas d’une foule décidée à se débrouiller de la nuit.

Débrouille-toi, la phrase est toujours lancée d’en haut par un qui sait, un qui se débrouille déjà. Elle est toujours jetée à un qui, au contraire, est bien embrouillé dans son corps et son esprit et dans ses tâches qui s’embrouille toujours davantage. Politique qui appelle à la brouille pour enfin s’arracher de ses pesanteurs, les siennes et celles qu’on lui attribue.

Images prises à l’issue d’une longue marche [1] en travers du massif de Marseilleveyre. Il s’agissait de couper tout droit, de la mer à la mer, du nord au sud : il n’y a pas de routes, des chemins parfois. Alors se perdre pendant des heures dans l’épaisseur du massif. Et soudain, l’horizon de la mer. Sur le sol, ces branchages de bois morts comme des couronnes de cerfs massacrés, sans doute déposés là en hommage aux brumes traversées.

Ensuite, il fallait rentrer.




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25 mars 2016


Les jours tombent de plus en plus lourdement dans le fracas des armes. On est au milieu, on passe entre eux comme on enjambe des ruines ou des corps. Les gares et les aéroports, les métros ou les rues sont le décor des catastrophes : au lieu des départs, des circulations et des passages, dans le cœur des villes, on dresse des hôpitaux de campagne, sirènes hurlantes et pas seulement le premier mercredi du mois.

Et puis, dans la vague répétition des horreurs, le sentiment d’une habitude insupportable : les événements historiques qui jalonnent notre histoire deviennent des accidents prévisibles, on s’organise autour de la douleur. Il paraît que les médecins d’Europe progressent dans le traitement des blessures de guerre. Que les médias apprennent à chaque horreur de leurs erreurs. Il paraît qu’on avance dans l’ordre de l’histoire, que les courbes vont s’inverser — on n’a pas encore de mot français pour etc. On est assailli de toutes parts : il faudrait ne rien mélanger, prendre le temps de penser, et tout pourtant nous fait violence. Les guerres qu’on nous impose de part et d’autre, ceux qui portent les bombes et ceux qui pour les combattre attaquent nos libertés, on voudrait les refuser pour d’autres combats – et dans le feu croisé, évidemment, on pourrait se croire désarmé, on ne l’est pas : il suffit de regarder aux terminaisons des arbres.

Car c’est toujours le miracle : l’indifférence du ciel et des arbres pour notre monde est une illusion – hier, avenue du Prado, c’est là déjà, minuscules feuilles qui prennent leur élan. C’est bien vrai que le temps passe et qu’il revient et dans ses retours avancent davantage encore, c’est bien vrai que le ciel fait retour aux arbres même plantés sur le béton des rues. Pendant que l’Histoire vomit ses retours à l’ordre comme autant de défaites et crache ses chaos dans le ballet des menaces et des contre-menaces, que la ruine se constitutionnalise, que les experts nous expliquent ce qui se dérobe sans fin, on voit soudain que le printemps est là, l’explosion de vie qu’il sait posséder et retient, et bientôt délivre.

Tâcher d’en retenir leçon. On pourrait s’enfermer dans la mélancolie des constats, on pourrait fermer la porte sur le monde et se réfugier dans les solitudes ou les colères, on pourrait garder pour soi et à l’abri de tout la vie protégée en cage ; ou on pourrait trouver dans les ruines le courage de lever d’autres mondes possibles, pas seulement intérieurs. Le ciel continue, lui, de dresser le miracle, et la mer de battre, et la nuit de tomber là où le jour se relève. On serait au milieu, on passerait entre les arbres et les voitures comme on enjambe les jours et les mois et les siècles dans le bruit des feuilles qui poussent, des foules soucieuses et affranchies, des villes à venir, déjà là en nous.



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