JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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25 juillet 2016

De retour, mais d’où ; et vers quoi ? Rideau sur Avignon : Marseille semble abandonnée. D’une rue à l’autre, personne. La chaleur qui monte n’appartient qu’à l’entre-deux sans raison d’une pliure : au pli de l’année, ces mois de juillet et d’août ralentis par la chaleur, et il faut passer au-dessus de ces jours aussi.

Garder la haine des bilans comme antidote : pas de regard arrière. Et pourtant, reviennent par flux ces trois semaines passés. Sur scène, ces clins d’œil à l’actualité qui tiennent lieu « d’inquiétude politique », quand souvent c’était surtout pour l’éconduire qu’on la convoquait comme pure image. Reste, toujours, des restes du monde en travers de la gorge : qui ne passe pas.

Dans les journaux, les polémiques commencent toujours par la phrase : "je ne veux pas faire de polémiques, mais". Oui, on crève sans doute de conflits qui se taisent. On crève de ce monde vieux qui s’effondre à force de vouloir se préserver de lui-même.

À la radio, à l’instant, cette phrase : "on a tous cette tendance naturelle à réagir comme un ministre l’intérieur, c’est normal".

Est-ce qu’il faut accepter, ou défendre, ce monde qui considère que réagir comme un ministre de l’intérieur est une tendance naturelle ? Est-ce qu’il faut vouloir appartenir à ce réel ? Oui, évidemment : on est une part de ce monde, une part de ce présent dans la mesure aussi où on la récuse absolument : comme on récuse ces hommes qui parlent en notre nom en nous attribuant les tendances naturelles les plus abjectes et les tâches les plus contraires à ce que nous sommes.

Ce que nous sommes, nous l’ignorons, évidemment.

Nuis, jours, semaines : nous sommes prêts à vivre – c’est écrit sur la ville.

Pendant que le temps passe, passent les nouvelles du passé. L’Europe rejetée ici, défendue là : « ça et la guerre ». La guerre qui est partout dans les rues et fait de nous, non plus des hommes et des femmes, mais des civils. Entre ces nouvelles et ce passé, on fraie dans la pliure des mois.

Nuits, jours, semaines, on est la ponctuation du temps. Et plus que jamais, après cet Avignon, après ces mois, après ces jours et ces nuits, nous sommes ceux qui refuserons les trônes des rois et qui partent à la recherche de nouveaux royaumes, ceux qui n’existent pas encore. Nous sommes ceux qui désertent et trahissent et s’échappent infiniment pour rejoindre cet envers du monde qui saura le conjurer.




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24 juillet 2016

et celui qui a une fois flairé le sang au théâtre
ne peut plus exister sans théâtre

Thomas Bernhard Place des héros


Après trois semaines dans la fournaise d’Avignon, un dernier regard sur la ville : est-ce que je peux dire seulement que quelque chose a commencé ?

Des spectacles par dizaines et des foules qui entrent au hasard – après les fouilles (le mot est presque le même) par centaines pour s’assurer que –, des foules hurlantes et joyeuses venues ici pour s’applaudir elles-mêmes et se féliciter d’avoir pu, une heure ou deux, oublier le monde et leurs tracas. En sortant, on cracherait plutôt sur le sol en regrettant d’avoir brûlé deux heures d’oubli, deux heures arrachées au présent : et qu’on aurait voulu que ces deux heures nous aient ravagées définitivement, que sur deux heures soient désignés le monde et nos tracas – on n’a pas de mot pour dire le contraire de l’oubli (qui ne soit pas celui de mémoire, de souvenir, toutes ces choses stériles qui appartiennent à ceux qui ont déjà vécu).

Trois semaines, avec les camarades de l’Insensé : sur la table, les billets pour tous les spectacles étalés – attribuées à chacun au hasard. On ne choisit par l’appel : on s’y rend. « Écrire : répondre à un mandat qui n’a pas été donné », Kafka). Trois semaines : à refuser de chercher dans les formes ce qui justifient les formes, mais à traquer les soulèvements : trois semaines à refuser que le théâtre soit la thérapie de nos sociétés, le liant du vivrensemble : mais la blessure et la plaie et l’arme, la ligne de partage et la violence de ces partages : trois semaines à faire la conquête de ce qui nous soulève et ce qui soulèverait le monde (me vient une image (ce n’est pas une image : c’est une force) surgie du spectacle d’Ali Charhour, Fatmeh : sous le corps allongé de la danseuse, l’autre danseuse, debout fait glisser son vêtement noir : et tire à elle le corps de toute la surface du cloître des Célestins : manière de tirer à soi la mort au nom de la vie). Trois semaines, on aura cherché ce qui excédait ces scènes : les déceptions, les douleurs, les joies aussi : les lâchetés et les courages. Trois semaines, on a cherché à s’armer de courage.

C’est toujours difficile à expliquer, quand on nous demande. Ah, vous êtes critiques ? Il faudrait dire avec provocation qu’on ne s’intéresse pas au théâtre – est-ce qu’il s’intéresse à nous, lui ? Mais on s’intéresse à ces espaces de la vie qui permettent de lutter avec elle, contre elle, pour elle. « Dans la lutte entre toi et le monde, parie sur le monde. » (Kafka). On voudrait le ravage, la beauté indiscutable et ravageuse sans quoi le théâtre n’est qu’une conversation stérile de plus, d’autant plus coupable et lâche qu’elle a perdu pour toujours l’occasion d’être le ravage.

Avignon s’achève, encore. Si la beauté ravageuse et indiscutable avait eu lieu, cela se saurait. On n’est pas déçu pour autant : on sait qu’en demandant l’excessive puissance, on n’aura que des poussières de comètes. On y a cherché la force, on a trouvé souvent le manque et le stérile. On y reviendra parce qu’on sait que le théâtre, s’il a lieu si rarement, est le lieu où la présence peut se lever, et le courage d’affronter le monde : aller au théâtre, c’est aussi et surtout en sortir – et c’est cela qui en fait le prix. Quant au ravage : on saura le provoquer s’il le faut, puisqu’il le faut.



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18 juillet 2016

Arles, Aix, Avignon : en une semaine, passer d’une ville à l’autre change le décor, pas vraiment la couleur de la nuit. Dans chacune des villes, aller d’un théâtre à l’autre, d’une rue noire à l’autre en essayant de rejoindre le lendemain.

« Vivre, c’est passer d’un espace à un autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner » (Perec)

Je pensais plutôt le contraire : vivre, chercher à s’affronter – à travers quelques pièces, des corps et des voix – à ce qui excède la force de vivre. Se cogner aux angles du monde et ne pas s’en tenir préservé. Dans la folie des derniers jours – Nice, la Turquie, que savons-nous encore –, l’œuvre de mort de notre temps remet les métaphores à leur place : c’est une juste chose. Pourtant, se cogner à des œuvres nécessaires, c’est ne pas chercher à trouver refuge loin du monde : au contraire. Ce serait vouloir intensifier le sentiment de la vie. Pas à la perdre quelque part sur une route de fête.

On est donc contemporain de ce monde, et il faut l’accepter aussi – ne pas s’y résigner. « Préparer les ripostes » écrit le camarade Olivier N., oui. On se trompe peut-être, mais on voudrait trouver les armes (sensibles) dans quelques théâtres qui le plus souvent – et c’est toujours une colère autant qu’une douleur – ne font que lever leurs propres murs, et voudraient être préservés du monde. On n’est jamais préservé du monde : sauf à accepter cette lâcheté. Sauf à renoncer au combat.

« Le réel, c’est qu’on se cogne » (Lacan)

Tant de pièces qui refusent de se cogner le réel : lui ne demande rien à personne pour venir cogner ces pièces toujours trop pleines d’elles-mêmes.

« À se cogner la tête contre les murs, il ne vient que des bosses » (Musset)

Arles, Aix, Avignon : dans certaines conversations graves et autorisées, c’est comme si se jouait là le sort du monde. Rien de plus dérisoire que l’art s’il voulait n’être que cela, la levée d’autres mondes. Non,

« Il n’y a pas d’autres mondes. Il y a simplement une autre manière de vivre » (Mesrine).

Contre le sentiment que le monde est perdu, il faudrait lui opposer le désir de le changer à partir de lui, et de puiser dans certains territoires intimes et collectifs que lèvent certains théâtres, rares, si rares, la puissance qui saura le venger et le traverser.

« De fureur, il s’en va cogner un grand coup dans le petit poële. Tout s’écroule, tout se renverse. » (Céline)

Heureusement, on a des antidotes. Contre le dépit et la mélancolie critique, on possède certaines joies : celles des communautés qui n’ont pas renoncé, de l’amitié qui dans nos désaccords partage des horizons et des gestes. Écrire, par exemple : être face au théâtre pour mieux en faire une arme par destination. Ne pas s’en tenir là. Refuser la clôture des formes. Fouiller les désirs. Organiser les soulèvements. Depuis une semaine avec les amis de l’Insensé [1], et encore pour une semaine : ce sera le programme. Le projet, le désir. Tenter de tenir le pas gagné, encore et encore, malgré tout.




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12 juillet 2016

Je n’ai pas pu percer le mur de mon miroir
Il m’a fallu apprendre mot par mot la vie
Comme on oublie

Paul Éluard

Ici on est cerné par l’image : et là aussi. Arles. On est suivi comme son ombre par des ombres de visages immobiles et lointains, ou proches, gros plan, grand angle, panoramiques – et d’une rue à l’autre, dans la ville brûlante, sur les murs sont les images qui tiennent les murs levés et la ville haute et droite.

Dans Arles, les arènes font le tour de la ville : et les affiches partout en appellent au désir. La fascination terrible que j’ai pour les photographes est ici tout ce que je possède. La beauté qu’ils soulèvent – les regards qui forent dans l’instant pour rejoindre dans l’éclat de l’impermanence quelque chose de décisif qui insiste, insistera longtemps après l’image. Dans Arles, je marche dans la chaleur et je ne suis pas seul. Autour sont les visages des murs, autour vacille le désir qui entre les rues se faufile et emprunte aux visages le visage du désir, et de la soif, à en perdre tout contrôle.

Arles : dans les galeries, les maisons de maître, les cours, les impasses : les photographies crient dans le silence de leur image les récits que raconte le monde, celui qui serait le nôtre si on pouvait le voir : on voit sur elles le temps posé comme un drap sur un corps immobile dans le sommeil, et comme l’amour qui vient encore et afflue. Sur chacune des images, on tombe et on se relève.

Dans Arles qui s’ouvre en deux au lent souffle des chaleurs, corps désirable allongé dans midi, la soif est ce qui tient lieu d’en-allée : sur les murs encore et encore des images, encore des visages et des corps, encore sur tout cela la soif d’aller dans le monde, d’y pénétrer plus avant le secret toujours mieux gardé de ses formes.

Il y aurait un nom pour cette énigme que les photographes traquent et parfois scellent en voulant la lever : on ne sait pas ce nom. Il tient à peu d’entre eux la force d’embrasser tout entier le réel, à pleine lèvres s’en approcher, et mordre peut-être la pulpe enfiévrée de nos vies. Il faudrait avoir le courage de saisir au poignet la beauté qui passe, demeure au seuil d’une vie cette vie qu’on pourrait rejoindre – que les photographes gardent le secret encore à bout portant, et nous le livrent, comme une ombre d’ombre : on sera là, dans Arles, à en suivre les traces, et désirer le désir.




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5 juillet 2016


Nous rencontrâmes une foule d’ombres
qui s’en venaient près de la rive, et chacune
nous regardait ainsi que font le soir
ceux qui se croisent à la nouvelle lune ;
elles clignent des yeux vers nous
comme le vieux tailleur au chas de son aiguille.

Dante, La divine comédie, Chant XV, (16-21).

Sous le miroir ombrière face au Vieux-Port passent ceux qui passent, chaque seconde une foule de moins traverse l’image et s’éloigne, le soleil frappe ce qui nous protège de lui, et pour rien s’épuise : au milieu, c’est comme si je n’existais ni pour les foules ni pour le soleil, et ni pour l’image qui au-dessus de moi ne retient que mon désir de m’y soustraire : et dans cet entre des choses, je reste un peu, à l’abri de menaces qui n’existent pas.

C’est une image possible d’un rêve : mon corps à la renverse enjambé par des foules qui n’apparaissent qu’en ombres infinies, et sans un regard continuent leur route vers le large, la ville, ou ce qu’il en reste. C’est une image possible de ces jours : immobile au milieu des mouvements, je voudrais saisir une image qui échappe, et s’enfuie avec les corps.


Évidemment, je suis ces ombres et ces foules : il m’arrive chaque jour d’en être une part, la moins sûre d’elle-même, la plus pressée, la plus passante. Et intérieurement, quand je m’imagine foule, je suis souvent démuni. Dans les foules en liesse comme dans celle en colère, il faudrait se tenir ainsi : penché à l’envers du monde, tenter d’approcher leur mouvement plutôt que de s’y mêler pleinement.

Jours où la ville est un champ laissé aux foules de stades : jeudi encore, et pour la dernière fois, des milliers vont hurler ensemble en passant ici ; jours où les foules disent non, dans le secret des bulletins et immédiatement le regrettent - s’en lamentent ; jours où on fait parler les foules ; jours où le mot foules voudraient dire quelque chose alors qu’on sait bien que ce n’est qu’une ombre sur laquelle fondent ceux qui ont lâché la proie pour elle.

Jours de grande chaleur sans vent et sans répit ; l’année ne finira jamais.

Jours où je suis une de ces ombres qui passent à travers moi : jours où je suis une foule réduite à cette ombre de vie qui s’approche jusqu’à me frôler et me dire merveille, et s’éloigne de moi pour toujours peut-être.


Regardé ainsi par semblable famille,
je fus reconnu par l’un d’eux, qui me prit
par le pan de ma robe et cria : " Merveille ! "
Et moi, quand il tendit le bras,
je fixai mes regards sur sa figure cuite,
si fort que le visage brûlé n’empêcha pas
à mon esprit de le connaître.

Dante, La divine comédie, Chant XV, (22-28).




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26 juin 2016

Il n’y a de composition que musicale

Duras [2]

Il faut imaginer la chaleur : insupportable et pesante. Pour rentrer d’Aix vers Marseille, c’est presque trente minutes ; mais à cette heure, il faut parfois plus d’une heure – quand il n’y a pas d’accident à l’entrée de la ville : une fois par semaine, à l’entrée de la ville, ce n’est pas rare –, et le bus est plein, et la lumière aveuglante.

Je m’assois à l’avant, l’homme à la fenêtre semble jeune, plus jeune que moi peut-être ; je ne sais pas. Il gardera le silence l’heure entière, penché sur lui-même. Il ne lèvera jamais les yeux sur le dehors – nous sommes du mauvais côté, celui qui nous empêche de voir la mer et la skyline à hauteur de la Joliette.

Non, tout le trajet, pendant que je lirai, lentement (les pourparlers de Deleuze), lui noircira sur des feuilles volantes au crayon noir des partitions vierges. Et souvent, je regarderai, à la dérobée.

Écrire suppose la solitude, et le temps – une plage de temps posée devant soi sans bord ni frontière : écrire exige la qualité de temps de la nuit, et sa fatigue, le dépôt de la vie après qu’elle a eu lieu pour mieux ensuite appeler des forces dans la vie qui va avoir lieu – ; écrire demande ce que la vie n’est pas, et c’est pourquoi aussi écrire voudrait qu’on arrête d’écrire. Le jeune homme à côté de moi écrit, c’est tout le miracle, dans la chaleur, les bruits des conversations et les ralentissements du bus.

Il écrit patiemment, acharné sur chaque note : il corrige, il reprend, il passe parfois quelques minutes sans rien noter mais il écrit encore, c’est encore écrire que ce silence penché sur la justesse de la note à venir, ou comme la note posée exige une autre qui la relance et la brise : tout cela que je fantasme sans rien savoir de cette écriture qui m’est étrangère. Si je sais lire la musique, je ne sais rien des règles de composition et suis incapable de la déchiffrer intérieurement, sans instrument. Lui, sur les différentes portées, écrit pour différents instruments – leçon, là encore : au théâtre, on voudrait justement l’adresse et les rôles pour ne pas avoir à se préférer, pour lutter contre soi-même qui prend souvent bien de trop de place (qui est partout dans les romans insipides des rentrées littéraires où ne résonnent faiblement que des froissements d’âme). Écrire pour le jeune homme, c’était surtout trouver la justesse pour chaque espace et dans l’écho formé ensemble chercher les frictions et les déchirures, les ruptures, ou les bascules.

Une heure durant, il a écrit, sans un regard pour rien d’autre.

C’était écrire.

Je ne saurai pas écrire dans le bus – à peine rédiger, oui, des notes peut-être, mais rien qui concerne de près la composition d’un texte. La présence des autres empêche : elle me renvoie sans cesse à ma propre individualité, ce que précisément je voudrais traverser.

Je pense désormais à ce jeune homme, au silence qu’il portait : j’imagine combien mentalement la musique prenait toute la place au milieu de la chaleur. Mon imagination cède pourtant : et je ne saurai jamais les notes et les accords, et la couleur et les puissances ou les faiblesses qui constituaient ces feuillets noircis.

Vendredi, en rentrant d’un autre trajet depuis Aix — il en reste quelques uns encore jusqu’à mi juillet Avignon – cette jeune fille devant moi ne quittera pas son écran des yeux. D’abord pour les mails, les textos, puis, vers le milieu du trajet, elle cherchera longuement, longuement sur Youtube une vidéo : une sourate qu’elle écoutera en boucle jusqu’à Marseille en priant le long du soir qui tombait dans la mer.




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21 juin 2016

La nostalgie est une structure du temps humain qui fait songer au solstice dans le ciel.

Pascal Quignard, Dernier Royaume, Abîmes


Les Shoshones, les Cheyennes et les Sioux Dakota danseront aujourd’hui tout le jour face au soleil, la peau percée, dans les cris et le sang tombé – le jour le plus long est celui des plus longues douleurs et des plus terribles joies.

Sous Pharaon, devant le gonflement des eaux du Nil ce soir, des paysans par millions prieront genoux à terre le dieu Chacal et, paumes levées, recevront entre leurs lèvres ce jour qui commence l’année.

À l’abri des pierres hautes de Stonehenge, il faudra se placer devant le Heel Stone à l’axe même (il est décalé) du vent et de la lumière pour se laisser traverser par la bascule du temps, sentir la terre sous ses pas se dérober et parvenu à la centralité parfaite de son horizon, tomber infiniment sous son poids.

Dakshinayana. On célèbre Dakshinayana aujourd’hui : le soleil entre dans Mesha et dans Toula : plonger dans le Gange ce jour-là est mourir, et vivre davantage.

Partout sur la terre celte, les shamans récolteront vers le soir les herbes en murmurant les paroles de leurs ancêtres – sans quoi la terre cesse de pousser, et les hommes de naître, et les paroles de parler : c’est litha, et c’est aujourd’hui pour des siècles.

Les Incas regarderont dans le jour qui tombera lentement le soleil en réclamant du sang, comme chaque soir.

À quoi tient la lenteur du jour ? Il faudrait le retenir encore, et encore. Le 21 décembre, on est plein de terreur (car la nuit est sombre) devant le jour dévoré par la nuit ; et le 21 juin – plein de terreur encore devant la nuit qui semble s’éloigner.

On est plein de terreur devant cette vie qui chaque jour devient de la nuit : et qui ce jour est l’équilibre de la nuit et du jour.

Les rites qui voudraient conjurer le temps ne servent qu’à appeler les forces : et dans les terreurs qui les contiennent, on est de l’autre côté du temps comme si on était sauvé. Comme si on était différent des hommes qui pensaient la vie emplie de forces.

On est sans force, mais non pas sans vie.

Dehors quand j’écris ces mots, les hélicoptères passent au-dessus de l’immeuble pour surveiller les foules qui s’amassent dans le stade. Les hurlements des sirènes. Les cris et les bombes agricoles. Les fumigènes, les gaz lacrymogènes. Tout cela dans le 21 juin qui monte plein de lui-même, gorgé de son propre désir d’en finir cette fois avec la nuit.

Quand il fera nuit, ce jour, il faudra penser au jour, avec tendresse et consolation : il aura fait le plus beau de son temps.

À mon âge, on est déjà jeune depuis longtemps aussi. On espère cette vie toujours comme la veille d’un 21 juin, et on se réveillera en décembre, peut-être.

Quand il fera nuit ce jour, il faudra penser au jour mort avec rage et garder les yeux ouverts, et le venger toute la nuit jusqu’à l’effondrement.




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12 juin 2016

On a peu d’abri : on n’en cherche pas. On sait que le ciel est vide. On sait que la ville est inhabitable. On sait combien ne suffira jamais la nuit. On sait aussi qu’on ne lui appartient pas vraiment. Vraiment, on sait mille choses : la vitesse de la lumière au siècle près, et le bruit que font les balles, ou la date des morts. On sait aussi qu’on ne survivra pas à ce monde. Oui, on sait beaucoup de choses, comme par exemple : que le ciel est vide, et qu’on est sans abri.

On sait le dehors hostile ; et le dedans fragile ; on sait qu’entre les deux évoluent nos semblables, nos frères : on sait la sauvagerie parfois désirable quand elle nous arrache à nous-mêmes : on sait qu’il est d’autres sauvageries, celles qui se déchaînent dans les cris et sur les corps, sur nos frères et nos semblables, par nos frères, nos semblables. Marseille, quelques heures, sur quelques rues hier livrées à des fureurs : on regarde les images, on reconnaît les rues où souvent on vient saluer la mer et voir le large ; on est sans recours ; on détourne les yeux, que faire d’autre ?

On sait le temps où l’on est, et qu’il est soumis à la surveillance la plus policière autant qu’à la violence la plus subite : on sait que dans l’époque sans horizon où on est plongé, les foules portent à la fois en elle la beauté la plus ravageuse des soulèvements et la bêtise la plus hideuse ; qu’une foule est peut-être cela : un déchaînement – et quand elle se déchaîne sur elle-même, elle ne peut que se briser et avec elle des crânes, des cafés et des soirées entières.

On est sans arme : on est sans savoir. On est – dans l’ignorance où on se tient, et dans le dépit, dans la tristesse infinie de ces soirées saccagées pour rien – muet. On a un peu honte aussi. On a de la peine pour ces hommes juste dessaoulés qui ne se souviennent de rien. On va chercher un dimanche après-midi dans le ciel non pas une réponse ou une consolation, mais du large. On trouve du vent. On sait que dans le vent réside d’autres forces. On ne sait pas lesquelles. On reste l’après-midi allongé dans l’herbe en lisant lentement, à la recherche d’autres forces dont le déchaînement lèverait des mondes au lieu d’anéantir sur des crânes vides une table pliante. Ici, on sait que ce n’est pas sans espoir. On sait que le vent est alors à sa tâche : en remontant boulevard Michelet vers l’avenue du prado, les gobelets vides et les bouteilles de verres roulaient le long des trottoirs.




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2 juin 2016

Puisqu’on ne revient pas. Ici, les trois dernières images emportées de Montréal avant de partir : un immeuble arraché à un autre, qui laisse voir la suture des vies – imaginer dans le noir que des familles entières ici vivaient, dormaient, criaient. Mais non, pas pour cette raison que devant cette immeuble, je suis resté un peu : plutôt à cause de cette marque sur le côté des choses, la cicatrice de la ville qui ne se guérit pas.

Derrière les voitures passaient dans le soir.

Ce qu’on emporte dans nos trajets est l’arrachement même, à notre retour, qui dure un peu. Le temps que s’oublient les décalages horaires (ils s’oublient bien trop vite) ; le temps de reprendre possession de ses habitudes : ici, les murs de la ville noircis de colère de Marseille. Mais sur l’immeuble en face, on a repeint de beige les hurlements de lettres illisibles. Je n’ai pas pris cette image, pourquoi ? Mais j’ai pris à mon passage le coin de ville de Montréal, qui pivote sur son axe manquant.

De Montréal, il faudra revenir déposer les images, de Québec et de Toronto, de Niagara Falls aussi : pour mesurer comme cette immeuble manquant la trace que cela fait, de partir. Non pour le regret, ou la nostalgie : mais parce que dans ces villes là-bas qui me sont l’image du monde, son saccage aussi, l’histoire possible si seulement, dort (rêve peut-être) une part de ce monde-ci toujours assoupi.

Dans les départs, il y a les retours, qui sont d’autres promesses. "La vieillesse est un renoncement" a lâché le type dans le café hier. C’est à ça qu’on reconnaît la vie encore : qu’on part et qu’on revient, et qu’on est encore prêt à en découdre, peut-être.

Qu’on ne renonce pas, pas encore.



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31 mai 2016


Mais si ces noms absorbèrent à tout jamais l’image que j’avais de ces villes, ce ne fut qu’en la transformant, qu’en soumettant sa réapparition en moi à leurs lois propres ; ils eurent ainsi pour conséquence de la rendre plus belle, mais aussi plus différente de ce que les villes de Normandie ou de Toscane pouvaient être en réalité, et, en accroissant les joies arbitraires de mon imagination, d’aggraver la déception future de mes voyages. Ils exaltèrent l’idée que je me faisais de certains lieux de la terre, en les faisant plus particuliers, par conséquent plus réels. Je ne me représentais pas alors les villes, les paysages, les monuments, comme des tableaux plus ou moins agréables, découpés çà et là dans une même matière, mais chacun d’eux comme un inconnu, essentiellement différent des autres, dont mon âme avait soif et qu’elle aurait profit à connaître.

Marcel Proust, Noms de Pays : le nom.


Du nom des villes, et comment leur présence réelle, quand elle se dresse en toutes lettres, fait lever aussi la brutalité du retour. Marseille s’étale de tout son long vers la mer et du côté des collines du nord, au pied des quartiers qui n’ont pas droit de cité – lettres découpées à même la ville, comme sur les panneaux on indique vous êtes ici, sans qu’on sache qui est cet ici, ni ce vous : sauf que cela désigne simplement l’endroit découpé par votre ombre affalée sous votre corps.

Des villes par dizaines : égrener leur nom ne suffirait pas à les dire, ni dire qu’on les a vues entièrement. Seulement y être passé, y avoir déposé à leur surface une part de son ombre et être parti : Paris, Toronto, Niagara Falls, Québec, Montréal (et toutes celles traversées en train). Paris encore. Marseille enfin. Villes qui ne sont plus que des territoires, des points sur la carte. Villes dont il faudrait accepter qu’elles continuent de se produire en dehors de nous.

Villes sans échelle – immenses : hautes – des Lacs, villes allongées le long du Fleuve quand il se resserre, qui viennent chercher là le repos des grands espaces dispersés ; villes qui seraient des cimetières de villes, villes qui se lèvent sur quelques dizaines de mètres sur les villes enfouies : ou qui repoussent les fleuves et la mer parce qu’elles gagnent sur le large les désirs de ne pas s’en tenir là. Villes qui sont des langues, et qu’elles parlent encore en soi, dans les rêves (cette nuit de nouveau).

Des continents aussi, qui obéissent à d’autres heures : quand il fait nuit ici, le jour est encore haut là-bas ; on peut bien avancer toutes sortes de preuve, ou prétendre que la terre est ronde et qu’elle tourne, que c’est une loi du ciel, moi je sais bien que c’est parce que là-bas le jour est plus neuf, qu’il est toujours plus tôt là-bas, que notre monde si vieux de ce bord-ci du réel se couche épuisé de sa propre fatigue tandis que le soir est encore plein de lumière dans le monde nouveau.

Le nom des villes n’est pas le charme qui endort : au contraire. Il lève tant de désirs. Comme par exemple d’y retourner. Le nom des villes là-bas, qu’on prononce si mal. Une nuit après l’autre, j’approche de la nuit où je n’entendrai plus les langues de là-bas dans mes rêves : en attendant, dans la brûlure de ces noms de villes, il faut bien marcher dans celle-ci, et songer aux heures qu’il fait là-bas.



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud