JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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4 janvier 2017


Bat for Lashes, ’Deep Sea Diver’ (The Haunted Man, 2012)

Sous un ciel étranger
ombres roses
ombres
sur une terre étrangère
entre roses et ombres
dans une eau étrangère
mon ombre

Ingeborg Bachmann, Ombres roses ombres


Passer Lyon soudain, ou plus au sud encore – à un endroit sans doute secret et décisif, minuscule et nu –, dans cet espace de terre précis où quelque chose se déchire : soudain la brume de Paris s’efface, emportée plus haut quelque part où elle cède, et laisse apparaître le bleu d’un ciel intact, dont j’avais oublié et l’éclat et la nuance étale et sans douleur.

Des jours plus durs viennent ; je lis Ingeborg Bachman à cause de Celan, et dans ces mots, je lis surtout ce qui défile derrière la vitre du train qui m’emmène loin de Paris vers Marseille ce jour, tout ce présent qui passe, est là déjà : oui. Les villes que le train déborde toujours, les campagnes, les collines : la neige est partout sur le pays, et cette glace qui voudrait retenir le ciel fond déjà. Le temps est à l’ouvrage. L’année qui vient est déjà une épreuve. Ils se souhaitent bonne année comme pour la conjurer ; et pourtant. Et malgré tout (oui, tenir à ce malgré tout, celui des luttes possibles).

Passer Lyon soudain ou plus au sud : et le ciel revient donc, on l’avait oublié. Je le regarde longuement. Je pense à Genet aussi, en même temps qu’à Celan et je lis Ingeborg Bachman : des jours plus durs viennent, dit celle qui est morte brûlée vive dans sa chambre d’hôtel à Rome, le 17 octobre 1973. Je lis les mots de l’autre côté de l’incendie et dans le jour levé soudain sur Marseille.

Ici, j’irai d’abord saluer la mer à peine le pied posé dans la ville. Jeter mon ombre la tête la première dans l’eau glacée. Je ne saluerai pas au loin le vieil homme qui venait de sortir de cette neige fondue, mais en pensée, je saurai reconnaître le courage et la folie.

Tout le jour, regarder le ciel en pensant à Bachman, Celan, Genet, et à Paris sous la brume qui fait disparaître les bâtiments dans le froid. Ici, c’était jour de grand vent et rien ne disparaît de la ville pourtant. Le manque est partout. La déchirure aussi, comme pour la première fois : être amputé de sa part la plus vive.

Une dernière fois, je lis Des jours plus durs viennent, un regard sur les journaux, un autre sur le poème, toutes mes pensées vers Paris : ne sachant qui dit le présent, et qui le feu de paille d’un passé perdu. Et en regardant le ciel, je toise le vide du ciel, et mes pensées se perdent dans les corps des vivants qui pressent alors le pas pour rentrer chez eux, emportés par le froid ou le vent.



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29 décembre 2016


Qui vive ?

Shakespeare, Hamlet, Acte 1, Scène 1


Jardin du Luxembourg : quand il n’en reste rien, ou seulement des espèces de ciels lointains sans doute perdus quelque part dans la brume, et qu’on marche aussi loin de l’automne que du printemps, dans cet entre-deux de l’histoire où nous sommes, que les arbres sont seuls aussi, et qu’il fait si froid qu’on presse le pas sur la sécheresse du temps. Pas de leçon à tirer, ni à donner : on est seulement dans le froid ce qui est le plus démuni. On est d’ailleurs le froid lui-même : quand on respire, on le voit s’échapper de nous, et on ignorait qu’il nous habitait.

C’est cette période avant la fin : on se souhaite bonnes fêtes comme on se dirait bon courage. Ou comme dans les grèves de métro, on se regarde enfin, par solidarité, étonnés de se trouver face à des vivants, des semblables, des frères en humanité et en détresse. On est dans la fin interminée d’une année de plus dont on nous oblige à nous souvenir. On est capable seulement de se souvenir des morts et de ce qui manque.

On est tellement assoiffé pourtant de ce qui doit venir, de ce qui vient déjà. Mais on regarde les arbres et ils ne mentent pas.

Jardin des Plantes : lundi. Je passe ici pour la première fois depuis des mois, et pour la première fois depuis des années, je veux monter le petit labyrinthe, ce monticule où un chemin étroit conduit à un sommet étrange et beau, minuscule et perdu – où j’aimais me perdre, il y a dix ans (petit à petit, me voilà en possession d’un passé : et cela m’étonne, toujours).

Le Petit Labyrinthe n’est plus : il est barré et inaccessible. À l’entrée, on lit l’explication : de fortes pluies il y a six ans ont dégradé les lieux, et décision fut prise de le fermer au public. Un jardin sauvage s’est développé : depuis, des savants l’observent. Des oiseaux qui avaient de longtemps quitté les environs sont revenus ; des plantes rares poussent désormais. De nouvelles lois gouvernent les lieux, avec sa logique propre, sa sauvagerie neuve, sa dévorante joie.

Rêver un peu, devant cette clôture. Ainsi notre absence fait naître la vie : ainsi, ce qui existe a besoin de notre retrait. Ainsi encore ce qui invente la vie doit pour cela se réaliser à l’abri de nous : ainsi enfin : la ville tout autour sera cette sauvagerie même.

Dans ces jours qui achèvent avec eux l’année – arbitraire du calendrier, mais ajustement essentiel au rythme des saisons qui le scandent –, s’achève aussi l’histoire, celle qui construit du temps, au profit de la mémoire : celle qui transforme l’histoire en savoir, en passé, en temps mort. Et dans ce temps où on marche, vite à cause du froid, lentement à cause des tâches de la vie sociales évanouies, on est cela : de la sauvagerie lente, du désir de ciel plus vide encore, de l’histoire encore et encore qui serait la nôtre, des villes ouvertes.

Des enfants jouent autour de moi, à un jeu que j’ignore : le petit garçon ferme les yeux, tous autour s’ébrouent ; soudain, il crie Qui vive, et il se lance à la poursuite des autres qui font semblant de lui échapper. La leçon était peut-être là. Eux, au contraire de moi, n’avaient pas froid, et je rentrais.




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24 décembre 2016

et à l’année prochaine




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20 décembre 2016


M83, ’Outro’, Hurry Up, Dreaming

Nous ne nous séparons que pour être plus intimement unis, plus divinement accordés à toutes choses et à nous-mêmes. Nous mourons pour revivre.
Je serai : je ne demande pas ce que je deviendrai. Être, vivre est assez, c’est la gloire des dieux. C’est pourquoi tout ce qui est vie, dans le monde divin, ignore l’égalité : il n’y a en lui ni maîtres ni esclaves. Les natures vivent les unes avec les autres comme des amants ; elles ont tout en commun : l’esprit, la joie, l’éternelle jeunesse.

F. Hölderlin, Hyperyon


Nous y sommes encore. Un Vingt-et-Un décembre comme à chaque retour du ciel quand le vent bat jusqu’ici. Que la terre se rassemble sur elle-même : et que le jour se resserre sur sa pointe la plus fine, qu’il amasse en lui sa fragilité la plus précieuse, qu’il a épuisé toute sa force et qu’il ne reste que cela : au soir du vingt-et-un décembre quelques heures seulement de jour. Dans les temps qui sont les nôtres, on sait reconnaître ce jour : et la nuit qui vient, la plus longue de l’année, on sait en mesurer le poids aussi dans le siècle.

Le lendemain, la nuit déjà sera plus courte de quelques secondes – le jour reprendra pied dans son destin. Cette nuit ressemble au pouvoir : amassé sur lui-même, énergie épuisée de l’année qui a réduit la lumière à si peu, vieillesse, désespoir, colère triste.

Lu Hyperion ces jours, ces nuits ; repris Mélancolie de Gauche ; pris des notes sur la constitution des Communes à Milan au XIIIe s. : faire feu de tous bois, dans ces jours rares de lumière, c’est se préparer aussi, encore. Je le sais bien : il faudra bien finir par commencer, par finir de se préparer : je le sais, oui. Je sais aussi que commencer prend du temps, qu’à cet égard la nuit est une leçon, et le jour.

Toujours l’obsession des forces : d’arracher à tout ce qui est possible – jour et nuit compris, livres et visages, vagues ou rochers, ou pensées ou désirs – des forces.

Si ce Vingt-et-un décembre – cette année, à 11h44 – est l’image de ces jours, de secousses et d’ombres, c’est à cause de sa nuit : reste à inventer des lendemains, aujourd’hui. Autrefois, on levait de grands feux qu’on traversait pieds nus ; on crachait sur les grottes ; on dévorait le cœur palpitant des bêtes ; on dressait des théâtres avec nos corps : on disait les mots réservés à ce jour, on inventait celui de sacré, celui de terreur et on cessait de prier pour agir sur le jour et qu’il revienne.

Là où la croyance a cessé demeure les forces qui les soutenaient, peut-être : le jour est là encore et plus encore ce soir la nuit qui l’entoure. Revient cette tâche de voir dans la nuit les jours écrasés sous elles et prêts à se soulever, reste à tirer sur la nuit pour les voir affluer, et les désirer comme des amants pour mieux vivre parmi eux la jeunesse du monde qui est la nôtre, malgré la raison rance des vieillards qui nous gouvernent encore, pour combien de temps ?




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15 décembre 2016


Bob Dylan, WInterlude


On voit ces choses en passant (même si la main tremble un peu, si le cœur boite), et d’autres sous le même ciel : les courges rutilantes au jardin, qui sont comme les œufs du soleil, les fleurs couleur de vieillesse, violette. Cette lumière de fin d’été, si elle n’était que l’ombre d’une autre, éblouissante, j’en serais presque moins surpris.

Philippe Jaccottet, À la lumière d’hiver


Oui, plus douce, plus diffuse : la lumière d’hiver ralentit dans l’air le temps qui passe et qu’il fait : et la nuit qui vient, plus tôt, n’arrive pas plus rapidement : c’est seulement le jour qui cède plus facilement, voilà tout.

On est ici comme au spectacle. Je le sais maintenant : les acteurs ne jouent pas pour le public, seulement devant lui. La mer et le ciel sont devant nous, et passent aussi. C’est l’hiver déjà en décembre, comme la nuit est déjà dans le jour qui tombe.

J’aurais voulu écrire sur cette très vieille dame qui est devenue par la grâce de tous les morts du monde notre doyenne en humanité. Cent dix sept ans de vie– combien d’hiver, combien d’été –, et pour combien de temps ? C’est l’unique survivante des deux siècles passés. Elle a respiré l’air du XIXe s., et la savoir en vie me console et me rassure : je respire grâce à elle l’air de Rimbaud, c’est une poignée de main qui se passe aussi. Quand elle disparaîtra, c’est cela aussi qu’elle emportera.

Cent dix sept ans (elle s’appelle Emma, comme Bovary – et cela me bouleverse davantage), et elle pleure encore son bon ami mort sur le front de la Grande Guerre. Le deuil, cela n’existe pas, il n’y a que du chagrin qui recouvre toujours l’oubli et qui transforme le regret en blessure inguérissable.

En regardant le ciel et la mer à la fois, je songeais à cette femme : à son enfance, à son bon ami mort aujourd’hui en poussière de poussière, tandis qu’elle, aveugle et sourde et incapable de marcher sans doute, vit encore la peine de vivre et de se souvenir. On a de telles pensées devant la mer et le ciel, quand on porte en soi la soif de vivre en son entier et le désir de la lumière d’hiver qui sait le printemps proche où s’abîmer terriblement et renaître.




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4 décembre 2016


« Je crois à ce qu’on appelle journal, ou à ces notes qu’on prend sans croire écrire.
Quelquefois je me dis : ne publie pas, mais ne cesse jamais d’écrire un moment, d’écrire ce papillon jaune qui traverse le jardin et qui, en volant, devient un archéologue du jardin, laisse mieux voir l’herbe et les arbres.
Toute ma vie, je la voudrais faite de petits poèmes , ou de descriptions sans ces cohésions auxquelles on s’applique dans les romans.
Je crois à la poésie du chaque jour qui est toujours présente dans les journaux des poètes. »

Hervé Guibert, Entretien avec Peter Handke in L’Autre Journal, 1985-1986


Leonard Cohen, Master Song

Je ne crois pas en grand chose — ou comme à des choses auxquelles je ne crois plus. Mais à l’intempestif du temps, à la précision des corps quand ils s’échappent, au retard et à la lenteur, à l’éclat, au ciel quand il s’enfonce, à la lumière parfois lorsqu’elle pivote sur un axe, à la ville si elle est cette axe : au désir puisqu’il compose sur soi des peaux inconnues, au silence s’il vient immédiatement après un cri, à la musique qui enveloppe ces cris et ce silence, à ce qui ne tient à rien, ou à peu de choses, aux trains qui partent et aux avions qui arrivent, au paragraphe, à l’absence de frontières, aux écœurements devant l’organisation du monde, à l’émerveillement devant le chaos qui toujours reprend le dessus, au point-virgule, au si seulement des pensées abolies, aux souvenirs effacés, aux rages parfois, aux douleurs quand elles permettent de les traverser, au présent absolu, au gérondif aussi, à la chanson de Leonard Cohen (toutes) (à celle surtout qui commence par Je crois), à tout ce que j’ignore, aux rencontres qui rebattent les cartes, aux cafés d’insomnie, aux heures qui n’appartiennent qu’à nous quand au pli de trois heures du matin je remonte la rue Lappe, à cette vue sur les toits que j’ignore, aux gestes que j’apprends, aux listes qui ne s’achèvent que dans l’interruption, aux promesses qu’on ne tiendra pas, à tout ce que tu sais, et que le deuil n’existe pas, tout comme les cadavres ; je crois aux arbres dont les dernières feuilles portent tout l’avenir du réel, je crois aux ciels oranges après l’orage, au Nous vengeur, aux récits dignes dans les cyclones de notre histoire, je crois aux naissances, aux lendemains qui hurlent, aux réveils de cinq heures pour répondre à une terreur, aux barricades à venir et à ce qui sous les yeux soulèvent déjà : à l’adolescence aussi, et à la folie aussi, et à la naïveté aussi, peut-être.

Je crois à cette tâche d’écrire malgré tout, malgré écrire même, hors toute forme, hors tout projet, hors toute la lâcheté et l’abjection de l’œuvre : je crois à cela, qu’écrire n’est que nommer, comme survivre à ce dont on n’est pas mort, nommer ce qui passe et traverse, et résiste, et demeure comme l’envers de la croyance, comme l’image qui dit l’envers de tout et qui appelle.



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19 novembre 2016


The Cinematic Orchestra, To Build a Home


La création littéraire se refuse à moi. D’où mon plan d’enquêtes autobiographiques. Non biographie, mais recherche et découverte d’éléments aussi réduits que possible. C’est là-dessus que je m’édifierai ensuite, tout comme un homme dont la maison est branlante veut en construire une solide à côté, si possible en se servant des matériaux de la première. Ce qui est toutefois fâcheux, c’est que les forces lui manquent au beau milieu de la construction et que, au lieu d’avoir une maison branlante mais entière, il a maintenant une maison à moitié détruite et une autre à moitié achevée, c’est-à-dire rien. Ce qui s’ensuit est pure folie, c’est-à-dire quelque chose comme une danse de cosaque entre les deux maisons, danse dans laquelle le cosaque gratte et déblaie la terre avec les talons et ses bottes aussi longtemps qu’il faut pour que sa tombe se creuse sous lui.

Kafka, Journal (1922)


De la ville au ciel, quelque chose qui bascule – dans le contretemps de ces pages vierges, d’un journal blanchi aux nuits traversées dans la presqu’insomnie, déposer seulement ces deux images comme une trace, comme un signe : mais de quoi ?

Avant de fermer la porte sur l’ancien appartement, j’aurai pris en photo chaque mur : voir sur chaque trace, un signe. Les contours des tableaux, les fantômes d’une présence immédiatement ancienne. Ou sous le bureau d’écriture, les traces au niveau des pieds : on écrit avec le corps, peut-être. Et partout, quelque chose d’une présence absente désormais, et le mot désormais qui dit le temps passé, et surtout à venir.

Il fait nuit différemment dans une maison différente, et il faut tout réapprendre du jour aussi, des énergies contenues dans les espaces (avec cette pensée : qu’un chez-soi est comme un plateau de théâtre, où ce qui importe est l’air qui relie les pleins). Relire Perec sera utile. Relire tout court. Et chercher à trouver des repères dans les traces – les signes – laissés par le soleil ici.

Ces jours sans connexion aussi sont une autre scansion du temps : je ne sais pas laquelle. Il y a ce qui importe davantage : des cris autour qui appellent soudain, interrompt ce qui importe moins (cela par exemple). Une vie qui vient chaque seconde comme des vagues, qui peut venir chaque minute comme la pluie et le vent, ou l’absence de vent, et le signe de la pluie, la trace laissée par l’interruption qui



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6 novembre 2016


Daniel Alexander, "The moments u had but were never at"


Au détour de cette vie, après de nombreuses nuits et autant de jours traversés pour rejoindre la nuit, on se retrouverait soudain – fatalement – comme moi devant cette statue perdue près d’un rond-point d’une ville anonyme et banale du sud de la France, et le soir tomberait précisément ici même.

Lentement regarder la statue pour y déceler dans sa mélancolie une force possible n’empêche pas le soir de tomber et la nuit peut-être d’arriver encore, dans un monde impossible et abject, dans lequel je m’enfonce pourtant avec une joie nouvelle, une vie de plus.

Ce serait l’image de ces jours.

L’homme qui dresse le poing face au soir dont le nom s’efface se lève devant moi pour poser sur mon corps son ombre : l’homme qui dresse le poing est entre le monde et la vie comme un appel. De Camille Pelletant, je connais seulement sa phrase célèbre qui fut sa position morale, sa dignité et sa lâcheté aussi : pas d’ennemis à gauche. Et son visage, qu’on moquait – la barbe lourde, le regard terrible. J’ignorais qu’il était d’ici, et qu’ici encore, il montrait un poing rageur sur une terre qui le méprise.

Qu’en faire ? Désormais, ce sera la question : refuser de regarder seulement, ou d’accepter, mais se demander : qu’en faire ?

Dans la folie de ces jours où la vie neuve apprend à voir le jour – ignorant tout du cycle des nuits et des jours –, c’est une leçon. Oui, c’est sans doute folie de lâcher une vie dans ce monde impossible et abject, mais c’est peut-être aussi lui répondre.

Une façon de lever un poing rageur dans le ciel rouge et noir d’octobre, et songer à novembre déjà, à décembre : à ce qui vient déjà, qui commence.

Le lendemain, prendre un train de nouveau : arrêt rapide en gare de Simiane, les usines qui semblaient forger un jour neuf dans l’aube. Qu’en faire ? Ce serait la question : celle que j’emporte avec moi dans ce monde qui ne suffit pas, et contre lequel jeter d’autres vies que la mienne empêche d’en rester là, et lance la possibilité d’autres mondes peut-être.




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29 octobre 2016

L’air et le monde point cherchés. La vie.

Rimb.


Bob Dylan, Forever Young


du 26 octobre, ce premier ciel – et d’une nuit à l’autre jusqu’à ce soir sans sommeil, jour qui aura duré ces cinq jours d’un seul tenant ; retrouver trace des derniers jours sans souvenir en regardant les images prises à ce qui m’entoure : ce ciel du 26, le premier, que j’ai regardé longtemps en sortant pour mesurer cette vie passée et vers quoi elle allait : jeter un regard au ciel au nom de ce ciel seul, et de ce mot trop grand en regard, mais on ne possède que celui-là, alors on le dépose parce qu’il emporte tout en lui, l’air et le monde : la vie.




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16 octobre 2016


La crevaison pour le monde qui va.
C’est la vraie marche. En avant, route !
Rimb.


Bob Dylan, Ain’t talkin’ (Modern Times, 2006)


Seulement marcher – c’était, dans le contre-jour en descendant la Canebière, le mouvement, l’allure, l’aveuglement aussi, et la pulsation : face au jour qui s’effondrait de si haut, brûler ces jours. En fins de semaine, se retourner sur les causes d’un dimanche est toujours décevant : lundi, mardi, mercredi et fatalement jusqu’à cette ombre-là jetée devant soi comme un cadavre intérieur, ce n’est pourtant que les autres, le monde, ou son rêve : dimanche arrive en sursaut. Il faudrait garder le silence et travailler sur la page à seulement jeter ce qui importe, les forces. Au lieu de cela, on est rendu à voir passer le monde et l’entendre, et parfois, on se surprend à lui répondre, à mêler sa voix au brouhaha du réel et on est soi-même et le brouhaha et le réel.

La haine des bilans : je l’ai pourtant. Et pourtant (combien de pourtant encore seront suffisants pour en finir avec pourtant). 200 000 ont manifesté de pure haine aujourd’hui ; 7 crachent dans les micros pour préparer notre avenir avec notre consentement ; le monde secoué à peu de frais pour des remises de prix qui font oublier la grâce et l’essentiel ; des villes écrasées sous nos yeux ; des résistances aux logiques funestes de cette réalité s’organisent – je descends la Canebière parce que je me suis trompé d’heure à ce rendez-vous (j’ai seulement deux jours d’avance).

Dans le fatras des jours, on ferait mieux de garder le silence, oui – et d’aiguiser les mots pour les lieux et les temps où ils serviront : pas de repli, juste un retrait conscient et délibéré. Oui, faire sécession est une méthode salutaire qui me tente de plus en plus. Ces prochains jours, semaines, mois, années même, il faudra mûrir cette méthode en stratégie de guerre, intérieure, extérieure. Ne plus jouer le jeu qu’on prépare pour nous. Ain’t talking, just walkin’, oui.

En attendant, dans l’imminence qui est la marque de ces jours, je me tiens. Non, je n’attends pas : l’imminence est le contraire de l’attente, elle est la tension vers ce qui arrive, va naître, se prépare en soi et dans le monde. C’est la situation politique et amoureuse de notre époque : devant les insultes et le mépris, on sait bien qu’on est avant ; viendra la déflagration, les face à face. Faire sécession est une façon de prendre appui.

Dans l’imminence qui est le signe de mes jours, je peux mesurer la force de la déflagration à venir qui tient à sa douceur : je marche dans ces jours comme en moi-même, descendant les couloirs étriqués de ce monde et cherchant des espaces lumineux où commencer infiniment cette vie, traverser le brouhaha en espérant déchirer ses illusions, tenir ensemble l’exigence de ne pas renoncer et la volonté de ne pas être just a pawn in their game ; oui, c’était marcher quelques heures avec ces pensées vite oubliées, aller, seulement de ce pas, celui qui dans la ville fait reculer la ville et vient provoquer le temps – comme on s’approche et recule à la fois, la sécession comme désir.


arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud