JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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12 octobre 2020


Le passé, c’est-à-dire ce qui ne peut plus désormais ne pas avoir été.

Vladirmir Jankélévitch, L’irréversible et la nostalgie [1974]


Menant une excessive vie faciale, écrivait autrefois, dans des temps reculés si loin qu’ils semblent plus proches des ancêtres d’Homère que de nous autres, on est aussi dans une perpétuelle fièvre de visages : et qu’en est-il ? De cette vie arrachée des visages, ou de ces visages arrachés à leur visage, de cette vie manquante de visages, visages amputés, où le masque dérobe comme sous le pas la falaise de qui s’en va plus loin achever sa chute, cent mètres dans les roches et jusqu’être être confondu avec elles : de cette vie dérobée, que reste-t-il ?

On datera ce présent à un sentiment : celui, manquant, de la reconnaissance. Et dire qu’avant ce présent les visages obscènes écœuraient. Oui, c’était avant, avant que tout soit jeté devant nous dans le manque, l’incertain, l’insignifiance aussi — sensation que rien de véritablement sensé ne pourrait avoir lieu dans ce temps de vacance du temps, ce temps lui aussi arraché à ce qui seule importe, ce temps abominable.

On dira : ça a commencé quand ils se sont couvert le dessous du visage, et ils avaient eu raison de le faire, seulement : ils jetaient sur eux une part du linceul où reposerait l’antique fièvre, celle des visages, de la reconnaissance, celle de ce qui disait : tu es là ? Je suis là. Je ne t’avais pas reconnu, pardon. Comme tu as changé. Non, rien de tout cela maintenant, on ne reconnaît plus personne ; on est de l’autre côté de l’indifférence ; on est vacant nous aussi ; le visage empêchait de tuer, disait Lévinas : qui le fera désormais ? On ne dit plus rien : on fait semblant de se reconnaître, et de ne pas se reconnaître. On s’éloigne.

Généalogies des masques. Surgi sur quelques pages, en quelques heures, ce rêve de récit autour de cette histoire de masques : ce récit qui restera à l’état de rêve évidemment. Tout commencerait évidemment par les funérailles de Sylla. Le cortège qui traverse toute l’Italie, Rome entièrement vouée au deuil et au rituel funèbre. Le soir, sous les flambeaux qui jettent dans chaque rue plus de lumière qu’au soleil de juin, on marcherait. Pour la mort d’un homme, il était d’usage qu’on sorte les masques des ancêtres moulés sur le visage du cadavre : les masques restaient suspendus au-dessus de l’autel des dieux, dans la maison, près du feu : et noircissaient avec le temps.

À la mort d’un homme libre, on sortait les masques : on payait les comédiens pour les porter, jouer les paroles des ancêtres qui viendraient accueillir leurs fils, petits-fils, rejeton des siècles. La République romaine avait vieilli : au-dessus du foyer brulant de cendres, ce n’étaient plus un ou deux masques. Mais des dizaines. Des centaines.

Aux obsèques de M. Claudius Marcellus, le vainqueur de Syracuse, six cents masques l’accompagnent. Quand meurt Sylla, le Général, le Dictator, le Grand Consul, ils sont six milles. Six mille masques de cire cendré, du noir le plus obscur aux blancs de poussière, qui marchent autour du cadavre, la nuit peuplée d’ombres qui est devenue Rome, vers 78 avant notre ère, qui l’inaugure et l’achève peut-être d’un même geste : celui de porter un masque noir, hirsute, et de hurler des paroles depuis la mort à un mort qui vient nous rejoindre et qui seul ne porte pas de masque.

Île du Frioul, dimanche battu par le vent : les baraquements abandonnés, combien ils étaient désirables, on ne saurait pas le dire.

Les pins qui poussent ici n’ont presque pas de tronc ; fauchés à la naissance, ils vivent à l’horizontale ; cherche à fuir le sens du vent, peut-être : la leçon est belle, et terrible, et douce.

Entendu, au passage tout à l’heure, cette phrase atroce : « il faudra peut-être s’habituer à cette vie. »




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5 octobre 2020


Voici venir les jours où les œuvres sont vaines
où nul bientôt ne comprendra ces mots écrits
mais je bois goulûment les larmes de nos peines
quitte à briser mon verre à l’écho de tes cris

Desnos, Le poème à Florence

Il n’y a pas de début il n’y a pas de fin il n’y a que ces lenteurs qui fraient des commencements toujours pris au milieu de leur trajectoire, il n’y a rien que cela, des lenteurs qui passent et semblent converger et elles ne convergent pas, elles cherchent seulement à passer, à sortir, elles ne savent pas qu’elles cherchent à sortir, elles vont, de leurs allures vives de somnambules qui pensent marcher avec leurs mains tendues et elles ne rencontrent que des murs, des peurs de murs, que leurs frayeurs de rencontrer un mur, alors elles vont, les lenteurs ne savent pas qu’autour cerne le terrain vague sans limites, sans regret, sans aucune pensée pour elles qui vont.

Voilà ces jours, et quant aux nuits, je préfère m’y livrer tout entier en secret : voilà ce secret dit aussitôt emporté, aussitôt évanoui, aussitôt oublié.

Vendredi, la poussière reposait autour de moi, retombant lentement sur chaque chose de ces années mortes.

Journal des jours ici : vides ; ne rien avoir écrit ; se taire longtemps à ceci d’absolu que le silence rend chaque jour semblable ; l’écrire en érode la surface, abîme. Journal des jours manqués ici : absorbés dans le grand ensemble des semaines amalgamées dans un même geste (se lever ; écrire ; se coucher – entre les deux, tout ce qui ne relève que de la vie et qui reste sans phrase). Sans phrase : je ne sais plus (oui, j’ai tout oublié) quel homme s’était avancé au procès du Roi et avait hurlé : « la mort » sans rien ajouter, contrairement à tous ceux qui se pensaient obligés d’infliger pour la postérité des discours navrants — je crois que c’est Sieyès. Et puisqu’on notait tout, l’homme chargé d’écrire ce qu’on hurlait pour les siècles comme une dictée funèbre nota : « la mort (sans phrase) ». On se passa le mot : on oublia la parenthèse. La mort sans phrase. La mort, sans phrase. Sans phrase la mort. Oui, décidément, ici comme toujours le mot fautif est d’une vérité atroce, sans au-delà ni rémission.

Il n’y a rien à dire après la fin.

Rien.

Le soir, je retire ma montre ; le temps n’est plus mesurable passé sept heures ; ce qui dévore au poignet est autre chose que la faim, que l’ordre des obligations sociales à remplir, autre chose que tout ce qui compte et se mesure ; autre chose que tout ce qui peut avoir un sens. Maintenant que le manuscrit est noirci jusqu’à la gorge, le temps s’ouvre comme ce silence qui dévore, le matin, sous la douche, qu’on réapprend à vivre.

Lire vers midi ces mots sur la résistance aux voix infâmes : ce qu’il faut de courage pour cela. J’ai lu pour la première fois le journal (le vrai : celui des jours officiellement produits sur nous, jetés sur nous comme de mauvaises vagues, l’odeur d’embruns qui ne nous quitteront plus), et évidemment la nausée, évidemment le sentiment d’inutilité du monde, mais efficacement ordonné contre nous, évidemment la terreur, la seule vraie.

Les universités à demi fermées, les théâtres à demi ouverts, la porte battante de ces jours ; les cafés ouverts hier, fermés demain, ou est-ce le contraire : le monde réduit à des mesures sanitaires à respecter, la colère en travers de tout ce sur quoi on pose les yeux. Il y avait la mer pour se laver ; quelques pages d’Éric Vuillard et de Desnos, de Gabily ; il y avait des stratagèmes pour se laver de toutes ces laideurs, il n’y en avait pas assez, les laideurs affluaient sans nombre. Il y avait soudain pourtant la fin qui ne consolait pas, mais entourait chaque chose d’un halo bienveillant et gentil, mordait la peau jusqu’au sang, jusqu’à ce que jaillisse quelque chose de vivant dans ces jours.




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15 septembre 2020


Vraiment, je vis en de sombre temps ! Un langage sans malice est signe / De sottise, un front lisse / D’insensibilité. Celui qui rit / N’a pas encore reçu la terrible nouvelle. / Que sont donc ces temps, où / Parler des arbres est presque un crime / Puisque c’est faire silence sur tant de forfaits ! / Celui qui là-bas traverse tranquillement la rue / N’est-il donc plus accessible à ses amis / Qui sont dans la détresse ?

B. Brecht, Poème à la jeunesse,


Le monde, épuisé par les hommes, avait fini par trouver refuge sur une île : et on cherchait comment bâtir un pont vers lui, sans qu’il s’en aperçoive — on se taisait. C’était le rêve de la nuit, précis : aussi précis que des griffes de chat sur le sac en cuir. Un long rêve muet et sobre, avec un sens clair, aucune espèce d’énigme sauf celle qui le dressait, rêve de pied en cape, dans l’arbitraire des signes qui le rendaient nécessaire. On rêve à de tels rêves : on passerait sa vie en eux, s’il n’y avait la question de la réalité, butée, tenace, excessivement là.

Les ponts qu’on bâtit ne rejoignent pas, ils disent seulement le désir terrible qu’on a, affolé, de refuser la déchirure : et de la dresser, de la maintenir, et de l’habiter avant de la traverser.

Le monde épuisé par les hommes finirait bien un jour par fuir : et tout commencerait.

La rentrée est un mythe entretenu par les pouvoirs pour que tout puisse avoir lieu : rien n’aura lieu. On a fini d’aller dans l’incertain, maintenant on y est. On est au milieu de l’incertain ; on se retourne, on ne se souvient pas d’où on vient ; on avance : impossible de savoir où on va. On est au milieu de l’incertain, c’est la seule chose dont on puisse être certain. D’ailleurs, on n’a pas de mot pour le dire. On dit l’incertain, on pourrait dire : on est au milieu de ce qui n’a pas de nom, et pour des années.

Il a suffi d’une maladie sans nom, qui ne possède que celle que les médecins lui donnent — ce n’est pas un nom, c’est une catégorie — pour que tout cesse du réel tel qu’on le connaissait, qu’on haïssait déjà : et dont l’inflexion neuve ne propose que de le caricaturer. Le monde en pire : c’est tous les jours.

Et la rentrée lance comme une vague de chaleur d’août au début de l’automne, comme une crampe : c’est simplement avoir envie de regarder le ciel tomber d’un seul coup (et il le fait).

Je lis qu’aux États-Unis, un lycée proposera l’ensemble de ses cours à distance. La maladie n’y est pour rien, ou par incidence. On a remercié tous les enseignants faute d’argent. Le monde en pire est devant nous : il est d’un comique navrant, comme une copie mal imprimée d’un manifeste fascisant, comme le raté d’un moteur, avant son explosion.

Je lis des pages sur la nuit du 8 Thermidor, cherchant l’heure où tout pourrait basculer du 9 et de tous les jours ensuite. Je comprends peu à peu qu’à chaque minute tout peut basculer : que chaque décision prise était peut-être la plus improbable, la plus essentielle donc : je lis des pages et des pages sur la nuit du 8 Thermidor, et manque toujours ce moment qu’il faudrait écrire, où Saint-Just, écrit ce qu’il ne lira pas.

Il y a ce titre que je ne donnerai pas à ce livre qui ne verra pas le jour : Solitudes de Thermidor. Il y a ce qu’il verra de la nuit, qui seule importe.




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31 août 2020


Nous entrons / dans un temps / qui est le nôtre / mais / que barricadent / des intentions / qui / ne sont pas les nôtres.

Signes, / nous devenons / notre propre / apocalypse.

Nous sommes pris / entre / possibilité / et hypothèse.

Armand Gatti, La Parole Errante


Qu’à force de devenir laid, le monde s’effacerait : c’était le rêve, et du rêve, son violent désir, l’antidote. Seulement non : à force de devenir laid, le monde s’enlaidissait, c’était la seule loi. Bien sûr, il rendait si beaux ceux qui se dressaient face à lui, qui immanquablement s’effondraient, écrasés, sous lui. Bien sûr.

Il désolait ; la désolation faisait naître comme dans les collines sèches au-dessus de Marseille ces plantes rares dont la grâce complexe les dressait comme invincible dans la terre nue, ces plantes sans arrogance, obstinée à persévérer dans leur désir, et vaincue d’un coup de talon par le touriste distrait.

Qu’à force de devenir laid, le monde s’abolirait comme un ancien régime renversé par le seul fait de le regarder comme il est, obsolète, criminel, stérile. C’est chaque matin la seule pensée devant les informations que crachent ceux qui crachent dans le poste et s’en rendent complices.

Les phrases forment / un puisard / dans lequel nos fonctions / leur gravitation perdue / essayent de se mettre / à la vitesse / d’une autre / lumière.

Notre opiniâtreté / c’est la musique même / du manuscrit / tantôt perçue,/ tantôt devinée, / tantôt dévorée par les habitudes / de la phrase / mais / revenant toujours à la surface.

La mer comme tout ce qui est parmi nous, laissé là, comme inutilisable.

Quelque part, vers la Digue à la Mer, ce moment où le ciel et le sel et la terre gisent, immobiles, terrassés par tout ce qui les entoure. Ce lieu où rien ne peut vivre sans devenir cette matière inerte qu’on nomme le monde, et qui le nomme. De la pierre qui serait comme du sable qui serait comme de la poussière qui serait de la cendre, et des nuages épars, comme des discours, des promesses, cette vase au fond des choses, la feuille oubliée dans le pli d’un livre inachevé.

Quelque part, l’image parfaite du présent, son scandale insupportable, qu’on supporte chaque jour.

Nous ne sommes rien. / Soyons tout.

Tandis que rentraient ceux qui rentraient, tenter une dernière sortie, voir la mer quand elle se déchire, y puiser la leçon pour lutter contre la suite musicale de ce réel.

Tandis que rien n’allait de la vie organisée au dehors, que tous, on voyait la calme catastrophe avoir lieu sans fracas, sans sidération, sans éclat, la mer arrêtait de charrier. Elle reposait. Mais on ne savait pas quoi. Peut-être que le temps ne passerait plus ici.

Il faut que le temps passe pour renverser ce qui demeure. De l’amour, restent toujours les promesses et les morsures ; de l’avenir aussi, du présent. À force de devenir ce monde, le monde finirait bien par engendrer les forces capables de l’abattre : le désert n’existe que pour donner soif.

L’écrit / c’est notre / hyperespace.

Si nous y entrons / c’est toujours / dans espoir / (peut-être démesuré) / de renaître / dans un autre univers.




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24 août 2020


Vp and downe, vp and downe, I will leade
them vp and downe : I am fear’d in field and towne.
Goblin, lead them vp and downe : here comes one.

Shakespeare, A Midsummer Night’s Dream


Au temps où chaque mot lance immédiatement son contraire — les gestes dits barrières ; les distances irrémédiablement sociales ; les mesures essentiellement sanitaires —, rien qui ne résiste à rien ; on voile nos visages, on courbe la tête, on attend que le temps passe, comme toujours, cette fois sans savoir s’il le fera.

C’est la rentrée, mais rien ni personne n’a vraiment été autorisé à sortir — ou alors comme on rencontre son risque. Il faut chaque fois mesurer le danger et dans quelle intensité on s’y expose. On évolue dans les villes modernes comme au bord des cités assiégées, mais de l’intérieur et sans arme. On est démuni — on est seulement là. Tous on voudrait ne pas se soumettre aux injonctions qui pourtant préservent nos corps cette fois : on est dans les feux croisés.

Revenir sur ces pages, comme sur les lieux d’un crime ; j’aurais dû appeler ces carnets le journal en retard, plutôt qu’à contretemps : ou irrégulier. Ou non, ne rien appeler, écrire des pages à la volée, et parfois déposer juste un mot. Aujourd’hui j’aurai écrit géométrie — et puis j’aurais refermé lentement l’ordinateur, j’aurais eu le sentiment d’avoir noté le contraire de Louis XVI, le 14 juillet, ce contraire considérable qui rend gorge à la réalité et l’exécute [1].

Donc : quelques mots vites déposés entre trois trains — Marseille vers Paris (Gare de Lyon), via Aix, Avignon, Lyon ; puis Paris (Gare de l’Est) vers Nancy ; puis Pont-à-Mousson où pour quelques jours s’inquiéter des écritures contemporaines (fébriles déjà quant à ce mot — et c’est pour ces inquiétudes qu’on a besoin d’alliés). Là, Gare de l’Est, sous les nuages qui ne cessent de se donner rendez-vous au-dessus de moi, écrire dans le bruit retrouvé de Paris, le souffle court, le visage couvert comme tous. La ville est la même. Sauf qu’à chaque passage, impression que la misère se dresse plus violente ; plus déchirante (est-ce parce que l’indifférence des regards autour de moi paraît plus grande que dans mes souvenirs ?)

Par exemple : cet homme qui faisait la manche avant un entretien de travail, l’après-midi même — ne veut pas déranger l’autre vieillard qui chante, s’en va, s’excuse.

L’insoutenable politesse de la misère.

Géométrie sanitaire des métros : et en regard, des villes. Les volets, les trottoirs, les panneaux — tous fabriquent des lignes alignées dans le champ de vision pour ne pas cesser de nous offrir repérage et confort. On ne peut pas se perdre, dans ce dédale. Dans la saturation des signes, tout converge pour nous empêcher d’être librement perdu.

Rêver à des villes aux noms inconnus, écritures birmanes, japonaises — signes illisibles.

Des rêves de villes comme des nuages, jamais identiques, ou des mers : impossible de distinguer une vague avec l’autre qui sont pourtant toutes différentes, fondues l’une dans l’autre jusqu’à submerger les signifiés dans l’unique signifiant coulé de l’abîme, le vacarme, le rien qui bat sur les rivages sans raison, sans succès, sans relâche, nous.




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24 juin 2020


Tant que mes amis ne mourront pas, je ne parlerai pas de la mort.

Nous sommes consternés de nos rechutes,
de voir que nos malheurs ont pu nous corriger de nos défauts.

On ne peut juger de la beauté de la mort que par celle de la vie.

Les trois points terminateurs me font hausser les épaules de pitié.
A-t-on besoin de cela pour prouver que l’on est un homme d’esprit,
c’est-à-dire un imbécile ?
Comme si la clarté ne valait pas le vague, à propos de points. 

Lautréamont, Poésies II

Les visages se perdent vite, l’habitude de les regarder. On perd rapidement cette faculté de tenir un regard. Il suffit de trois mois. On ne sait plus faire. Arrive ce moment où on revoit le jour ; on réapprend à respirer dans le grand dehors. La ville est là, tout entière. Dans toute sa colère aussi. Dans sa dignité de refuser d’être seulement cette ville qu’ils veulent qu’elle soit, dressée à obéir. On la regarde — et ses inscriptions rageuses sur ses parois — en essayant d’en être digne aussi en retour.

Alors on donne le change ; on fait semblant, comme toujours, mais plus encore. Cette fois, on ne cesse pas de regarder ce qu’on regarde, lentement, d’assister à ce qu’on croyait évidents : le ballet des corps, les êtres avec au-dedans des vies pleines et tristes et en colère et détruites ou ignorantes d’elles-mêmes et d’être en vie.

Il y a conduire dans la ville, et c’est aussi comme une première fois. Les repères ne servent à rien, au contraire : à trop leur faire confiance, on risque le mur. On ne se fie qu’au hasard, la chance. À la lenteur aussi. Les rues bondées du soir, les voitures qui attendent dans les embouteillages contre lesquels elles pestent, mais qu’elle produisent. Nous, dans nos sarcophages motorisés, attendons aussi, encore plus passivement. La radio dit la bêtise toute crue. Je préfère les chansons françaises sentimentales : elles savent au moins que rien n’est jamais vrai.

Impression d’une ville nettoyée : vidée. Impression d’un décor. Impression que quelque chose fait écran à la chair. Je ne saurai pas jusqu’au soir. Peut-être est-ce d’être lavé de toute habitude qui me fait voir la ville comme elle est : une citadelle armée contre nous. Le lendemain, chez le médecin, je saurai combien la salle d’attente est l’idéal propre et technique de ce monde, et qu’il est répugnant.

Le soir est terriblement lent. Il tombe pendant des heures sur la terre, puis la mer, puis ce qui est entre la terre et la mer et qui n’a pas de nom, et quand on l’a oublié il s’efface. On dirait l’Histoire. Alors on s’accroche pour cette raison aux dernières branches. On travaille chaque jour à ne pas oublier même si on ne sait plus quoi.

Et puis, on ne se savait pas capable de produire des ombres si lointaines de nous, si longues, étalées sur des mètres, allongeant notre présence humaine, cherchant plus loin un recoin du trottoir où s’engouffrer sous les égouts et plonger encore.

Un rat passerait au moment où je regardais cette ombre : je le soupçonne d’avoir justement mordu en elle, emportant sa part d’ombre la plus singulière.

Le sol était le miroir parfait de mon corps — d’ailleurs, ce reflet allait bien vite être recouvert définitivement par l’ombre plus invincible d’un camion de chantier allant dans un des quartiers de cette ville pour continuer de la détruire.

Il y avait une inscription que je n’ai pas pu prendre en image : décolonisons nos émeutes.




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21 juin 2020


À quatre heures du matin, l’été,
Le sommeil d’amour dure encore.
Sous les bocages s’évapore
L’odeur du soir fêté.

Rimb.


Je cherche en vain une image de ces jours. Les mille que je trouve ne s’accordent qu’à leur approche. Par exemple : cette carte perdue, qui rend inutiles toutes les autres du même jeu. Par exemple : cet arbre coupé, et qui tend, comme un cerf perdu dans la forêt, d’étranges bois au ciel déjà ailleurs, passant, exaspéré. Je cherche pourtant : j’ai perdu peut-être cette habitude malsaine de regarder le monde pour en faire ma pâture. Heureusement, je suis rattrapé par mon ombre. Par exemple : cet arbre nu, ridicule, et simple, et qui dit : je suis là malgré tout et si je ne sers à rien, je n’en tire pas même de gloire.

Je cherche, sans rien trouver, des images pour ces jours impossibles qui passent sur le corps comme une voiture sans chauffeur (il est caché à la place du mort).

Hier, du discours délirant d’un chef du monde libre à des regards jetés sur la mer : je sais de quel côté je suis, mais ça ne console pas.

On nous a donc délivrés du dedans. Hasard (il n’y en a jamais), le premier jour dehors, je suis au milieu d’autres à marcher contre ce monde. La manifestation brûle sous le soleil de midi, ce n’est pas encore l’été : ça semble pire. On étouffe sous les masques ; il faut apprendre à sourire avec les yeux. Sur les murs de cette ville que je retrouve, cette colère qui rend vivant.

Je vois des visages et reconnais des voix ; les corps dans la lumière. Il faut tout réapprendre.

Je regarde les murs.

Je les regarderai longtemps.

Toute cette vie.

Plus encore.

Devant l’hôpital :

GRÈVE
TENEZ-NOUS

(l’affiche avait été à moitié emportée par le vent). Tout était juste.

Il y a beaucoup de photos manquées, des prises de vues maladroites ou involontaires ; il faut en accepter l’augure aussi.

J’aurai poursuivi cette vie de Saint-Just à ce point-là au moins où elle devient publique — et j’ai peur dès lors de m’en désintéresser. Il faudra chercher les secrets sous les positions ; les désirs.

Ça a commencé, d’avoir chaud pour six mois.

Ce journal que j’ai écrit chaque jour quand je n’avais aucune seconde à moi, que j’arrachais des minutes la nuit, je l’ai abandonné quand je retrouve du temps : le contretemps n’est pas seulement un alibi, ou un motif — c’est une malédiction.

Il faut beaucoup de discipline pour organiser le lâcher-prise.

Et de tendresse pour ce qu’on déteste (quelle part de soi ?) ; les souvenirs insistent aussi.

Dehors, le monde se déploie dans toute son abjection. Il défend ses statues de racistes comme si c’était son bien précieux : peut-être l’est-il. « ON NE RÉÉCRIT PAS L’HISTOIRE », disent ceux qui l’ont écrite, puisqu’ils en sont les vainqueurs. Évidemment, ils refusent la vengeance des vaincus qui, ces soirs dignes, avaient voulu reprendre la main.

Il aurait fallu dire que ce n’est pas seulement les statues des criminels qu’on devra déboulonner, mais toutes. Malheureux les peuples qui ont besoin de héros. Aucune statue n’est digne d’être élevée : sauf si on dressait des statues de statues, ou d’anonymes — comme on en voit dans les sous-sols du Louvre parfois, le soir, qu’on passe Rue de Rivoli et qu’on jette un œil distraitement là-dessous. Il y a trop d’études d’artistes médiocres qui encombrent les sous-sols : qu’elles balisent les rues.

Dans le parc Borély ensommeillé de deux heures, la statue d’une déesse morte depuis des millénaires regardait le vide qui la dévorait lentement.




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16 juin 2020


Ce n’est pas qu’on veuille être libre, mais on y rêve.

Jabès, Le Livre des Questions, 1963


Tous ces jours ensemble seraient confondus dans la même peine qu’on éprouverait pour le monde, traversé de quelques éclats de rage qui portent aussi la joie de ne pas être soumis à la tristesse. C’est toujours le vertige, l’équilibre : la mélancolie nous importe parce qu’elle nous sauve de l’indifférence — face à la violence continue et de plus en plus précise de l’époque, on n’a peut-être pas d’autres choix que de porter à bras le corps la mélancolie pour ne pas être complice — mais elle risque de nous jeter au sol, épuisé et impuissant, cherchant dans les larmes la consolation pour elle-même. Alors on puise dans la mélancolie la force de ne pas s’y installer. Tous ces jours ensemble emportés : chaque semaine, la sensation de franchir un cran dans l’insupportable. Chaque semaine, un cran franchi qui semble en prendre acte. L’enfermement consenti : la connexion comme seule gage de notre appartenance au monde — on soigne, enseigne, éduque, transmet à travers les câbles sous-marins et sur l’écran. On ruse pour en faire des armes. Et puis, sitôt sortis du marasme, immédiatement lâchés ces corps dans les rues : la violence qui s’abat sur eux, et qui réveille tout. On étouffe un homme de l’autre côté de la mer et ce qu’on assassine est si vaste. Un homme qui est tant d’autres, un homme après tant d’autres : on tue les Noirs, les femmes, les pauvres parce qu’ils comptent peu pour ceux qui mènent le siècle, on les tue pour ce peu dans lequel on les tient, et qui au revers laisse apparaître le considérable dans lequel s’estiment ceux qui considèrent qu’étouffer cet homme permet de maintenir l’ordre. Quel ordre ? On le sait bien, de quel ordre il s’agit, et dans quel ordre ils souhaitent le maintenir. Puis des voix disent combien ce corps en uniforme posé sur celui qui demande de respirer révèle les structures intimes du réel qui le fondent, le produisent, exercent sur chacun sa puissance. De nouveau évidemment cette puissance de mort cherche à les taire : et que s’abattent les matraques. Toutes ces semaines ensemble disent une bascule qui ne cesse de se faire. On sait que chaque jour crée l’irrémédiable : mais il prend son temps. Notre impatience en a pourtant assez d’être lente.

J’aurais passé ces jours frayant en eux comme si je devais chercher à ouvrir leurs carapaces, avec le couteau mal aiguisé de mon désir. Qu’en j’en perce un, que je le dévore, je sais que demain aussi il faudra trouver le secret, la faille du jour, sa faiblesse, l’endroit où le nerf est plus lâche. Souvent je ne le trouve pas ; je m’effondre le soir sans avoir rien arraché à ce jour. Parfois, si. J’ai écrit cinq pages, ou lu trois lignes, j’ai croisé sur un mur tel mot, entendu cette parole, volé ce rire. Ce qui reste au matin des rêves n’est souvent que de l’oubli : il faut de l’humilité pour avouer qu’on est vivant quand même et faute de mieux.

Cette vie de Saint-Just dont je rêve avec acharnement depuis des années, et dans laquelle je me brûle ces deux derniers mois : pourquoi ? Je perds la question de vue à mesure que je m’attache à ces jours. Ce n’est peut-être pas la question : ou alors, écrire aura été la seule réponse. En attendant, je n’attends pas ; avril 1793 est là, bientôt mai, juin : la nuit est allongée sur le cadavre de ces mois.

Le soir, le jour prend son temps. Le soir paraît interminable : c’est une juste image.


Il y a eu le retour de la rue : les manifestations de ces jours, le chaos joyeux et chamailleur — qui n’aura reçu que des coups, mais ces coups ne retirent rien de la joie, de la chamaille. Et puis, il y a eu le retour du silence, celui qui ordonne, recentre, plonge.

Il y a eu des renouements.

Tous ces jours ensemble : au mouvement de rétraction intérieure - garder le silence et faire le vide — répond le désir de ne plus répondre à l’injonction de fabriquer des phrases sur le monde. Les pages du journal laissées blanches ces jours peut-être pour mieux être ailleurs, dans l’automne 1792 et les vies imaginaires de Rimbaud, celle de Savonarole et d’Estienne Brûlé ? Je ne sais pas : en regardant le vent qui battait tant hier sur les platanes mourants, je pensais seulement : tous ces jours ensemble emporté par la colère finiront bien par détruire le silence qu’a commis ce monde sur nous, ces derniers mois — une porte a claqué sur cette pensée. Le café avait refroidi sur la table. Un chat se battait avec un autre en poussant des hurlements insensés. La musique autour de moi depuis le réveil traînait, le soir, épuisé d’elle-même, elle flottait ; je ne l’entendrais que quand je l’arrêtais brusquement. Je penserais aux images du Portrait de la Jeune fille en feu qui avaient justifié ces jours. Je chercherais à savoir si on était mardi ou vendredi. Je m’endormirais avec quelques questions de Jabès : le rêve n’est pas l’envers de la veille, mais ce qui l’arme.




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30 mai 2020


Chaque matin, quand le soleil se lève pour les autres, en répandant la joie et la chaleur dans toute la nature, tandis qu’aucun de mes traits ne bouge, en regardant fixement l’espace plein de ténèbres, accroupi vers le fond de ma caverne aimée, dans un désespoir qui m’enivre comme le vin, je meurtris de mes puissantes mains ma poitrine en lambeaux. Pourtant, je sens que je ne suis pas atteint de la rage ! Pourtant, je sens que je ne suis pas le seul qui souffre ! Pourtant, je sens que je respire ! Comme un condamné qui essaie ses muscles, en réfléchissant sur leur sort, et qui va bientôt monter à l’échafaud, debout, sur mon lit de paille, les yeux fermés, je tourne lentement mon col de droite à gauche, de gauche à droite, pendant des heures entières ; je ne tombe pas raide mort.

Lautréamont, Chants de Maldoror

Le monde était devenu irrespirable ; sous les masques ; ou dans les fumées des villes brûlés par la rage ; ou étouffés par les discours rassurant, insultant, méprisant — on allait seulement d’un point du jour à l’autre en essayant d’éviter les crachats. On tâchait de les rendre, comme des coups ; l’adversaire se dérobait sous les armures noires, ou sous la légitimité populaire arrachée à la minorité des voix, ou sous le rien qui le soutenait : partout, tout le temps, la violence qui le fondait était comme la Création du monde, elle avait besoin de se faire à chaque seconde pour ne pas voir sa réalité s’abîmer dans le néant. Du néant, on tendait les bras ; les efforts pour respirer nous rendait difficile la tâche de respirer.

« Je ne peux pas respirer ». La phrase de George Floyd dit l’instant, l’époque, le poids de mort qui écrase, l’affreuse impuissance. Les deux genoux sous la nuque, il nous faudrait demander grâce. Bien sûr, on n’est pas écrasé comme littéralement à Minneapolis le sont ceux qui chaque jour paient de mort la couleur de la peau ; bien sûr : on est aussi, souvent, du côté de la matraque symbolique de la domination, et si c’est malgré soi, c’est tout de même l’expérience qu’on fait du pouvoir insidieux, des rapports sociaux comme inscrits dans cette anthropologie de la souffrance qui est notre quotidien intime. Bien sûr. Mais on regarde suffoquer l’homme qui dit, avec le dernier souffle qui lui reste : « je ne peux pas respirer », on regarde aussi le regard de celui qui pèse de tout son corps d’homme fier de sa force, indifférent et stupide : on passe d’un regard à l’autre, l’horizontalité dominée, les forces qui le quittent ; et la verticalité dominante, abjecte. Le soir, la ville brûlerait, on regarderait les flammes longuement comme on observe le ciel pour en intercepter les forces, le soir, quand le crépuscule ressemble à l’aube.

Que ce monde soit voué à la destruction est une évidence : sa disparition est de salut public ; les rares qui le défendent font déjà partie des ruines. La question est ce qui suit les ruines. La forme que prendront nos villes après ce monde, la faculté à arbiter ce qui restera de la vie qu’on arrachera à l’abjecte de l’époque, à sa peur, à l’ignoble de ses principes. Ce monde malade de lui-même, qui s’enferme parce qu’il sait le dehors hostile, sera la dernière image qu’il laissera à méditer pour ceux qui voudront bien s’intéresser à ce qu’il fut, à l’énigme de sa durée. Quand on marche dehors désormais, est-ce qu’on n’a d’autres pensées que de le brûler, par amour encore qu’on voue à sa possibilité ? Non.



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18 mai 2020


Rien dans la nature ne peut l’entraîner à ce comportement irrationnel, excessif, de prendre le pouvoir, de faire la guerre, sinon le masque, la figure du masque, à l’ombre duquel il peut relever le défi d’un monde dont on ne saura jamais la vérité, et qui relève donc fondamentalement de l’artifice. C’est le masque qui permet le sacrifice, qui permet de faire la guerre, lui seul qui permet l’exercice du politique.

Jean Baudrillard, Cool Memories I

On n’avancerait plus que masqués : mais seulement la moitié du visage. Assez pour être vus et suffisamment pour n’être pas reconnus ? Ce qu’il faut pour ne pas pouvoir respirer. Evidemment, le masque est le fétiche parfait de l’époque, son incarnation. Jusqu’au renversement du stigmate. Les masques qu’on interdisait autrefois — il y a deux mois — dans la rue sous peine de matraque, on les oblige désormais : sous quel peine ? Monde qui suffoque, impose à tous cette odeur de renfermé subie dedans, subie désormais dehors.

« L’homme du monde est tout entier dans son masque. N’étant presque jamais en lui-même, il y est toujours étranger, et mal à son aise quand il est forcé d’y rentrer. Ce qu’il est n’est rien, ce qu’il paraît est tout pour lui. » [2]

Tous ces après qu’ils nous ont lâchés pour mieux dresser devant, au lointain, le mirage qui tiendrait les foules dans l’état de l’insomniaque, portant devant lui les mains, sachant l’horizon proche qui reculerait pourtant à mesure qu’il avancerait vers lui ; il n’y aura pas d’après, et tout discours qui l’annonce ou le prévoit ne fait qu’en défaire la possibilité. L’après est l’alibi général qui cherche à fabriquer de l’acquiescement, de l’union plus ou mois sacrée, un consentement arraché à la volonté. Il n’y a pas d’après, il n’y a que des masques qui voilent les intentions et les désirs. Entre nous et le monde, il n’y a toujours eu que la police : désormais, entre nous et nous-mêmes, il y aura le masque, l’autre forme que prend la police dans notre monde d’après, celui qui ne se fabrique que pour empêcher qu’ait lieu quelque après que ce soit.

Les masques servaient au théâtre à désigner les rôles : on savait qui était le Père, qui l’Esclave. Quand le Fils cherchait à se cacher du Père, il posait sur lui un masque de Femme : les deux masques superposés l’un sur l’autre ne masquaient pas : ils levaient les identités toujours mouvantes, qu’on endosse pour mieux jouer dans le rôle la partition librement. Les masques tombent quand les masques se dressent.

« Mes opinions sur le théâtre. Ce que j’ai toujours trouvé de plus beau dans un théâtre, dans mon enfance, et encore maintenant c’est le lustre, – un bel objet lumineux, cristallin, compliqué, circulaire et symétrique. Cependant, je ne nie pas absolument la valeur de la littérature dramatique. Seulement, je voudrais que les comédiens fussent montés sur des patins très hauts, portassent des masques plus expressifs que le visage humain, et parlassent à travers des porte-voix… » [3]

L’heure est aux délations — ceux qui vont seuls à l’air libre respirant librement et sans masque sont dénoncés depuis les balcons comme des criminels —, l’heure est à la suspension de toutes les exceptions arrachées dans ce monde pour le rendre, parfois et en certains lieux respirables malgré tout et malgré lui : droit du travail, forêt, rassemblement. Du monde en état urgence. Les discours sont des crachats. La reprise de la machine abjecte est désormais de salut public : et pour cela, on envoie les enfants devenir des premières lignes potentielles.

Un jour dans l’État New-York compte le même nombre de cadavres que les dix mois de la Grande Terreur. Décidément, les chiffres ne veulent rien dire : ils crachent eux aussi sur nos mémoires et sur le présent. On les agite comme des chiffres, comme s’ils n’étaient que cela : des marques servant à faire des courbes, et évaluer le degré de surveillance.

« Car personne ne peut longtemps porter le masque. Tout ce qui est déguisé reprend bientôt sa nature ; tout ce qui repose sur la vérité, tout e qui, pour ainsi dire, a, des racines soldes, ne fait que croître avec le temps… » [4]

Les politiques du masque : pour traverser ces jours, il nous faudra apprendre à vivre dans l’irrespirable.



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud