JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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12 octobre 2019


Car si [les ouvriers] parlent, c’est pour dire ceci : qu’ils n’ont pas de nuit à eux, car la nuit appartient à ceux qui ordonnent les travaux du jour ; s’ils parlent, c’est pour gagner la nuit de leurs désirs, non pas la leur — celle que ce menuisier voit s’avancer « abrutissante de sommeil » —, la nôtre, le royaume des ombres et des apparences réservé à ceux qui peuvent ne pas dormir.

Jacques Rancière, La Nuit des prolétaires

La Voie Lactée a disparu : et elle est toujours là, au-dessus de nous. Seulement, dans nos villes, impossible de la voir désormais.. Plus de la moitié d’entre nous sur le vieux continent ; et pratiquement tous les hommes sur le Nouveau Monde : la nuit, les villes sont trop éclairées, et le ciel est absorbé. Il faut trouver des forêts, elles sont de plus en plus rares, dans des endroits lointains ; on entendrait les coyotes et on verrait le ciel : on verrait la nuit. Les coyotes sont les alliés de la nuit, évidemment : je le savais. Nous habitons une terre sans nuit.

Avons-nous à ce point perdu le monde qu’il fallait s’inquiéter de sauver la nuit ? Ce soir, c’est le Jour de la Nuit : on nous appelle à regarder ce qu’on n’est plus capable de voir parce que l’époque nous a retiré jusqu’à cet endroit du réel qui permettait que d’un bord du monde à l’autre, nous étions réunis. On ne peut plus désormais se donner rendez-vous dans le regard jeté sur le bras spiral d’Orion, le Cygne.

Nous sommes une pierre au milieu de la Voie lactée, et nous avons bâti des villes qui rendent invisible l’espace qui nous enveloppe. La Galaxie est l’angle mort de notre appartenance.

Ce vers de Victor Hugo : « Mes jours s’en vont de rêve en rêve. »

Et cette pensée de Miro, entendue à la radio : dans une toile, le vide permet d’obtenir plus d’intensité. J’essaie de conjuguer une phrase à l’autre, un jour à l’autre, une nuit à l’autre ? C’est impossible : j’y dépose de la croyance.

Faire le vide dans mes jours.

Autre phrase entendue : le vide est un treuil ontologique. Décidément.

Je lis des pages et des pages de La Nuit des prolétaires en essayant de chercher un paragraphe que je ne trouve pas, mais je trouve tous les autres. La nuit, le temps ouvert au temps sans durée est l’expérience neuve d’un monde rêvé autrement. Si chaque époque rêve la suivante, la nuit venge le jour : prépare les armes pour le renverser. Je regarde la nuit dans cette pensée, ces jours.

La fatigue est grande.




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8 octobre 2019


Tout là-haut. Tout là-haut. / Ciel bleu. Terre grise. / Pour les vivants, point de surprise. /
Le monde sera toujours ce qu’il est, / Comme le chien et comme le chat, / Comme l’autruche et le chameau, / Comme l’aube et le crépuscule / Et comme le rêve de ce bel été / Qui recule.

Edmond Jabès


And I’m taking pictures of you with flowers on the wall

Cette fois, ce n’est pas une image sur laquelle je trébuche. C’est, en me perdant quelque part, ici et ailleurs, surtout ailleurs, la réalité inaccessible des choses qui porte avec elle l’image insensée qui n’a pas d’autre vérité que sa brutalité. Alors, je trébuche.

Tout le jour, je n’ai fait qu’aller vers elle, l’image enfoncée dans la matière de cette vie, de ces jours. La nuit aussi. Ce matin, par exemple, la douleur à l’épaule : comme si j’avais pendant des heures tiré sur une corde insomniaque. Je me réveille sans souvenir d’aucun rêve, mais avec la douleur comme le signe que j’ai traversé les épreuves, la nuit, et que j’en ai payé le prix : la nuit est finalement un jour comme un autre.

À midi, la piqûre dans le bras pour soigner les poumons : c’est incompréhensible, presque stupide. Mais j’ai foi en la science (ce n’est pas ma seule faiblesse). Il paraît que mon corps se bat contre lui-même, et il faut lui apprendre à céder ; la piqûre aussi est une image de ces jours.

Au détour du chemin, ce chemin qui allait d’un arbre à l’autre, par le ciel.

Le chemin n’allait dans aucune direction — seulement d’un arbre à l’autre, sous le soir, il allait ; je trébuchais sur l’évidence aussi, qui disait : le chemin ne mène que vers la chute, la verticale des choses sur quoi je me heurtais portait la leçon et dignement. Moi, dans ces semaines, la fatigue me tenait éveillé, et la certitude d’aller — et je me trompais ; qu’il fallait regarder mon ombre et mes pas la piétiner, c’était finalement ce qu’il fallait comprendre ?

L’acrobranche était vide, comme le ciel ; seule la mer est pleine d’oiseaux morts.

Je trébuchais donc. L’image que je prenais à bout de bras de toute cette vie n’était pas une image ; il n’y a pas d’allégorie dans la lumière de dix-huit heures, seulement du retard, des pages à écrire (ce matin, dix sur les vingt ans de Saint-Just, et je me suis arrêté en juin quatre-vingt neuf, tout va bientôt commencer), d’autres épuisements qui n’épuiseront jamais rien. Il y a du silence au milieu de tout cela ; à la lisière des jours, la nuit s’est effacée — tous ces mots qu’on n’écrit pas, ces pensées perdues qui se déposent, s’adressent au silence silencieusement, à la peine.

Les insectes résistent, on ne leur a pas dit que c’était l’automne. Il y a une leçon politique à observer évidemment ; érotique aussi : surtout ? Le matelas a pris la forme de mon corps et je m’apprête cette nuit encore à livrer des combats avec l’épaule qui me reste, dans l’oubli à venir.

J’ai trébuché sur le sol, le chemin là-haut continuait sa route dans la lumière qui tombait.




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6 octobre 2019


Sans dire exactement le contraire de ce qui fut, l’écriture n’en donne que la face visible, acceptable pour ainsi dire muette car elle n’a pas les moyens de montrer, en vérité, ce qui la double… Or, comme toutes les voix la mienne est truquée, et si l’on devine les truquages aucun lecteur n’est averti de leur nature. Les seules choses assez vraies qui me firent écrire ce livre : les noisettes que je cueillis dans les haies d’Ajloun. Mais cette phrase voudrait cacher le livre, comme chaque phrase la précédente et ne laisser sur la page qu’une erreur ; un peu de ce qui se passa souvent et que je ne sus jamais décrire avec subtilité et c’est subtilement que je cesse de le comprendre.

J. Genet, Un captif amoureux (1986)


Loin des Monts-Tremblants et de la Jordanie, loin des temples et des corps perdus les uns pour les autres, loin : au pied de la mer le long de laquelle je rentre, à pied, un arbre plongé à demi dans l’eau, c’est là que je suis, là que je regarde lentement ce qui sombre dans le jour clair de midi, avec l’arbre et mon ombre portée sur les nuages par quoi je suis lié aussi.

Tous ces jours ensemble, encore : fracassés dans une image ? Dans l’eau, est-ce que l’arbre respire ? Je vois bien qu’il est mort, que les branches tendues vers le vide sont vides aussi, je vois bien que c’est sans espoir. Il y a une image ici et je n’ai pas besoin de la chercher pour la trouver — d’ailleurs, c’est elle qui me trouve.

Fuir. Les écrans, les hommes, les rues, l’intériorité bruissante de soi, les images mêmes parfaites : mais on finit toujours, comme tous fuyards, par être rattrapé.

Donc tous ces jours ensemble : c’est faux que je pourrais les dire. Alors sous l’image, je me glisse, et peut-être pour me noyer aussi, noyer avec moi les jours anciens, perdus, passés — ceux-là.

Je lis dans les journaux ce qui étrangle. Tant pis pour le monde, ou tant pis pour moi ? Je lis dans mes rêves comme à livre ouvert : c’est un livre de poèmes vieillis, des sonnets démodés, des rimes secrètes. Je pense à l’arbre noyé, est-ce qu’il a été jeté par le Grand Nord, et de Rimouski a navigué jusqu’ici ? Ou est-ce qu’il a franchi seulement la route derrière moi, et s’est fracassé à dix mètres de l’endroit où on l’a planté et où il a vécu centenaire, survécu aux griffures des amoureux sur le tronc, aux chiens pressés, aux hurlements le soir quand il faut confier à coup de poings que la vie manque à notre désir ? Je ne sais pas.

Je sais que c’est l’image de ces jours : je la regarde longuement, et dans l’eau de la mer qui ne reflète rien, je regarde mon ombre détruite par le ressac, et s’éloigner, emporter le secret qu’elle ne me dira pas.




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14 septembre 2019


Je suis en deuil, je pleure, j’ai peur ; un peu de fraîcheur, Seigneur.

Rimb



Ce n’est pas vrai que la mort marque un terme — ou alors, seulement celui d’un début. Et puisque ce n’est pas vrai qu’il y a parmi nous des débuts, puisque tout avait toujours déjà commencé, alors rien n’est vrai, et c’est dans la folie qu’on est livré, libres et fous nous-même, dans l’affolement que ces jours sont pour nous. On avance dans ces pensées, folles et joyeuses, et fausses peut-être, terriblement belles comme sont les soirs quand on double les bateaux immobiles.

Daniel Johnston est mort, et avant lui tant d’autres : nos pieds s’appuient sur un sol plus rempli de cadavres chaque jour, et on avance sur cela aussi qui n’est pas une pensée, mais ce monde posé sur les cadavres. Eux sont bien vivants pourtant. La preuve. J’écoute tout le soir hier, et la nuit, et le matin, et dans le silence même sans la musique pendue à mes oreilles la voix gentille et perdue de Daniel Johnston dont la voix inaugure un autre temps, l’événement du monde après sa mort qu’il nous faut bien vivre pour pouvoir poursuivre le temps, et si possible lui survivre.

On n’y parviendra pas.

Les morts dont on apprend l’existence de la vie au moment où ils ne sont plus et qui nous ouvrent toute leur existence désormais : combien je leurs dois ? Tout. On n’aura vécu qu’après. On est dedans l’après : c’est cela notre présent ? Faire quelque chose des morts — quelque chose qui ne soit pas la mort, pas le souvenir, pas l’identique de la vie passée : c’est cela notre vie désormais.

Est-ce dans Kantorowicz ? Dans Bloch ? ou Duby ? La peur qu’éprouve l’historien à exhumer le passé, libérer les fantômes prêts à déferler de nouveau dans le temps rendu disponible à leur puissance de mort. Conjurer la peur, c’est l’affronter quand même. On aime pour cela ; on désire pour cela ; on décide de vivre encore pour cela ; on écrit pour cela ; on écoute Daniel Johnston parce qu’il est vivant, pour cela.

Je me souviens de la pensée devant la tombe de K. la première fois : qu’il n’y était pas ; et j’étais rapidement reparti. Je ne me suis pas encore aventuré dans le cimetière Saint-Pierre pourtant tout près d’ici pour saluer les ossements d’Artaud : je sais qu’il n’y est pas non plus, qu’il est plus sûrement dans l’air que je respire mal ce soir. C’est encore écrire : désirer la peau, et mordre.

Passant au bord de la mer hier, dans le soir qui s’affalait sous le poids des années — la situation historique n’est pas fameuse. Il y a les monstres, les raclures, ceux de Thermidor qui nous gouvernent depuis. Il y a ceux qui ont renoncé ; ceux qui sont suicidés par l’époque. Il y a aussi, en face, les vaillant qui foncent ; il y a ceux et celles qui foncent, lentement, dans la beauté des gestes et pour elle. Il y a ceux, celles qui sont ravagés et dansent et dessinent et regardent le ciel et les hommes. Il y a ce qui console mais ne répare rien ; il n’y a rien qui console.

Au XIIIe s., j’aurais eu ces pensées. Et la voix de Daniel Johnston m’aurait tant manqué que j’aurais pu la rejoindre. Alors je l’écoute ce soir. J’écris ce soir comme on s’allonge contre un corps qui dort pour tâcher de retrouver sur la peau les contours de ses rêves ? C’est le contraire de la tristesse : l’envers du deuil, ça voulait dire : je vis après le XIIIe s., après la mort de Daniel Johnston ; je vis le lendemain.




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9 septembre 2019


Recommencer n’est jamais recommencer quelque chose. Ni reprendre une affaire là où on l’avait laissée. Ce que l’on recommence est toujours autre chose. Est toujours inouï. Parce que ce n’est pas le passé qui nous pousse, mais précisément ce qui en lui n’est pas advenu. Et parce que c’est aussi bien nous-mêmes, alors qui recommençons. Recommencer veut dire : sortir de la suspension. Rétablir le contact entre nos devenirs. Partir, à nouveau, de là où nous sommes, maintenant.

Tiqqun


Si l’herbe pousse par le milieu, nous ? Je n’ai pas dit l’incendie au milieu de la route de sept heures, la lecture de Michaux dans les dernières nuits, le silence qui suit le mot choses entre les choses, les courses entre les champs, entre les bêtes, les films mal vus, les livres pas ouverts, les ciels, les orages, tout qui est passé, qui ne reviendra pas.

Recommencer, ça veut dire aussi : oublier — je ne sais pas. On verra.

Devant les mêmes tables vides, juste avant l’entrée de la rentrée, se dire que c’est déjà l’habitude qui vient ; mais non, les visages disperseront tout, dans la joie, l’inquiétude aussi — ce qui arrive n’est pas encore arrivé.

D’où et doux sont le même son indémaillable.

J’écoute encore la radio pour l’injure qu’elle fait au monde, et la dignité de se sentir encore blessé en l’écoutant ; ça ne durera pas. Je lis encore les nouvelles pour me tenir informé de la catastrophe et me sentir d’ici, des vôtres. Si je vais au théâtre, encore, c’est pour l’inverse. Si je lis, c’est pour pleurer. Si je regarde le ciel, c’est pour le vide qu’il contient. Et si le vent fait trembler les feuilles presque noires déjà des platanes, c’est pour moi seul : la folie de cette pensée et de l’écrire.

Le bruit des cigales emporté avec les hurlements des enfants dès le premier lundi de rentrée des classes : peut-être que les insectes ne disaient rien d’autre, la terreur d’être emportés, et nous prévenaient de l’imminence de la fin, dès le début.

Dans la colère, on voudrait aussi trembler comme dans la joie : et dans la peur. C’est le même sentiment tremblé, celui de ces jours, de ces heures qui recommencent l’invention d’un temps neuf, dans la lumière qui va déjà vers octobre. Tout commence toujours à chaque instant, pourvu qu’on le décide, qu’on déchire la fin, qu’on prend l’angle de rue, qu’on avance vers l’heure qui vient, et qu’on va devancer.




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8 juillet 2019



Je me souvins avec plaisir, parce que cela me montrait que j’étais déjà le même alors et que cela recouvrait un trait fondamental de ma nature, avec tristesse aussi en pensant que depuis lors je n’avais jamais progressé, que déjà à Combray je fixais avec attention devant mon esprit quelque image qui m’avait forcé à la regarder, un nuage, un triangle, un clocher, une fleur, un caillou, en sentant qu’il y avait peut-être sous ces signes quelque chose de tout autre que je devais tâcher de découvrir, une pensée qu’ils traduisaient à la façon de ces caractères hiéroglyphes qu’on croirait représenter seulement des objets matériels. Sans doute, ce déchiffrage était difficile, mais seul il donnait quelque vérité à lire.

Marcel Proust, Le temps retrouvé

Today / You were far away / And I / Didn’t ask you why


De grandes plages de silence intérieur ; j’oublie toujours le mot pour dire ce reflux des marées qui laissent le sol marécageux à nu, comme un insecte sur le dos, et on voit les traces du courant, celles des bêtes minuscules des profondeurs, l’eau stagnante par endroit. Laisser le site en l’état, à découvert sous le ciel mauvais des temps, ou à la belle étoile — et moi aussi, parfois la tentation du silence intérieur après le tourbillon de la fin de l’année (celle qui plie la véritable année en deux). Tout qui se dépose et attendre un peu, comme au matin après les rêves, que les formes prennent formes ou qu’elles s’effacent définitivement, au loin.

En quête de quelques signes dans les parages — ils sont là ; je m’incline à leur passage, je sais la peine qu’ils prennent pour me les adresser, je les reçois reconnaissant ; puis je les oublie.

Dans le soir, je crois au matin ; et au matin j’espère que le soir sera là pour recommencer d’autres matins. Le ciel est absent. La terre est lointaine. La mer est brûlante ; dans cette ville, on ne s’y baigne que sous autorisation municipale.

Il y a quelque chose qui insiste : mais quoi ?

Les temps de canicule sont comme les jours de grève, ou de panne générale du système : la grande machine qu’est ce monde est grippée, on se parle soudain de part et d’autre des solitudes, on se plaint du monde et c’est déjà se soulever contre lui. Il fait chaud devient le mot de passe comme un signe de ralliement. Il faudra bien qu’on comprenne que ce n’est pas l’homme qui détruit cette terre, mais les choix qu’il a fait pour l’exploiter jusqu’à la dernière goutte de son sang (et plutôt le sang des autres). La terre brûle pendant ce temps. Et si le temps n’est pas encore l’orage, on l’espère. Cet espoir nous fait regarder le moindre nuage avec tendresse, les courbes des collines avec désir, et la mer avec la soif des perdus.

Les piliers de cette vie sont parmi nous ; j’y appuie mon front en silence.

Il faudrait des phrases moins définitives, plus caressantes ; des manières d’habiter qui n’auraient pas besoin de moi.

Le cheval au milieu du manège vide : le regard du cheval dans tout ce cirque abandonné qu’est ce monde pour lui : la posture du cheval, digne et droite : l’ennui du cheval qu’il faisait passer pour de la dignité : tout cela que je lis dans le cheval comme le contraire d’un miroir, mais on n’a pas de mot pour cela, alors j’ai laissé le cheval à son immobilité — peut-être qu’il dormait.

Dans les arbres, les hurlements des cigales, des grillons, des criquets, tous insectes hurleurs qui disent peut-être des vérités qu’on est incapables d’entendre, ou des chants dont on ne peut recevoir que les désespoirs.

Le sol de ce monde n’est pas fait pour nous ni pour tant de chaleur ; il se replie, se renverse, bientôt se rompt. On dirait nos peaux. On dirait nos sommeils et nos rêves. On dirait nos corps quand ils s’enroulent dans l’absence de draps pour chercher le sommeil perdu dans les brûlures : et qu’il ne reste que les moustiques invisibles qui nous grignotent jusqu’au dernier centimètre de peau offerte en pâture.

Bilan de ces jours : les avoir traversés, et l’un après l’autre passés comme d’une corde à l’autre — le sol sous moi recevait mon ombre, et parfois je crachais pour mesurer la distance et la soif.

Derniers jours à la fac : les soutenances se succèdent. Et sur les murs, les derniers vestiges des dernières colères déjà oubliés, et qu’il faudra bien relever, comme les corps endormis d’une vieille garde.

Sur la Plaine aussi, je prends en passant les dernières nouvelles des colères : elles sont belle et dignes, pas comme le cheval endormi, plutôt comme ces défaites qui n’ont pas dit leur dernier mot.

Les arrêtés de péril imminent touche les plus belles boulangerie ; il faudra le mettre au bilan de cette mairie — le pain manque ; les immeubles s’effondrent ou menace de le faire ; la poussière et le bruit recouvrent tout ; pas les pensées au passage des rues, pas les pensées.

La rue sait les mots qu’il faut pour la vengeance.

Lire dans un mémoire de master de fin d’année : "Les technologies informatiques ont presque détruit le mystère et l’insolence de l’inconnu et de l’authentique." Sur la tablette éteinte, les reflets des arbres au-dessus de la tête console un peu des réunions que par audace on décide de tenir dehors. Je songe à l’insolence de l’inconnu : et je l’envie.

Arles : jours passés ici entre les arènes et les galeries — je me souviens du taureau mort du printemps, qu’on avait trainé sous mes yeux en remorque, négligemment et qu’on menait au boucher installé sous les tribunes : je reviens à Arles pour d’autres mises à mort. Les photographies partout sur les murs. Mais c’est la fin des Rencontres : les festivaliers sont peu nombreux ; ceux qui restent semblent épuisés. On est à la fin de la bataille, ou du banquet. C’est le désœuvrement. Ce sera bientôt Avignon — d’autres désœuvrement à venir. Les signes se multiplient : ceux qui me donnent signes de vie ; ou par lesquelles je donne signe de vie — reste à savoir laquelle ; et son nom à la verticale outragée de mon ombre.




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9 juin 2019



De tout , il resta trois choses : / La certitude que tout était / en train de commencer, / la certitude qu’il fallait continuer, / la certitude que cela serait interrompu avant que d’être terminé. / Faire de l’interruption, un nouveau chemin, / faire de la chute, un pas de danse, / faire de la peur, un escalier, / du rêve, un pont, / de la recherche / une rencontre.

Pessoa

Bob Dylan, Born In Time, live 2017


c’est obsédant. et c’est précis. par exemple cet homme dans le café, ce vieil homme. le sentiment que je pourrais être lui, que je serai lui : que je suis déjà lui ; et le sentiment tout autant puissant que non ; que sa solitude est inapprochable. qu’elle le protège, et me préserve, nous tient à distance, par delà le même café qu’on boit, qu’on avale plutôt comme on avalerait les vérités de ce monde, sans y croire une seconde. le sentiment que sa solitude l’isole superbement, qu’elle est sa gloire. et je ne sais pas si je tire du gouffre qui nous lie et nous sépare la pensée que c’est tant pis pour lui, ou pour moi.

qu’une majuscule porte la trace d’un commencement est un mensonge : une plaie davantage, un stigmate. qu’une naissance tient à ce qui commence après elle, ce qui déjà est terminée avant elle.

être à la hauteur : le mot reste. plus que le mot, sa solitude — pas celle de l’homme dans le café, penché sur le café, et sans un regard, une autre encore : celle qui nous lie à soi, et cet autre soi-même qui nous vient qu’on a peur, et qui nous console en nous giflant. peut-être pour nous secouer de notre torpeur, peut-être pour nous dire la hauteur et qu’elle est loin ; peut-être pour nous dire : ne pense jamais que tu pourrais ne pas être à la hauteur (ni être à la hauteur). qu’il n’y a qu’une hauteur qui vaille : l’horizontalité qui donne les lignes fuyantes de l’amour, brisées de l’amour, croisées de l’amour.

un visage. je ne le dirai pas. il est déjà parti, il sera toujours là.

la blessure sur le doigt : la lame était dans l’eau stagnante de la vaisselle (je suis le seul être au monde que la vaisselle réjouit : il faudrait que je sache pourquoi), et je l’ai caressée vivement, sans la voir, avec l’annulaire de la main droite. la ligne est belle, rouge vif, je regarde le sang se mélanger avec l’eau sale, je pourrai m’évanouir tant il y en a, et je porte mon doigt à mes lèvres, pour goûter un peu ce qui s’échappe.

l’autre blessure de ces jours : au côté droit. c’est peut-être un muscle (en ai-je ici, sous le bras ? peut-être, un qui ne sert pas à grand chose, sauf à le blesser) ; c’est peut-être le poumon : ce n’est pas le poumon. mais j’ai reconnu tout à l’heure cette douleur : c’est celle que j’avais, adolescent, au cœur. une cure de magnésium l’avait effacée. la beauté de cette nouvelle blessure, c’est qu’elle me fait apparaître mon cœur fantôme, celui que je possède donc indubitablement au côté droit, et que j’ai débusqué grâce à cette mauvaise chute mercredi. il faudrait interpréter les mouvements de ce cœur neuf : et s’il est destiné à prendre le relai de l’autre, pour quels nouveaux désirs, quelles nouvelles douleurs : quelles joies neuves.

le bonheur est idée neuve : dirent-ils. ils ne mesuraient pas ô combien — parce qu’ils n’avaient pas vu le premier ciel.




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5 juin 2019


Les pouvoirs ont moins besoin de nous réprimer que de nous angoisser, ou, comme dit Virilio, d’administrer et d’organiser nos petites terreurs intimes. La longue plainte universelle qu’est la vie … On a beau dire « dansons », on est pas bien gai. On a beau dire « quel malheur la mort », il aurait fallu vivre pour avoir quelque chose à perdre. Les malades, de l’âme autant que du corps, ne nous lâcheront pas, vampires, tant qu’ils ne nous auront pas communiqué leur névrose et leur angoisse, leur castration bien-aimée, le ressentiment contre la vie, l’immonde contagion. Tout est affaire de sang. Ce n’est pas facile d’être un homme libre : fuir la peste, organiser les rencontres, augmenter la puissance d’agir, s’affecter de joie, multiplier les affects qui expriment un maximum d’affirmation.

Deleuze / Parnet, Dialogues, 1977

M. Ward, "Pure Joy, Wasteland Companion (2012)


Bien sûr ce monde laid donne le désir de le fuir autant que possible, et de chercher en soi les forces pour l’oublier : on ne trouve que sa solitude, et l’arrogance de se penser préservé (c’est faux) ; bien sûr l’époque triste rend triste, et doublement triste tant elle nous fait ressembler à elle, qu’on voudrait repousser loin : et la tristesse nous fait ressembler à ceux qui trouvent l’époque triste, cherchent refuge dans le passé, trouvent l’identité nationale, la portent comme des crachats, des armes sur les plus faibles d’entre nous. Bien sûr, cela rend l’époque plus triste encore, plus laide. Que faire ?

Se plaindre : c’est une tentation ; parfois, c’est salvateur. J’y cède volontiers avec joie. Mais parfois, c’est pire : c’est donner des armes au monde.

Alors on est sur une ligne de crête. Et chaque jour recommence la tâche de vivre. Il faudrait sans doute les forces de l’autodérision [1] : ne jamais se préférer au monde, et en rire. J’ai si peur pourtant qu’elle se teinte du cynisme des forts, des sûrs d’eux et de leur force qui écrase, de ceux qui voudraient tout voir sur le même plan, la mort et la vie, et le rien et le tout, sauf eux, les forts, eux toujours en surplomb.

Il faudrait que la joie soit un complot, un secret entre nous.

Écouter Coltrane ce soir-là sauve ; voir le lendemain deux films de Cassavetes sauve ; chercher la définition du bleu et écrire l’année 1786 sauve ; regarder le vocabulaire des fleurs sauve aussi ; parler de poésie efficace à la Marmite Joyeuse avec l’ami sauve ; ouvrir les fenêtres de la voiture sur la fin du monde sauve encore — jusqu’à la prochaine fois.

Ne pas écrire sauve aussi.

Penser aux jours passés, aux jours à venir : aux jours présents : tâcher de les penser ensemble, et de faire de cet ensemble quelque chose qui les délivre : sauve aussi.

Dans le jour qui tombe, tout qui tombe.

Je me souviens de cette réunion des Gilets Jaunes, il y a quelques semaines, la discussion tournait autour de savoir s’il fallait courir ou non. Je ne comprenais pas. Certains disaient vouloir courir. Qu’il fallait courir. D’autres disaient non, on ne peut pas, regardez-nous : nous ne pouvons pas courir, nous ne voulons pas courir. Mais les vaillants désiraient plus que tout le faire : d’ailleurs, Marseille est la seule ville où on ne court pas. Je comprends peu à peu : courir veut dire : affronter les forces de l’ordre. Un jeune homme — un vaillant — témoigne affectueusement du respect qu’il éprouve à l’égard de ceux qui ne peuvent pas courir — ce sont les vaillants d’avant, dit-il. Mais lui veut courir. Il faut courir. S’il ne peut pas courir à Marseille, il ira ailleurs, dans d’autres villes, où on court, où on se moque de Marseille.

Aujourd’hui que les rues les samedis sont rendus au commerce, aux forces de l’ordre qui patrouillent en marchant, je pense au visage du garçon, à son regard quand il disait vaillant.

Je pense à lui.

Et je pense à ce qui tombe dans la mer, ce soir-là, des pensées, et des désirs, et de la joie qu’il faut pour affronter la peine.




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30 mai 2019



Nous cherchons à ramener dans le présent les éléments constitutifs du fil jamais rompu de toutes les tentatives d’organisation directe de l’existence.

André Breton, La Lampe hors de l’horloge

Ludovico Einaudi, "Day 3 : Gravity" (Seven Days Walking : Day 3)


Tous ces jours ensemble. Dans le film de Cassavetes, la cassure dans chaque plan, et ça formait pourtant une coulée de vie qui se donnait naissance : est-ce que c’est aussi nos vies ? Dans le film, je cherche à voir la beauté pure aussi, et la dignité de mourir debout, et le regard d’un loup. Je ne sais pas ce que je cherche : une manière de continuer le fil, je crois. « Autour de nous, j’ai vu tout de suite que les différents objets sentimentaux n’étaient plus à leur place », supplie André Breton.

Toutes ces nuits aussi, et souvent interrompues par quatre heures du matin ; il faudrait que je parvienne une fois à entendre le moment où tout se brise dehors ; je n’entends que les hurlements des chats et des oiseaux. Les heures dans la journée souvent sont des épaisseurs qui m’éloignent ; tout ce qui se perd, s’épuise. Les temps morts qui sont la plupart des heures. C’est comme ces voiles qu’on met devant les livres, les films : beaucoup pensent que ce ne sont que des livres, des films. Bien sûr que non, pourquoi les lire et les voir, si ce n’était pas toute cette vie éventrée qu’on fouillait ? Si on ne devait faire que lire et contempler les mots, on aurait seulement honte, mais on n’a pas honte : on a parfois peur, et parfois on est appelé ; le plus souvent rien ne se passe et c’est tant pis pour nous. Les livres et les films sont posés au milieu des corps dehors et des cris des chats et de l’amour et de la terreur pour pouvoir les lire, eux ; ce n’est pas les mots des livres qu’on lit et qu’on regarde, mais les corps dehors et l’amour et la terreur. Alors je lis, et je regarde les films, et ce n’est pas mettre un voile entre moi la vie, non, ce n’est pas attendre que la vie me parvienne. C’est le contraire. L’image dans le rêve : je prenais mon élan. « Tu n’as donc pas compris que tous ces gestes, que tous ces mots qui s’approchent de toi meurent si tu ne les accueilles pas », crie André Breton

Je ne savais pas quoi répondre, quand il est midi et que l’ombre tombe à la verticale de soi. On ne se cache pas. On est nu face à tout ce qui se dit, sous cette lumière. Un champ de forces capable de tout embrasser à la fois pour rendre grâce à tout et jusqu’à la brûlure, celle qui réveille en sursaut. J’étais seul aussi même si ce n’est pas vrai. « Je cherche l’or du temps », hurle André Breton.




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25 mai 2019


Ainsi ce doute éternel de l’immortalité de l’âme qui affecte les meilleurs esprits se trouvait résolu pour moi. Plus de mort, plus de tristesse, plus d’inquiétude. Ceux que j’aimais, parents, amis, me donnaient des signes certains de leur existence éternelle, et je n’étais plus séparé d’eux que par les heures du jour. J’attendais celles de la nuit dans une douce mélancolie.

Nerval, Aurélia


It’s almost like you’re not afraid of anything I do / How I want you here
You don’t know what it’s like to be around you / I still got my fear


Le revers du feu — l’envers du jour : non, la nuit, c’est seulement enfin le lâcher-prise après la fatigue, et la remontée de ce qu’on ne nomme pas, jamais. Puisque la nuit est désormais lente, qu’elle vient si tard, dans le jour avancé sur lui-même (j’écris, il est neuf heures du soir et le jour s’accroche de toutes ses forces aux branches), quand on se retrouve soudain, au milieu d’une phrase qu’on écrit rageusement, enveloppé d’elle encore plus fatigué, qu’on est surpris par elle, il est trois heures, il faut aller se coucher, on ne tirera plus rien de soi. Mais la nuit est tellement nombreuse. Vers quatre heures, je me réveille : une autre nuit commence ; quand je m’endors peut-être, une autre encore. Et avant ? Les rêves se bousculent, je les retrouve parfois écris sur le téléphone : je n’avais pas rêvé.

Notes de bas de page : je prends de moins en moins de photos : à cause de la lassitude, à cause aussi du sentiment du vol, celui de l’épuisement à me sentir extérieur ; puissante et sereine envie d’habiter désormais le dedans des choses, qui me ravage.

Les matins, très tôt, n’ont de commun que les heures. Des tâches qui s’accumulent ces jours — loin des plateaux désormais, et dans les montagnes administratives (qui donnent envie de se consacrer pleinement à la rédaction d’alexandrins définitifs et vains) —, je retiens seulement ces heures arrachées : la lumière près du lycée Thiers vers 7h30 ; le sommeil du chat au Champ de Mars ; la description du Bar du Peuple ; l’ivresse dans Noailles ce soir-là ; le nom de Thérèse Gellée ; la musique propre aux embouteillages ; le passage sous les ponts ; les appels en absence ; le contraire des appels en absence ; le sentiment de l’imminence.

La nuit est le sentiment de l’imminence. Et l’imminence ne peut avoir lieu que la nuit. Quand soudain il faudra partir vers de nouvelles aubes dont j’ignore la couleur.



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud