JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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18 mai 2020


Rien dans la nature ne peut l’entraîner à ce comportement irrationnel, excessif, de prendre le pouvoir, de faire la guerre, sinon le masque, la figure du masque, à l’ombre duquel il peut relever le défi d’un monde dont on ne saura jamais la vérité, et qui relève donc fondamentalement de l’artifice. C’est le masque qui permet le sacrifice, qui permet de faire la guerre, lui seul qui permet l’exercice du politique.

Jean Baudrillard, Cool Memories I

On n’avancerait plus que masqués : mais seulement la moitié du visage. Assez pour être vus et suffisamment pour n’être pas reconnus ? Ce qu’il faut pour ne pas pouvoir respirer. Evidemment, le masque est le fétiche parfait de l’époque, son incarnation. Jusqu’au renversement du stigmate. Les masques qu’on interdisait autrefois — il y a deux mois — dans la rue sous peine de matraque, on les oblige désormais : sous quel peine ? Monde qui suffoque, impose à tous cette odeur de renfermé subie dedans, subie désormais dehors.

« L’homme du monde est tout entier dans son masque. N’étant presque jamais en lui-même, il y est toujours étranger, et mal à son aise quand il est forcé d’y rentrer. Ce qu’il est n’est rien, ce qu’il paraît est tout pour lui. » [1]

Tous ces après qu’ils nous ont lâchés pour mieux dresser devant, au lointain, le mirage qui tiendrait les foules dans l’état de l’insomniaque, portant devant lui les mains, sachant l’horizon proche qui reculerait pourtant à mesure qu’il avancerait vers lui ; il n’y aura pas d’après, et tout discours qui l’annonce ou le prévoit ne fait qu’en défaire la possibilité. L’après est l’alibi général qui cherche à fabriquer de l’acquiescement, de l’union plus ou mois sacrée, un consentement arraché à la volonté. Il n’y a pas d’après, il n’y a que des masques qui voilent les intentions et les désirs. Entre nous et le monde, il n’y a toujours eu que la police : désormais, entre nous et nous-mêmes, il y aura le masque, l’autre forme que prend la police dans notre monde d’après, celui qui ne se fabrique que pour empêcher qu’ait lieu quelque après que ce soit.

Les masques servaient au théâtre à désigner les rôles : on savait qui était le Père, qui l’Esclave. Quand le Fils cherchait à se cacher du Père, il posait sur lui un masque de Femme : les deux masques superposés l’un sur l’autre ne masquaient pas : ils levaient les identités toujours mouvantes, qu’on endosse pour mieux jouer dans le rôle la partition librement. Les masques tombent quand les masques se dressent.

« Mes opinions sur le théâtre. Ce que j’ai toujours trouvé de plus beau dans un théâtre, dans mon enfance, et encore maintenant c’est le lustre, – un bel objet lumineux, cristallin, compliqué, circulaire et symétrique. Cependant, je ne nie pas absolument la valeur de la littérature dramatique. Seulement, je voudrais que les comédiens fussent montés sur des patins très hauts, portassent des masques plus expressifs que le visage humain, et parlassent à travers des porte-voix… » [2]

L’heure est aux délations — ceux qui vont seuls à l’air libre respirant librement et sans masque sont dénoncés depuis les balcons comme des criminels —, l’heure est à la suspension de toutes les exceptions arrachées dans ce monde pour le rendre, parfois et en certains lieux respirables malgré tout et malgré lui : droit du travail, forêt, rassemblement. Du monde en état urgence. Les discours sont des crachats. La reprise de la machine abjecte est désormais de salut public : et pour cela, on envoie les enfants devenir des premières lignes potentielles.

Un jour dans l’État New-York compte le même nombre de cadavres que les dix mois de la Grande Terreur. Décidément, les chiffres ne veulent rien dire : ils crachent eux aussi sur nos mémoires et sur le présent. On les agite comme des chiffres, comme s’ils n’étaient que cela : des marques servant à faire des courbes, et évaluer le degré de surveillance.

« Car personne ne peut longtemps porter le masque. Tout ce qui est déguisé reprend bientôt sa nature ; tout ce qui repose sur la vérité, tout e qui, pour ainsi dire, a, des racines soldes, ne fait que croître avec le temps… » [3]

Les politiques du masque : pour traverser ces jours, il nous faudra apprendre à vivre dans l’irrespirable.




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10 mai 2020


27 mars 1912

Lundi, dans la rue, un gamin jouait avec d’autres à lancer une grosse balle sur une bonne sans défense qui marchait devant eux, je l’ai attrapé par le cou juste au moment où la balle rebondissait sur le derrière de la jeune fille, je lui ai serré le cou dans une violenet colère, puis je l’ai repoussé en maugréant. Après quoi j’ai continué mon chemin sans regarder la jeune fille une seule fois. On perd tout à fait le souvenir de son existence terrestre parce que, se sentant si totalement rempli de colère, on est en droit de se croire capable d’être tout aussi plein de sentiments encore plus beaux à l’occasion.

Kafka, Journal

Tant d’arguments contre ce monde donnés par le monde lui-même. Les appels à la Culture par exemple. Qui sauve, console, protège : assimile, ingère ; remplace l’école, les foyers. Défend les valeurs, bientôt monterait presque au front, baïonnette au canon. Contre qui ?

Tout à renverser, oui. Plutôt la lancée sauvage ; plutôt l’appel à d’autres corps aberrants ; plutôt le contraire du dressage ; plutôt la mésintelligence ; plutôt le singulier, le dès à présent. Plutôt le contraire de ce tout, et sinon rien.

La vie qui sauve, console, répare : la vie qui fait leçon, qui sous prétexte de rassembler fusionne, et fait silence. Toute cette vie dont on passerait la vie à se défaire. Toute cette vie de moins qui singe l’autre, la véritable et secrète, celle qui disperse, celle qui fait le contraire de réparer : qui fouille dans la plaie, cherche à la raviver, qui défait.

Rêve. Terrible. À l’appel de mon nom dans la grande salle remplie de semblables assis comme moi sur ces tables d’examen : je me tais ; autour de moi on me regarde, on sait que c’est moi, je baisse la tête ; mon nom répété, je ne dis rien (je ne sais pas pourquoi) ; je baisse la tête et refuse de voir l’homme hurlant mon nom qui s’avance, j’entends ses pas ; il hurle encore mon nom, à quelques centimètres de moi. Puis, lâche un faible « tant pis ». La salle s’éteint. On lâche des fauves.

Tout le monde se lève et dans le désordre, sans mot, court, court, vers les sorties qu’on cherche à tâtons ; les portes sont fermées.


Ensuite, il n’y a plus que des cris.

On se souviendra de ces semaines comme ce rêve : qu’on était piégé, et qu’on ne voyait pas à dix mètres, à dix jours ; qu’on avait peu de boussoles. Que les fauves choisissaient leurs proies au hasard, ou qu’elle se jetait sur les plus fragiles. On était sauvé sans qu’on sache pourquoi : ou parce qu’il y avait plus fragile que soi, et c’était le plus terrible, le plus incompréhensible. On se souviendra de ces mois : on savait bien sûr les mensonges : notre indifférence à leur égard aura été un signe de plus que quelque chose s’était épuisée de cette organisation qu’ils appelaient monde, ou vivre ensemble : ce qu’ils avaient appelé des années vivre ensemble n’était plus possible ces jours, et ce pour la simple survie de l’espèce.

On se souviendra qu’on était seul, à être ensemble. Que la Nation Apprenante déferlait sur les ondes en même temps que les spectacles de la Comédie Française ; ce n’était pas si différent de l’Italie, où les sites pornographiques étaient devenus gratuits : avec les années, la distinction se ferait mal. La Culture s’était déversée pour passer le temps, ou occuper les hommes comme on occupe les enfants, pour mieux les endormir (et ils refusaient de dormir de plus belle).

On se souviendra de ces mois comme une longue plage de silence, où pourtant s’était préparé la suite : les offensives, les contre-offensives. Qui l’avait emporté ? On se souviendra de ces mois comme fatalement ce qui avait produit la suite. La suite, pourtant on l’ignorait alors. J’aurais écrit chaque jour ces jours ; pour en arracher quoi ? « Qu’au retour du silence, une langue naisse » — il est juste de revenir au silence en retour, dans le bruit que refait le monde un peu partout, maintenant que la machine repart, dont le fracas idiot recouvrira tout. Tout ? Et le reste est




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9 mai 2020


16 février 1922.

L’histoire de la crevasse dans le glacier.

Kafka, Journal


Qu’on s’imagine le monde d’après et ce monde profitera de nos rêvasseries pour nous rouler sur le corps, avant de passer à autre chose : le temps qu’on le pense autre, il nous aura déjà écrasé, en pire. Qu’on s’abrite dans des pensées jetées au-devant des années, et on sera quitte d’un recul arrière, et nous dessous respirant à peine couverts par le tas de décombres qu’on aura participé à empiler. La ruine, c’est nous qui la bâtissons à force de dire qu’après sera forcément mieux, puisqu’après la pluie (etc.). Après la pluie, il y a parfois la pluie d’acide. Ou l’orage et le vent, qui apporte d’autres vents et d’autres pluies.

Des après, il y en a mille qui se forgent déjà, et combien contre nous ? Presque tous.

L’imagination est complice du pire quand elle ne puise pas ses forces dans les ventres des villes, dans le corps même des corps, dans la surface décevante des réalités d’ici et de là, quand elle ne traverse pas la seconde ci et la suivante.

Rêve. L’appartement qu’on me louait était singulier : deux pièces, mais séparées. La chambre était petite, paraissait immense parce que la fenêtre donnait sur la rue pleine jour et nuit, et c’était magnifique. Pour rejoindre le salon, il fallait sortir de l’immeuble, passer une cour intérieure et monter deux étages. Tout était parfait, sauf les deux cadavres au milieu qui gênaient considérablement le passage. Ce sont mes grands-parents, disait le propriétaire. En observant les sarcophages transparents, j’essayais de trouver une façon de m’en accommoder. C’était compliqué.

Il faut prendre la métaphore au sens littéral, hurlait la jeune fille, menaçant de tout arrêter (mais quoi ?)

Dans le train qui allait dérailler, je comptais les arbres qui brûlaient dehors.

Courir le long de la mer, des choses et des temps, hier soir, jusqu’à atteindre ce point où il est impossible de penser, où les pensées viennent seules et dans l’ordre qu’elles veulent, terriblement précises et forant en soi loin, justement, patiemment, découvrant une à une les vérités.

Par exemple : qu’on ne renverse pas le monde, on utilise ses forces contre lui. Qu’on choisit de peser sur une de ses radicalités : on ne peut faire autrement. Qu’on en change le cours qu’en acceptant de le chevaucher et de prendre sa part dans ses contradictions.

Autre exemple : le ciel est une donnée aléatoire de mon corps, un constituant de mon désir.




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8 mai 2020



3 février 1922

Insomnie presque totale ; torturé par les rêves, comme par une pointe qui les graverait en moi, dans la matière réfractaire que je suis.

Kafka, Journal

De deux choses l’une : la troisième. Faisant le constat que cette vie n’en est pas une, l’accepter ou réclamer un retour à l’ordre des choses. Autant regarder la mer en regrettant qu’elle ne soit pas de la ville, ou en se disant auteur des marées. De deux choses l’une : sortir des alternatives.

Il n’y a plus à convaincre que ce monde est malade, que ces remèdes tuent davantage que la mort, il y a encore moins à espérer que le fruit tombe de l’arbre maintenant que les branches sont mortes. Il n’y aurait que la force de trancher à la racine du tronc, avec ses mains. Il n’y a plus l’obéissance ou l’inconséquence.

Il y a : sortir de la marche forcée, celle qui président aux immobilités comme au mouvement.

Rêve. Implacable. Tous nus dans cette grande salle de danse et moi seul habillé, la honte terrifiante. Je me jetais par la fenêtre pour échapper à cette terreur, aucun risque, me disais-je, c’est le premier étage, mais je n’avais pas pensé au lac dehors, autour, on était des centaines à nager, dans nos vêtements, grelottant de froid, bientôt dévorés par des poissons-chiens.

Je regagnais les bords du lac. Une route, la voiture s’arrête. On me demande d’emmener ces passagers où ils le voudront : mais personne ne dit rien. Je conduis au hasard, cherche un mur où m’encastrer.

Images de corps allongés les uns dans les autres et le désir, mais immobiles, je les enjambe, il ne faut pas que je les regarde, il ne faut pas (je les regarde évidemment au dernier moment : ce sont des vieillards).

Les récits fracassés de ces semaines. Tous vrais, lus ces jours au hasard des pages monotones de journaux : la jeune fille qui a rejoint un pays lointain pour enterrer son père qu’elle n’avait plus vu depuis tant, et qui ne peut peut plus rentrer — elle ne voit plus que la tombe de son père, chaque jour, et pour quel face à face. Le milliardaire venu dans cette ville qu’il vient d’acheter : ville fantôme où il est seul désormais, ville cimetière qui recouvre les cadavres des chercheurs d’or, et quelle allégorie. Le jeune fils artiste, tué en Côte d’Ivoire, vingt-huit ans fauché par la fièvre : et comment faire revenir le corps ? Allégorie encore.

Et toutes ces vies banales et dont les journaux ne parlent pas, mais qu’il est facile de rêver, toutes vraies aussi. Ces jeunes amants, rencontrés la veille ou presque, confinés ensemble, apprennent à se connaître et se déchirent déjà ; ces hommes seuls, libres de toute vie sociale et qui composent les plus beaux alexandrins de leur existence, relisent Walser et Tourgueniev sans horaire, sans dehors, mais dans leurs rêves ; ces filles, que la solitude pétrie d’angoisse, et qui sont face à elles-mêmes nuit et jour, par la fenêtre tente d’épier les mouvements qui les épient ; ces familles entassées ; ces coups que rien n’arrête sur les enfants, les mères.

Ce ne sont pas les récits qui sont fracassés, ce sont ces semaines. Les récits, eux, survivront et réclameront vengeance.




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7 mai 2020



2 février 1922

Que le négatif retire probablement de sa « lutte » le maximum de puissance rend imminente la décision entre folie et équilibre.

Kafka, Journal

Les voies de la taupe sont impénétrables. Les couloirs qu’elles dessinent patiemment dans les entrailles du réel épousent les lignes capricieuses d’une lutte entre son obstination et les accidents que lui présente la terre. Elle fraie. À mesure qu’elle avance, elle constitue ses forces. Elle regarde devant elle toujours la terre à arracher à la terre, jamais plus loin, parce qu’elle sait l’horizon : qu’il est l’horizon lui suffit pour avancer vers lui. Elle ne s’épuise pas : sa fatigue la fait grandir dans sa puissance. Puis, quand la terre est plus meuble et sa patience plus entamée que ses forces, quand le jour appelle, quand le hasard des souterrains la conduit plus proche de la surface, quand tout est prêt en elle et dans les profondeurs d’où elle s’arrache : elle frappe le sol par en bas et le soulève, et fait entrer la lumière dans les profondeurs, elle est dehors.

Tous ces jours, de toutes ces semaines, de tous ces mois, de toutes ces années, on les relira à la lueur de ce jour, et on dira : c’était fatal. Que la terre se retourne, que la taupe remonte, et remonte précisément là, c’était fatal, les renversements et les jours neufs, bien sûr, tout y a conduit, chaque seconde était la cause de la suivante. On dira, en prophète du passé : ça ne pouvait pas ne pas arriver, les crises ne conduisaient qu’à des crises plus grandes qui finiraient par se rompre sur elles. Les forces dans l’obscurité s’étaient organisées avec méthode et certitude, s’étaient assemblées, avaient forgé dans l’atelier les outils ajustés à leur désir et aux mondes qu’ils avaient rendus possibles. Fatal, le dessin des couloirs et fatals, les accidents du parcours, qui n’étaient en rien des ralentissements, plutôt d’autres causes. On aurait la conséquence sous les yeux : tout serait cause.

Aujourd’hui, on est désespérément dans le noir, et désespérés, on creuse, avec les ongles, les dents qui restent, l’énergie du désespoir. On en est là, forcenés : tirant espoir du désespoir, ne sachant quand on verra le jour, sachant seulement qu’on le verra. Ceux qui disent « il faut s’organiser », plus aveugles que la taupe, ne voient pas ceux qui s’organisent depuis des siècles et qui dans le noir creusent les couloirs pour que chacun s’y engouffre. Ceux qui disent : « il faut s’organiser » pose un « il faut » de plus aussi inutile que les autres : la boue est plus dense, plus ferme, c’est qu’on se rapproche de la surface.

Rêve. Le tatouage qu’on m’applique avec un fer à souder ressemble à une fleur, mais vue du dessous. On m’assure qu’elle poussera dans la peau.

C’est un enfant qui m’a fait ce tatouage : il me dit que c’est la première fois. Que ça l’a terrifié, qu’il ne le fera plus. Il pleure, et il est inconsolable, je dois l’étouffer pour qu’il se taise.

Quoi faire de son corps ? Il ne pèse rien. Peut-être en le jetant loin ? Je n’ose pas. Je regarde le tatouage, ce n’est pas une fleur, mais une lettre dans une langue inconnue, qui commence déjà à s’effacer.

Tous les rêves précis de ces jours viennent le matin, dans le demi-sommeil qui suit cinq heures. Je ne cherche pas à les comprendre, je note les images au réveil de peur de les perdre. Évidemment, ils prolongent l’hallucination collective de ces jours, avec toujours — mais c’est peut-être une illusion — des ruses pour les contrer, dans le délire.


C’est peut-être à force de délire qu’on se défera du délire de ce monde ?

Puisqu’on ne cesse de nous infantiliser — jusqu’à nous dire comment se laver les mains, et « j’attends beaucoup de vous », sous toutes les variations —, qu’on trouvera dans l’enfance (celle qui est cruelle, injuste, radicale, excessive, définitive) les puissances pour fabriquer d’autres manières de vivre : où « responsable » ne serait pas « obéissant ». Notre seule patrie, l’enfance, ne connaît aucune frontière. On en fait l’expérience chaque nuit dans les rêves qui tous, et en chacun, témoignent des terreurs et des voies souterraines de lui opposer les joies qui nous en délivrent.




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6 mai 2020



25 février 1918

Il le sentait sur sa tempe comme le mur sent la pointe du clou qu’on doit enfoncer en lui. Donc il ne le sentait pas.

Kafka, Journal

Rien de possible dans la marche des temps. Le dedans comme le dehors sont des pièges. Rien ne peut s’écrire que des amorces. Autant dire des ruses pour habiter le piège. Ou des façons d’accommoder le temps, de façonner la culpabilité à son image. Oui, c’est dehors à coller des affiches qu’il faudrait être (mais qui les lirait). En attendant on attend — chaque lecture doit porter, rien ne doit être chargé à blanc.

Les événements se définissaient autrefois comme ce qui nous jetait collectivement dans la rue. Ce qu’il y a de cruel dans l’événement contemporain, c’est qu’il renforce l’atomisation des solitudes : exalte le privilège d’être face à soi-même, et tant pis si ce privilège est un enfer, il s’exalte tout autant. On aura au moins compris que les crises révèlent. Reste que l’écriture sympathique de l’époque agit comme un acide.

Pour se protéger de l’agression virale, on se brûle les mains à l’alcool jusqu’à ne plus avoir de peau. La solution hydro-alcolique est à l’image des réponses qu’on donne au fléau. Dans l’équation, on n’aura pas d’autres solutions que la brûlure, la disparition des empreintes digitales est toujours la ruse ultime du criminel qui cherche le crime parfait.

Rêve. Terrible. L’Amérique tenait dans un sac. On me chargeait de le jeter à la mer. Pourquoi ? Je demandais. On me répondait, avec méchanceté : demande-toi pourquoi toi.

Plus tard, je retrouvais le sac sur la route. Si on apprenait que je ne l’avais pas jeté ? Je le prenais, il ne pesait rien : je le glissais dans la poche et je me retrouvais devant un barrage. On allait me fouiller, alors je décidais d’avaler le sac qui soudain était lourd de pierres, qui grouillaient.

Finalement, je jetais le sac sur l’homme chargé de me fouiller : on s’emparait de moi : on allait me jeter à la mer en me posant désespérément une seule question, incompréhensible, dont la réponse allait peut-être décider de mon sort : « pourquoi ? »

Enigme de la Convention, en ses débuts : tout regroupement des hommes selon des convictions communes s’apparentait à la constitution de factions, forcément suspectes, tendant à la division, à la traitrise. La Révolution ne pouvait être qu’Une. Mais la conduire, c’était fatalement s’opposer sur sa menée : se regrouper, se diviser. La guillotine allait finalement servir à faire la part des choses.

Le mot inéluctable. Le mot irréversible. Le mot : avant. Le mot : après. Rien pour le mot maintenant.

Ce qu’il y a de plus cruel que l’attente : son attente.




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5 mai 2020



30 novembre 1917.

Les chiens de chasse jouent encore dans la cour, mais le gibier ne leur échappera pas, si vite qu’il coure dès maintenant les bois.

Tu t’es ridiculement harnaché pour ce monde.

Plus tu as de chevaux, plus cela va vite — je veux dire non pas l’arrachement du bloc à ses fondations, ce qui est impossible, mais la rupture des courroies et par là, la joyeuse course à vide.

Kafka, Journal

5 Mai

La mobilisation générale nous aura imposé l’immobilité. Économiser sur la santé publique aura engendré la pire catastrophe économique du siècle. L’art de gouverner n’est plus que la volonté de contrôle et le sentiment de la puissance : n’est plus que le contraire de gouverner. De tous les renversements qui s’accomplissent, il y aurait encore ceci. L’impuissance à s’organiser contre ce monde n’est qu’un critère de plus de la nécessité du renversement : il y a autant de raisons de lutter contre cette réalité qu’il y a de corps, ou presque, en son sein ; et si le nombre fait loi et force, il fait aussi l’éparse qui disperse, atomise, défait.

Plus que jamais, ce n’est pas un désir de révolution qui nous brûle, mais sa nécessité qui nous oblige. Lire La liberté ou la mort ces jours brûle aussi. Regarder les arbres couvrir le ciel brûle aussi, du même désir des renversements : si le jour trouve l’ombre pour le rendre possible, invente pour lui son contraire pour s’allonger mieux, à son ombre même, voir le soleil et penser au soir : et imaginer que le soir est l’amorce des matins.

Peut-être est-ce l’énergie du désespoir du rien à perdre qui fera histoire ; on le lira en retour comme stigmate de l’espoir qui nous débordait ; c’est faux, on ne déborde de rien. On traverse le jour en pensant comme en faire de la nuit, et que la nuit soit renversée à son tour.

Rêve. Seulement des images. Un train qui part, mais vide, et je cours, je cours, je le rattrape, et je le freine de mes mains.

Une cour d’école. La marelle : le ciel était un grand trou.

Je me force à pleurer — la tristesse vient avec les larmes.

Se creuse davantage l’énonciation politique du monde : eux et nous. Entre, il y avait la colère et l’impuissance, il y avait le risque de l’indifférence ; il y aura peut-être (leçon de la frondaison) l’élargissement des nous jusqu’à tout recouvrir.

La loi des renversements se trouve dans le contraire des lignes droites. Le jour où la Convention abolit la royauté, elle fonde l’An I. Il n’y a pas de passé au commencement.

Lire au hasard le journal de Kafka me dispense de déceler les mouvements de causalité de sa vie. C’est peut-être un tort : c’en est un, si la vie de Kafka proposait une voie à suivre. Mais aucune vie n’en est une ; une vie n’est pas l’histoire d’un événement. Alors se perdre dans les fatigues et les brusques montées de joie, les amitiés naissantes qui sont déjà mortes, les retraits, les euphories, les pages qui ne s’écriront jamais et qui fabriqueront les livres décisifs de notre temps. Suivre ce journal comme la contre-vie de ces jours. La suivre comme on regarde un dessin de Michaux. Tout à la fois et dans le désordre, et infiniment. Non pour retracer les perspectives fuyantes, mais pour trouver les forces, les ramasser, les voler s’il le faut. Et il le faut.




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4 mai 2020



5 décembre 1919.
Je suis une fois de plus tiraillé à travers cette fente longue, étroite, terrible, dont, à vrai dire, je ne puis triompher qu’en rêve. À l’état de veille et par la seule force de ma volonté, je n’y parviendrai jamais.

Kafka, Journal

Au jour d’après, on ne s’embrassera pas, on se saluera de loin, de part et d’autre des solitudes, on n’osera plus jamais demander si « ça va » sans peur d’être obscène, on ne dira rien, on crachera intérieurement la bile des jours d’avant, on ne verra pas les lèvres, les mains, on sera après, on sera beaucoup plus loin de soi et des mondes désirables, on sera proche de s’effondrer pour de bon.

D’ailleurs, le jour d’après a commencé : au moins dans la résignation de l’accepter tel. Dans les silences qu’on s’adresse aussi. Le jour d’après a eu lieu le lendemain de la Grande Fermeture : on était après, et ça continuerait.

La vie sociale n’est plus qu’un règlement intérieur, une suite de procédures d’hygiène. La vie sociale ne désigne plus que l’impossibilité de toute vie sociale. Le jour d’après est le contraire des soirs, les grands qui renversent — le contraire des aubes, le contraire de tout ce qui dit la possibilité du jour et de l’après.

Rêve. Très précis. Vaste complot contre moi, auquel je participe. On me donne même la parole, consulte mon avis (sur mon arrestation, les mesures de mon emprisonnement, de ma mise à mort). Je suis parfois le plus virulent, on essaie de me modérer : je crie donc à la trahison.

Ils ont manqué leur coup, je leur ai échappé ; je marche le long de la mer, retire mes vêtements, les lance dans l’eau : cette fois, ils ne me retrouveront jamais, me dis-je. Mais la pluie tombe soudain.

Pour échapper au froid cette fois (et je me réveillerai transi de froid), je rejoins cet abribus, espérant ne voir personne — c’est la nuit — ; un bus arrive : plein : tout le monde descend, armes au poing, c’était donc un piège, la pluie, la mer, le froid, l’abribus : le monde organisé comme un piège, je ne cours même pas, j’attends la fin, elle ne vient pas, elle ne viendra jamais.

Dans ce monde malade où le monde se vautre, agonisant, contaminé et contaminant, on est une part de ce monde bien sûr, nous qui désirions être son anticorps, nous aussi nous partons en lambeau avec lui. Les salles de réanimation réduites à rien pendant des années par les garants de la puissance publique sont seules cela qui sauve la vie.

Tout est clair désormais. Seront interdits les rassemblements ; les rencontres ; seront concédés les regards, mais pas ceux qu’on pourrait poser sur les œuvres — ou seulement dans la solitude.

Le jour d’après est ce mirage qui se dissipe quand on s’approche pour ne faire apparaître que le désert à perte de vue. Les feuilles des arbres, le miroitement de l’eau, les animaux sauvages — monde neuf : pure projection mentale. Et maintenant devient la seule réponse valable à l’injonction des après mortels. La projection mentale possède pour elle l’avantage de nous faire traverser l’expérience des réalités alternatives, celles qui n’attendent pas qu’on les éprouve : mais exigent de l’être sous peine de disparaître comme ces souvenirs qu’on finit par prendre pour des rêves d’enfance, qui s’estompent avec le temps, avec la mort.




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3 mai 2020



9 décembre 1913.

Haine de l’introspection active. Des interprétations psychiques telles que : hier j’étais comme ceci et pour telle raison, aujourd’hui je suis comme ceci et pour telle raison. Ce n’est pas vrai, ce n’est pas pour telle raison, ni pour telle raison, ni à cause de cela, pas davantage comme ceci ou comme cela. Se supporter tranquillement, sans précipitation, vivre comme on y est obligé, ne pas tourner cyniquement autour de soi-même.

Kafka, Journal

Le triste de ces jours, c’est aussi quand on lit que ces mois sont riches d’expérience. Faut-il que l’expérience ait été, oui, tant démonétisée. Le mot ne sert plus qu’à dire le fait de vivre : dans sa nudité crasse, pénible et répétitive, sinon mortelle. La vie nue ? Même pas. La vie nue possède au moins pour elle plus de férocité, une sauvagerie rédemptrice qui venge.

Décidément : la vie sociale fait l’expérience pour nous du ravage. Oui, cette vie sait donc s’ajuster à l’inacceptable que docilement on fait nôtre. Alors, on s’adapterait bien à une vie inexistante, finalement — elle ressemblerait à certains programmes sertis de promesses aux jours heureux. L’expérience sans expérience : cette vie-là. Les expériences minuscules qui font du quotidien le jour et la vie.

« Je ne fais pas état des événements nuls de ma vie », écrivait à peu près Gracq. Et quand la vie est cet événement nul ?

Rêve. Jeu en cercle autour d’un feu. Il fallait à tour de rôle écrire les règles du jeu qu’on était en train de jouer. À la fin, se rendre compte qu’on devait écrire qui on était, et que ce serait définitif.

J’optais plutôt pour le feu : je saisissais une branche enflammée, que je jetais au-dessus de ma tête ; elle disparaissait quelque part au-dessus de nous ; je recommençais.

Soudain, quelqu’un parmi nous d’une voix fragile, amusée, soufflait : attention, les branches retombent. On n’aurait jamais le temps de déguerpir.

Nul et non avenu : la vie non pas nue, mais dévidée. Reste le temps qui passe et la vieillesse, la lente dégradation des forces. Restent les secousses, les éclats qui relancent. Si la Création est inachevée, c’est parce qu’elle ne cesse en se faisant de s’épuiser, et exige d’être recommencée pour ne pas mourir. Où trouver la Genèse de ses jours qui jetteraient dans les fins interminées, les devenirs ? Dans quelles joies pures ? Elles sont là aussi, éparses, qui terrassent parfois.

L’herbe pousse par le milieu, et nous sommes la motte écrasée par le talon du temps. Resteraient les complots révolutionnaires. Pas d’autres attitudes lucides que celle qui chercherait l’utopie de ces contre-jours. Pas d’autres, ou le suicide. Mais il fait beau, le vent chasse les vagues, les enfants ont repris possession des étendues vagues devant la mer et les flics ont renoncé à les poursuivre.

Alors, va pour les complots. Va pour les interminés. Va pour le contraire de l’attente, de l’expérience si c’est celle-ci ; va pour l’expérience si c’est celle qui ravage — si c’est nous qui sur la vie sociale allons ravageant, ravager. Va pour tout si ce n’est pas maintenant et ici et comme cela. Va, si on ne l’emporte pas au paradis, tout sauf l’enfer (politique) de ces jours — au nom des éclats terriblement joyeux qui, ces jours aussi, mettent ces jours en déroute.




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2 mai 2020



27 mai 1914.
Ou je me trompe fort, ou je suis tout de même en train d’approcher. Tout se passe comme si mon combat spirituel avait lieu quelque part dans une clairière. Je pénètre dans la forêt, je ne trouve rien et la faiblesse me force aussitôt à ressortir ; souvent, quand je quitte la forêt, j’entends ou crois entendre le cliquetis des armes dont on se sert dans ce combat. Peut-être les regards des combattants me cherchent-ils à travers l’obscurité de la forêt, mais je ne sais d’eux que si peu de choses, et ce peu est si décevant.

Kafka, Journal

D’où vient l’hostilité du monde ? De son indifférence, peut-être. Ou du simple fait de n’être pas le monde, et d’éprouver chaque chose comme ce dehors venu chercher la faiblesse pour pénétrer le dedans ? Ou d’une décision, parce que cela donnerait sens et perspective à l’hostilité générale qu’on éprouve. Ou parce qu’on est soi-même hostile à son égard, et qu’on attribue généralement à l’autre le sentiment qui nous anime pour lui ?

L’hostilité que j’éprouve pour le monde est-elle comparable à celle qui me traverse, pour moi-même ? Lutte des hostilités jetée l’une sur l’autre, comme deux chiens tenus en laisse par un enfant qui pourrait tout lâcher pour le bonheur de les voir s’entredévorer, et qui ne lâche pas, par peur qu’ils se détournent et ne viennent le dévorer, lui.

Oui, hostilité. Elle paralyse, et elle rend impossible le fait d’être paralysé ; elle oblige à agir contre elle, à ployer sur elle, mais elle entrave aussi. Dans ce jeu des contraires, piège. La ruse de l’hostilité tient à ce qu’elle passe pour la conciliation des forces contraires. Dans le concert des nations, ils disent équilibre de la terreur. Élève, j’ai su rêver devant la formule : maintenant qu’elle me déchire, le rêve prend des formes brutales de réalité qui saute à la gorge, ouvre sa gueule, est sans cesse sur le point de la fermer sur moi. Le pire tient peut-être à cela, d’inexplicable. : elle ne la ferme pas.

Rêve. Tout était normal. Le monde avait oublié qu’il s’était arrêté. J’entrais dans la salle de classe de terminale : tout recommençait. Il fallait dire mon nom et d’où je venais. On distribuait un sujet de mathématiques pour vérifier que je ne mentais pas. Je montrais mes cicatrices en pleurant.

C’est plus tard : même oubli, cette fois sur cette rivière où jeune enfant j’avais cru me noyer (son nom : la Scarpe, je crois) ; mêmes eaux froides et boueuses, mêmes sensations glacées. Je suis sur un bateau minuscule. La nuit tombe. Il faut nager : je saute en fermant les yeux au moment où me crie de ne surtout, je pourrais me

Dernière image : je m’allonge dans le noir, mon corps entre dans le sol, mais pas moi.

Le caractère délirant de ces jours tient peut-être à cette machinerie effroyable, bureaucratique, rationnelle et bienveillante qui, affolée d’être contrainte de prendre des mesures exceptionnelles, elle qui n’est conçue que pour abrutir dans la norme et la routine, produit de la routine extravagante — sécurité qui ne prend plus de gants pour s’afficher comme surveillance, et surveillance qui ne masque même l’ambition d’être contrôle.

Derrière le panoptique, c’est nous ; eux sont l’écran tout entier.

Gants, masques, bureaucratie. Quand on se penchera sur l’époque, on aura honte pour nous, et sans doute aussi, peut-être, pitié. Honte surtout. Dépend de nous que cette honte soit ou honteuse, ou retournée, dans la colère, et vengée.



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud