JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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9 janvier 2018

J’ai à peine besoin de te toucher pour que le vif-argent de la sensitive incline sa harpe sur l’horizon. Mais, pour peu que nous nous arrêtions, l’herbe va reverdir, elle va renaître, après quoi mes nouveaux pas n’auront d’autre but que te réinventer. Je te réinventerai pour moi comme j’ai le désir de voir se recréer perpétuellement la poésie et la vie. D’une branche à l’autre de la sensitive — sans craindre de violer les lois de l’espace et bravant toutes les sortes d’anachronismes — j’aime à penser que l’avertissement subtil et sûr, des tropiques au pôle, suit son cours comme du commencement du monde à l’autre bout. J’accepte, sur mon passage, de découvrir que je n’en suis que la cause insignifiante. Seul compte l’effet universel, éternel : je n’existe qu’autant qu’il est réversible à moi.

André Breton, L’Amour fou

Patrice, SoulStorm (« Nile », 2005)

Lundi : remonter le pays dans l’aube, la nuit d’abord partout autour de moi quand je prends la voiture, que je me gare, que je monte lentement dans le train, la nuit sur les collines et les villes, la nuit qui rend impossible de savoir si c’est de la colline ou de la ville qu’on laisse à droite et à gauche de cette vie qui commence et dormir à demi parmi le jour qui se fait et imperceptiblement va effacer mon reflet à la surface de la vitre du train pour laisser voir la nature des choses éparses de l’autre côté de moi et de Marseille à Paris, aller ainsi dans les pensées vagues qui voudraient faire le point plutôt que le bilan, qui voudraient revenir sur les années passées pour en finir et qui sait qu’il n’y a ni passé ni fin, qu’il n’y a qu’une phrase comme on prend le train, qu’une phrase comme une ligne, comme cette ligne passant de ville en ville et qui m’emmène, comme cette trop longue phrase que la ponctuation irrégulière scande sans arrêter vraiment, et qui va dans le seul but de fabriquer de l’oubli, l’oubli du début de la phrase, oui, comme cette phrase qui se perd et jusqu’où ?


Lundi après-midi, je me retrouve devant ces années passées, rangées soigneusement et immaculées sur une table. Je pensais que j’aurais regardé cela comme du passé, mais non. C’est l’image de la sensitive de Breton qui me vient, comme une violence joyeuse qui ressaisit, une brûlure qui fait qu’on ôte la main avant de ressentir la douleur. Les livres qui sont posées, là, dans cette pièce du rez-de-chaussée où je pourrais passer des jours à écrire et lire et regarder les silhouettes (on me prendra, vers le soir, pour le comptable), les livres n’ont rien qui achève quelque chose en moi. Les vies qu’on écrit, c’est pour les rejoindre, pour les rendre plus vives en soi. Le lendemain, je rentre en regardant le ciel changer mille fois, presque s’effondrer, et revenir mille et une fois.

Patrice, Shine On My Way (« Ancien Spirit », 2000)




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3 janvier 2018

C’est pourquoi je hais ces nouvel an à échéance fixe qui font de la vie et de l’esprit humain une entreprise commerciale avec ses entrées et sorties en bonne et due forme, son bilan et son budget pour l’exercice à venir.

Antonio Gramsci, « Je hais le nouvel an » (Avanti !, 1er janvier 1916)

D’une année l’autre donc, paraît-il — et dans la suture de l’arbitraire commencement, qui n’est qu’une consolation vaine de plus, le même vent. C’est l’autre signe qu’on vit dans l’âge avancé des temps : les chiffres sont de plus en plus importants, et les vents possèdent des noms. Carmen, puis désormais Eleanor. Ces noms de jeunes filles pour préserver des violences ? Noms de jeunes filles qui ravagent davantage — avec cela, on oublie que l’année était supposée recommencer le monde. Ou alors, c’est pour mieux éparpiller les choses et les passés ?

On finit par croire sérieusement que d’une année à l’autre existe une solution de continuité et que commence une nouvelle histoire, on fait des résolutions et l’on regrette ses erreurs, etc.

Premières images prises au temps qui passe et qu’il fait : sur les plages du sud, les vagues viennent par dizaines se fracasser à pleine vitesse sur la ville. Il faut regarder longtemps. Le monde continuerait. En Corée du Nord et aux États-Unis, on joue à celui qui appuierait le premier sur le bouton — et on jauge la taille.. Songer : ces hommes ne sont pas l’excès, mais la parfaite incarnation de l’époque et de sa politique. D’ailleurs, personne pour réellement prendre peur : jeu, théâtre interprété par les acteurs les plus ridicules, théâtre oui, dans sa plus grotesque vulgarité, sans rituel ni cruauté, pure farce qu’on regarderait en pensant déjà au lendemain matin.

Ainsi la date devient un obstacle, un parapet qui empêche de voir que l’histoire continue de se dérouler avec la même ligne fondamentale et inchangée, sans arrêts brusques, comme lorsque au cinéma la pellicule se déchire et laisse place à un intervalle de lumière éblouissante

Bien sûr, il faudrait des commencements. Mais pas de ceux qui mettent fin au passé : ou plutôt, il faudrait des commencements qui prendraient chaque fois acte du passé, qui serait de la continuité sans cesse rompue, sans cesse commençante. Est-ce que ce n’est pas cela, la création du monde (infiniment créé) ? Mais sur le cadavre de Dieu (que la terre lui soit légère), comment penser et vivre surtout des commencements qui n’auraient pas l’arrogance de l’oubli, qui n’aurait pas non plus le poids du souvenir ? Dans ce temps où reprendre des forces, la lumière du soir qui s’allonge est encore, est toujours, est sans cesse une leçon.

Je veux que chaque matin soit pour moi une année nouvelle. Chaque jour je veux faire les comptes avec moi-même, et me renouveler chaque jour. Aucun jour prévu pour le repos. Les pauses je les choisis moi-même, quand je me sens ivre de vie intense et que je veux faire un plongeon dans l’animalité pour en retirer une vigueur nouvelle.

Jour des commencements : non des résolutions. On les laisse aux assemblées générales d’organisations étatiques impuissantes. Jour des commencements : des naissances qui ont pour elles aussi les cris et les violences, les terreurs aussi, les soifs, les joies insensées d’être de nouveau ici, encore, comme à jamais. D’être le soir qui tombe avec la couleur de l’aube ; et d’être l’aube demain, dès le soir ; d’être le soir et l’aube confondus dans le mot crépuscule ; d’être du crépuscule ce moment qui bascule dans le soir ou le matin.

Chaque heure de ma vie, je la voudrais neuve, fût-ce en la rattachant à celles déjà parcourues.




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28 décembre 2017


Inventez, sinon des mots, des phrases qui coupent au lieu de lier.

Jean Genet, Les Nègres


Beach House, « New Year » (Bloom, 2012)


Il faudrait un grand trou — non, finalement : pas un si grand trou —, et s’y mettre à plusieurs, pousser avec ceux qui n’ont pas peur du vide et qui enragent, pousser lentement, férocement, sûrement, et précipiter l’année qui est passée sur nous comme une maladie, une faute d’orthographe, une insulte encore. Il faudrait cela, et ensuite, se retourner, en se frottant les mains sur le pantalon, et en crachant sur le sol.

La haine du bilan est aussi grande que le désir de ne rien oublier. On passe ; on n’oublie rien, on passe quand même parce que la haine du bilan surpasse tout, et d’autres désirs. Comme regarder longuement tout à l’heure le vent balayer la mer par rafales, sur Pointe Rouge : quelle leçon politique. Ça déferlait, ça emportait, ça ne faiblissait jamais : et sur les fracas des vagues, des surfs allaient et venaient lentement en équilibre sur le désastre qui venait toujours bien assez tôt tout engloutir.

Au pouvoir désormais, partout, les intérêts des plus forts qui portent le masque de la conciliation — et son livre Révolution, pour mieux conserver tout — ; tout est au renversement, au masque qui n’a plus besoin de masque : tout le pouvoir aux cyniques, aux types qui n’ont même pas de perruques, mais des faux cheveux pour de vrai (d’un côté de l’Atlantique), ou à ceux qui disent tout et son contraire en même temps (de l’autre côté). Le vrai est un moment du faux ? Et en même temps, c’est vrai, mais ce pourrait être faux. Il faut d’autant plus s’armer de vérités plus âpres pour lutter pied à pied contre ce monde-ci, qui est partout.

Dans le grand bavardage du siècle qui tient lieu de monnaie de change à ceux qui prétendent que la démocratie règne, les indignations permanentes lèvent d’autres masques, qui empêchent de voir les visages — on s’indigne pour ne pas lutter, encore et encore ; et on s’indigne de ceux qui s’indignent ; et moi-même, ici, remets une pièce dans la machine peut-être ? Au moins, ces pages ont cela pour elles qu’elles sont secrètes, publiques mais personne ne les lit : battent le contretemps de ce temps, et tant pis pour le temps, et tant pis pour moi aussi.

Qu’on en finisse, décidément. Lire Genet lave de ce monde, de ce siècle, avec des salissures qui sont des remèdes, des poisons — mais au moins dans le théâtre qu’il lève, le faux est-il tenu pour lui-même, son rituel de simulacre dressé pour lui-même : et la vérité est dans l’action. Je lis Genet pour me laver, oui, et j’en sors plein de fièvre.

L’année se termine en agonisant : que la terre lui soit légère.

Avec la poussière qu’on emporte sous les ongles, on finira bien, peut-être, avec terreur et joie par commencer d’autres mondes qui en vaudraient la peine, oui.




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24 décembre 2017


La végétation ne connaît pas de contradiction. Il vient des nuages pour contredire le soleil du solstice. Aucune tempête n’empêche l’arbre, à son heure, de devenir vert.

Gaston Bachelard, L’Air et les Songes


Björk, Solstice (« Biophilia », 2011)


C’était il y a trois jours, le solstice, mais non : le soleil se couche plus tard depuis le treize ; mais non : les jours ne commencent à s’allonger que depuis deux jours – alors dans la grande horlogerie du temps et des saisons qui ramène la vie à ce qu’elle est (ce chaos terrible des recommencements) plutôt qu’à la ligne droite vers la fatalité, on est face à quoi on est depuis le début : le désarroi, et le désir.

Le vingt-et-un décembre à dix-sept heures vingt-sept et cinquante-huit secondes, le solstice d’hiver tombe sur nous comme la nuit sur le jour, ou est-ce l’inverse. Nous entrons dans l’hiver astronomique (ceux qui savent, mais ne nous disent rien, savent que l’hiver météolorologique est déjà parmi nous depuis le premier décembre). La terre est alors inclinée le plus loin du soleil — prête à basculer ; le soleil est si bas qu’il pourrait mordre ; il se lève presque au sud, se couche presque au sud aussi. Et tout recommence.

Dans la folie de ces jours atroces, la mathématique précise des étoiles rassure et console : chaque jour, nous gagnons quelques secondes de jour : être là pour les voir. Mais quand ? J’apprends — décidément, ceux qui savent possèdent leur secret qu’il faut percer — qu’il y a plusieurs crépuscules. Un crépuscule civil [1], un crépuscule nautique [2], un crépuscule astronomique [3]. Il en va du soir comme de nos vies : choses incertaines et mouvantes dans la mouvance incertaine des choses.

Je lis cette phrase, écrite par les savants qui savent les secrets des jours :

« Pendant des milliers d’années, l’homme s’est appuyé sur la durée du jour pour partager le temps. Mais, depuis que les atomes battent la mesure, il faut surveiller de près le décompte des secondes pour ne jamais voir le Soleil se lever à minuit. »

Ceux qui possèdent le secret de la nuit n’ont pas les mêmes scrupules, qui battent la mesure de l’épuisement pour lutter contre elle.

Si on achève l’année épuisé, c’est parce qu’on croit qu’elle est un bloc d’énergie qui commence en janvier et se termine en décembre. Il faudrait plutôt croire en l’histoire des secondes et des courbes battues dans la relativité des vents solaires.

Il faudrait aussi se servir du miracle du jour qui sur la pointe la plus resserrée du temps se met soudain à grandir pour tirer leçon contre le monde : s’appuyer de toutes nos forces contre les secondes arrachées à la nuit comme on précipiterait les lâchetés du réel dans un grand trou noir, qu’on enjamberait en hurlant.


La nostalgie est une structure du temps humain qui fait songer au solstice dans le ciel.

Pascal Quignard, Abîmes, 2002




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18 décembre 2017


Fairouz, Al quds (Jerusalem)


C’est un mot que j’aurais entendu plusieurs fois à Beyrouth, sans le comprendre — et au moment de partir, je pose la question : malesh, c’est difficile à traduire. On pourrait penser que c’est une manière de dire peu importe, ou ce n’est pas grave. Mais c’est le contraire de l’indifférence : c’est le mot qui dit aussi ne te laisse pas abattre, demain, tu verras, cela ira mieux, ne t’en fais pas : il y aura des jours meilleurs, oui. Tout cela qui n’est pas le haussement d’épaules devant la fatalité, plutôt comme on se relève après être tombé. Malesh

Je ne sais pas : c’est ce que j’ai compris.

De retour à Marseille, le temps a repris, les arbres sans feuilles, et dans les journaux, les mêmes abjections commises en notre nom. Je lis ce matin l’histoire de ces hommes et de ces femmes qui, après avoir franchi les mers, trouvent la mort dans les montagnes. Des corps qu’on retrouvera peut-être dans quelques mois, après la fonte des neiges, ou dans dix siècles ? Je lis cela et ne comprends évidemment rien à ce monde : ou le comprends assez bien, peut-être, pour le suivre, dans sa folie impensable.

Chaque matin aussi, je lis désormais plusieurs pages d’un quotidien beyrouthien proche du mouvement du 14-mars. Et quelques pages du Devoir de Montréal. Une sorte d’hygiène de lire le présent ailleurs. D’être maintenu dans le fil du temps par ces pages qui nomment où nous sommes, et quand : et c’est souvent tant pis pour moi.

Reste, en regardant le ciel, à tâcher aussi — dans le même mouvement —, le soir, de s’arracher à ces présents qui empèsent : et à la nuit, ensuite, d’écrire le contre-récit de ces matins, de ces temps insupportables, fabriquer des vies qui feraient contrepoids, minusculement, à la bêtise de tout cela.

La fin de l’année est partout — alors qu’on la précipite dans n’importe quel abîme, oui. Et si on s’abime en retour les mains un peu à le faire : malesh.




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2 décembre 2017


Je ne voudrais pas rater ce livre si intimement impersonnel.

Blaise Cendrars,
correspondance à Jacques-Henry Lévesque,
lettre de 1945


The Troublemaker, Get Misunderstood


la voix de Jean-Pierre Léaud,

Personne ne sait ce qui se passe aujourd’hui parce que personne ne veut qu’il se passe quelque chose, en réalité on ne sait jamais ce qu’il se passe on sait seulement ce que l’on veut qu’il se passe, et c’est comme ça que les choses arrivent. En 17 Lénine et ses camarades ne disaient pas : « Nous allons faire la révolution parce que nous voulons la révolution. » Ils disaient « Toutes les conditions de la révolution sont réunies, la révolution est inéluctable ! » Ils ont fait la révolution qui n’aurait jamais eu lieu, s’ils ne l’avaient pas faite et qu’ils n’avaient pas faite s’ils n’avaient pas pensé qu’elle était inéluctable uniquement parce qu’ils le voulaient. À chaque fois que quelque chose a bougé dans ce monde, ça a toujours été pour le pire. Voilà pourquoi personne ne bouge, personne n’ose provoquer l’avenir ! Faudrait être fou pour provoquer l’avenir. Faudrait être fou pour risquer de provoquer un nouveau 19 un nouveau 14 ou un nouveau 37

La voix du journaliste qui relance, machinalement, qui n’écoute pas, qui ne comprend rien,

Alors, il ne se passera jamais plus rien ?

La voix de Jean-Pierre Léaud qui fraie un passage dans l’histoire de la folie, qui lâche, bientôt recouverte par la musique et les souvenirs,

Si, parce qu’il y aura toujours des fous et des cons pour les suivre et des sages pour ne rien faire...

C’est dans Liberté, la nuit, Philippe Garrel, en 1983, je pleurais beaucoup cette année-là, je m’en souviens (je ne m’en souviens pas, je venais de naître).

Littré dit (qui ne se trompe jamais) que le mot inéluctable, que je pensais archaïque, est un néologisme : contre quoi on ne peut lutter. Il faut songer au complot des mots et de ses hasards : l’inéluctable de nos jours, c’est la lutte qui se prépare, qui est déjà là, qui va elle-même lutter contre elle-même, à l’intérieur d’elle-même, au sein de ceux qui vont évidemment penser que ce serait si fâcheux d’en venir là, voyons, soyons raisonnable, les choses ne vont pas si mal, il y a bien pire, venez, nous allons monter une commission pour en parler.

Inéluctable est la fin du jour et la neige sur décembre, la pluie tombée avant la nuit. Être dans l’air du temps, c’est se vouer à un destin de feuilles mortes, dit le politicien véreux qui savait si bien être de l’air du temps, malgré le bruit et l’odeur. Dans l’air du temps traîne une odeur de rage, et un bruit de colère qu’on retient entre les dents contre ce monde qui s’écroule et qui dans sa chute s’écrase sur tous.

Je lis Cendrars. La naissance de son nom dans les cendres d’une femme brûlée dans ses draps ; la ferme de Navarin, le bras mitraillé dans l’assaut et arraché par le camarade ; le mauvais double ; la férocité de vivre malgré tout : et dans le malgré tout des férocités, les méchancetés qu’on n’oublie pas, qui sont dans l’écriture comme le revers de la tendresse, son relief.

Trois fois je prends l’image devant moi hier dans le soir qui n’est que l’après-midi : trois fois la lumière tombée n’est pas la même : trois fois, alors qu’elle décline, elle semble plus vive encore, plus féroce et terrible.

Je lis Cendrars dans ces jours inéluctables, et tout à l’heure, pendant que la neige tombait et que je la regardais comme pour la première fois (c’est l’émerveillement de la neige, qu’on moque bien trop souvent : on la regarde toujours comme pour la première fois), je pense aux terreurs des vies passées : dans la voiture, l’autre jour, j’y pensais avec terreur, mais plus maintenant. Maintenant, je pense aux terreurs des vies passées comme autant d’alliés dans inéluctable de nos jours.

La neige n’était que de la pluie glacée, inéluctablement fondue à peine le sol touché.

Il avait raison, Littré : inéluctable est un mot neuf, pas encore vraiment servi. Il faudra bien s’en saisir et l’user férocement, avec terreur et tendresse contre ce monde-ci, pour d’autres jours, d’autres nuits de neiges fraiches.




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23 novembre 2017


Il faut être absolument moderne.

Point de cantiques : tenir le pas gagné. Dure nuit ! le sang séché fume sur ma face, et je n’ai rien derrière moi, que cet horrible arbrisseau !...

Rimb.

Bob Dylan, Thunder in The Mountain (« Modern Times », 2006)


J’apprends qu’en allemand, modern ne dit pas seulement la modernité, mais qu’il est le verbe moisir, pourrir. C’est peut-être une juste trajectoire.

Oui, je sais bien qu’il faut, de toutes nos fibres, accepter le temps présent dans tout ce qu’il est, ou en tous cas le recevoir, tâcher de le comprendre et de plier sur lui, plutôt que d’y renoncer, de voir derrière nous la nuit tombée, les chants perdus dans le soir des siècles, l’arbre du bien et du mal foudroyé et sur le point de tomber : je sais bien que là seul est ce qui importe, ce qui au-devant de soi s’enfonce dans le jour.

Mais dans la sinistre époque où nous sommes, aller, cela veut surtout dire aller sur la pourriture grandissante de l’époque où nous sommes : cela veut surtout dire aller dans la moisissure triomphante.

Les nouvelles à la radio, les insultes chaque jour qu’on reçoit, en nous et dans cette part de ce qui nous fonde, le mépris, l’indifférence crasse des gouvernants, la stérilité des mouvements en réponse, le renoncement, les reflux partout des parts pourtant vives de nos jours : bien sûr, tout cela tisse l’époque, et pourrait tellement nous amener à d’autres renoncements, plus définitifs.

Finalement, le risque est partout — accepter la pourriture et être une part d’elle, sa part complice ; refuser la pourriture et renoncer au présent. Dans l’aporie, la mer étale est une réponse : les vagues au milieu de la mer viennent encore, luttent contre le mouvement de masse qui les emporte et qu’elles emportent avec elles.

Sinistre époque, décidément. Dans l’église Saint-Ferréol près d’ici, des dizaines d’enfants migrants ont trouvé refuge : envoyés à Marseille par la logique irrationnelle de la bureaucratie, ils vivaient dehors avant de trouver refuge dans une église. Aujourd’hui, on les menace d’expulsion : pour où ? Tout ce monde aboutit à ces luttes, à ces rages.

Et toutes ces semaines, des histoires comme celles-ci, il y en a dix, cent. On dit que la parole se libère aussi : mais c’est aussi pour mieux la reléguer à l’état de parole, s’en tenir quitte, et empêcher ces paroles d’être des actions, et des armes. Il faudrait que les paroles soient des armes contre la pourriture, contre l’époque, sa sinistre marche forcée vers le sinistre.

Ce serait une réponse, et une action : la rage ; est-ce qu’il existe autre chose désormais, que ce sentiment nu et terrible, muet, désespérément hostile ? Je ne pense pas. Je lis Cendrars ces derniers jours, et cela n’a rien à voir – quoique. Et j’écoute la rumeur du monde aussi, et je regarde la mer. Et ce mot de rage partout fait écume comme une vérité avant de plonger quelque part dans les profondeurs pour fermenter.




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6 novembre 2017

Pour moi cette silhouette blanche environnée de la paix de la côte et de la mer semblait dressée au cœur d’une vaste énigme. Le crépuscule déclinait rapidement dans le ciel au-dessus de sa tête, la bande de sable à ses pieds avait déjà sombré dans la nuit, et lui-même ne paraissait pas plus grand qu’un enfant — puis il ne fut plus qu’un point, un minuscule point blanc, qui semblait concentrer toute la lumière qui restait dans un monde enténébré... Et puis, soudain, je ne le vis plus...

Joseph Conrad, Lord Jim

Jessie Reyez, « Figures » (Kiddo, 2017)


Ce mur, je passe devant chaque soir de chaque jour, mais je n’avais jamais vu la silhouette qu’on devine en lui, et qui s’avance vers moi. Avec le soir, l’ombre des corps s’allonge plus rapidement, plus nettement ces jours. La nuit est comme la marée à l’ouest : au galop, jetée sur nos pas, prête à mordre si on se retournait, prête à nous emporter. Des silhouettes sur le mur, je voudrais savoir la peau, et m’y cacher. Il y a toujours, sur les murs de chaque ville, notre silhouette frère qui, sur la paroi d’un des angles que fait la ville quand elle se retire, la nuit, nous appelle, vient pour nous prendre. Ma silhouette est celle-ci : je le sais, je le sais de tout mon corps. La preuve, je la vois ce soir comme dans mon miroir.

Aucun hasard, jamais, nulle part. La semaine passée, je la traverse entre les relectures des épreuves ultimes la nuit, et le travail à l’université le jour. La nuit toujours l’emporte sur le jour : sa fatigue. Ce matin, au lever, tout était fini : et la fatigue seule restait. J’ai adressé les épreuves, et cette fois, oui, c’est fini. Sept ans s’achèvent peut-être — mais j’ai cru si souvent que tout se finissait, même quand tout ne faisait que commencer. Je sais bien que tout ne fait toujours que commencer, mais ce matin, en regardant la mer dans le vent terrible, j’ai pensé que tout avait fini, de cette vie que j’aurai lue et écrite, et suivie, chaque ligne. Je sais bien qu’il aurait fallu écrire toute autre chose, que l’essentiel est ailleurs, dans les villes perdues et les lacs engloutis, ou dans les textes, dans les mots que le théâtre osera porter encore, et dans les récits inachevés. Je sais tout cela. Mais ce matin, j’ai regardé la mer avec cette pensée, que j’adresse ce soir à la silhouette creusée dans le mur tout près d’ici.

Toute la journée ensuite, je l’ai passé avec les aigles — les Balbuzards d’Estonie. Traverser les notes amassées jusque là, seulement tâcher d’aller au plus près de ma silhouette, celle du du désir et de la perte, de l’enfoncée dans les forces éteintes, réanimées.

Et tout le soir, relire.

Et toute cette nuit à venir, je ne sais pas. Rêver peut-être.

Puisque tout est clôt en arrière, que les épreuves sont derrière moi, aller au-devant d’autres silhouettes évidemment, avec le désir cette fois d’avancer au plus vite vers leur ombre. Les vies imaginaires de Rimbaud sont à l’aube, à renouer avec leurs forces et leurs terreurs, les rages terribles qui les peuplent, qui sont sur les silhouettes, et qui fondent sur moi comme un aigle. Je veux bien être la proie encore. Je serai la proie, encore.

Dans l’or du soir tombé, c’était la pensée : être la proie des silhouettes de nouveau, s’anéantir en elles, encore.




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1er novembre 2017


Nous allâmes ainsi jusqu’à la lumière / en causant de choses qu’il est beau de taire, / comme il était beau d’en parler alors.

Dante, La Divine Comédie

Éric Miller, Dreaming with the Dead, (Dia de Los Muertos, 2014)


Un peu avant midi, le type sonne : j’ouvre : je m’appelle P***, et en ce jour des morts, je voudrais vous parler de la résurrection de la chair.

Avec le changement d’heure, je vois désormais la nuit tomber sous mes yeux : entre vendredi et mardi, cette heure perdue a fait basculer le jour – dix-sept heures trente, mon heure pour sortir, voir le ciel et la mer, et c’est l’heure où désormais tout s’efface. Ça a commencé, la fin.

Le vent, dimanche, et lundi : rien ; et ce matin, rien. Désormais, ce qui est étrange, c’est l’absence de vent. Le vent est l’état naturel du jour pour moi, désormais. Désormais, c’est le mot de ces jours, avec celui de vent et d’arbres, et de nuit.

Lecture de Dante ces derniers jours, pourquoi ? J’avance dans les Enfers, lentement – et je traverse le Purgatoire, j’y reste longtemps : le Purgatoire est de l’espace, du temps devenu de l’espace, je relis plusieurs fois les images, les soupirs, les durées, je m’y confonds.

La fatigue : la nuit de mardi à mercredi, travailler jusqu’à deux heures, se lever à cinq - et toute la journée la passer comme devant soi, ou autour de soi les silhouettes qui s’agitent, et le corps en suspension, et les rêves entre soi et le monde. Des nuits blanches de mes vingt-deux ans, je me souviens leur pesanteur et leur légèreté, la brume, la joie ivre et lente – j’ai traversé tout le jour comme on marche sur le point de tomber et qu’on ne tombe pas.

Jour des morts, nuits pour les vivants, pensais-je, au réveil, et qu’il faisait encore sombre dans l’aube et dans l’époque. Et immédiatement je songeais aux cadavres qu’on s’apprêtait à déterrer au Mexique et à l’alcool répandu sur la terre des cimetières, aux chants de joie, aux lacs au bord desquels il faudrait être enterré pour ne jamais mourir que vivant.

Une métaphore de la mort ? Je me fous de la mort. Comment peut-on faire la métaphore de ce qui est la négation de tout ?

B.-M. Koltès




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24 octobre 2017


Nous sommes deux abîmes face à face – un puits contemplant le Ciel.

Pessoa


Cette image du chemin de fer dans la forêt qui me poursuit – l’image, et non pas le chemin de fer, même si dans le rêve, un train lancé lentement venait me rejoindre, et me traverser, sans douleur –, comment la comprendre autrement que comme un signe, jeté en désespoir de cause ?

Lire Pessoa ce soir, pour arrêter les pensées, accable : aucune phrase n’est juste, ce soir. Je lis Pessoa toujours comme un oracle : le livre ouvert aux hasards à chercher des réponses. Ce soir, chacune tombe dans l’impuissance, la contemplation oisive, l’acceptation du nul. Je comprends la rage de Ne. à sa lecture, une rage froide et définitive qui m’avait impressionné et que je ne comprenais pas : une rage d’être à chaque instant en travers de la phrase : combien je la ressens.

Alors, plonger dans Marx, stylo en main, est un travail qui rend la peine digne de prendre sa part : chaque paragraphe exige en moi tant, mais quand je le gravis, j’aperçois le paysage autrement, de l’autre côté, et tout change, encore, et encore. Et tout recommence, et la pierre de nouveau exige qu’on la gravisse.

Dans ces jours, impression d’un entre-deux : une mince parenthèse avant que tout s’accélère : se saisir des moindres respirations pour avancer dans les lectures, les projets, les pages à remplir contre l’ordre du temps réel qui conspirent à dresser devant soi les tâches incompréhensibles de la vie sociale. D’ailleurs, je triche : ce soir, j’aurais dû remplir ces papiers, au lieu d’être en rage contre Pessoa, et de gravir Marx.

Cette image du chemin de fer dans la forêt, encore et encore. J’ai laissé mes villes qui n’existent pas au pied de Babel : il faudra bien reprendre, mais c’est un monument et je suis à mains nues. Tant pis : je ne ferai que prendre sa poussière que j’emporterai avec moi. Il y a mes vies de Rimbaud, celles de Saint-Just : se croiseraient-elles ? Il y a tout cela qui est sur la table de travail, et la vie qui manque tant pour qu’on l’épuise.

Et il y a, où que je regarde, dans la nuit ou le jour, le rêve ou les complots que le midi on fait contre l’ordre précis du chaos, cette image d’un chemin de fer perdu dans la forêt.



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud