JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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23 mai 2017


La représentation de l’infini et de la plénitude du cosmos est le résultat du mélange poussé à l’extrême de pénible création et de libre méditation sur soi

Kafka, Aphorisme 90

Des phrases entendues dans le jour, en faire peut-être un récit, sans ordre et sans distance : qui dirait le jour et la distance. Des phrases confiées, certaines volées, la plupart entendues (au café, dans la rue, dans les couloirs, salle d’attente, ville qui est la salle d’attente même) par hasard ou fatalité, et qui n’ont pas de destination – en dehors de ce qui n’en aura plus, ces carnets qui n’en sont pas.

Je les dépose ici pour cela : pour l’oubli, et pour la distance, et pour la fatalité.

(doucement) On est communiste par choix et révolutionnaire par nécessité.
(désespérément) J’ai pas de refuge : pas de chez moi
(rageusement) où est votre chef, je veux le voir même si vous n’en avez pas
(plaintivement) pourquoi tu ne descends pas si je suis là
(lentement) je ne sais pas du tout pourquoi

L’après-midi, lecture des textes de Barthes sur le théâtre à la recherche d’un passage que je ne retrouverai jamais : j’en lis d’autres décisifs, que je ne retrouverai jamais plus.

Et tout cela dans le bruit des moustiques, les premiers, les plus terribles, les plus assoiffés.

Le matin, rendez-vous de travail : sur les marches devant l’antenne de droit de la fac (fermée), des types attendent depuis mille ans : ils me demandent du feu, puis des cigarettes, puis de l’argent – je dis non à tout, pensant à l’ordre étrange des demandes, et au désordre désolant des refus.

La nuit, impossible de trouver le sommeil à partir de deux heures : mais deux minutes après, je dormais : une leçon encore ?

Et le soir de nouveau, furieuse envie de relire ce texte de Genet perdu qui parle de ce qui suit après le théâtre, les cimetières qui nous entourent (j’ai oublié le titre aussi) (que faire de tout cet oubli ?) (l’écrire peut-être, mais où ?) (mais quand ?)

— -



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18 mai 2017


Le monde c’est ce qui marche,
le réel, c’est ce qui ne marche pas
Jacques Lacan

Steve Smyth, In a Place (Release, 2011)

Image d’Amiens : la cathédrale posée sur la banque. Par la fenêtre de la chambre d’hôtel, télévision allumée sur les passations, les pouvoirs, les feuilles de route, les sur l’honneur je m’y engage, et autres c’est notre responsabilité – qui donnent tant envie de marcher le long du canal toute la nuit s’il le faut, et il le faut.

Image du soir : dans le train, le soir passe devant la journée épuisée et finalement passée, comme une couleur ; soir qui devient une image, pendant que sur l’écran, les lectures du temps à venir tâchent de donner forme au présent ; je travaillerai lentement - jusqu’à épuisement de la machine – sur l’incantation, les puissances à l’œuvre dans quelques corps sur scène dressés pour conjurer notre histoire – en dépit de l’histoire, ou pour cette raison même ?

Dans le ciel ce matin, l’état latent du monde, les contours de ce qu’on éprouve pour lui : de la peine, et de l’amertume ; travailler à ce que l’amertume ne soit jamais repli, plutôt appui – hier, au théâtre et ce soir encore ; pourquoi insister ? Peut-être pour ce que j’ai vu hier : que chaque corps porte en lui la fiction aberrante qui rend aberrant notre réel, et lance sur quelques heures, quelques mots, la féroce douceur de le refuser et de jeter sur nous d’autres possibles.

Le ciel ne passe pas sur nous, il traverse des soirs comme ceux-là, et des jours qui n’ont pas eu lieu.




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13 mai 2017


Tu es encore à la tentation d’Antoine. L’ébat du zèle écourté, les tics d’orgueil puéril, l’affaissement et l’effroi.
Mais tu te mettras à ce travail : toutes les possibilités harmoniques et architecturales s’émouvront autour de ton siège. Des êtres parfaits, imprévus, s’offriront à tes expériences. Dans tes environs affluera rêveusement la curiosité d’anciennes foules et de luxes oisifs. Ta mémoire et tes sens ne seront que la nourriture de ton impulsion créatrice. Quant au monde, quand tu sortiras, que sera-t-il devenu ? En tout cas, rien des apparences actuelles.

Rimb.

Lumineers, Boots of Spanish Leather (reprise de Bob Dylan)

Maintenant que les affiches qui recouvraient le pays tombent en lambeaux, font voir les visages derrière les sourires, et les grimaces sombres sous les déchirures, ce qui aurait pu avoir lieu s’efface, les soulagements lâches, les joies de propriétaires, les remords des vaincus, tout se dilue dans l’ordre réel des choses, qui est d’abord le nôtre, à notre mesure, simple et féroce.

On cherche des issues de secours qui seraient d’autres façons d’entrer.

C’est par exemple la nuit. Relire La Nuit des prolétaires, les mots de Rancière soutiennent. La nuit qu’on occupe pendant qu’ils dorment est cela de pris sur l’histoire, sur le temps perdu, leur temps gagné. C’est par exemple juste avant le matin et juste après le soir : des éclats.

Ce ne sont pas des victoires, seulement des prises d’appui.

Des alliés, il y en a tant, des morts et des vivants. Renouer avec Illuminations, la séquence Jeunesse, l’insondable secret, celui qui insiste. Ou aller au théâtre, et hier, entendre des mots qui portent, comme des coups, comme on frappe à une porte scellée non pour l’ouvrir, mais faire entendre ses poings, et cela avec la douceur, et avec la grâce, et avec la colère que seuls les mots donnent et reprennent.

Je découvre une chanson qui est un désastre et une merveille : je ne sais tenir l’équilibre, alors je l’écoute toute la journée sans rien décider du désastre ou de la merveille, je l’écoute. Et lentement toute la journée le paysage de Marseille à Paris, et de Paris à Nantes passera devant moi, sans moi.

Le monde continue, paraît-il ; des attaques sont lancées sur des sites internet ; nos minuscules carnets sont préservés de cela, aussi, et je ne sais pas non plus si cela relève du désastre ou de la merveille. Il faudra trouver le sommeil encore ce soir. Ou alors, faire durer la nuit sur soi non comme une consolation, ni comme une peine : mais comme simplement du temps qu’au moins ils n’auront pas.




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10 mai 2017


Chemine constamment, afin que tes jambes te refusent leur soutien. Traverse les sables des déserts jusqu’à ce que la fin du monde engloutisse les étoiles dans le néant.

Lautréamont, Chants de Maldoror (Chant V)


Gregory Allan Isakov, Dandelion Wine (« This Empty Northern Hemisphere », 2009)


C’est un monde par défaut : sûr de sa loi, de sa force, celle du nombre, sûr de sa sûreté, de sa présence parmi nous, il est partout autour de nous et pourtant, rien que cette pensée, muette : ce monde est par défaut. Il faudrait résister pourtant aux tristesses et aux colères, aux impuissances qui incitent à rêver d’autres mondes : il n’y a pas d’autres mondes que celui-ci, qui se dresse par défaut où qu’on aille, où qu’on cherche à le repousser.

Provoquer l’époque comme un adversaire – « étonner la catastrophe » : est-ce qu’on en est là, encore ? Déjà ? On est de l’autre côté des décisions qui fabriquent, dit-on, le tissu des choses communes, et on sait pourtant, chacun, intérieurement, que c’est par défaut que cet autre côté a basculé, que rien n’a basculé que ce défaut de monde qui demeure, là, en nous.

Un monde de moins : c’est ce monde-ci, cette époque là où nous sommes et dont nous nous rappellerons dans vingt-ans. Nous aurons oublié les détails, l’aspect de nos corps, qu’il pleuvait sous un ciel bleu ce dix mai, nous aurons tout oublié jusqu’au nom des jours, mais pas que ce monde était au milieu de nous comme par défaut : et qu’il était issu de notre volonté souveraine.

Noter dans ce journal : l’expression par défaut, Littré la consigne deux fois, d’abord comme terme d’anatomie :

Monstruosité par défaut, monstruosité causée par l’absence de quelque partie.

puis comme terme de procédure :

Jugement par défaut, décision rendue contre une partie non comparante ou n’ayant personne qui comparaisse pour elle.

Ce corps monstre qui s’est abattu sur nous, comme un jugement : comment s’en arracher ? Ou se soulever dessous lui et le porter sur d’autres jours, sur d’autres nuits ?

Image : comme à la croisée d’un chemin.




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4 mai 2017


Une cage allait à la recherche d’un oiseau.

Kafka, Aphorisme


Dominique A, Revenir au monde (« Tout sera comme avant », 2009)


Sale époque, vraiment. Des insultes qui tiennent lieu d’échanges, et sur l’écran de ce réel, rien qui fasse horizon, seulement crachats sur eux, sur nous, sur tout ce qui préside à l’organisation des choses. On est au milieu, on est entre les choses et l’organisation, on est peut-être ce qui tient lieu d’horizon, et cela ne suffit pas : ni à nous consoler ni à nous rendre indifférent au désastre, au sale.

Semaine dernière passée loin des villes, loin de tout peut-être ; entre deux tours : essayer de passer entre. Le matin il gèle. Les vignes sont mortes alors qu’elles murissaient à peine. C’est une leçon pour ces jours. Le ciel déborde de nuages, mais il ne pleut pas. Ici, il n’y a jamais de vent. Les hommes achètent le journal au village pour les nécrologies : seulement s’assurer que ce n’est pas leur nom qu’ils lisent.

Paris au bout de la semaine ; le premier mai marche sur nous tous, piétine davantage : on est quinze ans après deux mille deux, et dix fois moins nombreux – dans le métro vide, on se regarde à peine. Les murs au moins sont joyeux, inventent la langue qui manque :

« Ivre, il vote en 2017 », « Cours, camarade, un monde de vieux est derrière toi », « On est pas là pour vendre du muguet », « Macron : 1er avertissement. », « Macron : Destitution ! », « Macron t’es fini », « Il n’y a pas eu de présidentielles ».

Amiens est vide le soir – et le soir suivant, de nouveau dans le train : quatre heures, long échange avec l’ami qui traverse le pays et le soir avec moi. C’est le mérite de la sale époque où on est : les traversées, le soir, du pays de haut en bas donnent de tels échanges, dont on sait immédiatement qu’ils marqueront - évidemment, on aimerait tant ne pas avoir à les traverser ainsi, ces soirs, et lancer d’autres paroles que celles qui voudraient nommer l’époque et la saleté pour les traverser, mais c’est dans ces soirs aussi qu’on trouve au moins les forces.

Le matin, se réveiller avec la phrase d’une chanson perdue (who pays the ferryman : qui paie le pilote du navire ? – vieille chanson sur Charon, la monnaie qu’on n’a pas, et les fleuves qu’on doit traverser malgré tout). Tout tenir ensemble ? Les rêves et leurs symboles idiots, rendre des comptes aux dettes pour les morts, les songes, les allégories scellées, les promesses à soi-même, les désolations. Où ?

Notes dans ce journal qui ne parle que du temps passé (celui qui ne compte plus) : où écrire le journal du temps qui ne passe pas (qui ne cesse de venir) ?

Peu de certitudes : celles de ne pas espérer, de ne plus attendre.

Il y a quelques jours, ces deux types qui parlaient, l’un férocement : elle, elle est bête, mais Phlilippot c’est un guerrier.

Et au milieu des saletés, six mois d’une vie qui traversent aussi, intérieurement, et qui relient à ce point que la terre et la ciel peinent à rejoindre ensemble, qui fabriquent chaque soir une nouvelle raison d’aller au jour suivant et de traverser.




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1er mai 2017


Le vrai chemin passe par-dessus une corde qui n’est pas tendue en hauteur, mais presque au ras du sol. Elle semble plus faite pour faire trébucher que pour être franchie.

Kafka

Leonard Cohen, Almost like the Blues


Évidemment, on ne cherche pas les signes, ce sont eux qui vous trouvent et vous jettent au visage leur énigme, leur évidence. Dans le métro presque vide, rien que le jour vide, perdu entre deux dates, les défilés et les colères, et les injonctions qui rendent la colère plus lourde encore, et l’intelligence des temps plus incertaine, plus rageuse aussi.

Le type en face de moi, pendant plusieurs stations, fera tourner entre ses mains le travail de plusieurs heures, de jours, d’une vie entière à mes yeux qui ne savent rien de cet art. Il ne semble pas accablé par l’échec, cherche encore à le transformer en triomphe, en joie. Mais je sais bien, moi, qu’en déplaçant une seule de ses lignes il devra tout reprendre et tout recommencer. Le type, sans émotion, cherche une solution au marasme où l’a jeté toute sa patience, toute sa foi dans la possibilité de réduire en poussière l’arbitraire et le chaos.

Il en va peut-être de l’alignement des couleurs comme de celui des astres : on n’y pourrait rien, on pourrait presque le déjouer, et tout tiendrait dans le presque : notre lassitude et les forces qu’on y mettrait tout de même pour le vaincre. Parce que c’est aussi contre l’idée qu’on n’y peut rien qu’il faut lutter, et on lutte quand même. Dans la forêt des signes où on avance, on trouve des arbres plus terribles et simples que d’autres, moins sûr d’eux mêmes, gravés de symboles d’enfant qu’on reçoit comme un message, mais dans une langue étrangère.

Aujourd’hui, dans les rues qui ont marché d’une colère à l’autre, les débordements contre l’organisation fatale du réel n’ont pas eu lieu ; pas encore - pas vraiment. Un premier mai comme un autre, au milieu d’autres, après d’autres. Oui, et après ?

De Paris à Amiens, rien qu’un soir qui tombe, et le jour avec lui : au milieu, on ne sait ce qui relève de la veille encore ou du lendemain déjà. Les réseaux sociaux bruissent de conversations où chacun mesure son importance. Sans doute elle l’est. D’où vient pourtant l’envie de faire silence et retraite - et de garder ses meilleures forces pour d’autres batailles ?

Le soir donc à Amiens, vide : les rues, les cafés, les places. Où sont ceux qui vivent là ? Rêve dans la marche où je me perds autour de la cathédrale (elle me fait penser à Strasbourg) d’une ville vide, vidée, d’où tous seraient partis, sans raison, une obstinée sécession, brusque et sans éclat. Dans cette pensée, je me perds aussi.

Au pied de la cathédrale soudain, par hasard, personne non plus. Sauf un type, au loin, seul qui attend peut-être, ou qui n’attend plus.

C’est l’autre image de ce jour, avec l’homme dont le cube entre les mains était resté clos sur son mystère : une autre image d’un autre mystère, d’un plus grand mystère encore parce que il n’était peut-être d’aucun mystère.

Quand je rentre dans l’hôtel, la vue depuis le 10ème étage de la chambre est noire, on voit des lumières aux fenêtres et les télévisions crépitent des nouvelles déjà anciennes et stériles du jour définitivement passé. Ce n’est pas demain qui a été annulé, mais hier.

Décidément, il ne reste qu’aujourd’hui, il ne restera toujours qu’aujourd’hui. Et si aujourd’hui n’a donné lieu à rien, tâche à l’aujourd’hui d’après d’en prendre la relève.




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27 avril 2017


Comme un chemin en automne : à peine est-il balayé qu’il se recouvre à nouveau de feuilles mortes.

Kafka, Aphorisme

You ain’t going nowhere, reprise de cette chanson de Bob Dylan, par Marketa Irglova, Glen Hansard & Marketa Irglova (Les nuages sont rapides/ La pluie ne tombera pas/ La porte ne se fermera pas/ La grille est gelée/ Ôte de ton esprit ce temps hivernal/ Tu ne vas nulle part…)


D’ici, au milieu de tout ce qui forme le jour, une façon de voir les choses est de prendre le point de vue des nuages : ce qui traverse, passe, donne l’impression de s’éloigner, mais qui s’approche — de quoi ? —, ce qui s’invente, change d’allure et de forme, de visage plus souvent que de ville et de cœur, chameau, belette, baleine – à peine nuages, la possibilité de la folie, presque.

Soit 10h03 : dans la même minute, saisir au vol ce qui s’éparpille.

Et se donner rendez-vous de l’autre côté.











L’ai-je bien traversé ?

La révolution des astres n’est d’aucune leçon : on le sait. Impression tenace que c’est le soleil qui tourne autour de soi. Mais il y a une autre leçon : les chemins que le ciel prend pour traverser sa propre obscurité.

Oui, il faut désapprendre les lois qui nous entourent. Refuser ce monde devient de salut public, et faire de l’acquiescement un refus : mais les refus prennent tant de formes eux-aussi, et les mêmes mots servent à dire leur contraire, tandis que les situations demeurent, se répètent : est-ce qu’on arrivera de l’autre côté ?

D’ici dimanche prochain, combien de nuages passeront ? Le chiffre compte peu : personne ne se mettra d’accord sur ce chiffre.

On votera, évidemment, et sans hésitation, oui, pour ma part : prendre chacun sa part. Mais sans rien déposer dans ce vote autre chose que ce rien d’autre – une manière d’être contre, encore, et encore, puisqu’il semble qu’il n’y ait plus que cela à opposer. On sait au moins cela : les formes du monde qu’on refuse absolument.

Voilà l’organisation des choses, d’ici : on apportera notre acquiescement à ce qu’on refuse. Et on l’apportera deux fois qu’une. Et après ? Après, on aura notre refus pour seule peine — et tous les jours ensuite pour chercher d’autres formes que pourrait prendre ce monde.




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24 avril 2017

L’instant décisif du développement humain a lieu tout le temps. C’est pourquoi les mouvements intellectuels révolutionnaires qui déclarent la nullité de tout ce qui précède ont raison, car rien n’a encore eu lieu

Kafka, Aphorisme


Pete Seeger, Forever Young (Tribute to Bob Dylan)

Des lendemains comme ceux-là n’ont rien pour eux – à part évidemment le poids que trainent avec eux les jours pour rien, les rendez-vous manqués, les occasions repoussées, les si seulement qui font naître regrets, ressentiment peut-être, dépit. Et la colère aussi, mais contre quoi, l’impuissance des temps, l’air qui nous entoure et pourrait pousser au découragement, au retrait, au rien. Des sentiments stériles en somme, qui paralysent – et dont il faut se défaire. Au juste, quand on annonce depuis des mois ce lendemain-là, c’est que, vraiment, rien n’a eu lieu.

Le vent d’hier est tombé ici, comme une mauvaise pensée.

Que faire, est — comme toujours — la seule question qui vaille. Évidemment, maintenant, de tous côtés, les avis, les opinions, chacun en possède une — et de cela aussi, se défaire. Que faire est cette fois la seule question à laquelle on ne peut se dérober.

Est-ce qu’il faut se compter ? Une question de plus, de trop – la situation historique pourrait être à la déploration (on a tellement l’occasion de s’y repaître, de s’y complaire), nos contemporains, fait objectif, voudraient qu’on choisisse entre deux fascismes lequel serait le plus moralement acceptable (celui de la nation, ou celui des revenus, de l’injustice sociale, de la compétition de tous contre chacun), et on serait là, soumis à choisir sous peine d’être complice, responsable et coupable.

Et on ira, évidemment, on ira : déposer dans l’urne ce contre qui nous constituera entièrement, et seulement.

Il y aurait la lâcheté (elle est parfois tentante) de se réfugier ailleurs, et loin, en soi par exemple, ou auprès des nôtres – il y a aussi la volonté de travailler à sa petite mesure, chaque jour et insidieusement, au complot contre ce temps. Il y aura le nombre aussi, il y aura ce qui donne sens à ce qui fait de nous des solitudes dans nos communes appartenances, et apprendre encore à conjuguer émancipations individuelles et solidarités collectives. Tout cela, jeté en vrac dans ce journal n’a aucun sens — l’écrire fixe des lignes qui s’échappent. L’organisation du monde a échoué. Il faudra autre chose : il y a déjà autre chose.

Rien n’a encore eu lieu — et tout commence, en dehors, à côté, dessous, ou à travers le tissu de ces jours. Chercher la déchirure, encore. Refuser tout ce qui pourra ressembler à des postures, des accommodements, tout ce qui pourrait paraître comme des regards en coin. Rien n’a encore eu lieu, jamais, la preuve : il n’y a aucune preuve.

(images : le vent tombé)




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23 avril 2017


Deux tâches du début de la vie : réduire toujours plus ton cercle et vérifier encore et toujours si tu ne te trouves pas caché quelque part hors de ton cercle

Kafka, Aphorisme


Si les jours sont incertains, il n’est pas vrai que le choix l’est ; ou plutôt : que ces jours dépendront surtout de ce qu’on en fait – et d’abord, ce qu’on fera sans ceux-là qui n’ont que leur visage à montrer sur la libre expression d’un scrutin qu’on jugera peut-être sincère (ce sera la dernière plaisanterie de ces jours), ou malgré eux, ou à partir d’eux.

Le débordement : ce qui arrivera après l’incertitude des jours est déjà là, il suffit de changer la métaphore en occupation réelle du temps et de l’espace.

Rêve étrange de cette nuit : le soir, on allumait de grand feux dans la ville comme si c’était une forêt, et on les regardait brûler. Certains sautaient au-dessus du brasier, et disparaissaient de l’autre côté, d’autres jetaient des morceaux de leur corps dans les cendres chaudes.

Les chiffres ne diront pas ce qui régnait dans l’air ces jours ; les chiffres certains d’eux mêmes jusqu’au delà de leur virgule ne diront pas ce soir la certitude qu’on possédait, de ce qui allait suivre ces jours.

(Images : prises malgré moi, mais par moi.)




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21 avril 2017


Si tu marchais sur une plaine, tu aurais la bonne volonté d’avancer et pourtant tu ferais des pas en arrière, ce serait une situation désespérée ; mais comme tu grimpes sur une pente raide, aussi raide que toi-même vu d’en bas, les pas en arrière ne peuvent avoir été causés que par la disposition du sol, et tu ne dois pas désespérer.

Kafka, Aphorisme de Zurau (traduction de Fabien Rothey)


Radiohead, Present Tense (’Session CR78, 2016)

Il faudrait renoncer aux miracles qui font de nous des croyants, et pire encore, des chasseurs d’espérance, des hommes qui attendent et moins que cela, des hommes dans l’attente que quelque chose passe, du temps, des averses, de la solitude brisée comme du verre. Sur la route que je prends chaque jour, l’arbre mort est fidèle à sa mort : il dresse sublimement sa mort d’arbre mort, résolument, farouchement, tenace dans sa volonté d’être plus que jamais mort jusqu’aux terminaisons de lui-même. Et puis, hier, ces quelques lancées vertes dans le néant.

« Politique est ce qui surgit, ce qui fait événement, ce qui fait brèche dans le cours réglé du désastre ».

Le miracle vient toujours comme une violence dans l’ordre du monde, dans l’ordre même des miracles qu’il prolonge pourtant, et qui doit rester seul pour demeurer miracle : un miracle qui se reproduit est une loi, et une loi est le contraire du miracle. L’arbre sur la route, je le regarde avec tendresse et pitié dans le chaos incertain de nos jours. Dimanche, ce sera jour de vote, d’une dépossession qui commence par vouloir nous convoquer au lieu même de notre liberté. L’arbre est-il libre de pousser sur lui-même ? Libre du ciel ? Et de la ville qui autour continue d’être ce qui le brise ?

« L’espoir, voilà au moins une maladie dont cette civilisation ne nous aura pas infectés »

Rien n’aura lieu ce dimanche, on le sait bien, sinon ce jour qui aura voulu justifier l’attente paralysante de dimanche – quand dimanche aura lieu, l’attente prendra fin, et ce qui commencera sera sans doute le contraire de ce qu’ils auraient voulu, un soulagement. Il n’y a rien à en attendre, sinon d’agir sur dimanche comme en chaque jour, insister en soi ce qu’on n’ose plus nommer la vie, tant l’usage qu’on en fait liquide en nous tout désir ; sinon le désir, tant rien ne pourrait en épuiser la charge, l’évidence.

« Il n’y a plus nulle part de place pour l’innocence en ce monde. Nous n’avons que de choix entre deux crimes : celui d’y participer et celui de le déserter afin de l’abattre »

Dimanche, il ne sera pas question d’espoir ou d’attente. Simplement d’être parmi d’autres dans le refus d’être complice ou victime, de n’être pas dupes ni incrédules, ni crédules ni dévots, seulement là avec la pensée que quoi qu’il arrive (il n’arrivera rien) – puisque tout commencera, comme chaque jour.



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud