JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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15 janvier 2020



— ESTRAGON. — Toutes les voix mortes. [...]
— VLADIMIR. — Elles parlent toutes en même temps.
— ESTRAGON. — Chacune à part soi.
— VLADIMIR. — Plutôt elles chuchotent.
— ESTRAGON. — Elles murmurent. [...]
— VLADIMIR. — Que disent-elles ?
— ESTRAGON. — Elles parlent de leur vie.
— VLADIMIR. — Il ne suffit pas d’avoir vécu.
— ESTRAGON. — Il faut qu’elles en parlent.
— VLADIMIR. — Il ne leur suffit pas d’être mortes.
— ESTRAGON. — Ce n’est pas assez.
— VLADIMIR. — Ça fait comme un bruit de plumes.
— ESTRAGON. — De feuilles.
— VLADIMIR. — De cendres.
— ESTRAGON. — De feuilles.

Long silence

Samuel Beckett, En attendant Godot



Les mots pour le dire manquent, et c’est tant mieux. Ils ne manquent pas comme l’ami, de l’autre côté du monde, lui qui saurait justifier les heures : ils manquent seulement parce qu’ils ne sont pas la hauteur, que la vie ne s’ajuste pas à eux, et qu’il vaut mieux marcher dans le soir ou pleurer que d’essayer de dire ce qu’il en est. Alors on marche dans le soir. La mer vient toute seule. Elle n’a besoin de personne. La ville est devant soit comme un mur, mais sans graff. Les émeutes sont des promesses qui ne s’accomplissent pas. Les autres promesses qu’on se fait à soi, ces jours, on sait qu’on les tiendra : comme on tient à l’ami qui de l’autre côté du monde, manque.

Les mots manquent comme un tir manque sa cible. Ne pas savoir viser est une chance. Ceux qui savent, ils ont des armes et s’en servent. On n’a pas d’armes, que nos corps, et c’est notre faiblesse ; c’est notre dignité aussi. On sait pourtant qu’il nous faudra aussi penser la question des armes.

Les mots pour le dire le soir tombent dans le soir, et je n’oublierai rien.

Rien plutôt que quelque chose : tout est réuni pour le renversement : des gouvernements et de leur monde, des puissants stupides et lâches, des sourires contents de leur pouvoir qu’ils exercent sur les pauvres, les jeunes filles, les vieillards. Mais rien. On voudrait brûler ce monde, mais c’est la terre qui brûle parce que ceux qui le gouvernent s’en servent comme d’un vieillard à massacrer, ou d’une jeune fille qu’on viole pour le plaisir de s’en faire le maître et d’en sourire à la télévision.

On regardera cette époque avec honte.

Mais dans ces jours de honte, on se souviendra des joies aussi qui submergaient d’autant plus qu’ils faisaient honte à la honte, qu’ils la vengeaient, que secrètement, dans le soir des promesses, ils complotaient contre elle, dans les serments, ils préparaient déjà la destruction par quoi seule le monde pouvait redevenir possible.

On cracherait dans la mer pour sceller le serment ; et la mer nous répondrait en venant vers nous, docilement, bête apeurée mais confiante, qui viendrait nous lécher les pieds, et déposer sur nos blessures le sel qui rendrait la douleur plus vive, plus insupportablement vive.




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7 janvier 2020


La trace est l’apparition d’une proximité, quelque lointain que puisse être ce qui l’a laissée. L’aura est l’apparition d’un lointain, quelque proche que puisse être ce qui l’évoque. Avec la trace, nous nous emparons de la chose ; avec l’aura, c’est elle qui se rend maîtresse de nous.

Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle. Le livre des Passages

As the mist leaves no scar / On the dark green hill /
So my body leaves no scar / On you and never will

C’est une impossible tâche. Recommencée sans fois, et contre elle reprise, et en elle, traversée. Effacer les traces — celles qui assignent, attachent, oppriment. C’est le joli mot de Brecht dans un poème terrible : Verwisch die Spuren ! EFFACE LES TRACES !, et qui dessine le parcours d’une vie désarrimée aux inscriptions bourgeoises, administratives, aliénantes — jusqu’à la mort comprise :

Veille si tu songes à mourir,
Que nulle tombe ne trahisse où tu gis
En laissant lire une inscription avec ton nom
Ou l’année de ta mort, qui pourrait te confondre !
Encore une fois :
Efface tes traces

C’est dans le Manuel pour les habitants des villes, de salut public. Vieux rêve que celui-là, d’effacer les traces et qu’il n’en reste rien, ou que du vent, et que le vent l’emporte, et qu’on soit confondu avec un souffle d’air si léger qu’il en paraît transparent, et que la transparence soit une manière de resplendir, de s’effacer, de se confondre avec l’illusion du monde. D’être soi-même le chemin et le pas, et jamais sur le sol la pesanteur lourde de son corps.

Ne laisse pas de trace : c’est l’injonction du père au fils qui répand partout nourriture, boue, craie ; c’est celle du complice au meurtrier, du meurtrier au complice — celle de qui s’en va, ne se retourne pas ; celle du lâche ?

Des traces sont laissées pourtant, et c’est l’autre versant. Ceux qui effacent les traces sont aussi les pires pouvoirs qui, écrivant l’histoire, raturent les visages des vaincus, jettent dans l’oubli les corps et leurs mémoires, dispersent les cendres et soufflent dans le vent les traces dont on ne saura même plus qu’elles ont autrefois marché dans la dignité d’être.

Alors on est déchiré, dans le refus des traces assignées et le désir de ne pas perdre la trace de ceux qui les ont laissées pour dessiner les perspectives. Aux horizons perdus, on est mené par les traces : on suit à la trace la trace de ceux qui avant nous, se sont perdus derrière nous et qui devant nous marchent encore.

On est soi-même une trace dans le lointain ? Je suis ma propre trace, et mon effacement et mon possible ? Je hais les bilans des débuts d’année comme je hais l’intériorité trompeuse qui me console en se miroitant ; et dans la haine des traces, je me confie aussi. Et dans l’amour des traces, je me jette encore. Ce n’est pas une contradiction : c’est un choix toujours fait, toujours à faire.

La joie de la trace, c’est de pouvoir poser son propre pas sur l’ancienne et de la recouvrir, la rendre invisible parce que la présence aura épousé le passé — et soulevant le pied, s’emparer de la poussière pour la porter plus loin. Terreur de la trace : qu’ainsi on la perde. Il y a des traces qui sont des odeurs, des traces qui sont des morts.

On écrit dans des sites pour cela aussi : les traces qu’on y dépose, on sait qu’elles sont provisoires, qu’elles ne nous survivront pas. Dans le transitoire, on est un simple relai de l’éphémère. On préfère l’instant, et que l’éclat nous dure.

Devant la mer, j’ai posé mes pas dans les traces, et longuement cherché l’équivalent dans la mer : les vagues ne gardent aucune trace, peut-être parce qu’elles sont une longue trainée d’ombre et d’aura d’un mouvement plus ample qui se confond avec elle, et qu’on nomme cela la mer ou le temps ou la fin échouée des choses sur le rivage où je suis, où la mer échoue sur moi, effaçant les traces à mesure qu’elle avance, qu’elle dépose les siennes, invisibles, provisoires, et sur lesquelles souffle du vent.




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4 janvier 2020


C’était l’heure où l’essaim des rêves malfaisants
Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents ;
Où, comme un œil sanglant qui palpite et qui bouge,
La lampe sur le jour fait une tache rouge ;
Où l’âme, sous le poids du corps revêche et lourd,
Imite les combats de la lampe et du jour.
Comme un visage en pleurs que les brises essuient,
L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient,
Et l’homme est las d’écrire et la femme d’aimer.

Baudelaire, Crépuscule du matin, 1857


To live outside the pale / Is to wither and die /
Beyond the pale there are only / Dressed up cavaders


Se dit du soir et du matin : les dernières lumières après le coucher du soleil ; les premières qui précèdent le lever. Crépuscule : ce qui existe après la fin — ou ce qui surgit avant que tout commence. Le mot dit peut-être l’incertitude de l’époque, son salut aussi ; le mot dit tout et son contraire, et sa consolation, et sa condamnation. Je me plonge dans le mot crépuscule de nouveau pour noyer en lui ce qui reste de l’année passée.

Un demi-milliard d’animaux réduits en cendre, en Australie : évidemment, c’est inimaginable — on vit aussi dans ce temps où l’inimaginable empêche de penser, d’agir, fabrique seulement des images impossibles qu’on regarde pour mieux s’en rendre complice, n’être que de ce côté préservé des choses, des bêtes qui brûlent avec la terre ; on oublie que les cendres nous sont promises ; on oublie que la poussière est déjà le goût dans la salive de chaque seconde. On n’oublie pas de regarder le ciel sans nostalgie. La forme des constellations dessine un message dans des langages aussi fermés que nos codes informatiques — s’écrit peut-être déjà ce qui aura lieu, et sous le hurlement des bêtes qui brûlent perce la lumière des étoiles déjà mortes. Oui, nous sommes déjà éteints, mais, parce que le cri nous parvient encore, nous espérons ?

Il faudra cesser de céder à la tentation de l’espoir. Et ne rien voir dans le ciel qu’un peu de ciel qui s’éteint aussi ; qu’avec le grand brasier des bêtes, le feu nous lave aussi de ce monde qui n’aura produit que son propre bûcher. La guerre n’est que l’état normal de l’histoire et la paix la parenthèse. On voit partout les parenthèses comme des portes se fermer sous la menace bientôt nucléaire qu’on lâche comme des tweets, des bêtes. On pourrait se réfugier ailleurs, mais dans l’imaginaire les bêtes aussi nous traquent, brûlantes. On pourrait se réfugier dans la lâcheté des lettres, le luxe de la culture qui nous élève dans l’oubli — mais non. Plutôt se jeter encore vivant dans la vitesse du réel et prendre part à la boue, au nom de ce qui mettra fin à toute fin, rendra possible tout commencement. Du crépuscule derrière la fenêtre du train, regarder chaque mouvement, déceler la promesse ; et dans le corps, les soulèvements, les spasmes, traverser la terreur. Lui vouer le juste culte, la belle distance. Poser la main sur la vitre, toucher presque la fin des temps. Et dans un souffle, passer.




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25 décembre 2019


Voilà une centaine de léviathans qui sont sortis des mains de l’humanité. Les ordres emphatiques des supérieurs, les cris des blessés, les coups de canon, c’est du bruit fait exprès pour anéantir quelques secondes. Il paraît que le drame est fini, et que l’océan a tout mis dans son ventre. La gueule est formidable. Elle doit être grande vers le bas, dans la direction de l’inconnu !

Lautréamont, Les Chants de Maldoror


Ce qui tient du début et de la fin, du flux ou du reflux, je ne sais pas ; ce qui tient de l’aller, du retour : de ce qui commence et de ce qui recommence, on est devant le miroir sans tain des choses — on sait seulement que le temps ne passe pas, qu’il nous emporte. Qu’il n’y a pas de paysage, seulement une position à tenir face au proche et au lointain : que le proche et le lointain sont des décisions. La mélancolie, seulement l’autre nom de la lucidité.

Refaisant le fil des jours passés, je confonds les lieux et les visages, je ne garde que la fatigue qui est comme un filtre posé sur chaque image. C’est la leçon de l’asthme : elle ralentit en donnant le sentiment de l’urgence. Peut-être est-ce une illusion ; mais devant le bâton brisé sous la surface de l’eau, je suis du côté de la brisure comme de celui de la fatalité.

Ces semaines de grève redonnent des forces. Quand le premier geste de refus porté à l’égard du monde tient à s’arrêter, c’est que décidément quelque chose ne passe plus. Dans les grèves comme dans les moments de panne d’électricité, de grand désordre, quelque chose d’une socialité neuve se tisse, d’autres regards. Ce qui reste quand on nous dépossède de tout relève de cette solidarité sans mot, qui n’a pas besoin du monde pour se savoir, et que le retrait du monde laisse apparaître. On marche dans la rue pour cela aussi : sentir à l’épaule des solidarités qui font tenir debout, et qui font aller.

Il y a des fêlures aussi, des lignes de partage qui séparent.

Il y a, dans ces jours, tout ce qui passe dans la nuit, ou dans le jour obscur du jour, et que je n’oublie pas — mais que je ne saurai pas nommer parce que cela appartient à ce qui excède.

Dans la solitude — du cinéma, du théâtre, des foules —, je sais me compter. Je sais ne pas compter sur moi. Je sais ce qui me regarde. Je voudrais savoir être de ceux. Je regarde. J’ai vu ce qui ravage et décourage ; j’ai traversé, en deux semaines, le spectre des possibles — et cela ne m’a pas anéanti ou dévasté, ou soulevé ou emporté : c’est resté. Le ravage indiscutable n’a lieu qu’après coup peut-être, ou devant nous : c’est l’inconnu. C’est la femme de dos dans le café dont la nuque, par instants, bouge ; c’est la réalité nue des choses impossibles et désirables. C’est ce soir, peut-être encore.

L’emportement soit une averse ; une façon d’éblouir ce que j’oublie pour le reste de mes jours — et d’aveugler ce que je garde en moi d’absolu, d’irrémédiable, de totalisant : l’amour n’est pas ce que l’on croit, revers du feu, chute du jour : ni ce qui reste irrévélé tant qu’on l’éclaire ; plutôt l’espace d’un instant ce qui sépare les silences en deux et les répartit dans la vie, dispersés, évanouis, intacts.




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18 novembre 2019


« Se mettre en route pour des lieux où ne mène aucune route, c’est une habitude qu’il faut perdre. Parler d’affaires que les paroles ne peuvent régler, c’est une habitude qu’il faut perdre. Penser à des problèmes que la pensée ne saurait résoudre, c’est une habitude qu’il faut perdre », disait Me Ti.

Brecht, Me-Ti ou le livre des retournements

C’est toujours l’histoire des malentendus : et je ne sais toujours pas quelle est l’histoire. Il faut que la nuit soit complète pour voir les étoiles ; et que le silence soit parfait pour l’entendre. Toujours l’histoire des malentendus précède l’intelligence de la situation. Dans la nuit, j’entends mieux : au moins est-ce clair. Toute la journée, je l’ai passé en passant d’un lieu à l’autre en pensant à un autre encore : ai-je habité autre part que dans le retard et la peine ? Oui, toujours avec la liesse la tristesse se mêle secrètement : mais ce n’est pas un secret, seulement le poids dans le corps.

Le mot de lâcheté (la coupure) : ce qu’il porte.

La fatigue me relie plus sûrement que la force à ce qui m’appartient : ce moment de bascule avant le sommeil, juste avant. Dans la fatigue, je suis plus proche que jamais des malentendus, ceux qui éveillent, soulèvent, soutiennent. Les cris dans le sommeil, je ne les entends pas. Si je vois les visages, ils sont étendus en moi : comment le dire autrement ?

Donc le malentendu. On tient à me lire cette phrase : j’ai oublié le début, mais elle disait qu’il fallait continuellement lutter contre le pouvoir des artisans de la fin. Enfin, je trouvai la clé : celle qui ouvrait ces jours sur un jour neuf. La fin de l’histoire comme la fin de la politique, tous ceux qui nous gouvernent l’élaborent patiemment et avec acharnement contre nous, pour que cessent la politique et l’histoire et que s’établisse dans la fin ce qui n’aura pas de fin. Ce à quoi il faudrait lutter, c’est chercher inlassablement des commencements, le contraire des fins, la puissance de ce qui recommence et qui nous établirait de plain-pied dans le complot contre les puissances (qui en nous aussi œuvre, fait le sale boulot des fins). J’avais entendu, et compris. Je regardais le vent dehors et il battait contre moi l’appel. Il ne pleuvrait que sur des évidences désormais.

Mais j’avais mal compris.

Contre le pouvoir des artisans de la faim. C’était la phrase exacte de Brecht et tout retombait. Je ne cherchais même pas à comprendre ce qui pourrait être bien sûr, je le crois, une plus puissante pensée et plus utile peut-être. Mais je n’étais plus là. La faim remplaçait la fin, et d’ailleurs, je n’avais rien mangé depuis hier soir, et il était trois heures. Le vent dehors soufflait de nouveau dans l’arbitraire des signes et des choses, dans l’insignifiance volontaire de l’épars, dans la violence continue sous l’époque.

« Dans toute idée, il faut chercher à qui elle va et de qui elle vient ; alors seulement on comprend son efficacité » — Brecht toujours, l’ami, l’allié. Je m’appuie sur cette phrase aussi pour être le va-et-vient lui-même, de la peine et de la force, de l’effroi et de la confiance.

L’autre malentendu, je le trouve à l’instant : j’avais cru qu’il s’agissait le livre des renversements et ce n’était que celui des retournements. On rêve tant à des renversements de pouvoir que le retournement se fait contre nous. Décidément.

Dans le jour qui tombe à mes pieds comme toujours quand il tombe, je regarde des images des manifestations de samedi en m’empêchant de n’y voir que des images : plutôt, comme on marche en rang serré, puisant en elle la force de ne pas tomber tout à fait.




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16 novembre 2019


Le silence encore étonnant de Saint-Just au 9 thermidor, face à la Convention déchaînée, amplifie considérablement l’énigme. Ce silence est-il ininterprétable ? Peut-on y entendre, comme le fait J.-F. Lyotard, cette vérité que « l’important dans le politique, c’est ce qui excède la politique » ? Ou bien Saint-Just, dans un état de sidération et compréhension se mêlent étrangement, y observe-t-il d’un regard froid les aventures du malencontre ? Son regard « de lynx », habitué à arracher les masques, explore-t-il pour la dernière fois les voies labyrinthiques du malencontre ?

Miguel Abensur, Lire Saint-Just


Courir après la semaine sans jamais la rattraper — jusqu’à en être piétiné. La seule chose que j’ai pu attraper, c’est froid. De retour de Bruges dimanche (fuckin’ Brugge) à Paris lundi, avant Arles mardi et Marseille mercredi et jeudi au nord, enfin Aix vendredi. Je n’ai pas compté les cafés, les pensées, ou les heures bleues. Dans la voiture, je ferme les yeux aux feux, mais très rapidement, les hurlements des Klaxons derrière m’arrachent aux flux intérieurs, me jettent dans le temps : c’est l’image de ces jours.

Il y en a d’autres.

Bruges, et les cygnes par milliers. La brume à travers laquelle on voit la brume : et on avance.

Arles, le visage de ce détenu, mardi, dans la Maison Centrale, qui raconte le regard entre ces murs : on ne voit pas loin, il dit, on ne voit pas très loin, on voit devant, juste devant nous, il faut rester aux aguets, et au-dedans de soi pour se protéger, on ferme le regard pour mieux ouvrir les yeux ; c’est à ça qu’on reconnaît ceux qui viennent du dehors, ou ceux qui passent : le regard qu’ils ont, ils le portent loin. Je ne sais pas où est la force et où la faiblesse, entre les deux regards : j’imagine que ce qui est une faiblesse ici est une force là ; j’imagine que c’est mal penser, entre force et faiblesse, et qu’on n’a pas le choix des armes quand on n’en possède pas ; quand on n’est qu’un regard. Et qu’en ce regard loge ce qu’on habite plus sûrement qu’une cellule.

Marseille, la parole de ce visage jeune qui dit : il n’y a pas la guerre entre la France et l’Algérie, mais ce n’est pas la paix. De dos, je notais à la volée. La plupart de ces adolescents étaient venus au théâtre pour la première fois la veille ; la moitié avait dormi au milieu du spectacle — on aura surtout écrit leur rêve. C’est encore du théâtre.

Dans ces jours, évidemment je pense à la violence des silences qu’on garde, qui parle en nous : les mots qu’il faudrait dire, et les gestes qui suivent, qui précèdent.

Ces jours, je vois de moins en moins : il faudrait corriger ma vue. La nuit, au moins, dans mes rêves, je vois net. Le jour, c’est comme un rideau de pluie qu’on traverserait et qui déposerait sur nous toute l’eau du monde, celle qui nettoie, celle qui noie. Le regard noyé : je ne sais pas si c’est une expression. Il faut que le théâtre passe à travers les larmes : la phrase de Kantor valait pour cette vie, comme elle valait ces jours.




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1er novembre 2019


Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n’a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de moeurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements.

Rimb., Délires II. Alchimie du verbe



La terreur dans les yeux des sujets de Baudouin IV ne venait pas seulement parce que la lèpre donnait à ce jeune homme de vingt-ans les allures du vieillard, mais que le Roi de Jérusalem, souverain du Royaume Franc des Terres Saintes, Seigneur des Comtés de Jaffa, des seigneuries d’Ascalon, d’Ibelin, de Rama, de Mirabel, des Comtés d’Outre-Jourdain et de Galilée, de Banias, Beyrouth, Haïfa, Nazareth et Toron, du Comté de Sidon et de mille autres encore, avait les mains et les pieds dévorés par la maladie et qu’il était devenu incapable de tenir une épée et sur ses jambes.

Sur la page de l’étudiant chinois, des inscriptions minuscules et précises. On travaille toute la semaine sur quelques mots. Il saisit la plupart, mais certains le dessaisissent. Alors ils dessinent — c’est ainsi que je ne peux que le voir — sous nos pauvres lettres certains rêves qui lui permettent de rêver davantage : et de dire plus précisément. À la lisière des langues, il y a ce qui défaille, tout ce qui tombe entre nous et le sens, et qui tremble, et qui remue, et qui agit.

Je ne prends presque plus de photos ces jours, peut-être parce que le temps cesse de passer, ou qu’il passe si vite qu’il est déjà trop tard ; je ne sais pas. Je suis de toute manière seulement capable de prendre des contre-jours, et parfois des visages sur les murs, mais ils sont si rares.

Si la langue du pouvoir appelle à elle les verbes de possession, ce n’est pas à cause de l’arbitraire du langage, mais par sa nature même, sa férocité brutale : prendre le pouvoir, le tenir, saisir : maintenir son pouvoir. Assoir son pouvoir. Le corps de Baudouin IV qui partait en lambeau — littéralement — ne pouvait que faire signe vers la disparition de son royaume : les deux corps du Roi se rejoignaient pleinement dans leur dissolution. Tous les comtés patiemment conquis tombaient sous les assauts des Ayyoubides comme son corps par la maladie. Quand Saladin entre dans Jérusalem, le 2 octobre 1187, cela fait déjà deux ans que le jeune roi a été définitivement avalé par la lèpre : et le vieux rêve franc de s’établir aux orients ensevelit sous la morgue chevaleresque. Peut-être qu’il est vrai que les sujets admiraient le courage du Roi — qu’il faisait là l’expérience véritable de la Passion. L’odeur de sainteté du lépreux exhalait pourtant celle de la chair vivante en putréfaction. Plus sûrement, ce que ces hommes observaient, c’est comme le pouvoir ne tient pas : qu’il tombe en livre de chair quand il s’obstine à s’établir dans son ailleurs.

J’apprends — et comment s’en étonner ? — que le premier Roi de Jérusalem, Godefroid de Bouillon, n’était pas lépreux, mais Ardennais. Oui, dans sa marche vers l’Est et les Pays d’Aden, Rimbaud avait peut-être seulement voulu rejoindre des origines placées au-devant de lui comme des horizons perdus.

Santiago, Bagdad, Beyrouth, Haïti, Hong-kong : ce n’est pas une trainée de poudre, ce sont des foyers. Nous pensons être de ce côté tranquille du monde, mais comme toujours nous pensons mal. Quand le pouvoir se dessaisit, ce qui lâche tombe à nos pieds, et il ne suffit pas seulement de se baisser pour le prendre, mais il faudrait aussi le jeter comme une grenade à fragmentation.

La peau de Baudouin IV : tout était déjà là, tout est encore là. Le roi lépreux donne une leçon : le pouvoir en s’exerçant se défait de lui-même. On regarde le jour de la même manière : en désirant faire de la nuit l’espace où les ombres s’allongeront jusqu’au matin pour en défaire l’usage et les formes, trouver la possibilité que le jour soit possible.

Je n’oublie pas que c’est jour des Morts aujourd’hui : et gloire à eux, à nous qui partagerons bientôt cette gloire. Nous vivons sous leur gouvernement davantage que sous celui qui prétend l’être.

C’est la fatigue sans doute qui parle, et la lâcheté ? Dans le contre-jour, on imagine des corps. On pourrait presque tendre les bras. On ferme les yeux. Baudouin a fini les dernières années de son règne aveugle. On peut les ouvrir maintenant : on verra Santiago et Marseille, et Paris et Beyrouth sur un même plan, et la ville et les chambres où on s’allonge pour ne pas dormir, l’un à côté de l’autre, rêvant des foules dressées non par le fouet, mais sur elle-même, et disant son nom. J’ai jeté les premiers mots d’un texte que j’abandonnerai sans doute comme les autres à son triste sort : j’ai le titre : Mille Neuf Cent Cinq. Ça raconte dans le Palais d’Hiver comment l’échec d’une insurrection a pu être victorieux. Ça dit la vengeance de nos corps sur le corps de Baudouin IV le Lépreux. Ça dit la neige sur Moscou, et la pluie sur Marseille. Ça dit la colère. Et les trainées de poudre de Kronstad à Haïti, vers Beyrouth la Belle que Baudouin n’a pas su garder, Beyrouth dont la liberté folle de ces jours flotte devant nous comme l’histoire à venir.




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30 octobre 2019


Une porte claqua, et sur la place du hameau, l’enfant tourna ses bras, compris des girouettes et des coqs des clochers de partout, sous l’éclatante giboulée. Madame*** établit un piano dans les Alpes. La messe et les premières communions se célébrèrent aux cent mille autels de la cathédrale.
Les caravanes partirent. Et le Splendide Hôtel fut bâti dans le chaos de glaces et de nuit du pôle.

Rimb., Après le Déluge



Ce qu’on craignait, autrefois, c’était le déguerpissement de ses gens : et c’était surtout les Seigneurs et les Maîtres qui possédaient cette crainte ; les gens, ceux qui fuyaient, en avaient souvent le désir, mais seulement le désir — que les Seigneurs et les Maîtres savaient si savamment calmer, et éteindre. Le mot est beau : le déguerpissement dit la dispersion, et sa joie. Il dit l’abandon en rase campagne. Il dit le garnement aussi, ou celui qui cherche d’autres terres dans le chagrin. Il dit, de l’autre côté de la fuite, la brutalité de celui qui proclame le déguerpissement des vauriens. Je ne vois pas le vaurien dans celui qui déguerpit sans crier gare. Parce qu’il ne dit pas gare à quoi, à qui.

Je lis ces jours des pages sur les fuites, les sorties, les fugues, les trahisons pour lesquels il faut le courage ; les courages qui sont ceux de la trahison : comme tous ces mots mentent, évidemment (je croise les yeux du Duc de Bourgogne, trahi par Philippe de Commynes : et je le reconnais).

Fuir, est-ce quitter les vivant, ou laisser les morts (de peur qu’ils deviennent exigeants : qu’on les reconnaisse comme des ancêtres) ?

Ceux qui cherchent dans les Notre-Dame-des-Landes du présent les possibilités de fonder ce qui ne sera pas Rome, fuient aussi l’Histoire des meurtres fondateurs, tâchent sans doute de ne rien fonder, plutôt d’habiter un mouvement. Peut-être qu’on habite seulement à la condition de rendre possible la fuite, et qu’on vit plus librement dans le refus de se raciner : c’est l’idée reçue, mais par qui envoyée ? Et quelle destination perdue de quelle poste restante ? On confond trop souvent dans cette vie se loger et habiter : et c’est parce qu’on pense trop les conditions matérielles du premier qu’on a oublié jusqu’au sens du second : et qu’on rend impossible l’un et l’autre.

Il faudrait savoir habiter : fuir son identité racinée et sa propre histoire pour habiter ses amours possible, ses devenirs aberrants : ses morts qui ne seraient pas des ancêtres.

Habiter, ce serait savoir comment faire mourir les morts : rendre leur emprise légère : regagner d’autres rivages. En mer, les Grecs n’emportaient pas de cercueil. La mer était devant eux la possibilité de l’oubli.

Oui, il faudrait apprendre collectivement (est-ce cela l’amour ?) à calmer le scandale qui consiste à laisser les morts derrière soi.

La catastrophe a déjà eu lieu (c’est la phrase que j’ai prononcé ce soir, malgré moi). Mais ce qui n’a pas eu lieu (je n’ai pas ajouté cela), ce serait de l’expérimenter vivante en nous pour en finir avec elle. Expérimenter, est-ce que ce n’est pas répondre aux questions paralysantes en en faisant la matière de sa vie ?

Ce monde n’aura su écrire l’histoire que comme on célèbre une messe des morts : l’oraison funèbre lui aura été l’horizon des fins. Ce dont j’ai besoin, c’est d’une élégie silencieuse où je parviendrai à entendre le vacarme des voix qui viennent, lentement, m’arracher à moi — et je serais l’une d’elle.




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27 octobre 2019



Le temps passe.
C’est sa nature.
Tant qu’il y aura du temps, il y aura l’ennui, et le temps passera.
Le passé, lui, ne passe pas.

Le parti imaginaire, À un ami



Perdre une heure ne console de rien. On ne perd pas d’heure dans ce monde : on nous en arrache avec l’automne aux premiers jours des soupes, et c’est une question de dette — pour les heures, et pour les crachats dans les soupes. Plus tard, on nous redonnera l’heure perdue : et tout ce qu’on aura perdu d’ici là, qu’on ne nous redonnera jamais ? Ni temps passé ni les amours reviennent ? Le soleil tombe d’un poids neuf avec l’automne. Tout s’est arrêté du temps. Et tout se précipite dans le silence commencé après le soleil tombé là dans les remous. Le retard est sans fin, et les rêves si précis : mais indescriptibles.

Chaque jour, se dire que tout pourrait se retrouver, de l’Histoire et de l’enfance des jours qui commençaient tout.

Du temps perdu, c’est la phrase qui revient ; avec d’autres, et les cris : ceux des hommes qui crient le soir, qu’on entend par la fenêtre, et qui hurlent même, toute une vie perdue — je pense à eux.

La mer recule et avance comme nos heures dans nos mondes inajustés à cette vie : pour mieux être remplie de cadavres. Dans le rêve de la nuit passée, je me souviens que j’étais chassé : décidément. Saint-Just a parfois le regard perdu quand il parle : tous le notent. Et tous notent qu’il n’était pas perdu pour tout le monde. D’autres pensées viennent qui tombaient avec le soir.

La rue Monte-Christo est sous les grandes eaux ; les mêmes courants que sous le Pont Mirabeau (et les jours passent : qui demeure ?). Ce qui meurt : le temps à venir.

J’ai cherché un mot ce soir pour nommer l’histoire : ce n’était pas la peine, et le soir tombait.




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23 octobre 2019


je t’aime, et le reste, de la bière, de la bière, et je ne sais toujours pas comment je pourrais te le dire,

K.



C’est au bord de tomber, l’effondrement à chaque instant, c’est la folie de ne pas tomber pourtant, c’est l’équilibre jamais réalisé de ces jours.

Le mystère, c’est que le temps continue d’aller de sa roue de temps qui va, c’est vraiment le mystère. Au milieu de l’orage, tout à l’heure, la pensée de la catastrophe me rassurait : que tout s’abime dans le déluge, et qu’il ne reste que des animaux. La consolation sans mesure. Moi, j’avais accepté de finir noyé. Je n’ai pas fini noyé. La catastrophe déçoit toujours. Les animaux dans les arbres continuent de se cacher.

Pleurer ne console pas.

Autre image de la route, de l’orage : cette fois dans la nuit. Ne rien voir : allumer les plein feux, et en retour, les types qui klaxonnent, éblouis. Si je les laisse allumer, je fais risquer à tous ceux que je croise le risque de la mort ; si j’éteins et garde les simples phares dans ce brouillard, je prends, moi-même, le risque de manquer le virage. Ce n’est pas une allégorie : c’est hier soir, en rentrant du théâtre.

Ce qui manque ? Le souffle coupé, l’allure de la vie perdue.

Journal arraché à la volée de jours fracassés : il est vingt deux heures vingt quatre, et c’est la vérité. IL N’Y EN A PAS D’AUTRE. Je regarde le ciel disparu. Je songe à la conjugaison, moi aussi, du réel et de l’absolu. Je regarde le ciel. Je lis. Demain, j’écrirai sur la peau de Saint-Juste et l’hypothèse de New York dans sa vie. J’aurai surtout déliré. Cela seul sauve. Mais de quoi ?

Il fait nuit maintenant.



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud