JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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16 avril 2019


Dans la nuit bleue, / Quand dans la bouche toujours ouverte la langue du désert / cherche ton humidité / quand cela te consume, / ton son épuisé / est proche de ma réponse / Vie de ma vie / Bouche ensauvagée / Expulser de toi le souffle / Et ne plus laisser de souvenir, / Laisse-moi être au plus profond de moi, / Laisse-moi être au plus profond de toi »

Ingeborg Bachmann, Énigme


À Metz, ils ont construit un musée qui porte le nom du seul musée que j’aurai fréquenté, régulièrement, étudiant. Beaubourg était à deux pas de chez moi : j’y allais parfois pour seulement une œuvre, une pièce — le mur reconstruit à l’identique de l’atelier d’André Breton de sa rue Fontaine : ses toiles de maître, ses cuillères trouvées au hasard dans les marchés, et son chien empaillé, tout l’or du temps amassé en un champ de force qui me fascinera toute ma vie comme le seul espace véritablement sacré. Beaubourg, ou Pompidou, ou centre d’art moderne et contemporain : je ne sais jamais le nommer. Alors retrouver Beaubourg à Metz ?

Ce jour-là, c’était le jour de la nuit : le soir, je la voyais juste avant les forêts, et le lendemain, c’était en plein jour sur les œuvres fabriquées avec les mains.

Les phrases sur les murs étaient plus éclatantes encore que les toiles.




Parmi les beautés terribles, le nom d’Auguste Chabaud — je l’ignorais. Les murs de Paris, la vie folle des corps qui les traverse, l’intensité sur chaque partie de ce monde intérieur, mais jeté.

Auguste Chabaud, un fauve inconnu, ignoré : minuscules toiles dans lesquelles le monde entier se trouve, reflété.

Et comme des images d’un cauchemar, mais vrai.


Évidemment, le Valloton était sublime — je volerai son image, qui ne me rendra qu’une pâle lumière : le chien, au premier plan, resterait émouvant.

Mais la nuit ? Perdue.

À l’étage, cette œuvre. Un bloc de marbre, qu’on peut ouvrir comme un livre. Dans chacune des parois, un vide a été creusé. Lorsque le bloc est fermé, il contient ainsi en son centre un vide d’un centimètre carré. Par une nuit sans lune, Chrbel-Joseph H. Boutros a transporté son bloc de marbre au cœur d’une forêt. Il l’a ouvert pour que la nuit s’y dépose. Puis refermé : un centimètre carré de cette nuit a donc été capturée.

C’est cette nuit qu’on peut voir : mais enfermée dans un bloc de marbre. C’est le dehors de la nuit qu’on peut voir. On approche de près la nuit, mais si on voulait la voir, en ouvrant le bloc, elle s’évanouirait dans le jour — même dans cette fausse nuit du musée.

Je suis resté longtemps devant ce bloc de marbre : peut-être est-ce une image de cette vie ? Non. L’image de cette vie, c’est que j’étais de ce côté du bloc de marbre, désespérément fermée.

La dernière image : c’est cette toile, une tache noire — image littérale d’une nuit ? Oui, mais quand je pose les yeux sur le cadre, c’est mon visage qui se laisse cerner par la nuit. Une autre leçon, de laquelle je m’arrache : je suis de l’autre côté de l’image, et quand je prends l’image avec l’appareil, que je la regarde, je suis doublement hors de la nuit, tandis que je la regarde.

Alors, je la regarde et en désire davantage s’il te plaît, pour d’autres matins.





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15 avril 2019


Il me faut une journée pour faire l’histoire d’une seconde, il me faut une année pour faire l’histoire d’une minute, il me faut une vie pour faire l’histoire d’une heure, il me faut une éternité pour faire l’histoire d’un jour
J.-L. Godard


Max Richter, War Anthem
(Three Worlds, Music from Woolf Works : Mrs. Dalloway) (2017)


Essayer de passer sous le tunnel de ces jours. De Lyon à Marseille, en passant par Metz donc, soudain : début avril comme en contre-plongée, chercher à quoi ressemble cette vie. Image du tunnel à travers lequel passe la lumière. Dans Metz à la recherche de quelques fantômes. Ne trouver qu’un musée et de la nuit. Et les vitraux de Chagall. Et les bords de la Seille, et quoi d’autres ? L’homme qui marchait devant moi n’a pas de nom : c’était peut-être mon ombre.

Metz. Se convaincre que c’est une ville et que c’est Metz, non pas Rennes ou Bordeaux ou Strasbourg (ce n’est pas Strasbourg). Toutes ces villes se ressemblent tant. Aller d’une rue à l’autre aux noms de papier : Borny, Serpenoise, etc. Rien qui reste. Se promettre la fatigue. Ne rien tenir. Début avril, ces jours disparus déjà.

La gare de Metz interdit toute phrase : s’empêcher de faire des phases. Les statues là-haut qui dominent, et l’arrogance de la lumière. Trois jours échappées. Dans la librairie, la sensation d’un cercle clos. Ce pourquoi j’aurais écrit, ces cinq années, peut-être que je ne le saurais pas, mais que j’aurais approché, deux ans après le dernier mot, dans cette librairie de Metz, quand on m’aura posé la question : vivre avec un écrivain mort ? Et j’avais gardé le silence.

Plusieurs jours après. Presqu’île de Giens : la semaine, je la passe en répétition. Mais ce jeudi, je roule toute la matinée. Un incendie gigantesque à Toulon m’arrête. Je respire au dehors toute la fumée. Le midi enfin, à Giens : la maison sur laquelle on m’invite à écrire (il faudra parler de la matière seulement, et de la phrase de Char : épouse et n’épouse pas ta maison). Et cette pensée que des maisons s’effondrent avec des vies dedans me hante terriblement, tandis que je marche dans cette maison bâtie pour la seule beauté du geste.

Je dessine comme je danse, ces jours, des autoportraits qui me dévisagent : pour tenir la promesse.

Sur la route, ces derniers jours, je vois plusieurs accidents. Je possède encore précisément les images : la femme sur le sol, qu’on soulève, et la tache noire de sang sous elle, qui reste, et se répand : je ne sais pas si elle est morte, cour Lieutaud, ce soir-là. Plusieurs jours plus tard, sur l’autoroute cette fois, l’homme dans l’habitacle, airbag dégonflé, avant de la voiture arrachée, lui, il ne bouge pas, mais autour on ne s’affole pas. On mesure l’urgence et la mort à cela : à l’affolement autour. Mais s’il était mort, il n’y a pas non plus à s’affoler. Je ne sais pas alors.

Dans ces jours-là, je trouve une paire de lunettes dans la terre. Quels yeux ont vu à travers ces verres quel monde, et la beauté perdue, et les horreurs, ou avec quelle indifférence niaise, quelles passions éperdues, je ne sais pas non. Je ne sais vraiment pas grand chose, décidément.

Paris cette fois, de nouveau — en coup de vent. Un amandier ou un prunier, ou un cerisier (non, pas un cerisier) dans le Parc Montsouris en face de la cité universitaire où je passerai trois jours pour la nostalgie (parler de). Les historiens qui se succèdent à la tribune me fascinent : la précision sèche, l’établissement des documents, des faits, des vérités. Mais dans quelles perspectives. Moi, je voudrais parler de Robespierre, et on me demandera des comptes sur le théâtre. Je ne saurai pas répondre.

Le collège d’Espagne n’est pas Paris, n’est pas la Cité universitaire, n’est pas la vie. Simplement le contraire où on enferme tout cela. On captait très mal.

Paris exige un temps d’apprivoisement qui s’allonge à mesure que le temps me sépare de la Grande Ville. Maintenant, je constate que je ne m’ajuste plus jamais vraiment. Dans les métros, les visages ; et les arbres au-dessus de nos têtes, les caméras de surveillance. Les lieux où j’ai posé mon ombre n’existe plus. On a descellé les bancs Place Clichy. Je ne suis pas retourné à Montorgueil : la ville a disparu ; ou est-ce moi.

Sur les affiches, tout ce qui sert à vendre : même le rien, surtout lui. Nous, on ne fait que marcher devant les réclames sans rien demander.


Évidemment, on croiserait parfois des miracles, la beauté pure de ce que le monde produit quand il se disloque. Oui, la puissance des publicités, c’est quand se reflète sur elle la pulvérisation des choses, et les visages multipliés de nos reflets.

Au passage, saluer Deleuze, ces lieux où il avait vu le soleil se lever et se coucher : dans la haine de tout système. La joie des cyclones.

Quand il descendait au bistrot, il avait toujours une pensée pour Verlaine, qui un siècle avant descendait aux mêmes bistrots — avec peut-être une pensée pour Villon, qui des siècles avant (etc.). On est fils de ces ombres là qu’on traque, dans ces rues le soir où on cherche la nôtre.

Pourtant, on ne trouve rien que des rues. Il faut aller très loin dans la nuit et sous la ville pour percevoir des passages secrets, où sont les rats et les corps, les désirs les plus sauvages, les images affolées et peu-être une part de nous-mêmes plus vraies.

Jeudi passerait comme une nuit claire.




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27 mars 2019


Il approche sa bouche, je l’embrasse. Un long baiser qui dure, qui dure. Puis on se détache, on va dans le canapé, on boit des pastis, on se caresse, je lui dis encore une fois qu’il embrasse vachement bien... « Pour les baisers, il faut être deux », il ajoute, et du coup on s’embrasse, encore un long baiser et quand on sent qu’on arrive au bout du baiser, y’en a toujours un des deux pour le relancer encore plus fort.

Alain Guiraudie, Ici commence la nuit

Il y aurait une place Jean-Jaurès par ville qui serait l’exacte situation de la destruction de cette ville : la loi, implacable, s’appliquait à chaque fois que je m’arrêtais dans une ville — ça n’arrivait plus souvent. Lyon presqu’île était surtout un grand trou par-dessus lequel il fallait bien, en fermant les yeux, essayer de passer : cette ville était comme la nuit, le jour, les rêves et les peurs, les joies aussi, les alexandrins, un film de Mekas, des corps et les désirs, cette ville était comme tout ce qui était à enjamber — en fermant les yeux.

Place Jean-Jaurès n’était pas seulement un trou : c’était l’espace vide qu’occuperaient ces jours.

En surplomb des choses, de la chambre d’hôtel trop grande et trop vide, la place était un charnier sans cadavres, la terre était toujours au-dessous de la terre. Le jeune garçon que je croiserai ce soir là, avec sa bombe à la main, essayant de chercher quoi écrire de vengeur et de définitif, peut-être qu’il y est encore — j’entends encore sa voix qui me hurlait, doucement, désespérément, je ne sais pas quoi écrire.

J’aurais dû lui répondre : moi aussi.

Non, j’aurais dû lui répondre : écris ça.

(Et puis je sais qui auraient su écrire de quoi venger les arbres et les vivants, je sais les mains qui auraient tracé les phrases justes et drôles, les phrases pour nous tous qui auraient été ainsi vengés)

L’Ecole est un grand bateau posé ici dans ces rues emportées par le vent qui passe indifférent, libre et sauvage — on l’envie tant. Je l’envie tant.

Le soir, Michel Bataillon tâchera de faire leçon de dramaturgie : mais non, ce ne sera pas tout à fait cela, plutôt essaiera-t-il de lire Heiner Müller, seulement quelques vers, deux ou trois enjambements. Ceux qui disent comment les fascistes ont fait de la nuit un jour, en brûlant le Reichstag. Que c’était là tâche du fascisme : pervertir le jour et la nuit, renverser l’ordre du cosmos, accuser l’innocence, tuer la vie.

Le corps de Michel Bataillon, la fatigue aussi : combien il la traverse, malgré l’épuisement, la quinte de toux ; de ce côté des gradins, le poids sur mes poumons ne me quitte pas non plus ; ne pas tousser fait tousser davantage. J’essaie de ne pas lâcher l’enjambement des yeux et de respirer avec lui.

Et vers la fin, la silhouette de Heiner Müller, assis dans les gradins défaits d’un théâtre, nous regarde.

Les couloirs de l’École sont pleines d’affiches — rien qui n’approche les murs des places Jaurès du monde entier. Pourtant, on est à l’écoute des signes rieurs.

On traverse la mélancolie des soleils couchants, ceux des histoires.

Dans l’éloignement, comment savoir sa place ? (Ce n’est pas qu’une leçon politique ou amoureuse). Dans Müller aussi, le silence tue, les mots oppressent : les signes sont illisibles. "Des textes en attente d’histoire" — quelle histoire ? Tout est à écrire, et on est comme les garçons avec la bombe à la main devant le grand mur du Pouvoir et des réaménageurs, des murs virtuels.

Chercher des ruses pour continuer le dialogue qui renouerait l’histoire avec sa justesse : c’est chaque jour, et c’est maladroitement. Pardon de dire pardon. On ne sait pas si prendre avec le fait de vivre. Ici commence la nuit, dit le livre.

J’aurais voulu les mots pour conjurer la tristesse, la peur.

Un train après l’autre enjambe la nuit et le jour, les villes et les théâtres, et comme dans les images d’Épinal, la couleur ne s’ajuste pas aux contours. Dessiner, ce n’est pas suivre les traits, c’est comme danser — la phrase et son énigme, son évidence, je tâche d’en porter la mission historique, oui, sa légèreté et sa douceur.




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26 mars 2019


Derrière le monde, il y aura un arbre
aux feuilles de nuages
et à la cime d’azur.

Ingeborg Bachmann,
Toute personne qui tombe a des ailes



Sous la super lune, des phrases déposées sur le sol — qu’en reste-t-il ? En sortant du théâtre, la première pensée était contre le théâtre (si ça ne devait être que cela : dire ce que l’on sait, ce contre quoi on se lève le matin et qui nous fait coucher le soir) ; la seconde, sur les marches, au milieu des phrases éparpillées qui achevaient l’hiver, je ne saurai pas la dire.

La pensée disait peut-être : on aura au moins passé l’hiver.

Je réalisais soudain que c’était le printemps, et même je le disais. Est-ce que le printemps a effacé ces mois ? Est-ce que rien n’a eu lieu que le froid. Je porte encore une écharpe au cou pourtant, et l’odeur de l’hiver me tient chaud.

Dans son écorce en ruban rouge de soleil
le vent taille notre coeur
et le rafraîchit de rosée.

Lyon, presqu’île. Marcher tard le soir dans les quartiers inconnus. Les silhouettes au café vivent d’autres vies ; ils jouent aux cartes aussi ; ils appartiennent à leurs rêves qu’ils ne savent pas vivre, aussi. En partant, regard vers ce groupe d’amis d’où un couple se détachait, je crois bien qu’ils pleuraient.

Moi aussi, devant les images du film, vers le tiers du film, quand tout s’effondre, comment ne pas céder : je cède aux larmes.

Samedi, au parc : les hurlements de joie des enfants — on est de ce monde. On est aussi du monde où il existe encore des hommes vivants pour témoigner de comment Brecht travaillait (dans le calme). C’est le même monde. On est du monde des hurlements et du monde des insultes du pouvoir chaque jour. On est de ce monde des phrases autour de soi déposées sur les marches du théâtre, sous la superlune, et qu’il faudra bien les ramasser et les emporter avec soi pour le reste de la vie. On est de ce monde des pentamètres ïambiques intraduisibles. On est de ce monde aussi des mots comme ultième. On est du monde laissé par Heiner Müller et par Chenoz. On est du monde qu’on ne laisse pas. On est de ce monde des colères qu’on ne voudrait ne jamais voir mortes en nous. De ce monde qui demande pardon. On est de ce monde qui repousse sur lui-même, comme si rien n’avait eu lieu. On est de ce monde qui voudrait secrètement que quelque chose ait eu lieu, de ce monde du désir que rien ne soit effacé.

Derrière le monde, il y aura un arbre,
à sa cime un fruit
dans une peau en or.




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21 mars 2019


L’espace est silence / silence comme le frai abondant tombant lentement / dans une eau calme / ce silence est noir / en effet / il n’y a plus rien / les amants se sont soustraits à eux-mêmes / en « arrivant »

Michaux, Lecture de huit lithographies de Zao Wou-Ki



Deux fois l’an je perds la voix. Je ne sais pas où elle va, et c’est peut-être moi qui m’absente d’elle. Il paraît que c’est l’équinoxe : je cherche une explication claire et je ne trouve que des mots pleins qui m’écrasent.

L’équinoxe de mars se produit lorsque, du point de vue de la Terre, nous observons que le Soleil atteint le point (ou nœuds) à l’intersection du plan de l’écliptique où il chemine - le plan de l’orbite des planètes - et de l’équateur céleste (projection dans le ciel de l’équateur terrestre). L’astre du jour passe alors dans la moitié nord de la voûte céleste. Étant donné que notre planète est penchée, l’équateur céleste croise par deux fois le plan de l’écliptique.

Rien qui explique pourquoi j’ai perdu la voix ce matin, et tout le jour de pire en pire. Quand la vie m’impose de parler, je dois hurler intérieurement pour produire une espèce de murmure tremblée, voilée, brisée en plusieurs morceaux. J’ai enregistré ma voix hier soir, avec la pensée d’enfant que peut-être je ne parlerai plus jamais, et qu’au moins j’en aurai gardé une trace, une dernière.

L’équinoxe tombe aujourd’hui sur moi comme le vent hier : d’un seul coup, et sans que je le sache. Je m’aperçois qu’il est là quand je passe au nord de la Place Jean-Jaurès, et que la Plaine s’étend éventrée devant moi, charnier de ville que les démolisseurs ont massacrée. Ils ont fait tomber le mur. Devant, j’ai voulu prendre une photo d’abord, puis j’ai eu honte de moi, et honte de cela : je suis parti, en essayant de ne pas trop voir. Peut-être qu’il aurait fallu hurler de toute la voix qu’il me reste face à ceux qui détruisent la vie qui reste. Puis soudain, la pensée m’est revenue que c’était aujourd’hui l’équinoxe, et la pensée vengeait tout ce paysage de désolation. La lumière se jetait partout pour mettre tout en pièce.

Les fenêtres qui donnent sur la Place étaient ouvertes : pour voir mieux le désastre dehors ? Ou pour faire venir le soleil au dedans des chambres en désordre joyeux ?

Bonheur profond / bonheur profond / bonheur semblable à la lividité

Je crois me souvenir d’un exercice de Michaux : un jour dans l’année, se taire. Faire ce travail intérieur de réserve. Tenir le pas gagné. Je n’ai pas besoin de me contraindre, le corps m’impose donc le secret. Tous les six mois, oui, une équinoxe muette. Je ne lutte même pas. Au téléphone tout à l’heure, j’ai seulement dit : je vous rappelle plus tard et j’ai raccroché. J’y ai laissé les dernières forces que j’avais. Elles étaient tendres.

Sur le miroir hier soir : vérification de présence au loin. Est-ce que c’est moi ? Peu importe : je voudrais que non. Je voudrais que ce soit comme pour les étoiles, une lumière qui vient d’un astre mort. Je ne sais pas. On jette sa voix contre les parois pour qu’elles nous parviennent différentes : ce serait pareil avec nos corps ?

Dans le silence de ma voix, je sais que je lis d’autres silences : celui du ciel, celui des branches, des animaux morts, des corps lointains comme des étoiles perdues, peut-être perdues, on ne sait pas et on ne saura jamais (les lumières qu’on perçoit d’elles viennent d’autres siècles : et maintenant ?). Quand il fait nuit, à cause de la ville, on ne voit plus rien que le noir du ciel qu’on prend pour des nuages. Même par temps clair, les étoiles s’absentent. Il faut s’habituer au noir pour traquer derrière le silence de leur effacement, quelques signes, là-bas, hurlements lointains qui nous parviennent en caresse. Ce n’est pas qu’une histoire d’astrophysique. Les démolisseurs de la Plaine fondent leur politique sur cela. Moi, je dépose ma vie : comme on dépose un roi, une voix quelque part loin de moi.

Dans le silence, aphone, je chante juste.

La lune a pris toute vie toute grandeur tout effluve / d’avance leur cœur se retire dans l’astre qui reflète


.



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20 mars 2019

Compte les amandes,
compte ce qui était amer et t’a tenu en éveil,
compte-moi au nombre de tout cela :

Paul Celan



Vers le centre, mardi, on ne trouve que ce qui déborde : la pensée au matin sauve de la nuit — les rêves manqués comme des rendez-vous, terriblement ratés à tel point que j’essaierai (vainement, combien vainement) de me rendormir pour recouvrir le rêve idiot et me racheter : peine perdue, oui. Alors se lever, et se rendre dans le centre pour au moins laver l’humiliation du rêve nul et non avenu. Le Vieux-Port n’est pas noir de monde, mais la colère y est joyeuse ; la grève trop clairsemée pourtant. Le monde continue de marcher vers lui-même ; ici, la machine qu’on voudrait gripper nous regarde casquée jusqu’au dent, en souriant.

Ce n’est que lorsque je quitterai le cortège — quel mot —, qu’il y aura des affrontements, vers la Place Castellane, alors que je tournais le dos et que j’allais me perdre au cœur de la Plaine : le rêve manqué continuait de mordre sur le jour.

La Plaine était vide.

je cherchais ton œil quand tu l’as ouvert
et que personne
ne te regardait,

Marcher dans Marseille l’écharpe à la main : ce matin, le froid était encore celui de février, mais à midi, c’est le mois de mai partout — sur le mur, l’inscription griffée au lieu des encombrants donne envie de pleurer

Plus loin, ce seront d’autres blessures joyeuses, celles du carnaval de la semaine passée : les banques sont toutes heureusement lacérées, les distributeurs ouverts comme des ventres, les murs disent rageusement et dignement les mots qu’il faut pour recouvrir l’horreur de ce monde partout étalé comme une provocation.

La Plaine, ce midi, dans le vent qui refusait de tomber, flottait comme un drapeau.

Ils avaient mêmes ouvert les boîtes aux lettres, et écrit sur elle, la vie dans la langue ancienne - et cela aussi donnait envie de pleurer, surtout à cause de la question posée par-dessus qui n’avait pas besoin de point d’interrogation pour être adressée, poste restante, à qui refuserait de répondre.

j’ai tourné ce fil secret
sur lequel la rosée que tu pensais
a glissé en bas jusqu’aux cruches
que protège une formule qui n’a trouvé le cœur de personne.

Le jour, je travaillerai lentement — non pas un peu*, mais une ligne après l’autre : je voudrais l’éclat pourtant, les phrases brèves, quelque chose qui tombe comme une pierre : au Champ de Mars, je lève la tête dès que quelqu’un rentre. Je me mouille les cheveux aussi. Je bois trop de café — je lis que ça pourrait recouvrir l’asthme qui s’est posé de nouveau sur ma poitrine depuis samedi et ne me quitte plus. Peine perdue.

Toutes les heures passent.

Je n’en manque aucune et c’est pitié : il faudrait pourtant se saisir d’une seule et s’y arrêter, et écrire sur elle comme sur la peau, avec les doigts seulement, avec le corps tout entier reposé sur elle et ça durerait la nuit jusqu’à l’aube, cette seule heure, mais non. Ici, les heures passent dans la ville qui est comme vide.

C’est là-bas seulement que tu es entré tout entier
dans le
nom qui est le tien,

Les colères pourraient remplir les vides ; sur tous les murs de la Plaine, les slogans sont davantage que des images. Bien sûr, les images qu’ils deviennent sur mon écran les réduisent à la pauvreté de cris avortés ou de joliesses sans effet. Pourtant, c’est le plus beau livre que j’ai jamais lu parce qu’il est le contraire du rêve de ce matin — il ne manque jamais.

Ici, Saint-Just puise à ces colères pour mieux être autre chose que de la poussière —

tandis que c’est là-bas

que tu as marché d’un pied sûr vers toi-même,
que les marteaux se sont balancés librement dans le beffroi de ton silence,

tandis que c’est là bas

que le tout juste Entendu est soudain venu jusqu’à toi
que le déjà-mort t’a aussi entouré de son bras,
et vous êtes allés trois en un dans le soir.

Le soir, la journée continuera de se multiplier — rue Crimée (une heure qui comptera pour un jour) ; et puis Quai de rive Neuve : se garer n’importe où sans savoir si je retrouverai la voiture ici ou au fond du port, dans les fourrières et que sais-je ; se rendre dans des lieux de perdition sans trop regarder, arriver à l’heure pile (je m’étais encore perdu en venant) et écouter le conteur pour le conte, mais aussi et surtout pour approcher l’irradiation, je ne sais pas, chercher un visage, et la voix, et les gestes : je ne sais pas ce que j’écoute, j’écoute, et je regarde, du dernier rang, sans voir le visage, cherchant le visage : peu à peu, je comprends ce que je fais ici (il y a dans Sallinger, cette page sur la page blanche : une histoire de vide, et de manque : encore : encore)

Et quand je rentre, j’adresse une dernière pensée au silence à travers les branches qui semblent mortes, et qui portent aux terminaisons quelques bourgeons naissants. Le lendemain — aujourd’hui —, je poserai la question de la violence : je chercherai, comme une promesse, un sursaut (est-ce un réveil ?), pour le provoquer en moi-même aussi.

Rends-moi amer.
Compte-moi au nombre des amandes.




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18 mars 2019


Plates-bandes d’amarantes jusqu’à / L’agréable palais de Jupiter. / – Je sais que c’est Toi qui, dans ces lieux, / Mêles ton bleu presque de Sahara !

Rimb, Bruxelles



La jeune fille répétait en elle-même je ne sais pas si je peux, je l’entendais, de là où j’étais, de l’autre côté de la verrière transparente, le bus n’attendrait pas longtemps, il repartirait, elle dirait je ne sais pas vraiment pas si je peux si je peux, et moi j’aurais pu lui dire je peux vous aider peut-être en posant faussement la question alors qu’il aurait fallu dire je ne peux pas vous aider mais au moins je peux vous entendre, et vous écouter, et devant un thé brûlant on dirait ce qu’on ne peut pas, si on savait, et on ne sait pas, la scène a duré quelques secondes, elle est partie et m’a déposé au passage le regard le plus terrible du monde.

J’aurais pu lui dire personne ne sait s’il peut et ceux qui le savent mentent ou sont des salauds et c’est à ça qu’on les reconnaît, les salauds, parce qu’ils savent s’y prendre, ils savent où et comment et aller, et nous on peut seulement répéter comme en nous-mêmes je ne sais pas si on peut et en partant déposer un regard sur ceux qui ne savent pas non plus.

J’aurais dû dire à la jeune fille quelque chose qui aurait justifié toute cette journée passée à réfléchir aux mots que je n’ai pas dits.

J’y pense encore.

J’y pense comme je pense aux frontières en hautes mers.

Enfant, on dessine des frontières à la craie dans les cours d’école hurlante, et on met une jambe d’un côté et une jambe de l’autre, et on rit, c’est peut-être le premier rire politique. Il y a ce moment, en voiture, où on passe : on est entre la France et l’Espagne, et avec la haine des frontières on lance la voiture : on est entre la France et la Belgique, et il y a forcément ce moment où une moitié de la voiture et ici, et l’autre là - on sait l’arbitraire stérile et criminel des frontières, et on rit contre cela aussi. J’y pense ce soir, quand je pense à ce bateau au milieu de la mer : qui franchissait des frontières invisibles et absentes ; comme on franchit intérieurement des frontières invisibles et absentes. J’y pense lentement.

Il y a le rire de Rimbaud quand il est passé en Belgique. Il y a le rire de Verlaine qui l’accompagnait, mais ce n’est pas le même rire, pas les mêmes larmes.

Il y a ce qu’on emporte avec soi du rire de Rimbaud.

Il y a aussi les frontières qui séparent le silence et le contraire qui n’a pas de nom.




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12 mars 2019


« Change nos lots, crible les fléaux, à commencer par le temps », te chantent ces enfants. « Élève n’importe où la substance de nos fortunes et de nos voeux » on t’en prie.

Rimb.


La mer n’est jamais calme. C’est à cause de l’horizon. Du vent possible. Des papillons en Norvège, des cris d’enfants qui font battre l’air jusqu’ici en tempête. Le pire n’est pas certain : il est toujours possible. Le meilleur aussi. On est entre les deux. Non : ne tient qu’à nous d’incliner vers le vent qui porte.

Par fort vent, le risque de noyade. Sans ce risque, pas de plongée dans la vie même, son élément vital. Sans ce risque, pas de possibilité de remonter à la surface. Tant pis pour le vent ? Tant pis pour moi : je veux bien le vent. Je fais le vœu du vent. Je cherche désespérément une comète pour le faire.

Ou autre chose : je fais la liste : il n’y a pas qu’apercevoir une étoile filante ; il y a aussi arracher les pétales d’une marguerite ; ou souffler sur l’aigrette du pissenlit pour faire s’envoler ses akènes – le désir de réaliser le désir est d’un raffinement toujours plus délirant, toujours plus impossible.

Je me souviens quand, ce mois d’octobre (il y a longtemps), je ne cessais d’apercevoir des jeunes filles en pleurs (dans le métro dans la rue chez des amis : des filles qui refusaient de ne pas pleurer, et le faisaient sans explication, terriblement simplement) : un matin, je me dis : quand je croise une jeune fille inconnue en pleurs, je fais un vœu. Ce jour-là, je n’en vis pas ; et jamais plus depuis, je crois (cette croyance est-elle un geste de foi ?)

La liste est sans doute encore longue : je ne la connais pas. Est-ce que peler une clémentine d’un seul tenant autorise le vœu ? Est-ce que faire le café sans le renverser, aussi ? Et vivre sans la pensée de mourir ?

On fait un vœu
pour que la vie s’incline : qu’elle se porte jusqu’à nous, non ? On fait le vœu que tout commence encore, que rien ne recommence pourtant. On fait le vœu que rien ne soit effacé des joies brutales, celles qui n’existent plus. On fait le vœu des joies brutales.

Je prolonge la liste : dormir sans cauchemar ; rêver de mes mains ; passer la nuit ; passer l’hiver ; passer le printemps ; renverser le gouvernement ; tenir en équilibre sur ses mains trois secondes ; passer sur la corde tendue à deux mètres du sol entre les deux arbres : toutes choses qui nous accorderaient un vœu. La vie, cette lampe qu’on frotte. Je sais bien qu’il ne faut rien laisser de notre désir à des souhaits puérils qui ne dépendent pas de nous.

Tant pis.

Je prolonge la liste : ouvrir les yeux quand tu as les yeux fermés ; se réveiller à 3h33 (ou 5h55) (plutôt à 5h55 s’il vous plaît) ; réciter le temps des cerises sans erreur – je sais déjà le vœu que je ferai alors - ; jeter en l’air une cuillère et la voir tenir droit et debout ; se jeter dans la vie et tenir droit et debout ; arracher ensemble l’os du poulet et le briser en son milieu, à part égale.

Alors on dirait chacun le vœu à voix haute. On se laisserait emporter par le fort vent parce qu’on serait soit-même le vent.




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11 mars 2019


Qui, sinon ceux d’entre nous qui ont souffert, pourrait témoigner que notre force excède notre malheur, que l’on sait se relever après avoir perdu et que l’on peut vivre sans illusions.

Ingeborg Bachmann


Je ne prendrai pas de photo des masques, des corps, des postures, je manquerai inévitablement les cris et la lumière, l’intensité des circulations, la fluidité de la ville autour qui semblait naviguer avec les mouvements de la foule. Je marcherai seulement comme si c’était possible. D’ailleurs, ce ne l’est pas : dès le premier pas, on m’arrête et m’enfarine. Evidemment, je n’étais déguisé qu’en moi-même, et ça ne prend pas.

Du Carnaval Indépendant de La Plaine Noailles Réformés & Belle de Mai, les médias diront le lendemain (aujourd’hui) qu’il a dégénéré vers la fin. Comme si les insultes chaque jour du pouvoir, les violences partout visibles dans le quartier – le mur qui donne envie de pleurer à chaque fois –, et qu’à deux pas la rue d’Aubagne effondrée n’étaient pas les signes d’une politique dégénérée jusqu’aux crimes. Le soir, si le grotesque arc de triomphe est badigeonné de phrases joyeuses et terribles, c’est pour la terrible joie, pleine de colère, quand il faut reprendre possession des murs de la ville. La nuit plus tard encore, évidemment, les affrontements auront lieu sur la ZAD devenu ce chantier, ce charnier de ville où les flics balanceront les grenades défensives en désespoir de cause. Dégénéré ? Je cherche le contraire de ce mot.

Dès le deuxième pas dans le carnaval, on m’arrête : je me suis rendu coupable d’avoir dépassé et franchi le cortège. Me voilà puni. Une cartomancienne magnifique me tend un jeu de cartes, un peu désolée. Je dois tirer une carte au hasard (il n’y a pas de hasard). Cette carte est évidemment la plus belle du jeu – je n’ai pas besoin de voir les autres pour le savoir. La cartomancienne procède à la lecture dans la fureur de l’orchestre désaccordé autour de moi. Elle dit : c’est la quatrième carte, celle de la force et de l’harmonie. Et elle s’en va.

Devant les murs de La Plaine, je suis trop loin. Je regarde et ce soir écrire me fait honte, j’écris pourtant, peut-être à cause de la honte. J’écoute les chants et les colères, et l’ivresse de la joie d’être de ce côté des choses, de la vie librement lâchée sur la vie.

Non, ce n’est pas vrai que je suis émerveillé soudain. Seulement, l’émerveillement est mon regard natif sur toutes chose quand je regarde pour la première fois le jour qui venge. Alors je regarde, avec mes yeux émerveillés qui sont les miens.

Au pied des murs de La Plaine, je ne vois pas les compagnies de CRS derrière tout près, seulement les taches rouges que font les costumes au loin, au près, qui dansent la danse folle de toute la vie.

Le soir, je dessine sans intention particulière : les visages, sauvages la plupart, sont tendres aussi. Je sais ce qu’il regarde. Quelque chose derrière moi qui est aussi en moi : et qui tremble, doucement, simplement, terriblement. Je ne cherche pas l’harmonie en moi : seulement à m’ajuster à ce chaos que fabrique le monde désirable.

Quant à la force, je sais aussi que c’est ma carte au tarot – la jeune fille qui ouvre la gueule du lion comme une caresse, cette carte à l’érotisme délirant –, je sais que d’une force, on ne perçoit que les effets, et qu’elle reste invisible. Je sais que je suis aussi la faiblesse et qu’il faut lui accorder une grande part pour traverser l’une et l’autre, que cette traversée est seule celle qui vaille : et je ne sais peut-être que cela.




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8 mars 2019

Des capitales surgissaient au milieu de son enfance sablonneuse. Des capitales comme des cactus sous le ciel. Des cactus comme des soleils verts, rayonnants de rayons aigus, trempés de curare. Son enfance, comme un sahara, tout minuscule ou immense — on ne sait — abrité par la lumière, le parfum et le flux de charme personnel d’un gigantesque magnolia fleuri qui montait dans un ciel profond comme une grotte, par-dessus le soleil invisible et pourtant présent. 

Jean Genet, Notre-Dame-des-Fleurs

Ne pas avoir le goût des fleurs ne m’empêche pas de les voir : le magnolia dressé vers le ciel, comme sûr de sa légèreté, certain d’atteindre le ciel et plus encore, la nuit même, ce qui dépasse le ciel et la nuit : je suis capable de le voir, de mesurer la démesure et de m’incliner, et même d’en emporter l’image, pourquoi pas de l’écrire, un jour, si je savais viser. Du magnolia, je sais reconnaître aussi la vanité. Je sais lire la mienne. Après tout, le ciel commence peut-être au bord du dernier pétale d’un magnolia planté dans le sol en béton de Cassis.

Je suis face au magnolia comme devant les foules qu’il faut fendre quand on descend la Canebière vers dix-sept heures, face à la mer en contrebas et que le soleil tombe corps et biens droit à la mer, s’agrippant de toutes forces à mes yeux, lacérant jusqu’à la rétine l’image que je me fais du monde. Je suis face au magnolia comme devant ce qui me dépasse : les voitures au feu, le désir, l’intelligence révolutionnaire, la beauté d’une ville qui brûle au soleil de mars. Ce qui me dépasse : tout ce que je tâche de rejoindre et me déchire.

La tentative du magnolia de mordre le bord du ciel est désespérément vraie : elle est peut-être la seule attitude possible et digne. Ne pas renoncer à la terre, ne pas céder sur l’impossible. Dans la déchirure du magnolia, je lis la seule existence qui vaudrait la peine. Je lis la peine de l’existence aussi : mais le magnolia n’est pas condamné aux racines ni au vide — plutôt à la soif.

Moi aussi j’ai soif. Il faudrait un traité de la soif qui donne le désir de la soif. Le magnolia est en avance cette année : ou est-ce l’année qui prend de l’avance sur elle-même. Il faudrait une politique du magnolia : celle qui prend de la vitesse, s’abat comme la foudre qui précède le tonnerre. Je suis face au magnolia comme la peur de l’enfant après le tonnerre qui succède à sa joie devant la foudre. Je suis peut-être aussi le désir de l’enfant de mordre dans le magnolia pour s’emparer de sa force. Je suis plus sûrement la main vers le magnolia qui va arracher ses feuilles pour les rouler dans la paume et sentir qu’il existe même mort.

Cette enfance séchait sur son sable brûlé, avec, en des instants rapides comme des traits, minces comme eux, minces comme ce paradis qu’on voit entre les paupières d’un Mongol, un aperçu sur le magnolia invisible et présent ; ces instants étaient en tout point pareils à ceux que dit le poète :

J’ai vu dans le désert
Ton ciel ouvert…
J. G.




arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud