JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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4 juin 2018


Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.
Assez connu. Les arrêts de la vie. — Ô Rumeurs et Visions !

Rimb. « Départ » (Illuminations)



Que les départs portent toujours l’assez vu des poèmes anciens : c’était la pensée, au départ de Marseille, vers tous les suds possibles. C’était la pensée, vendredi, de tous les départs devant toutes les Notre-Dame du monde, et tous les ports de tous les désespoirs. La pensée était aussi pour un autre mois de juin : sur les docks ici-même où j’attendais d’embarquer, attendaient autrefois d’embarquer deux jeunes hommes – Conrad avait 18 ans, et Rimbaud 21 ans, quand juin tombait comme du plomb sur Marseille et sur 1875 endormi. Peut-être se sont-ils croisés, Conrad et Rimbaud, le désespoir et le plomb, ce mois de juin – et ce peut-être à peine formulé devient une certitude qui fait tenir le monde droit et vivant : bien sûr qu’ils sont croisés, et parlés – sinon, comment croire ce monde possible et vivable –, et qu’ils ont échangé les cigarettes, l’alcool et les mots qu’il fallait pour dire le désespoir, 1875, et toutes les autres années à venir, les ténèbres au cœur desquels il n’y avait plus qu’à aller désormais, armés du seul désespoir face à quoi tenir bon. Et dans le désespoir de notre époque, cette pensée s’ajustait soudain, s’accrochait à chaque image. Sous le vent qui se levait, le bateau s’éloignerait dans ces pensées.

Bastia viendrait avec le jour, samedi, la ville levée dans le ciel avec la même évidence que le soleil : c’était Bastia. Le bateau s’échouait soudain dans un port sans attache avec rien. La ville aussi s’enroulait dans des rues perdues, reliées entre elles par une vague promesse d’appartenir au même horizon qui reculait avec les vagues. Je marchais dans ces rues seulement pour épuiser les heures, et atteindre midi, le juste. Dans cette ville, on levait des statues pour un Empereur français et des églises pour des saintes d’ici, on creusait des citadelles dans la roche, pour quel ennemi, quelle peur, quel orgueil ? Il fallait se perdre longtemps dans ces rues pour comprendre : ici, il n’y avait rien à faire que se perdre, pour finir échouer dans un port comme un bateau, une fatigue, ou le reste de vent de Marseille perdu ici. La route vers Porto-Vecchio, entre la montagne et la mer n’aurait rien d’inoubliable : seulement une longue descente, comme une trachée construite dans le corps d’un pays pour que l’horizon passe, dimanche.

C’est une autre route qui conduit vers Zonza, lundi – elle serpente autour d’elle-même, suivant des lois inconnues, aberrantes, essentielles. Autour de ces routes serpentent les brumes et les forêts – vertige redoublée, écœurement. Au milieu du chemin comme en travers de la gorge, l’Ospedale, son barrage, donne une leçon comme on pose une énigme. En amont, les pierres en blocs ramassées ; en aval, le lac rasé par le vent d’est. Au milieu la route. Leçon politique, amoureuse, intime, esthétique ou théâtrale : qu’entre la soif et la plénitude, il y a toujours ce qui suture et déchire, la route qui relie et sépare ; qu’entre la sécheresse et la noyade, il y a toujours la vitesse des choses qui les écarte et éloigne les directions. Qu’entre les autres et le monde, il y a toujours la possibilité d’appartenir à l’un et à l’autre, et la solitude qui fraie.

A la fin du trajet – on compte ici en heures de route, non pas en kilomètres –, le sommet de la montagne (ce n’est pas vraiment le sommet, et ce n’est pas vraiment une montagne). Personne ne connaît plus les secrets des sources et des chemins qui s’enfoncent dans d’autres chemins qui s’enfoncent dans d’autres chemins, personne ne sait vers où ces chemins vont, ni pourquoi ils allaient, ni quelle soif les sources étanchaient, personne ne sait plus le nom du dernier vieil homme qui savait tous ces secrets. En bas de la route, celui-ci pointait autrefois son doigt vers les pierres dans la montagne et disait doucement un mot inouï, c’était le nom du lieu là-haut, que j’atteins. Les pierres étaient des bergeries, et ces bergeries sont de nouveau des pierres, maintenant, pour toujours. Les enclos existent encore ; les bêtes ont rejoint le vieil homme et ses enfants. Sur la porte d’une des bergeries, il y a les initiales de chaque enfant de ces enfants, et leurs enfants : il y a mes initiales, cachées quelque part sous le bois vermoulu, et désormais les initiales de mon enfant, gravées de ma main. Une porte de bergerie devenue des pierres perdues dans la montage où s’écrivent sur un siècle des noms, est-cela, l’origine ?

Il y a, en face de la bergerie, un arbre planté dans la terre, qui touche le ciel. Est-cela, le contraire de l’origine ?




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30 mai 2018



— Ciel tragique. — Épithète d’un ordre abstrait appliqué à un être matériel.
— L’homme boit la lumière avec l’atmosphère. Ainsi le peuple a raison de dire que l’air de la nuit est malsain pour le travail.
— Le peuple est adorateur-né du feu. Feux d’artifice, incendies, incendiaires.
— Si l’on suppose un adorateur-né du feu, un Parsis-né, on peut créer une nouvelle…
— Les méprises relatives aux visages sont le résultat de l’éclipse de l’image réelle par l’hallucination qui en tire sa naissance.
— Connais donc les jouissances d’une vie âpre, et prie, prie sans cesse. La prière est réservoir de force. (Autel de la volonté. — Dynamique morale. — La Sorcellerie des Sacrements. — Hygiène de l’âme.)
— La Musique creuse le ciel.

Baudelaire, Fusées

Anthony and The Johnsons, Bird Gerhl

I’m gonna be born
Gonna be born
Into soon the sky


C’est dimanche soir quelque part dans le ciel où l’indifférence du jour est la plus grande. On jette un regard au ciel depuis la corniche comme on jetterait une pièce dans une fontaine, comme on jetterait son corps dans la mer, dans le fleuve, dans tout ce qui transforme de la vie en oubli, comme tout ce qui serait le contraire du net, ou qui le rejoint peut-être : oubli du corps et des jours, des ciels qui sont l’indifférence du ciel.

Dans le ciel, il n’y a rien que du ciel, c’est ce qui rassure et console.

Dans la ville au contraire, il n’y a rien qui soit vivable, rien qui ne soit fait pour nous. Quand on s’en empare, la seule réponse du monde est l’envoi des forces de l’ordre, les grenades de désencerclement mental – pas seulement mental –, les nasses. On est nassé dans ce réel comme en nous même.

Dimanche, dehors, le temps pourtant pouvait s’arrêter. Le temps reprendrait, terriblement linéaire dans sa ténacité à faire se succéder une minute après une autre minute pendant des heures et des siècles. Cela aussi est à briser, cela d’abord : redonner d’autres ordres au temps est la tâche première des révolutions qui libèrent.

Lundi, je passe la matinée à réparer le site : erreur de mise à jour. Dans ma peine, je pense à la fatalité de l’expression – « erreur de mise à jour ». C’est toujours un miracle, ou un malentendu – quelle différence ? – quand tout se passe parfaitement. Je reste songeur plusieurs heures, dans cette mise à nuit, cette nocturne qui défile immobile sur l’écran, et acharné à trouver une solution, je regarde le jour passer sur moi comme une charge de cavalerie bien ordonnée (j’installe et désinstalle le fichier tmp sur le ftp directement). Choses étranges et incompréhensible : cela finirait par fonctionner. La mise à jour se fera vers midi. Chaque jour, le monde se met à jour, et rien ne change évidemment : des failles de sécurité sont malheureusement résolues. C’est à cela qu’on reconnaît notre monde : ses mises à jour ne visent que des failles de sécurité qui nous font apparaître sa vulnérabilité au moment où il devient plus invulnérable encore. Il faudrait écrire l’éloge de la vulnérabilité. La mise à jour semble fonctionner, je crois. Je n’ose entrer dans le code.

Je pense à la phrase entendue la semaine dernière à Cerisy : le véritable auteur d’un texte sur le net, ce n’est pas celui qui a écrit les mots, mais celui qui a écrit le processeur. J’ai composé les lignes de code du site : mais un soupçon demeure : n’est-ce pas le site l’auteur de mes mots ?

(Le concepteur du pinceau de Michel-Ange reste anonyme, enterré dans la fosse commune sans doute.)

L’auteur du ciel, c’est nous ? On s’arrête sur le trottoir au milieu de la circulation dense du dimanche soir, on baisse la vitre, tend les mains, prend la photo (mais à qui ?), et on repart ; je regarde l’écran, la lumière est si différente. Dehors, c’est Turner, c’est Whistler : ce n’est pas cette trouée numérique de noir et de blanc, c’est la nuance même, c’est la perspective et c’est l’horizon changeant à chaque seconde, c’est le ciel d’un dimanche possible qui dit le dimanche et le soir de tous les jours, c’est Marseille pas encore étoilé au-dessus de nous et la loi morale en nous de n’y déposer aucune morale.

Dans les jours tristes qui sont les nôtres et qui défont les uns après les autres les jours auxquels nous tenons, on trouve à chaque colère des raisons de défaire le monde au nom des jours et de faire en eux la raison de les combattre : dans les jours noirs, on cherche les images qui les désigneront, pourront nommer la colère et la tristesse. Par exemple cette image. Il faut imaginer le bruit autour des voitures et des foules, et le silence partout du monde quand on voudrait hurler sur lui, et le silence partout en nous quand on nous dit, avec le vocabulaire froid et technique que c’est comme ça ; toute cette musique de ténèbres. Ténèbres tous ces jours réunis en nous, ramassées en une image sur nous prêt à fondre sur la réalité.

Derrière le ciel, et le jour, on ne saura peut-être jamais les horizons, on avance vers le jour pour ce peut-être qui saura faire des ténèbres l’image d’un monde enfin englouti qui ce dimanche me cerne de toutes parts.




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24 mai 2018


(vo-ia-j’  ; quelques-uns disent voi-iaj’  ; au XVIIe siècle, plusieurs prononçaient veage, ce qui est condamné par Vaugelas et par Chifflet, Gramm. p. 201) s. m.

1.Chemin qu’on fait pour aller d’un lieu à un autre lieu qui est éloigné.
2. Terme de marine. Campagne, navigation plus ou moins longue.
3. Relation des événements d’un voyage (on met une majuscule). Ces Voyages sont fort intéressants à lire.
4. Allée et venue d’un lieu à un autre.
5. Course, commission d’un homme de peine.


Entre les lignes, c’est le livre que j’ai posé auprès de moi et que je n’ouvrirai que ce soir, cinq jours après. On a souvent besoin de tels alliés quand on s’engouffre dans un couloir sombre, ou des tunnels de soirs loin ; on a souvent besoin de les savoir auprès, de se brancher à des énergies qu’on sait, d’instinct, vitales, où puiser les forces. J’écrirai dans le lent coulissement du dehors ce lundi-là auprès de ce livre, cherchant le trajet de lignes féroces que le net sait lancer comme autant de douleurs, de terreurs et de beautés qui disent la peine de vivre et sa sauvage nécessité.

Ligne après ligne, donc, arrêt après arrêt, j’écris les lignes, reprends mes notes sur les lignes, prolongent des lignes : cherchent les mots pour mieux nommer le net et dans le net ce que j’y cherche, peut-être ce qui fait ligne, ce qui dans les lignes fraie. Des lignes comme autant de coups qu’il faudrait asséner au monde, ce monde-ci, et comme il n’y a qu’un monde : mais il n’y a pas assez de lignes peut-être. Le train continue.

Évreux Normandie alors est un point sur la ligne : sur l’image, un homme attend qu’Évreux Normandie cesse. Il cesse dès que je ne vois plus l’homme qui attend.

J’aurai ensuite vu le fameux banc de la gare de Bernay.

Et la glorieuse cathédrale de Lisieux, crâneuse au sommet de la colline, crâne enfermant quelles mémoires, et quels oublis, quelles poussières ? La tour, tout à côté, qui la défie dans sa laideur contemporaine, m’attendrit davantage, pas autant que les lignes qui par-dessus moi tissent les lignes de fuite.

Caen est une question de temps : une question qu’on n’ose plus poser quand on voyage dix heures, et qu’une heure est mille heures, et qu’il faudrait arriver maintenant, mais quand, ce n’est plus la question, la fatigue est posée sur mon corps et ne me quittera pas de la semaine ; une jeune fille pleure derrière moi et je n’oserai pas me retourner : lâcheté ou pudeur ; et comment écrire une ligne pendant les larmes ?

Bayeux tisse derrière la vitre d’autres lignes qui auront fini par tisser la splendeur des tapisseries des Pénélopes impatientes ; suis-je, de Pénélope, son impatience, ou son attente ? Ou l’un de ses fils qu’elle pourrait trancher si elle l’osait, si elle savait. La fille est descendue le visage ravagé.

Cerisy soudain. Le château, et au-dedans, ses fantômes. Des universitaires, penseurs, manifestant le talent de penser et de le dire, et de l’écrire, se sont, un siècle presque, retrouvé là au printemps pour parler et prononcer les mots de la pensée ; je pense aux larmes et aux lignes, je pense à tout ce que la fatigue me fait penser et la lumière tombe.

Je m’accablerai de fatigue ici, dedans, là, sans rien voir de toute la nuit la façade des écuries qui veillera peut-être sur moi et les fantômes des chevaux hurlant dans la nuit.

La nuit, le matin : deuxième jour.

En se retournant, on voit bien que rien n’a changé depuis la dernière fois que je suis venu (je ne suis jamais venu ici).

D’ailleurs, en se décalant légèrement, on peut presque percevoir la calèche sur le point de.

Un étang donne toujours l’impression du mot étang, et des poèmes de l’étang, ce qui est dans l’infini présent qui participe au temps perdu des enfances, du bruit de l’eau frappé sur lui. « − Sourds, étang, − Écume, roule sur le pont, et par dessus les bois ; − draps noirs et orgues, − éclairs et tonnerres − montez et roulez ; − Eaux et tristesses, montez et relevez les Déluges. »

Déjà les premières paroles, déjà la joie d’entendre ce que la pensée permet quand elle se donne, avec fragilité et dans l’effort d’aller au plus juste, de poser les mots comme on met un pied devant l’autre dans l’obscur paralysant des choses, de se dégager des pesanteurs comme on écarte les corps morts d’une fosse pour trouver de l’air.

Nous serons là pour parler de quoi, au juste ? De l’art et des réseaux ? Ou de la possibilité d’être ensemble à se dégager des pesanteurs du monde pour penser plus justement le monde qui nous entoure, nous cerne et nous habite, qu’on habite peut-être aussi, songeant aux moyens de l’étendre, de le creuser, de le rendre autre ?

Et dehors, l’indifférence des choses vivantes rassure, remet chaque parole à la place qu’il lui revient : avec la terre, et mêlée à la certitude que rien ne sera certain, ni la couleur du ciel ni le destin des émeutes.

Le colloque pendant cette semaine dira cela : qu’on est autour des choses comme de la parole, moins pour atteindre le centre que pour dessiner des cercles qui rendraient visible notre présence parmi les choses et possible la reconfiguration de ce réel.

Dans ce temps étrange des paroles prononcées et des échanges, s’ajoutera la connexion capricieuse d’un lieu fait pour le retrait, tandis qu’il ne cesse d’appeler à la jonction : c’est l’un des paradoxes joyeux de ce moment.

Tomber sur soi-même dans Google Street View, et que le plus étrange n’était même pas cette idée, ni soi-même, mais le verbe tomber : et ce dont il témoignait, de chute infinie vers ce qui nous conduit vers nous en nous arrachant de nous.

Image d’un lieu où la parole se prend, se donne ; en son absence : image du lieu sans âge qui relève des paroles à venir.

Quand on se retourne, tout est à la même place, et tant de choses déplacées par désir qu’il faudra déplacer dans le geste concret de s’emparer des choses et du monde.

Plusieurs jours passent ; la chambre ouverte sur le dehors est une autre image possible de ce qui passe et tombe et se déplace dans l’immobile.

Je jette un regard derrière mon épaule sur ce qui vient de passer, et m’engouffre dans le jour pour une interminable route vers Tours, pour laquelle j’emprunterai trois voitures et autant de compagnons de route — dehors, le ciel se lèvera tranquillement jusqu’à cinq heures du soir.

Enfin à Tours où j’écris, ce tableau du Machu Picchu m’accueille, je dépose les affaires et cours trouver un peu d’air où écrire tous ces jours sur le site délaissé ces mêmes jours, mais comment trouver les mots ?




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18 mai 2018


— Rêve intense et rapide de groupes sentimentaux avec des êtres de tous les caractères parmi toutes les apparences.

Rimb., « Veillées », III (Illuminations)


Chad Lawson, Nocturne in A Minor


Leçons des jours sans lumière : même dans ces jours, la terre continue de vibrer à sa manière, terrible et efficace, d’un bout à l’autre d’une galaxie dont nous ignorons tout, si ce n’est qu’on est pris en elle dans l’ignorance. Le monde comme une courbe légère et inarticulée dans le destin des choses sans avenir. Le monde comme se pencher dans le vide en calculant la profondeur, sans voir qu’on tombe aussi. Le monde comme une comparaison impossible. Le monde, comme un mot qui ne dirait rien de lui : au réveil, les images étaient précises pourtant.

On a fait dans la chambre plusieurs trous pour laisser l’air passer plus facilement. L’habitacle d’une vie est à l’image de nous-mêmes : il faut les percer de part en part pour qu’un souffle passe de l’extérieur et rendre l’intérieur vivable. J’ai regardé longuement ce matin l’un des trous – une aération ingénieuse fait de mille trous. On voit le dehors depuis le dedans. Ce n’est pas une fenêtre, on ne me voit pas du dehors. On voit la lumière se décomposer pour aller dans la chambre et sortir par l’autre trou. En faisant le trou, ils ont failli percer une poutre cachée dans le mur, entre deux pierres tassées sous la poussière. Image encore, mais de quoi ? Moi je regarde la lumière passer comme des manifestants sur l’état invivable du monde.

Le monde, j’apprends que dans les câbles sous-marins grâce auxquels je le reçois, est traversé de lumière capable d’en faire le tour sept fois en une seconde. C’est évidemment inimaginable : restez sans respiration une seconde, et vous ne pourrez pas compter jusqu’à sept. Le monde vient, pourtant, à la surface de l’écran qui vient le recueillir, et qu’il faudrait insulter. L’insulter sur l’écran ne suffit pas : il faudrait dans la rue qu’on soit davantage que le monde entier pour cela.

Leçons des jours passés : aucune vraiment. J’ai marché dans Rome comme si c’était possible, de marcher dans Rome – comme un voleur –, et j’ai regardé les statues, en songeant à d’autres, enfermées dans les sous-sols du Louvre, c’était dimanche ; lundi, j’ai travaillé le matin sous la pluie de Marseille et répondu à mille mails inutiles l’après-midi ; mercredi, j’ai roulé jusqu’à Aix et roulé jusqu’à Marseille, comme un boulier ; mercredi, j’ai fui les hurlements des perceuses et des pierres massacrées sous la poussière en trouvant refuge dans un café près de la mer, sous la pluie encore, qui tombait comme des rêves ou des corps dont je lirai les noms le soir, abattus par des snipers à deux cent mètres parce qu’ils réclamaient de vivre ; jeudi, j’ai écrit, longuement, sur un spectacle dont j’avais à peu près tout oublié, sauf l’émotion qui le suivait, et le soir j’ai bu du vin syrien avec des camarades ; vendredi : j’ai soufflé longtemps dans une machine, le médecin m’a montré des graphiques, a posé le nom d’une maladie d’enfance dont je pensais mon corps quitte, et j’ai vu ma peau réagir à des tests comme un révélateur, j’ai conduit dans Saint-Barnabé en pensant à Alix Cléo Roubaud, et j’ai regardé la mer comme s’il y avait une leçon à tirer de tous ces jours ensemble qui retardent les révolutions.




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4 mai 2018


La pensée poétique [...] est l’ennemie de la patine et elle est perpétuellement en garde contre tout ce qui peut brûler de l’appréhender : c’est en cela qu’elle se distingue, par essence, de la pensée ordinaire. Pour rester ce qu’elle doit être, conductrice d’électricité mentale, il faut avant tout qu’elle se charge en milieu isolé.

André Breton, Arcane 17, 1945

Bob Dylan, Visions Of Johanna (Belfast 6 May 66)


Dans les cafés et dans les bars, dans les rues et partout je vais toujours à la recherche d’une prise pour me brancher : je rentre dans les cafés et toujours je demande : « vous avez une prise où je pourrais me brancher ? » Souvent on me dit non, on me regarde de travers, on cherche à savoir si je vais consommer, je dis oui, que je vais prendre un café (s’il vous plaît, et je regarde le prix, et je fouille dans mes poches, je compte les centimes, je tends la monnaie que je pose sur la table, et je m’assoie, je me branche), comme ici où j’écris, dans un café quartier Saint-Roch à Montpellier où j’attends d’aller au théâtre, ce soir, et en passant, j’ai vu qu’il y avait des prises alors je suis rentré, j’écris, je lis, mon café est maintenant froid et imbuvable et je n’ose pas en demander un autre, c’est ainsi.

La prise dans les villes est une quête de chaque instant quand on est, comme moi, bien souvent lâché dans les villes entre deux heures et qu’il faut bien les écrire pour ne pas leur appartenir vraiment et s’en arracher. Dans ce combat mené contre l’errance, contre la ville et ce temps, la machine n’est pas une alliée. Je possède une heure à peine d’autonomie - le mot est-il juste ? n’est-ce pas la machine qui possède une heure à peine d’autonomie avant de réclamer, comme une mort de faim, de quoi se charger. Pour écrire, il faut une prise : écrire contre la ville exige de lui réclamer d’être une alliée dans le combat contre elle, ses organisations inadmissibles.

Il faut bien ruser.

Si seulement je trouvais la prise de la ville où je pourrais me brancher en continu sans rien demander à personne.

Cette prise existe : elle est plantée au milieu de la ville, au milieu de la route qui traverse la ville.

À l’endroit précis, ici, où la ville puisait ses forces, où elle se chargeait en énergie, passaient les hommes et roulaient leurs voitures, indifférentes et dociles, féroces et aveugles ; la ville puisait ses forces, elle aussi indifférente et docile, mais plus féroce encore, et chaque seconde plus chargée en énergie par le flux intarissable du flux. La ville puisait ses forces.

On ne se demande pas assez d’où vient que la nuit est un jour, dans nos villes, d’où vient qu’elles imposent ce faux jour dans les nuits jamais assez noires et profondes, on ne se demande pas assez pourquoi les jours sont si obscurs de nos jours. On les voudrait pourtant davantage pleins de nous-mêmes, avec moins de lâchetés et moins de tristesse partout répandues en nouvelles qui passent comme de l’électricité dans les téléviseurs toujours allumés.

Ici, la prise de la ville relie immédiatement le vide avec le rien, c’était le secret : il fallait y penser. Dans ces jours où on va, d’une nuit à l’autre, d’une contre-réforme à une autre, il suffit de regarder où on marche pour voir que c’est toujours sur cette terre, et qu’elle fait toujours défaut, qu’elle manque tant, qu’elle est toujours trop remplie comme un document administratif.

À cet endroit, la ville puise l’énergie continue qui la maintient dans cet état morne et vague de ville à l’état humain. C’est ce qui sépare la forêt de nos rues : l’électricité. Simplement cela, et rien d’autre. La prise de la ville en témoigne : partout dans nos maisons, les prises sont branchées à d’autres prises, qui le sont à d’autres, jusqu’à une prise unique, plantée au centre exact de la vile et reliée au centre exact du monde. Ici, c’est ici. Je l’ai regardée longuement comme une bête crevée, et comme l’image du monde : ce n’était pas une image, c’était à peine le monde.

Que la révolte n’est pas seulement un devoir sacré, mais le seul geste qui nous reste pour demeurer des vivants parmi les morts, c’était la pensée de ces jours, et le geste de ces jours, minuscule pensée et minuscule geste dans le chaos immense de l’époque. Que la révolte ne suffira pas, qu’il faudra peut-être aussi faire de la nuit des jours pleins, renverser les lois comme on marche à minuit sous la lumière des néons pour mieux voir son ombre avancer contre soi et s’abattre contre des murs qui les abattraient, oui. C’était la pensée obsédante de ces jours passés et de tous les autres jours jusqu’au dernier.

La ville possédait sa prise : il suffirait de la trouver pour débrancher les énergies fausses qui la maintiennent en l’état ? Il faudra plus, mais c’est un début.

Prendre la ville : prendre la ville par son milieu, son centre, ses bords. Prendre la ville par le bout de sa lorgnette ; prendre la ville. La ville ici pendue à elle-même, et moi marchant sur elle comme si de rien n’était. Rien n’était. Et moi aussi, je n’étais qu’un homme seul qui marchait non sur la ville, mais à la surface déjà mille fois parcourue des choses.

La voix de Dylan hurlait : « The ghost of ’lectricity howls in the bones of her face / Where these visions of Johanna have now taken my place ».

La prise de la ville était fichée ici, abandonnée à son triste sort ; mais nous, nous ne nous abandonnerons pas à notre sort parce que notre sort n’existe pas, que nous sommes libres d’être ceux-là qui marchent nuit et jour contre tout ce qui nous lie et nous dicte de marcher là le jour ou ici la nuit, et si la tristesse que nous portons est pour ce monde c’est au nom d’une joie plus terrible encore d’un monde conducteur d’énergie plus vitale que seulement se brancher pour demeurer au monde. Le fantôme de l’électricité souffle dans les os de ton visage : les fils reliés entre eux par l’énergie conduiront à autre chose que les nouvelles anciennes du vieux monde, et nous finirons bien un jour par danser sur ces fils au-dessus des ruines et par-dessus le temps.




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30 avril 2018

Comment avons-nous pu vider la mer ? Qui nous a donné une éponge pour effacer tout l’horizon ? Qu’avons-nous fait quand nous avons détaché la chaîne qui liait cette terre au soleil ? Où va-t-telle maintenant ? Où allons nous nous-mêmes ? Loin de tous les soleils ?

F. Nietzsche, Le Gai Savoir [1]

Détroit, Droit dans le soleil


Des questions, il en tombe autour des nous des centaines comme au milieu de l’orage je courrais, hier, dans la pensée d’enfant que je pourrais, à force de vitesse et de ruse, passer entre les gouttes, qu’il suffirait pour cela de fermer les yeux et de crier : le bruit de la pluie recouvrait pourtant tout, et les questions continueraient de tomber autour de moi bien après que je sois rentré, trempé, vaincu, et joyeux.

Ne tombons-nous pas sans cesse ? En avant, en arrière, de côté, de tous côtés ? Est-il encore un en-haut, un en-bas ? N’allons-nous pas errant comme par un néant infini ? Ne sentons-nous pas le souffle du vide sur notre face ?[id.]

Les questions ne devraient pas être ce qu’elles sont trop souvent : des excuses pour ne pas avoir y répondre. Dans ce monde vieux qui pourtant résiste, et qui dans sa chute préfèrerait nous écraser plutôt que de choisir l’endroit le plus digne où disparaître, on est toujours une des questions, on oublie qu’on peut être aussi une des réponses. Lecture hier et samedi du terriblement beau Lambeau de Philippe Lançon. Trouver des questions aux réponses ? Non, juste de la dignité et des forces pour mieux voir l’époque. Dans ce monde vieux plein de terreur et de nuit, il faudrait peut-être cela : apprendre à voir mieux, ne plus fermer les yeux sur l’orage, et cesser de courir un peu en pensant qu’on échapperait aux grandes eaux des ciels : simplement s’arrêter, et peut-être même ouvrir la bouche, tout boire, tout recracher, et aller lentement du pas de ceux qui vont, lentement, vers des questions plus belles et des réponses plus grandes.

Ne fait-il pas plus froid ? Ne vient-il pas toujours des nuits, de plus en plus de nuits ? Ne faut-ils pas allumer des lanternes ? [2]




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18 avril 2018

Une expérience de pensée en physique, tout le monde voit à peu près ce que c’est : un petit laboratoire mental, un protocole intuitif qui permet de tester des hypothèses autrement inatteignables. Si la pomme pénétrait à travers la Terre, ne décrirait-elle pas autour de celle-ci une ellipse écrasée dont l’orbite de la Lune n’est que la version dépliée ? Si nos pieds touchent le sol d’un ascenseur est-ce parce que la Terre nous attire ou parce que celui-ci accélère ? Nos bras s’écarteraient-ils si nous tournions sur nous-mêmes dans un univers vide où nous serions le seul référentiel, ou bien ne s’écartent-ils qu’en vertu de l’attraction des galaxies lointaines ?

Aurélien Bellanger, chronique France Culture, 20 février 2018 (les expériences de pensée)

Fabrizio Paterlini, After the rain there will always be the sun

Des expériences comme s’il en pleuvait : depuis trois jours, le soleil tombe à grosses gouttes après des semaines d’automne, c’est alors août soudain partout et partout soudain le printemps possible. Il suffirait de tendre les mains sur l’histoire qui vient, qui passe, qui s’effacera si on ne se jetait pas sur elle en hurlant, avec tout le désir possible, et impossible. Il suffirait seulement de cesser de croire que l’histoire arrivera, qu’il n’y a rien que nous et du temps au présent bientôt voué à être du passé. C’est se jeter sur un corps pour lui dire viens, c’est se jeter dans une rue avec la pensée qu’on risque les coups autant que l’amour, c’est se jeter sur les bascules décisives des temps qui seront peut-être des anecdotes qu’on radotera dans cinquante ans, ou qu’on oubliera. Qu’on oubliera, oui, et c’est aussi pour cet oubli qu’on se jette sur l’Histoire qui passe afin qu’elle ne passe pas sur nous, cette fois.

Des expériences du silence : dans le rêve, des phrases parfaites que j’écris à mains nues sur un mur, avec la pensée obsédante qu’il faudra m’en souvenir, au matin ; au réveil, je n’ai rien, plus rien. J’emporterai ce rien avec moi toute la journée, et toute la vie qui reste. Ce sera tant pis pour moi. Des expériences comme de conduire à l’aube dans Marseille vide ; regarder les quelques passants perdus, se saluer aussi, d’un geste, en frères d’insomnie. Expérience relative d’un monde agencé selon la fatigue : ce même espace que je mets une heure à parcourir pendant l’année, vers 8 h, je mettrai une demi-heure, à peine, pour le traverser. L’espace est du temps orchestré sur l’éventail du jour ; l’espace est une donnée arbitraire du paysage et du territoire. L’espace n’est qu’une décision d’insomniaque : de somnambule. Voilà ce que mon rêve n’écrira jamais.

Des expériences de lutte : sur les banderoles dans l’université occupée, des colères folles et joyeuses, des désirs de mondes neufs qui ne s’accompliront que si nous y travaillons maintenant. Ce que sera le monde émancipé, seul ce monde le dira, et nous en lui qui voudrions le nommer tel : en attendant, il n’y a rien à attendre. Expériences de la pensée qui s’amassent comme des atomes sous un corps en expérience, en action. Dans les Assemblées Générales de ces jours, de quoi se souviendra-t-on ? De la fatigue ou des forces qui restaient encore pour dire, pour débattre, et pour penser encore à ce qu’il faudrait faire ? Ou des paroles échangées pour rire, des désaccords terribles qui s’oubliaientnt immédiatement, des solidarités acquises pour toujours ?

Des expériences de la matière : le ciel commence à l’endroit précis où je lève les bras vers lui ; variante : le ciel cesse dès que je m’en détourne. Hypothèse : si je marche vers le monde, il s’arrête et s’élance immédiatement vers moi. Antithèse : le réel ne surgit que si on le décrit dans une fiction qui le rend pensable. Il y avait cette phrase dans le rêve, maintenant je m’en souviens : ne cède rien sur toi-même, tu t’en chargeras bien.

Hier, durant ce colloque très beau sur la scénographie, j’étais au centre de la table ronde qui clôturait la journée. Les mots qu’il aurait fallu dire à Peter Stein, à quelques mètres de moi durant deux heures, je ne les possède que maintenant. Et encore, ce sont eux qui me possèdent. Manque.

Des expériences du manque : le bruit du sable contre mon corps jeté au fond des océans. Des expériences du net : recommencer à dessiner le site sous la forme d’un labyrinthe. Des expériences du désir (les taire). Des expériences secrètes (toutes). Des expériences politiques de la colère : « Du possible, non comme certitude, mais comme tâche ; non comme promesse, mais comme virtualité » (Bensaïd). Des expériences terribles de la joie : renverser le monde ne suffira pas, ce sera le rendre habitable qui fera de cette histoire, notre histoire.




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16 avril 2018


Léman !… Lohengrin !… Lombano !… Holzer !… un instant, vous apparûtes, recouverts des insignes de la jeunesse, à mon horizon charmé ; mais, je vous ai laissés retomber dans le chaos, comme des cloches de plongeur. Vous n’en sortirez plus. Il me suffit que j’aie gardé votre souvenir ; vous devez céder la place à d’autres substances, peut-être moins belles, qu’enfantera le débordement orageux d’un amour qui a résolu de ne pas apaiser sa soif auprès de la race humaine.

Lautréamont, Les Chants Maldoror, Chant III

Pat Martino, Both Sides Now


On raconte que le guitariste Pat Martino, après un accident qui le laissa sans mémoire, apprit de nouveau à jouer en écoutant ses propres enregistrements. Cette histoire me terrasse. C’est le contraire d’une leçon. Pour nous autres qui avançons sur l’écran des mots comme des mains dans le noir, est-ce qu’on peut perdre la mémoire à ce point, et la retrouver ainsi ? Pour nous autres qui regardons le monde comme s’il était sur le point de lancer l’assaut, est-ce qu’on ne ferait pas mieux de courir vers lui pour qu’il perde sa mémoire ?

La fiction, ce n’est pas moins de réalité, c’est davantage de rationalité. Lire Rancière ces jours donne le vertige. Ce monde qui se raconte comme un grand récit des jours morts s’affole de lui-même, va tomber, c’est sûr, à force de rationalité. Je lis que plusieurs drones et des hélicoptères de combat avec l’appui de blindés ont mis à bas une une charpente de bois taillée avec métier dans un bocage nantais. C’est l’image qui restera de tous ces jours quand il faudra les renverser : toute la technologie amassée pour écraser ce qui fabriquait le contre-monde respirable et possible.

D’autres images encore, d’autres phrases lues : le tyran, c’est celui qui survit au pouvoir. Beaucoup de lecture sur le pouvoir, beaucoup de pensées vers ce qui lie les hommes à d’autres jusqu’à l’insoutenable – beaucoup de rêves sur les ruses pour lui échapper. Exercer le pouvoir contre lui. Il paraît que le Pouvoir gouverne en notre nom. Beaucoup de pensées sur ce nom, et combien il faudra le venger, en son nom.

L’année universitaire s’achève avec les examens [sic] dans un soulèvement fébrile et dense. La beauté de ces jours tristes et joyeux, c’est aussi de voir combien on leur résiste. Des étudiants occupent des amphithéâtres de cours (ceux où il est impossible de faire cours parce que la salle est trop grande, et les corps trop loin, et la parole immédiatement perdue, jamais adressée). Des banderoles sont levées sur des draps tendus devant les portes, des phrases s’écrivent, terriblement belles et vivantes. J’ai noté celle-ci : JE NE VEUX PAS GAGNER MA VIE, JE L’AI.

Je pense à Pat Martino, je pense à ses souvenirs : à la main qu’il posa ce jour sans mémoire sur l’instrument comme pour la première fois pour tout recommencer, apprendre chaque note de nouveau et la joie des commencements, et la douleur des commencements.

Je pense à ce qu’il nous faudra de douleurs pour recommencer ce monde, sur les cendres de tous ses souvenirs, à ce qu’il faudra de joie en leur nom.




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9 avril 2018

Ändere die Welt, sie braucht es.

Brecht, La Décision


Bob Dylan, Political World

Nouvelle semaine, monde vieux – c’est ce que j’écrirai ensuite, en légende de l’image, bras tendu sur le ciel terrible (il fera beau toute la journée à cause du vent, ou grâce à lui). C’était le matin sur Saint-Charles, et déjà les nouvelles tombaient comme des coups sur le corps : à Notre-Dame-des-Landes où on avait décidé de vivre autrement pour le seul désir d’avoir voulu désirer cela, l’autrement des vies pensées contre les logiques imposées d’un réel en coupe réglée, à Notre-Dame-des-Landes, tout finissait dans les larmes versées par le dépit et les gaz lacrymogènes, et toute la journée on lira sur les fils d’infos les mots de grenade d’encerclement et d’évacuation, de destruction d’habitats auto-construits : monde vieux qui frappe comme un sourd un homme qui invente un nouveau langage.

Il y a un autre monde, et il est dans celui-ci.

La phrase d’Eluard avait du sens, ce matin, à la Gare Saint-Charles, les cheminots entraînent une petite foule avec elle — on sautera au-dessus des tourniquets du métro et on s’engouffrera dans la ville, sans y avoir été autorisé ; on marchera au milieu de la route, et les voitures s’arrêteront ; on passera les ronds-points comme s’ils étaient faits pour nous, et pour cela, et on lèvera les barrières des péages pour que les voitures passent elles aussi, comme si ce monde était à nous, et pas seulement un bien qu’on achète, qu’on loue, auprès duquel on s’endette ; le matin passera comme si on l’avait volé.

Rien ne changera de l’ordre réel des choses mortes qui nous gouvernent ; mais au moins pour un jour, avant d’autres, marcher sur la ville sans y être autorisé délivre du sentiment d’être soumis à elle, aux jours, et au sentiment qui nous dit où la vie s’établit, où elle est inacceptée.

Bien sûr, pendant ce temps, les coups sur Notre-Dame-des-Landes, les menaces sur les amphithéâtres occupés par la joie des étudiants qui reprennent en main leur avenir, les mépris de masse, les droits dans leurs bottes, toutes les consignes, toutes les insultes — bien sûr, pendant ce temps, tout ce qui se poursuit et écrase.

Sur Saint-Charles ce matin, au-dessus de Marseille prêt à s’ouvrir en deux sous le déluge, au-dessus du pays, malgré les mauvaises nouvelles de ce jour qui tombent dans la boue avec des enclos dignes faits de mains d’hommes et de femmes dignes, oui, malgré les crachats de dépit, ou par eux, quelque chose malgré tout comme ce qui précède les commencements.




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8 avril 2018


Le soir, noblesse est partie de ce ciel.
Ici, tout se blottit dans un feu qui s’éteint.
Le soir. La mer n’a plus de lumière et, comme aux temps anciens,
tu pourrais dormir dans la mer.

Éluard, sans titre


Fabrizio Paterlini —Week #10

Lente bascule des jours vers ce qui se précise et ne vient jamais : le printemps, ou les révolutions. Les révolutions viendront plus sûrement que le printemps ; et dans ces jours secoués de rage et de joie, on est plus vivant d’appartenir à ce temps qui se réveille, qui se soulève, un peu, qui s’arrête ; et sur la grève de Pointe Rouge, je pense à ce mot de grève et à sa douce violence de mise aux arrêts des logiques du réel.

À l’image, l’orage imminent qui s’est répandu toute la matinée et qui se dispersera vers midi est une image menaçante de ces jours, aussi : peut-être que rien n’aura lieu, pas même le lieu. Comme toujours le temps passe sur lui comme de l’oubli, et nous, qui le regardons en attendant des signes nous retrouvons au soir honteux d’avoir été lâches, et qu’il aurait été plus juste de cracher sur le sol ou au ciel pendant qu’il faisait jour — que vienne un temps dont on s’éprenne, oui : mais qu’il vienne de nos propres mains. Qu’il est temps enfin, et urgent, de ne plus attendre pour basculer ce monde vieux dans l’oubli.

L’orage ce matin comme au soir des révolutions toujours imminentes, toujours repoussées au nom de leur imminence ? Comme une rencontre au matin, quand il faut partir déjà ; ou comme on rêve l’aube au plein cœur de la nuit perdue déjà.

(Pour moi, l’orage imminent et évanoui aura été l’image d’une autre bascule, celle qui conduit vers des jours autres qui n’auront pas lieu : je l’ai appris vendredi, les projets pour l’an prochain s’effacent. Tant pis. Le présent est toujours de l’avenir qui aura été rendu impossible. Il faudra ruser pour malgré tout s’inventer malgré eux. Ou alors renoncer ? C’était la pensée, vendredi soir, quand rien n’est arrivé (comme prévu), rien de ce qui aurait pu (dû ?) avoir lieu (comme toujours) dans cette vie interrompue, ou repoussée. Sans doute n’est-ce pas même décevant : c’est dans la nature des choses de nous entraver ; on est simplement toujours en quête de moyens de dériver les courants.)

Heureusement, les autres nous donnent la force qui nous fait défaut. Jeudi, dans l’amphithéâtre presque vide, ces paroles jetées le matin pour qu’on les ramasse. Et en fin de journée, dans l’amphithéâtre tout proche, c’étaient d’autres paroles qui y faisaient écho en moi : les paroles des étudiants qui décidaient d’occuper pour la nuit l’université. D’un matin au soir, ce qui liait la pensée à l’action, ce nouage — comme si le soir avait ramassé les mots du matin.

Peut-être que tout commence, ces jours ; ou que c’est déjà fini — et pourtant, impression d’un sursaut dans cet engourdissement du monde. Ce qu’il faudrait, c’est de cesser de lire dans le ciel les signes à venir, et ne plus attendre que l’éclair annonce le tonnerre — inverser les choses, ce serait cela, l’émeute : quand le tonnerre précède l’éclair. Les émeutes intérieures ressemblent à cela : et dans nos vies, on reconnaît les bascules à ces déclenchements de forces. Il faudra apprendre à les percevoir aussi dans le grand dehors des choses, dans les corps et les cris, et non dans les paroles jetées, mais dans les actions qu’on ferait avec elles.



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud