JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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13 janvier 2021


Si, par le surréalisme, nous rejetons sans hésitation l’idée de la seule possibilité des choses qui « sont » et si nous déclarons, nous, que par un chemin qui « est », que nous pouvons montrer et aider à suivre, on accède à ce qu’on prétendait qui « n’était pas », si nous ne trouvons pas assez de mots pour flétrir la bassesse de la pensée occidentale, si nous ne craignons pas d’entrer en insurrection contre la logique, si nous ne jurerions pas qu’un acte qu’on accomplit en rêve a moins de sens qu’un acte qu’on accomplit éveillé, si nous ne sommes même pas sûrs qu’on n’en finira pas avec le temps, vieille farce sinistre, train perpétuellement déraillant, pulsations folles, inextricable amas de bêtes crevantes et crevées, comment veut-on que nous manifestions quelque tendresse, que même nous usions de tolérance à l’égard d’un appareil de conservation sociale, quel qu’il soit ? Ce serait le seul délire vraiment inacceptable de notre part. Tout est à faire,

André Breton, Second Manifeste du Surréalisme

Bien sûr, les signes, les signes qui appellent, les signes qui font signe vers d’autres, ceux qui parlent, à chaque carrefour, désignent. Les directions, les perspectives, les signes aberrants auxquels on se voue plus qu’à soi-même, qui sont l’amour même, les signes qui ont seuls les chiffres insensés de ce qui seul vaut la peine, si grande, d’aller d’un soir au matin, en passant par-dessus notre corps, les signes qui sont seuls, mais seuls, ce qui seuls possèdent le sens qui déchirent, brisent, renouent : bien sûr, je les sais tous, j’aurai passé cette aventure terrestre à les suivre, les traquer, les débusquer au fond des villes, et ils m’auraient mené seulement là,

Les signes qui déchirent, qui arrachent la peau, font voir sous la peau, d’autres peaux plus mortes encore, celles de l’Histoire dont on est le crachat, et cracher alors,

Bien sûr, et jusqu’à la folie d’en créer et de les prendre comme des signes aberrants posés là pour prouver que la vie existe et que je suis de son côté.

Reprendre, aujourd’hui. Le matin, j’ouvre l’écran : 96 étudiants sont de l’autre côté. Deux heures, je ne sais pas ce qu’on fait, ensemble, à parler de part et d’autre de l’écran, agiter des mots sans se voir, ou presque, tâcher de penser ce qu’on ne peut penser qu’en respirant le même air ; je ne sais pas. Je sais qu’au terme des deux heures, quand je referme l’écran, d’un geste presque brusque, je réalise que je n’ai plus de voix : dans le silence qui m’entoure, je comprends que j’aurai quasiment hurlé deux heures dans la solitude, face à l’écran, pour essayer peut-être de mieux trouver les mots, de provoquer la pensée qui s’échappait dans la distance.

Hier, j’entendais ce noble professeur chanter les louanges de tout cela, l’enseignement à distance, tout ce mime grotesque de la vie : et ce n’est pas seulement le dégoût qui était venu, presque le désespoir. Ce monde mort qui vient, qui s’étend non sur les ruines de l’ancien, mais dans ses prolongements, conforte ceux qui étaient les plus puissants. Il était content, le brave professeur, je n’ai pas d’autres mots. Ce contentement meurtrit, parce qu’il insulte ce qui donnait encore sens à ce que, à mains nues, on tentait de forer dans ce monde : des paroles à bout portant, des regards qu’on croisait, des visages.

Le soir, c’est la route véritable que je reprends. Le chemin vers le théâtre et Aix : on est douze dans la salle, entendre la terrible pièce de Brecht, Tête ronde, Tête Pointue, sa vérité âpre, frontale et qui lave un peu de la saleté du monde, soulève, comme un haut-le-cœur, comme une mer sur les terres désolées de la réalité.

Ce qui me brutalise, ce soir, d’y penser, c’est d’avoir été brutalisé par le contact des corps : tant de mois sans être en présence. Là, je voyais cinq ou six corps à la fois devant moi, sur la scène, évoluer, crier, pleurer. J’étais là pour les voir, ils étaient faits de chair et de sang, j’en étais apeuré.

Je me souviens alors de ces livres posés dans la rue, cette bibliothèque vue il y a dix jours et qui ne contenait que les mauvais livres, ceux que les gens consentaient à déposer pour s’en débarrasser sans doute, et qui sont les seuls qu’on est prêt à donner.

J’essaie de lire, ce soir, à m’en brûler les yeux, ce signe adressé.




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4 janvier 2021


Que voulez-vous la porte était gardée
Que voulez-vous nous étions enfermés
Que voulez-vous la rue était barrée
Que voulez-vous la ville était matée
Que voulez-vous elle était affamée
Que voulez-vous nous étions désarmés
Que voulez-vous la nuit était tombée
Que voulez-vous nous nous sommes aimés.

Paul Éluard, Couvre-feu


Peut-être est-ce le décompte des morts chaque jour, celui des mourants. Peut-être es-ce le masque chirurgical qui, à la place de l’obole sur les lèvres pour le passeur, dit le silence à travers quoi passent les mots porteurs de la maladie, peut-être. Peut-être est-ce le masque que jadis on portait comme la persona funeste du drame : masque tragique et masque mortuaire unis dans la seule fonction de désigner le rôle : masques qui, tous semblables aujourd’hui, nous renvoient à notre condition vulnérable de mortels. La seule croissance dont il est question tient aux chiffres des entrants dans les chambres blanches des hôpitaux. Peut-être. Désormais que la mort est partout une possibilité statistique, on n’aurait plus besoin de la voir en face, à bout touchant des yeux, sur les scènes et les salles noires des cinémas. Ce qu’on faisait autrefois, dans les lieux d’art, c’était peut-être cela après tout : regarder la mort en face et s’en relever. Non. On ment bien sûr : ça n’arrivait presque jamais : voir la mort en face. Souvent, c’était la lâcheté du spectacle qu’on voyait, seulement la médiocrité, la paresse. L’art est si rare qu’on finit par ne plus croire en lui. Mais puisqu’on refuse la croyance ici comme ailleurs, qu’on sait la vie au prix de la rareté et qu’elle s’arrache de la mort, on y retournait autrefois, au théâtre et dans les cinémas, voir la mort en face, si elle ose. Elle osait, parfois : rarement. Mais quand même. Alors on sortait le soir, on tentait sa chance.

Maintenant que la mort défile en temps réel sur les flashs infos, fermer les théâtres et les cinémas devait fatalement suivre. Devenus inessentiels, non à la respiration culturelle (quelle fadaise), mais au simple fait que la vie avait peut-être remplacé cela : ce regard conjuré de la mort.

On sait bien que tout cela est faux, qu’ils ont fermé les théâtres et les cinémas parce que c’était plus facile, que ça ne leur coûte rien, que c’est au moins ça de réglé, et qu’on ne meurt pas de faim à manquer les gesticulations des saltimbanques.

Privés de fictions, d’imaginaires, de récits, on s’est rabattu sur autre chose : les délires des complots qu’on lit partout sont les vrais romans faux de notre temps. Seulement, en crise de Don Quichottisme aigu, beaucoup ont pris ces récits fabuleux au pied de la lettre et comme pour la véritable nature des chose ; ils enfourchent chaque jour leur réseau social pour attaquer la réalité armé de lances en papier mâché et remâché qu’ils prennent pour des matraques de fer et d’acier.

Ce peut être touchant, si les armes véritables n’étaient pas pointées sur nous. Si le complot le plus précieux ne résidait pas dans celui que fomentent les puissants, mais sous celui que forgent les fragiles pour renverser l’ordre du monde en désordre désirable.

Non, ce n’est pas touchant, c’est vil et méprisable parce que le monde pendant ce temps trouve les raisons qu’il n’attendait plus pour écraser davantage.

On rêve aux portes battantes, aux fenêtres qui claquent, on rêve aux rêves que rêvent en secret les artistes essentiels qu’on ignore encore et qui diront ces jours qu’on ne voit pas tant qu’on est dans la chambre noire de ces jours, on rêve aux œuvres qui lèveront la visibilité impossible de l’époque : on rêve.

Ces rêves ont une utilité sociale imparable en ce qu’elle désarme toute utilité et toute socialité.

Ces rêves sont les cauchemars de ces jours qui nous en délivreront, dans les cris de terreur, ces cris qui nous jettent de l’autre côté du temps, des délires, loin des dedans mortels, vers les dehors terribles et saufs.




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31 décembre 2020


« Change nos lots, crible les fléaux, à commencer par le temps », te chantent ces enfants.
« Élève n’importe où la substance de nos fortunes et de nos vœux », on t’en prie.
Arrivée de toujours, qui t’en iras partout.

A. Rimb.


La roue des révolutions du jour tourne dans le ciel noir. Oui, que tout finisse. Vœux qu’on adresse chaque jour au jour, au monde qui les porte et les fabrique. Vœux qui cherchent dans chaque instant qui se dérobe la paroi qui pourrait renvoyer leurs échos, à défaut transpercer les surfaces, chercher ailleurs à déplacer son ombre. Vœux qui trouvent toujours à qui parler quand cette paroi dressée à l’horizon des choses est soudain un trente-et-un décembre.

Les jours sont les mêmes, sauf le chiffre qui rend la suite des faits mémorables, autant dire voués à l’oubli. Les jours sont les mêmes tant qu’on ne les terrasse pas. Les jours sont les mêmes et pourtant.

En cendre tout devient possible.

Ce qu’on ne souhaiterait pas même à son pire ennemi (mais qu’on adresse malgré tout à cette année) tient à ce désir d’en finir et de tout recommencer. L’an neuf relève de ce miracle et de ce leurre, qui fait miroiter les commencements seulement pour en finir avec eux. Ruse du réel. Carnaval du pouvoir : vous voulez en finir avec tout ? Prenez ce jour, et un soir durant, ayez l’illusion que quelque chose commence.

C’est chaque jour que les commencements se traquent pourtant, se trament dans le liseré indéchiffrable des chiffres alignés comme des fusillés devant nous. Chaque jour qu’il faut en finir et commencer. Chaque jour que le jour est un leurre.

Spoil : on gagne à la fin

Quand le jour s’écrase de tout son poids mort d’année vaincue sur la mer, on voit bien qu’il refuse. Vers la fin du mois de décembre sous notre hémisphère, la lumière regagne du terrain sur la nuit. C’est là qu’on bascule.

Les résolutions que forge le monde contre nous, on les connaît : on les subit chaque jour et dans nos sommeils aussi, les rêves qu’on faits parfois lui appartiennent. Ceux qui lui échappent regorgent de terreurs, mais nous secouent vivants et nous font se lever, alors on accepte la leçon ; on se lève au milieu du noir, on avance nos mains dans la vie, on pourrait tomber dans un trou, et d’ailleurs on tombe dans ce trou qu’est cette ville, mais on refuse de se confier à des rêves qui ne sont pas les nôtres.

Nos vœux n’ont pas de silhouette ; tiennent seulement à l’allure qu’on a dans ces nuits soulevés, où plein de fatigue, on marche encore, s’habituant au noir, cherchant le vivant, devenant corps, bête, mais bête traquée, renouant aux vieux instincts de chassé, à l’affût d’un abri, ou d’une meilleure position pour sauter à la gorge du chasseur. La roue des révolutions du jour tourne dans le ciel noir.

Une autre fin du monde est possible.




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21 décembre 2020


Enfin l’automne déclinait, tout en froidure et en grisaille. C’était un automne hivernal qui venait maintenant, une poussière devenue la fange de toute chose, mais en même temps le froid de l’hiver nous apportait quelque chose d’appréciable : l’été brûlant était fini, le printemps viendrait plus tard, l’automne se définissait finalement en hiver. Et dans les hauteurs de l’air, dont les teintes délavées n’évoquaient plus ni chaleur ni tristesse, tout était propice à la nuit et à la méditation indéfinie.
Ainsi étaient toutes ces choses pour moi avant que je les aie pensées. Si aujourd’hui je les écris, c’est que je m’en souviens. L’automne que je possède vraiment, c’est celui que j’ai perdu.

Pessoa, Climats

Le solstice encore et toujours, il en viendra donc un chaque fois que le soleil se décidera à passer à la verticale du tropique du Capricorne — à onze heure deux, c’en était fait. Le jour le plus court du monde, jusqu’au prochain. Cette rétraction de la lumière jusqu’à ne plus croire en elle ; ou ne croire qu’en elle. On regarde le ciel cherchant dans les lumières sans doute la plupart mortes ce qu’il en sera de nous, demain, bien vite. Et puis, il faut rentrer.

Devant la mairie, le pêcheur qui s’en allait comme son père, son grand père, et tous les ancêtres avant lui : et se dire qu’il serait le dernier ? Je ne sais pas : à son regard, je voyais bien qu’il ne se posait plus la question : il serait le dernier, et il n’en était que plus indifférent. Aux fenêtres de l’hôtel de ville, peut-être qu’on se saoulait au Champagne au même moment, d’avoir été du bon côté de l’isoloir. L’indifférence du pêcheur portait sur les salons lambrissés aussi dont il ignorait l’existence, sans doute.

Dans le regard du vieil homme, tout a fini, sauf sa propre fin qu’il repousse à la prochaine pêche, et elle sera peut-être meilleure qu’aujourd’hui, Dieu seul sait, et Il ne sait rien.

Lu d’une traite L’ironie du sort de Didier da Silva ; repris Maître et Serviteur de Pierre Michon ; regardé longuement les pinturas negras que Goya avait exécutées comme sa vie, pour rien, pour lui seul, pour la solitude écrasante d’avoir commis cette existence jusque là. J’apprends que Goya est mort à Bordeaux, chose que tout le monde sait peut-être, et je m’en veux de ne le savoir que maintenant ; je voudrais désormais savoir où exactement le corps a respiré une dernière fois.

Il faudra que je me décide à retirer la page arrachée des œuvres complètes de Saint-Just que j’avais posé au-dessus du bureau — je ne sais pourquoi. (Je sais très bien pourquoi.)

Le Grand Ptolémée qui inventa pour nous le Solstice dessinait aussi, par désœuvrement et pour la gloire de la vérité scientifique, qui est son envers. Peignait-il à main levée ? Ici, la carte du monde connu, indubitable preuve que la réalité se mesure au poids de croyance qu’on lui voue, à la beauté que lui confèrent ses contours — et aux joues gonflés des angelots qui figurent le vent.

La douleur au poignet est étrange. Elle bat irrégulièrement, sans rien qui la provoque, apaisée par rien de singulier. Elle me rappelle que je possède un poignet, que le corps est au bout de moi-même cette lourdeur qui m’empêche davantage qu’elle ne me permet le monde. Elle est un rappel constant de l’entrave qu’est le corps à l’égard du désir.

Il n’y a dans la nature que du noir et du blanc : phrase de Goya, que toute sa vie dément. Peut-être que toutes les phrases qu’on retient des hommes impossibles sont exactes à la condition que la vie les démente.

Le 21 décembre, la nuit est la chose la plus répandue en ce monde qui dépasse l’équateur, et c’est dans cela que j’écris, sans autre pensée que celle qui me tourne vers elle.




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5 décembre 2020


L’humanité, qui jadis avec Homère avait été objet de contemplation pour les dieux olympiens, l’est maintenant devenue pour elle-même. Son aliénation d’elle-même par elle-même a atteint ce degré qui lui fait vivre sa propre destruction comme une sensation esthétique de tout premier ordre. Voilà où en est l’esthétisation de la politique perpétrée par les doctrines totalitaires.

Walter Benjamin,
L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée, 1935 (trad. P. Klossowski)

Sur l’écran, seulement l’écran ; notre reflet. Il faudrait en traverser l’apparence, se dessaisir de l’effet miroir — projeté sur l’écran, on regarde son visage plutôt que celui à qui on parle. La solitude de Narcisse le sauvait au moins de lui-même, qui croyait ne voir qu’un autre. Alors on ruse : on déjoue les reflets ; on trouve dans les préférences du système ce qui effacera notre visage. On s’en libère ; l’écran seul demeure : surface sans profondeur. Quand il s’éteint, on revoit notre visage et sur lui les traces de doigts comme autant de cicatrices de blessures virtuelles.

Rues vides. Sauf quand il faut manifester — autant dire : contourner les mouvements des flics. Rues qui ne sont plus que des espaces à traverser. Rues mortes comme on nomme les langues dès qu’on ne s’en sert plus que pour designer l’écart d’incompréhension qui nous lie à elles.

L’année s’achève là où on l’a laissée à son début : dans l’attente que tout recommence.

Si les horloges sont rondes, c’est pour mentir. Entretenir l’illusion que tout revient, que la mort n’est pas à l’œuvre chaque seconde et qu’avançant elle ne fabrique que de l’oubli ou de l’irrémédiable. Si elles dessinent ce cercle toujours repris, c’est pour qu’on ne perçoit pas l’effacement.

Si les horloges sont rondes, c’est pour ne voir en elles que des cercles où sauter à pieds joints et qu’on s’engouffre enfin dans un trou où rien n’existerait que la profondeur horizontale de l’espace.

Si les horloges existent, c’est pour qu’on tire sur elles.

Lecture d’un roman contemporain, ces jours, qui fait la gloire des lettres françaises, gonfle le cœur d’orgueil de son auteur et le chiffres d’affaires des librairies – deux heures d’attente dans la salle bondée d’un médecin ouvrent le désœuvrement à de telles extrémités. Je suis consterné, non par ce que je savais déjà (le dégoût à peine âcre de l’arbitraire, ce jeu de la fiction sur elle-même, ce miroitement qui ne conduit qu’à vouloir dire à la marquise de repasser plus tard, 5h est passée.) Non. Je le suis par cette intelligence qui ne cesse de s’afficher à chaque page pour elle-même, et elle seule : et qui finit bêtement par se sourire du bon mot arraché péniblement à son personnage de pacotille.

S’en laver ensuite par quelques pages d’André Breton, se laisser mordre par elles, longuement, violemment ; s’armer de cette haine de la littérature pour ne pas la mépriser trop, garder cette idée qu’on la commet aussi malgré elle.

Ce soir, sur l’écran, toujours la même violence sur nos corps, toujours le même monde qui fait pleuvoir les coups, tomber les matraques comme le soir : le même monde qui se détruit à force de fracasser les crânes ; ce monde qui nous piétine et ne nous convainc pas.




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30 novembre 2020



Les traces
de sang
sur terre
peuvent-elles
devenir
blessures
dans le nuage
qui passe ?

Armand Gatti, La Première lettre (1978)


Le réel n’a pas de visage. On le lui a arraché. Il parle à travers une bouche vide, édentée, qui crache tout le sang du monde. Le réel insiste. Il voudrait dire ses bourreaux, et il crache, et son crachat peu à peu l’étouffe comme l’étouffent les gaz 2-chlorobenzylidène malonitrile dits lacrymogènes en raison des larmes qui soudain surgissent comme si on avait mal ou honte : on n’a pas honte, ou seulement pour eux ; mais on ne peut plus résister alors on court, on voit une rue qui s’ouvre dans la course, on la prend comme si on devait prendre son courage et des forces à la ville entière : nous attend, noire de pied en cape et frappant en cadence sur des boucliers en polycarbonate transparent la brigade de répression de l’action violente motorisée, cette brave Brav-M, qui charge en hurlant des mots incompréhensibles jusque sur nos crânes.

Le réel a aussi ce visage-là.

Rien ne l’étouffe, lui, ni la honte ni la peur, ni les gaz, ni rien : rien.

Pas besoin d’une bouche, les mots sont partout, dans moi, hors de moi, ça alors, tout à l’heure je n’avais pas d’épaisseur, je les entends, pas besoin de les entendre, pas besoin d’une tête, écrit Beckett — l’innommable Innommable d’aucun secours ce soir, mais on regarde les mots en cherchant où passer, comme toujours.

L’image : le corps de la jeune fille, soulevée par son ami, juste au moment où les coups vont s’abattre sur elle. L’image revient seule. Elle fraie ce soir parmi les autres, le type tabassé chez lui par quatre en armes dépositaires de l’ordre public ; le mot ordre public qui fait écran à l’image ; sur les écrans, les images qui font écran au monde : le monde qui devient cette image tabassée.

L’écran est aussi la surface horizontale du monde qu’il nous faudrait piétiner : l’image aussi s’impose, sans phrase.

Poème de Butor : Sur les nuages l’embrasement/la bouteille ou rage le gin/ou djinn aux mille et une nuits/qui nous ouvrira les vitrines/des trésors où dorment les traces/du passé verres d’outre-vue/fenêtres des vagues-voitures/les yeux du prochain millénaire. Son titre, Reflet, miroite dans le soir, tremble dans le tremblé de ces jours, incertains, terribles, prêts à basculer déjà.

Mais où ?

La semaine passée, dans l’enfer de Zoom, celui qui éloigne les êtres dans l’illusion de les approcher, tandis que je parlais assourdi dans mon propre écho, inaudible (quelques heures avant, impossible d’afficher mon visage), que tout donc prend l’allure grossière de l’allégorie désastreuse de ces jours, cette pensée aussi : qu’on se souviendra de ce temps immobile comme ce qui précédait tout, et la condition de toute fin qui rendrait possible tout recommencement.




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23 novembre 2020


Homère, l’insomnie. Et les voiles tendues.
J’ai lu jusqu’au milieu le Catalogue des vaisseaux.
Cette longue couvée, ce long envol de grues
Sauvage qui jadis franchit le ciel de Grèce.

Mandelstam, 1915


La mer est là pour qu’on vérifie la présence, calme et placide, de ce qui s’échoue seconde après seconde, et recommence. La mer n’a pas d’autres buts que de détruire l’idée d’en avoir un : elle n’a pas d’autre devenir que de devenir ce qu’elle ne sera pas, de la terre mordue de l’autre côté d’elle pour toujours. La mer est là pour qu’on jette les yeux sur elle et qu’on l’oublie. Les insultes du ministre de l’Intérieur sont un crachat à sa surface. La mer n’est pas là pour autre chose : recueillir les crachats pour que les enfants les piétinent.

Lire trente pages de Mandelstam, le soir, est le contraire d’être consolé. On n’a pas de mot. On n’a pas d’armes. On n’a rien. On lit une page après ce qui terrasse l’oubli pour toujours ; quand on ferme le livre, qu’on est prêt désormais à en découdre, on a oublié bien sûr, on est terrassé.

La phrase entendue dans la rue, tout à l’heure : je t’aime, mais pas autant que lui. (L’ai-je réinventée ?)

Grues s’enfonçant en coin vers d’étrangers confins,
(L’écume divine ceint la tête des rois)
Vers quel port voguez-vous ? Ô guerriers achéens
Vous seriez-vous, sans Hélène, souciés de Troie ?

Aucun bateau à l’horizon : autant dire aucun horizon.

Il y a cette page arrachée des œuvres complètes de Saint-Just, déchirées à force d’avoir ouvert le livre jusqu’à m’en crever les yeux, et maintenant ? J’ai fixé comme je l’ai pu la page contre un cadre au mur, elle bat lentement au moindre courant d’air. Ce n’est pas qu’une image.

Je suis encore sorti sans le papier : en tournant la rue, la voiture de flics au rond-point, j’ai tourné l’angle ; accéléré un peu, regardé dans les rétroviseurs. On en est là ?

La mer n’est pas là, elle vient, elle ne cesse pas de venir, et de se refuser. Leçon encore.

La mer est une fosse commune qui déborde de cadavres d’oiseaux. J’y pense quand soudain, je m’y enfonce.

Seulement, les pieds plantés dans la mer, rien ne me sépare plus du Québec, du Fleuve, des torrents sauvages, des mondes neufs saccagés par nous autres : l’eau n’est pas seulement froide, elle ravive mes blessures à la cheville. Quand je sors, je ne regarde pas le ciel cette fois. La ville devant moi, morte, mortelle, devient une promesse, sa morsure. La ville devant moi, enfermée vivante, lance du sel sur mes souvenirs.

Tout est mu par l’amour — Homère et l’océan.
Qui donc puis-je écouter ? Car Homère se tait.
La mère est noire et murmure, vaticinant,
Dans un grondement sourd frappant à mon chevet.




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15 novembre 2020


C’est ainsi que la vraie beauté ne nous frappe jamais directement.
Et qu’un soleil couchant est beau à cause de tout ce qu’il nous fait perdre. 
Antonin Artaud, Le Théâtre et son double

Entre nous et la fin désirable de ce monde, il y aura toujours la police. Vers cinq heures, le soleil tombait comme une pierre dans l’oubli, la mer s’allongeait, le réel n’avait plus de force : il les avait jetés dans la bataille comme aux chiens on lance un os en espérant qu’ils se taisent et s’entredévorent peut-être, si seulement, et que tout cesse des cris et de la faim, de la peur surtout — inavouable, mais précise — de les voir se dresser sur nous ; on en était là des pensées quand les flics ont fait leur ronde.

Ma présence était-elle justifiée ? Vérifier que la journée finirait, que le soir tomberait (et précisément : à mes pieds) n’était pas une raison valable, semble-t-il. J’imagine que le regard du flic s’est posé sur moi ce soir-là, pour ma protection et celle de la commune cité, que je pouvais alors être un risque pour mes frères, mes semblables, comme ils pouvaient l’être pour moi. J’imagine pour me rassurer seulement et je n’y parviens pas.

Je ne sais pas s’il a seulement jeté un œil sur le soleil qui s’effondrait de l’autre côté de nous ; et si cette pensée est triste pour lui qui l’ignore, ou pour moi qui la possède.

Hier, au théâtre. Les répétitions sont ouvertes ; on se glisse dans la loi comme les enfants savent jouer de l’arbitraire des règles et de certains flous qui les entourent pour éprouver les limites du pouvoir : on est peu de choses. On prend la voiture, on refait la route ; on regarde les bas-côtés et de nouveau ils se remettent à exister. Même chose pour les corps sur le plateau tout à l’heure, la grâce féroce des gestes qu’on fait sur une scène pour vérifier que le temps passe et son labeur. Même chose pour nous dans la salle, écartés, solitairement effacés dans l’ombre, effarés d’appartenir encore, non pas à cette communauté de spectateurs, mais à la solitude même, noire et reculé.

Il y avait, à la fin, une averse d’allumettes et des cris de joie dans l’odeur de soufre.

En sortant, cette image d’une jeune femme allant au pied des bâtiments de l’université avec une poussette vide.

Rêve. J’étais aveugle, et je voyais. Je voyais ce que je ne voyais pas, étant aveugle, et le monde m’apparaissait comme à distance et perdu, impossible, visible dans son invisibilité même. C’était aussi difficile à décrire qu’évident à éprouver. Je longeais des magasins parisiens, frôlais des foules, traversais les boulevards — Quatre-Septembre ; La Fayette ; bientôt Bonne Nouvelle —, et je posais mes yeux morts sur toutes choses qui semblaient me plaindre ; on me regardait en pensant que je ne les voyais pas.

Le monde plus vif encore d’être saisi à son insu. Ou moi plus mort encore de ne vivre qu’arraché à lui.

Toute cette allégorie du présent éventré.




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10 novembre 2020


Jour de malheur ! J’ai avalé une fameuse gorgée de poison.
La rage du désespoir m’emporte contre tout, la nature, les objets, moi, que je veux déchirer.

Rimbaud, Brouillons d’Une Saison en enfer (« Nuit de l’enfer »)

Convertir les forces noires de l’immobilité en désespoir, oui, plus noir encore, oui, et plus méchant, plus mobile, plus âcre, celui qui dans la bouche, oui, brûle, et oblige à cracher, impose de ne pas garder le silence pour soi, mais de le partager, oui, le désespoir, oui, mais lequel ? Par où ? — Seigneur, c’est un mur ; par là ?

Le mot d’ordre de Michaux : celui qui dit infusez davantage, est-il soluble dans l’air du temps, rance, latent, confortablement installé dans le désastre qu’on gère faute de mieux. La gestion des affaires courantes sent les latrines. Le mot d’ordre de Michaux ne sauve pas, il appelle : et après ? Ne désespérez pas, qu’il nous lançait autrefois — je me souviens, en ces temps, j’étais en mon adolescence : j’avais ce mot accroché à la porte de l’internat —, ne désespérez pas, infusez davantage.

Dans quelle liqueur forte faire infuser le désespoir, dis-moi ?

On annonce un frémissement ; la hausse de la courbe est moins pentue ; les morgues sont pleines, mais moins ; le monde agonise, mais étouffe son râle avec plus de pudeur. Partout est à la débâcle. On cherche les forces. On est prêt pourtant. On a fini de se préparer. On ne regarde plus le ciel en calculant vaguement les puissances de vent à venir qui emportera tout ; on sait que le vent est dans le corps et qu’il suffirait d’être tant à soudain souffler sur ce réel de cartes.

La phrase de Bensaïd : « dans le travail pour l’incertain, la seule règle est de prendre parti pour l’opprimé » — je la récite de mémoire comme on se jette, intérieurement, le bois qu’il faut pour chauffer la colère et rendre gorge à la tristesse.

On laisse ouvertes les écoles où s’entassent ceux qui toussent sous leur mauvais masque qu’on touche mille fois par jour ; on laisse ouverts les commerces pour ne pas qu’ils meurent quitte à mourir ou donner la mort ; on sauve ce qui peut l’être, et d’abord les apparences ; on élit un puissant pour la seule raison qu’il est moins fou que l’autre ; on bombarde l’Arménie ; on oublie lentement le temps qu’il fait de l’autre côté de la fenêtre.

Mais je n’oublie pas que c’est le 10 novembre. Ce jour avait vu agoniser Rimbaud. Chaque 10 novembre de cette vie, je me fais la promesse de me rendre au pied de la Conception et de jeter mes pensées vers lui, puis d’aller voir la mer, longuement, où ne l’a pas attendu le bateau qu’il désirait rejoindre ces dernières secondes.

J’ai manqué à ma promesse, comme toujours.

Cette fois, j’avais des raisons. Sur l’attestation de déplacement dérogatoire en application du décret n° 2020-1310 du 29 octobre 2020 prescrivant les mesures générales nécessaires pour faire face à l’épidémie de Covid19 dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire, le législateur n’a pas cru bon d’ajouter, parmi les neuf motifs de déplacement, celui qui disait : se recueillir au pied du monde.

La réalité avait fini par reproduire infiniment le bruit de la terre qui heurte le bois du cercueil.

On lutte chaque soir pourtant pour ne pas se résigner ; hier, relire les pages d’un récit de deuil pour conjurer quelque chose que je ne saurai pas nommer.

On cherche des forces. Le monde conspire à les enfouir dans les impasses. Oui, on cherche les passages secrets où s’engouffrer parce qu’on n’en a pas fini avec lui, avec l’amour et son désir, avec l’enfance, avec le courage et la franchise ; avec la peur d’être lâche aussi ; avec les silences qui peuplent partout en soi la peine. Le monde enfermé par lui-même nous aura laissé finalement toute cette fatigue en partage – et dans notre corps, trouvera-t-on la force de la convertir en désespoir, seule capable, c’est vrai, d’en finir avec lui ?








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2 novembre 2020


Il aurait mieux valu / Même un faux mouvement /
Même un regard froissé, plutôt / Que ce geste évité / Ce geste absent

Dominique A, « Ce geste absent » (Vers les Lueurs, 2012)


Ce ciel, plutôt qu’un autre : celui-là, ou un autre. Ou rien. À choisir, rien. On dit : le bruit d’un arbre tombé au milieu de la forêt, personne ne le sait. Tout aussi bien sourd, le bruit de l’arbre foudroyé, que muet. Désormais, c’est l’arbre tout entier qui se dresse dans l’indifférence aveugle du monde, maintenant que de nouveau on se calfeutre.

Autrefois, on possédait au moins la dignité et l’élégance de tracer sur le linteau des maisons des signes noirs pour dire que la maladie était là, et qu’il fallait fuir, vite. À part ce signe, nous sommes moins fils que frères des cités pesteuses et des hommes apeurés.

Nous dormons dans les mêmes rêves, porteurs des mêmes imbéciles espoirs, sûrs que le monde sera le nôtre, plus tard, si seulement.

On réclame que tout soit fermé pour ne pas mourir de la maladie, que tout soit ouvert pour ne pas mourir. La séparation de la vie économique et de la vie nue a rendu ce monde impossible. Au milieu, d’autres vies creusent des nécessités aberrantes. Par exemple, seulement se plonger dans le silence.

Prelude en Do Minor, Op. 28, No. 20 de Chopin. En demandant des oracles aléatoires à sa musique, on tombe parfois sur des crevasses plus grandes que soi qu’il faut parvenir à grimper, tout le reste du jour, et on n’y parvient pas.

Image des boîtes aux lettres, leurs solitudes intactes parmi l’automne effondré déjà. Sur le téléphone soudain, cette nouvelle qui tombe : un entretien avec un penseur réactionnaire : « sommes-nous véritablement passionné par la liberté ? » Le titre porte déjà le sous-texte, plein d’éructation vengeresse, d’appels à peine masqués au crime de masse au nom de la liberté qu’ils ne veulent défendre qu’au mépris de ce qui la rend possible. J’éteins la maudite machine pour ce soir.

L’université est donc fermée. Indifférence ici encore. Le distantiel — ce mot qui promet aux nuages, mais sur lequel tombe la pluie grise et lente de la séparation — fera bien l’affaire, dit-on. On sait pourtant que parler à un écran n’est pas parler ; comme dire n’est pas s’adresser. On sait que rien ne traverse la paroi ; que tout se dépose. On sait déjà. On l’accepte au nom des morts sauvés peut-être. On essaie de ne pas penser à ce qu’on perd aussi, à ceux qu’on perd.

Rien n’aura lieu que le lieu : et même pas. Dans les couloirs vides des administrations, des villes, des mondes entiers seulement peuplés de ceux qui errent à leurs surfaces, le contraste avec les corridors pleins des urgences — mais sans images. On est constitué de ces absences d’images.

Entendu ce matin cette phrase de François Bon dans son édito matinal qui est désormais maintenant un rendez-vous important, avec soi-même, pour les bribes qu’on arrache : « Le langage, c’est notre maison ; le monde, c’est notre deuxième maison : le numérique n’est pas une maison, il est comment le langage advient dans la maison du monde. » La laisser résonner, ce jour, la laisser prendre la place, comme l’amiante sous les parkings qui coule et fait tenir la ville au-dessus.



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud