JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 64


6 novembre 2017

Pour moi cette silhouette blanche environnée de la paix de la côte et de la mer semblait dressée au cœur d’une vaste énigme. Le crépuscule déclinait rapidement dans le ciel au-dessus de sa tête, la bande de sable à ses pieds avait déjà sombré dans la nuit, et lui-même ne paraissait pas plus grand qu’un enfant — puis il ne fut plus qu’un point, un minuscule point blanc, qui semblait concentrer toute la lumière qui restait dans un monde enténébré... Et puis, soudain, je ne le vis plus...

Joseph Conrad, Lord Jim

Jessie Reyez, « Figures » (Kiddo, 2017)


Ce mur, je passe devant chaque soir de chaque jour, mais je n’avais jamais vu la silhouette qu’on devine en lui, et qui s’avance vers moi. Avec le soir, l’ombre des corps s’allonge plus rapidement, plus nettement ces jours. La nuit est comme la marée à l’ouest : au galop, jetée sur nos pas, prête à mordre si on se retournait, prête à nous emporter. Des silhouettes sur le mur, je voudrais savoir la peau, et m’y cacher. Il y a toujours, sur les murs de chaque ville, notre silhouette frère qui, sur la paroi d’un des angles que fait la ville quand elle se retire, la nuit, nous appelle, vient pour nous prendre. Ma silhouette est celle-ci : je le sais, je le sais de tout mon corps. La preuve, je la vois ce soir comme dans mon miroir.

Aucun hasard, jamais, nulle part. La semaine passée, je la traverse entre les relectures des épreuves ultimes la nuit, et le travail à l’université le jour. La nuit toujours l’emporte sur le jour : sa fatigue. Ce matin, au lever, tout était fini : et la fatigue seule restait. J’ai adressé les épreuves, et cette fois, oui, c’est fini. Sept ans s’achèvent peut-être — mais j’ai cru si souvent que tout se finissait, même quand tout ne faisait que commencer. Je sais bien que tout ne fait toujours que commencer, mais ce matin, en regardant la mer dans le vent terrible, j’ai pensé que tout avait fini, de cette vie que j’aurai lue et écrite, et suivie, chaque ligne. Je sais bien qu’il aurait fallu écrire toute autre chose, que l’essentiel est ailleurs, dans les villes perdues et les lacs engloutis, ou dans les textes, dans les mots que le théâtre osera porter encore, et dans les récits inachevés. Je sais tout cela. Mais ce matin, j’ai regardé la mer avec cette pensée, que j’adresse ce soir à la silhouette creusée dans le mur tout près d’ici.

Toute la journée ensuite, je l’ai passé avec les aigles — les Balbuzards d’Estonie. Traverser les notes amassées jusque là, seulement tâcher d’aller au plus près de ma silhouette, celle du du désir et de la perte, de l’enfoncée dans les forces éteintes, réanimées.

Et tout le soir, relire.

Et toute cette nuit à venir, je ne sais pas. Rêver peut-être.

Puisque tout est clôt en arrière, que les épreuves sont derrière moi, aller au-devant d’autres silhouettes évidemment, avec le désir cette fois d’avancer au plus vite vers leur ombre. Les vies imaginaires de Rimbaud sont à l’aube, à renouer avec leurs forces et leurs terreurs, les rages terribles qui les peuplent, qui sont sur les silhouettes, et qui fondent sur moi comme un aigle. Je veux bien être la proie encore. Je serai la proie, encore.

Dans l’or du soir tombé, c’était la pensée : être la proie des silhouettes de nouveau, s’anéantir en elles, encore.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 64


1er novembre 2017


Nous allâmes ainsi jusqu’à la lumière / en causant de choses qu’il est beau de taire, / comme il était beau d’en parler alors.

Dante, La Divine Comédie

Éric Miller, Dreaming with the Dead, (Dia de Los Muertos, 2014)


Un peu avant midi, le type sonne : j’ouvre : je m’appelle P***, et en ce jour des morts, je voudrais vous parler de la résurrection de la chair.

Avec le changement d’heure, je vois désormais la nuit tomber sous mes yeux : entre vendredi et mardi, cette heure perdue a fait basculer le jour – dix-sept heures trente, mon heure pour sortir, voir le ciel et la mer, et c’est l’heure où désormais tout s’efface. Ça a commencé, la fin.

Le vent, dimanche, et lundi : rien ; et ce matin, rien. Désormais, ce qui est étrange, c’est l’absence de vent. Le vent est l’état naturel du jour pour moi, désormais. Désormais, c’est le mot de ces jours, avec celui de vent et d’arbres, et de nuit.

Lecture de Dante ces derniers jours, pourquoi ? J’avance dans les Enfers, lentement – et je traverse le Purgatoire, j’y reste longtemps : le Purgatoire est de l’espace, du temps devenu de l’espace, je relis plusieurs fois les images, les soupirs, les durées, je m’y confonds.

La fatigue : la nuit de mardi à mercredi, travailler jusqu’à deux heures, se lever à cinq - et toute la journée la passer comme devant soi, ou autour de soi les silhouettes qui s’agitent, et le corps en suspension, et les rêves entre soi et le monde. Des nuits blanches de mes vingt-deux ans, je me souviens leur pesanteur et leur légèreté, la brume, la joie ivre et lente – j’ai traversé tout le jour comme on marche sur le point de tomber et qu’on ne tombe pas.

Jour des morts, nuits pour les vivants, pensais-je, au réveil, et qu’il faisait encore sombre dans l’aube et dans l’époque. Et immédiatement je songeais aux cadavres qu’on s’apprêtait à déterrer au Mexique et à l’alcool répandu sur la terre des cimetières, aux chants de joie, aux lacs au bord desquels il faudrait être enterré pour ne jamais mourir que vivant.

Une métaphore de la mort ? Je me fous de la mort. Comment peut-on faire la métaphore de ce qui est la négation de tout ?

B.-M. Koltès




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 64


24 octobre 2017


Nous sommes deux abîmes face à face – un puits contemplant le Ciel.

Pessoa


Cette image du chemin de fer dans la forêt qui me poursuit – l’image, et non pas le chemin de fer, même si dans le rêve, un train lancé lentement venait me rejoindre, et me traverser, sans douleur –, comment la comprendre autrement que comme un signe, jeté en désespoir de cause ?

Lire Pessoa ce soir, pour arrêter les pensées, accable : aucune phrase n’est juste, ce soir. Je lis Pessoa toujours comme un oracle : le livre ouvert aux hasards à chercher des réponses. Ce soir, chacune tombe dans l’impuissance, la contemplation oisive, l’acceptation du nul. Je comprends la rage de Ne. à sa lecture, une rage froide et définitive qui m’avait impressionné et que je ne comprenais pas : une rage d’être à chaque instant en travers de la phrase : combien je la ressens.

Alors, plonger dans Marx, stylo en main, est un travail qui rend la peine digne de prendre sa part : chaque paragraphe exige en moi tant, mais quand je le gravis, j’aperçois le paysage autrement, de l’autre côté, et tout change, encore, et encore. Et tout recommence, et la pierre de nouveau exige qu’on la gravisse.

Dans ces jours, impression d’un entre-deux : une mince parenthèse avant que tout s’accélère : se saisir des moindres respirations pour avancer dans les lectures, les projets, les pages à remplir contre l’ordre du temps réel qui conspirent à dresser devant soi les tâches incompréhensibles de la vie sociale. D’ailleurs, je triche : ce soir, j’aurais dû remplir ces papiers, au lieu d’être en rage contre Pessoa, et de gravir Marx.

Cette image du chemin de fer dans la forêt, encore et encore. J’ai laissé mes villes qui n’existent pas au pied de Babel : il faudra bien reprendre, mais c’est un monument et je suis à mains nues. Tant pis : je ne ferai que prendre sa poussière que j’emporterai avec moi. Il y a mes vies de Rimbaud, celles de Saint-Just : se croiseraient-elles ? Il y a tout cela qui est sur la table de travail, et la vie qui manque tant pour qu’on l’épuise.

Et il y a, où que je regarde, dans la nuit ou le jour, le rêve ou les complots que le midi on fait contre l’ordre précis du chaos, cette image d’un chemin de fer perdu dans la forêt.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 64


16 octobre 2017

Il fallait à Persée pour poursuivre les monstres une capuche de nuages. Cette capuche nous nous la sommes tirée sur les yeux et les oreilles, pour pouvoir faire comme si les monstres n’existaient pas.

Karl Marx, « Préface à la première édition allemande », dans Le Capital.

The Clash, « Train In Vain » (The London Calling, 1979)


D’une semaine l’autre, rien qu’un passage qui voudrait seulement trouver les endroits de passage plus denses et rapides, ceux qui conduisent d’ici à là-bas – le dimanche, on monte aux collines chercher dans le surplomb des réalités non ce qui éloigne, mais au contraire : ce qui permet de voir la situation des choses, l’approche de l’époque depuis l’endroit où on s’en dégage. D’ici, on voit les mouvements plus amples des êtres et de la terre, la mer qui voudrait s’enfoncer dans la ville, qui échoue par vagues et recommence. D’ici, on voit les lâchetés aussi : dimanche dernier, des crimes qu’on commet au nom de ce qui n’a pas de nom : semaine qui s’était terminée dans les trains où elle recommencera et s’achèvera encore. Gare, comme une clé, comme une porte sur le secret des jours : emporter d’ici jusque là-bas la force d’aller encore, de là, à plus loin s’il le faut – en soi surtout : du train de Marseille à Paris d’abord : regard vers le ciel, Saint-Charles à l’endroit précis où Saint-Charles lance vers la ville ses propres regards pour mesurer ce qui excède toute mesure : on est ici où s’arrête le regard sur la lâcheté et l’abjection des crimes qui massacrent ces jours, et dont on tourne le dos – on prend un train, un autre, ou est-ce lui qui nous prend.

Le vendredi, Paris : Nanterre. Géométrie précise et folle des universités : des escaliers qui descendent ou montent, des panneaux qui affichent des heures, des noms, des salles, des bancs vides. Des couloirs vides surtout, et de la lumière sales qui tombent d’étranges lampes disposées sans logique au plafond jusqu’au sol. On imagine que ces couloirs ont été pensés par certains selon l’agencement le plus simple et efficace : organiser les déplacements, les circulations. Et pourtant, face à ces couloirs, on a toujours le sentiment du hasard, du désœuvrement. L’après-midi, dans le New York de 1982, parler - et lui trouver des raisons et des fins, des origines aberrantes aussi plutôt que des causes : ce sera Strasbourg, ce sera Paris aussi, ce sera l’écriture aussi. Parler de Bernard-Marie Koltès prend de plus en plus pour moi le chemin de routes qui s’enfoncent, de villes : il faudrait pouvoir parler d’écriture et de théâtre en faisant la description des villes dans lesquelles l’écriture et le théâtre se sont inventé : des villes, des corps qui peuplaient l’époque de ces villes et s’y affronter, se jeter les uns sur les autres pour pouvoir résister aux villes, à l’époque. Parler quelques heures à en perdre la voix : le soir, au théâtre, la Loge sera le moment de se taire, et de puiser d’autres forces, et rentrer aux Batignolles tard encore : saluer la rue de Bizerte comme toujours, et Verlaine, et d’autres fantômes assis à des bancs qui n’existent plus depuis mille et un ans.

Retour à Marseille : retour aux collines le dimanche. Et le mardi, les théâtres qui sont d’autres départs, d’autres secrets sur d’autres portes ouvertes, parfois fermées à double tour et dont la clé est dans la gueule de chiens errants. Géométrie noire des théâtres dans nos villes : face aux hôtels, face aux docks sans docks transformés en centre commercial, les théâtres sont d’étranges lumières. Ce soir, c’est le poème de Georg Trakl tel que Claude Régy le lira, dans le corps de l’acteur au lointain irradiant de noirceur, de terribles tensions sur l’arc d’une note perdue qu’il s’efforcera de rejoindre, ou de traverser : on est au milieu de la ville et de ces jours en quête d’étranges alliés. Par exemple, cette beauté sans exemple, sans leçon, sans générosité : mais féroce et puissante, mais secrète, oui, mais latente qui exige tout de soi, ou qui ne se délivre pas. Face à cette heure de traversée dans le noir quasi, où entendre les mots inouïs qui ne relèvent d’aucune époque, on est armé pourtant : je m’arme, moi, d’antidotes pour des poisons à venir, peut-être déjà là. D’aucune leçon, non, ce théâtre : et pourtant, face aux laideurs banales des jours, est-ce qu’on n’a pas tant besoin de son envers, et de ce qui n’a aucun compte à rendre avec rien ? Cette phrase arrachée en passant dans la soirée : et le pain devint de la pierre. Changer le pain en pierre : oui ; renverser le sortilège du dieu mort, et marcher sur ces pierres pour en faire des routes, oui.

Mercredi : l’université à Aix est creusée de couloirs en chantiers, à ciel ouvert parfois. Par exemple : la bibliothèque, qu’on transforme en théâtre. On voit à travers les fenêtres défoncées le ciel passer et s’ouvrir encore et encore. Je passe toujours devant le chantier à l’arrêt : peut-être ne travaillent-ils que la nuit, ou seulement quand je suis loin ; les machines, je les aurais toujours vues à l’arrêt. C’est une juste image du réel en chantier lui aussi, mais toujours quand on a le dos tourné. Face à nous, la fabrique des jours est suspendue à des décisions qui relèvent d’ailleurs. On avance dans la boue écrasée par des engins en pause. Et on mesure, d’un jour sur l’autre, l’avancée de travaux invisibles : le ciel qui s’engouffre dans les bâtiments avant d’y être pour toujours repoussé.

Jeudi : train encore : route vers Montpellier, voir le jour s’effondrer dehors minute après minute, et gare après gare. Marseille Saint-Charles, Aix Centre, Aix TGV, Avignon TGV, Aix-Centre, Nîmes, Montpellier Saint-Roch enfin. Ce sont toujours les mêmes gares de province : verrières voûtées, pures lignes de fuite qui sont aussi sans horizon. On passe, dans ces lieux on ne fait que passer : je lirai les textes du jeune Marx dans ce passage, essayant de conjuguer les mots et les pensées, essayant de ne pas manquer mes correspondances, de savoir où je me trouve, et où je vais. Ce n’est pas facile.

Et si je m’arrêtais dans cette gare, que je m’asseyais sur ce banc, je serais perdu à tout jamais, ma correspondance manquée, mes jours filés entre les doigts, entre les nuits ?

Jour tombé quelque part ici, couleur qui est la même ailleurs ? Les types qui m’entourent semblent prendre ce train tous les jours, se connaissent, se reconnaissent : balancement des jours et des nuits toute une vie qui prendrait la navette Nîmes Montpellier – ça finirait par faire un destin, ou une fatigue ? Plus sûrement une fatigue qu’un destin : je ne suis pas fatigué ce soir, je lis Marx avec d’autant plus de vertige que le soir tombe lentement sur nous, dans ces trains qui sont les mêmes, et les jours qui basculent.

Il faudrait écrire ces jours pendant la nuit qui tombe ; avec Marx, je pense à Babel, je pense aux textes à écrire, aux jours contre lesquels il faudrait savoir mieux résister, aux nuits pendant lesquels les complots nous tiennent debout et vivants. Je passe entre la nuit comme sous la pluie ; et dans l’insomnie des gares, je pense aux textes que je n’écrirai pas pour mieux regarder la nuit noircir et s’éteindre davantage.

Montpellier enfin : dans cette ville où je vais par hasard bizarrement une fois par an, mais un seul jour : je ne vois que les mêmes rues, les mêmes hôtels (je m’étonnerai de voir que le wifi de l’hôtel me reconnaît : j’étais donc déjà venu ? Mais je ne reconnais pas l’hôtel : dans quelle vie avais-je passé une nuit ici ?)

Place de la Comédie, j’écrirai les jours et les nuits passés, une fiction impossible qui ne deviendra qu’un rêve : ou un rêve qui ne sera qu’une fiction, celle qui voudrait dire les jours et les nuits, par exemple cette nuit qui autour de moi est partout.

Vendredi soir : retour de Montpellier ; journée derrière soi, d’échanges denses qui disent autant les chemins à prendre que les routes à refuser, les pensées vives et mortes qui se succèdent en soi – pensées mortes qui sont peut-être aussi décisives que les autres. Soleil de nouveau tombé : face à moi, dos au sens de la marche. C’est une image juste. Lire Marx encore, avec cette image : armé de cette image.

Et dimanche sera de nouveau ce surplomb : Marseille vue d’ici. Surtout, d’ici, reprendre des forces. Regarder d’ici les équilibres des jours et des nuits à venir. Et surtout, puiser dans ce qui n’est pas dans l’image la joie de s’arracher à l’époque pour mieux la voir, tenir la distance, ne pas lui appartenir : relever d’autres appartenances. La fin du jour, apprendre à marcher sur le déséquilibre des soirs et des matins comme on s’appuie sur la vie pour s’approcher des bords qui la réinventent.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 64


9 octobre 2017


Peut-être me direz-vous  : «  Es-tu sûr que cette légende soit la vraie  ?  » Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis  ?

Baudelaire, « Les fenêtres », Petits poèmes en prose, 1869.

Angel Olsen, « Windows », (Burn Your Fire for No Witness, 2014

Paris : en coup de vent, comme on dit. D’une ville à l’autre, je perds dix degrés et le mistral. Ici, c’est de nouveau les grandes rues larges, la noirceur rapide des choses, les cafés chaque mètre, la mer si loin. Ici, c’est revenir, c’est bientôt, toujours, repartir bientôt. Dans le train, j’ai passé les trois heures du trajet à répondre aux courriers laissés sans réponse ; je passerai les trois heures du retour à continuer : répondre déclenche d’autres réponses qui exigent d’autres réponses. Dehors, le pays passera aussi sans que je le voie : a-t-il eu lieu ? Dans les rêves, c’est l’allure des êtres à côté du tempo régulier de la vie. Le train, c’est cela aussi – je lirai un peu le journal avec écœurement, à cause du balancement des voitures ou à cause de l’époque ? Peu importe.

Ces images prises à la volée avant d’aller au théâtre : la Loge est au fond d’une cour intérieure. Je ne sais pas pourquoi, je penserai à Hanoï. Je penserai aux vivants entassés là, les uns sur les autres sur vingt mètres de hauteur qui existent sans rien savoir de ceux qu’ils croisent, peut-être. Je penserai aux vies de l’autre côté, juste avant le théâtre : et je penserai : le théâtre, c’est vraiment le contraire de la vie. On s’y rend et on sort, on regardera, on saura – et même ce qu’on ignore. Autour de moi, toutes ces vies : je ne vois pas cela à Marseille. À Marseille, Pointe Rouge est un village étal où la mer bat lentement les jours ; les vies qu’on croise, elles ne se donnent pas toutes ensemble comme dans ces immeubles. Je pense à Hanoi à cause de cela : des immeubles qui se chevauchent et des cris chuchottés dans la nuit. Dans la nuit à Paris avant le théâtre, je pense à cela. Je n’ai plus de voix dans la gorge – depuis deux mois maintenant, la voix me quitte, peu à peu, à force de la tousser –, et l’après-midi a été belle et dense d’échanges, de parler d’une œuvre qu’on voudrait pouvoir traverser et donner, mais ce soir, sans voix devant la ville, je passe dans Paris comme si j’en étais loin, la vie est comme dans ces immeubles, si proches, si immensément loin. De l’autre côté des fenêtres, d’autres vies que les miennes peut-être : et qui, se penchant sur moi, se disent : d’autres vies que les miennes, peut-être.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 64


24 septembre 2017


Puis quand vient l’automne brumeuse,
il se tait… avant les temps froids.
Hélas ! qu’elle doit être heureuse
La mort de l’oiseau – dans les bois !

Gérard de Nerval


The small faces, The Autumn Stone

Puis on approche de ces heures qui tombent comme de la neige même quand la neige ici ne tombe que dans les souvenirs qu’on n’a plus : c’est l’heure incertaine de ces jours.

Rien de certain, non, pas même la brume qu’on voit : qui monte ou descend, comment le savoir, il faudrait être au milieu de la brume, et c’est toujours quand on vient vers elle qu’elle recule, ou soudain se déchire.

Oui, dans l’époque incertaine où on est, il faudra être à la fois ce qui déchire et ce qui renoue, et on est déjà, chacun où nous sommes, la déchirure et le renouement : le travail de ces jours, c’est de savoir où, et quand, nous sommes : et aller, dans la déchirure déchirer encore, et dans le renouement : consoler peut-être.

Soir de vote en Allemagne ; les néo-nazis fêtent leur victoire (celle d’exister), les conservateurs fêtent leur victoire (celle de gouverner encore), les réformistes fêtent leur victoire (celle d’avoir évité la défaite) – et les révolutionnaires dans les cafés sombres jusqu’au matin comploteront contre le monde, en silence, terribles et déterminés : pensées adressées au soir, et au matin.

Non, c’en est fini de se préparer : à marcher dans la brume sur Marseille dans la fin du jour, c’était encore la pensée : dans l’époque incertaine, chaque pas lève les masques et quand on pénètre dans la brume, c’est la brume qui se dissipe. C’en est fini des imminences : des silences dans les cafés le soir.

Cette nuit, le collectif « Staub zu Glitzer (« de la poussière aux paillettes ») occupe la Volksbühne comme on occupe le terrain. Une banderole : "Doch, Kunst" : "et donc, l’art". Je lis Thomas Bernhard, comme on avance dans la brume incertaine de l’époque, avec pour la fendre le désir de crier de toutes ses forces.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 64


20 septembre 2017


Le malheur est une espèce de talisman dont la vertu consiste à corroborer notre constitution primitive : il augmente la défiance et la méchanceté chez certains hommes, comme il accroît la bonté de ceux qui ont un coeur excellent.

Balzac

Air, Talisman (Moon Safari, 1998)


Un jour avant la rentrée : ce bracelet à deux centimes en tissu rouge élimé qui tenait miraculeusement depuis deux ans et que je ne voulais pas arracher, par superstition et aussi à cause du miracle, lâche, tombe. Parfois, le matin, par défi, je tirais un peu sur lui en faisant semblant de ne pas faire exprès, pour me préserver du miracle s’il devait céder. Ce matin, il cède sans effort et sans moi. Le miracle est perdu : ou peut-être s’est-il accompli. Était-ce un talisman, ou ce qui m’en séparait ? Sur la peau, deux ans de la vie sans voir le soleil : est-ce ainsi aussi qu’on mesure l’âge des arbres ? Je suis nu, à nu. L’année peut commencer.

Mais avant, bref, aller-retour à Paris ; et c’est d’abord la couleur des arbres prêts à s’effondrer. Ici, au sud de cette vie, les arbres ont encore pour eux de quoi tenir plusieurs semaines le siège de l’automne, les couleurs sont ici, au sud, encore des armures : au sud, oui, le temps passe plus lentement. Au Jardin du Luxembourg, c’est déjà après, ou maintenant : déjà les couleurs passées, rouges, jaunes, presque marrons, avant le noir des boues. On va vers la neige. Rien n’a encore eu lieu de l’été, pourtant, je crois.

Ce n’est pas nouveau : déjà, je me souviens, il y cinq ans, trois ans, le dimanche matin surtout, les parcs sont envahis de ces hommes et femmes qui par rangés s’alignent et lentement font des gestes. Un type est sur le devant, qu’ils suivent. Une sorte d’art martial d’Asie, une gymnastique pour ceux qui aiment prendre le temps de la fulgurence, jusqu’à l’arrêt.

Là, c’est chaque dix mètres : ça me rappelle les bords du lac Hoàn Kiêm d’Hanoï : lac de l’épée. Des vieillards font là-bas le soir d’étranges mouvements, si simples, mais que l’âge rend laborieux et majestueux. Lever le bras, le descendre, jambes légèrement pliées. Cela pendant deux heures. Au Jardin du Luxembourg, il y a des dizaines de groupes : la mode est capricieuse qui rend la volonté de se singulariser si commune.

Il y a même des groupes qui agitent lentement d’immenses épées en plastiques.

Je reste longuement à rêver devant ces corps, souvent trop grands pour eux, trop lourd, trop vieux, lever et baisser les bras, toujours plus lourdement que le type à l’avant du groupe qui initie le mouvement, sans doute le maître, le coach. Je me demande à quoi répond dans notre époque une telle demande de lenteur et de discipline : si la lenteur peut être une discipline. Je me demande si l’art martial peut être une hygiène de vie pour personnes âgées. Si c’est parce que je suis dépourvu de talisman que je suis de l’autre côté du temps. Si un jour, je deviendrai si vieux que le dimanche matin, dans un jogging large, je me précipiterai lentement dans l’exécution d’amples Katas pour le vent. Si la vieillesse est cette image-là : dans l’année qui commence, des feuilles rouges tombent sans bruit sur le mouvement infiniment lent des gestes perdus de quelques vieillards.

Moi, je sais au moins que l’art martial n’est pas seulement l’esquive de soi-même, et que je n’ai pas encore rendu les armes au point de lever des épées en plastiques sur des feuilles mortes – et je rentre, sans passer par feue la librairie Corti, mais en piétinant la neige à venir.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 64


13 septembre 2017



Tout mot devient immédiatement concept par le fait qu’il ne doit pas servir justement pour l’expérience originale, unique, absolument individualisée, à laquelle il doit sa naissance, c’est-à-dire comme souvenir, mais qu’il doit servir en même temps pour des expériences innombrables, plus ou moins analogues, c’est-à-dire, à strictement parler, jamais identiques, et ne doit donc convenir qu’à des cas différents.

Nietzsche, Introduction théorétique sur la vérité et le mensonge au sens extra-moral (1873)


Neil Young, Words (Between The Lines Of Age)
(Harvest, 1972)


Du mot rentrée : le direction qu’il implique, le sens du retour, de la défaite aussi – lutter contre ce mot et ce qu’il porte : rentrée comme le contraire du dehors, comme une manière d’en finir avec l’ouvert et les perspectives dégagées : du mot rentrée comme s’il disait à la niche et qu’on n’en parle plus – du mot rentrée qui est censé dire le début de l’année alors qu’on est au milieu ; mot rentrée et combien qui ne rentrent pas, qui ne rentrent plus, dans aucune case dans aucun lieu, et ne cessent d’aller, d’aller encore, d’errer d’une terre à l’autre, d’un jour à l’autre - et combien plus joyeux qui confondent les entrées et les sorties, les départs et les arrivées, les ports, les phares, les larges.

Du mot feuille : ce qu’en dit Nietzsche :

Aussi certainement qu’une feuille n’est jamais tout à fait identique à une autre, aussi certainement le concept feuille a été formé grâce à l’abandon délibéré de ces différences individuelles, grâce à un oubli des caractéristiques, et il éveille alors la représentation, comme s’il y avait dans la nature, en dehors des feuilles, quelque chose qui serait "la feuille", une sorte de forme originelle selon laquelle toutes les feuilles seraient plissées, dessinées, cernées, colorées, crêpées, peintes, mais par des mains malhabiles au point qu’aucun exemplaire n’aurait été réussi correctement et sûrement comme la copie fidèle de la forme originelle.

Du mot noir : la couleur et sa rage, son amour patiemment fabriqué pour nous.

Du mot mot : et les dictionnaires qu’il faudrait inventer contre eux : non, pas de dictionnaires, que des désirs et des lèvres posées sur des lèvres pour en finir avec les mots qu’eux ils disent et qui dans leurs bouches contredisent nos vies : des mots qui feraient nos vies à force de les faire.

Le mot nous : un nous qui ne recouvrerait pas soi-même, qui ne serait identique à rien de soi-même, mais auprès duquel on irait au plus proche justement pour s’arracher à soi, et devenir enfin ce qu’on choisirait pour ce monde, et des autres enfin devenir la part la plus belle, et la plus terrible.

Le mot héros : pas ceux qu’on croit – non, mais ceux qui se lèvent tôt quand même, ceux dont on ne parlera jamais, ceux qui boivent non pour oublier, mais parce que se souvenir rend triste et lâche, alors le mot héros – et si l’image semble penchée, c’est parce que la rue l’est, et aide quand il faut sortir et puisqu’à cause des verres marcher semble tomber à chaque pas.

Le mot home : écrit à la hâte parce que la nuit parce que les flics peut-être ou les voisins (deux mots pour une même chose) : alors on ne finit pas le mot, on écrit à la place presque le nom d’une ville massacrée et c’est toute la phrase qui pivote sur la tragédie, l’histoire impossible, ce temps-là qui aura été le nôtre : et le mot home disparaît, no direction (home).

Du mot réforme : autrefois il disait ce qu’il fallait arracher et la conquête de ce qu’on nommait autrefois droits ; aujourd’hui il nomme la volonté de piétiner ces trente dernières années – quand on a trente ans, c’est toute une vie qui est piétinée : du mot réforme qu’il faut piétiner, reste le mot seulement : et lui opposer la conquête d’autres droits par le piétinement de rues s’il le faut, et il le faut.

Du mot fièvre : sa cicatrice portée au milieu du visage pour dire, dans la fièvre sociale que disent les journaux, la colère qui dit ces jours.

Du mot colère : sa colère.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 64


6 septembre 2017


Un lieu. Pour le silence d’Hölderlin. Pour le bruit des voix et le mouvement d’acteurs-chanteurs parlant, chantant, se mouvant, en reviendraient alors au silence, au lieu, à l’inespéré.

Didier-Georges Gabily, « Pour la Chartreuse », avril 1993, (in Notes de travail, Actes Sud, 2003, p. 65.)


Antony & The Johnsons, « Hope There’s Someone », (I am a bird, now, 2005)

est-ce à cause de ces jours qui donnent l’illusion de tout recommencer, ou que tout recommence, ou parce que tout recommence vraiment (tout à l’heure, j’ai souhaité bonne année à *** que je n’avais pas vue depuis juin), est-ce à cause de ce texte de Gabily sur la solitude et le travail, qui termine par la révérence à l’inespéré, est-à cause du vent tombé ici en même temps qu’il se levait aux Antilles emportant tout (et cette pensée : est-ce le même vent ? est-ce un autre), est-ce à cause de l’habitude qui facilement revient : la voiture, la radio, se garer, l’université, le retour, la route de nouveau et les virages qu’on connaît par cœur – il faudra écrire sur les routes qu’on prend chaque jour et ce qu’elles font au corps, le soir –, la fatigue, déjà, et les ruses qu’on prend contre elle, et regarder le ciel quand même,

est-ce à cause de ce qui bouleverse les habitudes : la vie chaque jour neuve qui grandit à vue d’œil en soi et devant soi, le bouleversement, oui, de ce qui bouleverse chaque chose, et fait de chaque geste l’allégorie de tout : puisque tout est chaque jour neuf, naissance, enfance,

est-ce à cause de ma manie de chercher les causes et d’y traquer les devenirs, est-ce à cause de l’impression d’être au seuil de quelque chose qui va se rompre dans ce monde : et qu’il suffirait d’un rien, une manifestation, une goutte d’eau dans le vase plein des choses inertes pour que ce monde-là enfin s’affaisse, et qu’on en relève un autre, un qu’on aurait choisi pour lui-même, est-ce à cause du soleil qui tombe plus lourdement déjà, des feuilles moins vertes que jaunes : du fleuve que coule peut-être vers des nouveaux mondes où je ne suis pas, est-ce à cause de moi, est-ce à cause d’eux : et toutes ces questions tombées dans le sommeil d’hier, avec d’autres.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 64


30 août 2017


Pensée, infime pensée, calme pensée, douleur.

M. Blanchot, Le dernier homme


Sleeping At Last, Moon


On a trop tendance aujourd’hui à considérer le passé comme une forme inachevée du présent – entendu à la radio au hasard, sans contexte ni suite : cette simple phrase qui insiste et colore ces jours, ces derniers jours de l’été avant l’année nouvelle, lundi. Lire Blanchot, Le dernier homme, aussi – et Bensaïd encore. Tenir à part égale la rage, la colère et la pensée calme, douleur : joie. Dans l’intervalle des jours, se tenir à distance et tout proche : tâcher de maintenir l’équilibre comme on marche, comme on tombe sans cesse et se rétablit pour avancer, pour aller.

Des rêves de la nuit, ne garder aucun souvenir, seulement des impressions. C’est la chaleur, ou un peu de fièvre, ou rien peut-être, le hasard des rêves : ou la lecture de Blanchot (achevée à l’instant). Le film d’hier aussi. L’impression, s’il faut l’écrire, serait celle-ci : une chute lente, une suspension sans peur, l’imminence chaque seconde que va avoir lieu le fracas, que va avoir lieu la fin, mais non.

Considérer le passé comme inachèvement console : rend possible le présent peut-être. Demain recommence : mais quoi ? En janvier, quelque chose du passé s’achève aussi. Comme chaque jour ; je ne sais pas. Ce doit être la fièvre aussi, la fièvre encore.

L’expression « force est de constater » est de plus en plus insupportable : on ne lutte pas pourtant face à la langue, à son usage de violence, à ses vérités stupides. C’est comme « voilà » qui ponctue les fins de phrase. C’est comme « du coup » qui les scande bêtement. On ne lutte pas ; on reçoit, on passe, on va aussi.

La phrase ne me quitte pas : le passé comme une forme d’inachèvement du présent. Moralement, je l’entends : oui, il faudrait penser le passé comme un tout achevé, qui serait à lui-même sa fin. Mais je ne me résous pas : le passé est une sorte de corps d’enfant qu’on porte encore – et qui ne cesse de grandir sur nous. C’est cela qu’on nomme l’histoire.

On est habité d’étranges rêves même après le sommeil – surtout après le sommeil quand les rêves s’achèvent et nous laissent avec seulement des impressions. Surtout dans ces intervalles de l’année brûlante, brûlure de fin de mèche, qui voudrait tout donner : chaleur qui ne lui servira plus à rien dans deux mois, alors elle lance sur nous ses derniers feux. La fièvre de la terre, de la mer, du ciel.

Dans le rêve, c’était d’étranges désirs aussi.

Et si c’était le présent, la forme inachevée du passé ? C’est cela qu’on nomme la lutte, oui – et donne des raisons de ne jamais en finir avec le passé, avec le présent, et avec les rêves étranges que donne la fièvre quand l’année, au milieu de l’année, se termine.



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud