JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 63


24 juillet 2017


Pour les désespérés seulement nous fut donné l’espoir.
Walter Benjamin ("Les affinités électives" de Gœthe)

Arvo Pärt, Nunc dimittis (« Maintenant, laisse partir… »)

De retour, mais d’où ? Plusieurs jours à Avignon sont une seule coulée de temps, d’insomnie, de jours brûlants qui sont les mêmes et toujours différents. La ville entière va hystérique entre deux salles, deux heures où courir pour les rejoindre. On tâche d’adopter un rythme plus lent, et on marche toujours à contre courant. Le soir, on se pose un peu, trois spectacles plus tard, et on en parle comme si peut-être s’y jouait le sort du monde, alors que c’est l’inverse : seulement intérieurement, on espère un déplacement décisif, des appels, des sursauts, ou simplement, des intensités qui rendraient plus vive encore la peine de vivre et d’aller, et de revenir. Avignon a-t-il eu lieu ? Et où ? Qu’en penser ? Tout près de la maison où les moustiques nous tiendraient éveillés ces semaines, l’impasse des pensées : oui, où la pensée cède, quelque chose qui s’ouvre et donne à penser – des seuils d’intensités rendent la pensée insuffisante et l’appellent encore, l’incitent, l’exigent. Non plus la pensée pour penser, mais pour déployer le monde. Aller et venir ici, et repartir encore.

Plusieurs jours donc ici avec les camarades de l’Insensé : contemporain d’un même monde, d’une même soif, d’un même désir d’aller dans ce temps : Contemporain en allemand, Zeitgenössish – camarade du temps. J’avais noté cette phrase au seuil de ces jours, avec cette phrase d’Agamben :

« le contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps […] C’est comme si cette invisible lumière qu’est l’obscurité du présent projetait son ombre sur le passé tandis que celui-ci, frappé par ce faisceau d’ombre, acquérait la capacité de répondre aux ténèbres du moment ».

Qu’en reste-t-il ? Comme ces rues couvertes d’affiches qui vont bientôt sécher sur place, et mûrir, et mourir ? Ou comme un dépôt, une trace d’autres choses, une blessure ? Avec le collectif de l’Insensé, on aura écrit près de soixante critiques en trois semaines – j’en aurai commis sept. Critiques ? Le mot est faux, le mot trompe : il faudrait en trouver un autre : des textes qui voudraient creuser l’espace d’une heure ou deux cette exigence et cette soif du temps, le ravage ou les bouleversements demandés et rarement obtenus, ou atteints, et nous qui appuyons de toutes nos forces sur les leviers d’un spectacle pour tenter de dire le présent, ce qu’il en reste.

La ville autour manque à notre désir. J’aurai pris peu d’images cette année de cette épilepsie estivale ; seulement marcher, et aller d’un point à un autre pour seulement aller, et marcher, trouver l’ombre où qu’elle soit, et le ravage. La nuit est plus lente, plus désirable encore ; il y a des cafés infernaux qu’il faut fuir et des artères abandonnées comme des cadavres sur lesquelles prendre le large. Il y a des souvenirs et des histoires en attente. Des promesses aussi. Des longues rêveries sur les remparts troués qui ne défendent rien ni personne, et des types saouls, des vieillards endormis, des enfants peut-être.

Sur un coin de canapé, écrire, lire, veiller tant qu’on le peut le vieux monde et le neuf tout ensemble, passer les heures blanches, boire un peu, manger encore moins, partager comme du pain le temps jusqu’à la dernière miette.

Cette ville changée en théâtre fait un peu honte aux villes et au théâtre : la moindre église réquisitionnée, le moindre fragment de ciel arraché aux applaudissements, le moindre cloitre est un tombeau. Vite entrer, et vite sortir, regarder ce qu’il faut pour trouver les forces traquées, les emporter avec soi quand elles existent, comme un voleur.

Parfois on est deux ou trois, dans les théâtres, parfois davantage mais c’est tout comme : et qu’est-ce que cela change ? On est seul, toujours. Il y a eu ces rendez-vous ratés avec l’Histoire, la mienne et celle de ceux en qui on espère. Il y a eu des moments nuls et des instants précieux mais inexprimables. Et il y a eu ce moment, au Jardin des Doms où j’ai entendu les mots justes qui suffisent, qui incitent davantage, qui sont comme on jette par terre ce qu’il faudra ramasser. Le reste ? Oui, des corps et des présences offertes et dérobées – et tous les avis du monde qui ne changeraient rien au monde ni aux avis, ni à rien. Dans les cloîtres ou sous les nefs d’église, les dieux morts meurent encore, nous, on serait vivant de cela.

Il y a des midis qui lancent des douleurs et des joies comme des peines, tant pis pour elles, tant pis pour nous ? On lève des textes comme des poings : est-ce que cela suffit aussi ? J’aurai tout écrit trop vite et peut-être qu’il faudrait le temps. Dans le carnet noir que j’ai avec moi pendant le spectacle et que je griffonne à l’aveugle, dans le noir et sans rien regarder des mots que j’écris, j’ai noté beaucoup de phrases que je suis incapable de relire. Les spectacles à midi, j’ai écrit aussi, mais je peux me relire, et cela n’aveugle pas. Alors je laisse les carnets noirs et les souvenirs, les images, pour la soif, et le retrait, la solitude peut-être.

Cette image près de la maison des Insensés : route barrée à 0 mètre. On en est là. L’histoire arrêtée sous nos yeux, et pourtant, il suffit d’enjamber : mais on serait où ? De l’autre côté de la route barrée, qu’est-ce qui commence ?

Cette autre image : cette autre allégorie. Une direction proposée et refusée, et une invitation aux profondeurs, aux souterrains, à ce qui remue là-bas, dans les limons insondables, à tout ce qui tient la ville à l’équilibre sur les tourment de l’époque – au fond des choses, aller peut-être, non pour voir les secrets mais pour en être une part, celle des égouts, des fleuves et des rêves et des désirs qui s’enfoncent à la verticale des êtres.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 63


13 juillet 2017

Avignon toujours recommencé. Et avec le festival, les hurlements des cigales et le piétinement des festivaliers (ou inversement), cette cérémonie du spectacle qui rivalise avec la célébration du commun. Au milieu, où trouver des espaces de conflit (de pensée) ?

Marchant dans une même ville, d’un même pas, dans une même direction, nous sommes d’un même espace et d’un même temps : faudrait-il que fatalement nous partagions également de la vie ses résignations et de l’art ses réponses ? Serions-nous, irrémédiablement, contemporains d’une même époque, d’un même monde ? Si c’est pour partager — ce geste si violent qui met en pièces, sépare, tranche dans le vif des choses – que nous sommes là, alors que le partage soit cette rupture au sein du temps, et cette violence opérée dans l’ordre du réel.

Contemporain, le mot français ne dit rien : en allemand, il paraît qu’il se prononce Zeitgenössisch : « camarade du temps. » Puissions-nous être au nom de ce nom, insensément camarades de ce temps (sa brûlure, sa laideur, ses outrages commises au temps) : ce serait le programme de l’Insensé, – collectif d’écriture sur le théâtre – pour les jours à venir, ceux qui vont passer sur nous comme autant de liens à trancher.

Au milieu des spectacles, chercher la brûlure, non pour la trace qu’elle laisserait, mais pour le mouvement de retrait qu’immédiatement elle suscite, et qui nous rend soudain à notre corps, à notre puissance. Exigeant tout, il est possible que nous sortions des spectacles plus dépouillés encore : mais c’est pourquoi nous allons voir, et exiger davantage du théâtre, s’il en est encore.

Cette phrase d’Agamben, enfin, pour ne pas finir :

« le contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps […] C’est comme si cette invisible lumière qu’est l’obscurité du présent projetait son ombre sur le passé tandis que celui-ci, frappé par ce faisceau d’ombre, acquérait la capacité de répondre aux ténèbres du moment ».



1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 63


7 juillet 2017

Il ne se rappelait pas quand il avait commencé à parler à haute voix quand il était seul. Dans les jours les plus anciens, quand il était seul, il chantait – et il avait aussi chanté parfois la nuit quand il était de veille sur les caboteurs ou les bateaux pour la tortue. Il avait probablement commencé à parler à haute voix, quand il était seul, au moment où le garçon l’avait quitté. Il ne se souvenait pas. Quand il pêchait avec le garçon, ils ne parlaient en général que lorsque nécessaire. Ils parlaient la nuit, ou quand ils sentaient venir un orage par mauvais temps. C’était considéré comme une qualité de ne pas parler sans nécessité, à la mer, et le vieil homme l’avait toujours pensé ainsi, et respecté. Mais maintenant qu’il n’y avait personne que cela puisse ennuyer, il disait ses pensées tout haut.

Hemingway, le Vieil homme et la mer (traduction François Bon)


Beau, Who Pays The Ferryman ("When Butterflies Scream", 2017)


La mer recommençait de recommencer ce soir, emportait toute la semaine et sa fatigue, me lavait à grandes eaux de ce qui n’a pas eu lieu, des rêves, et de la bêtise des hommes, des lâchetés et des peurs, minuscules, immenses, des beautés parfois, rares, de l’absurde renoncement aux êtres et des absurdes courages qui nous prennent malgré nous et nous entraînent on ne sait où, dans des pensées égarées par exemple, et c’est au milieu de l’égarement et de ces pensées, qu’a surgi cet homme seul, dans la mer.


Personne ne devrait rester seul dans un grand âge, il pensa. Mais c’est inévitable. Il faut que je me souvienne de manger un peu de thon avant qu’il pourrisse, il faut que j’aie des forces. Souviens-toi, envie ou pas, il faudra que tu manges quand ce sera le matin. Souviens-toi, il se dit à lui-même.


Cet homme dont on ne voyait que le tronc – Minotaure étrange et idiot au milieu de la mer étale ; cet homme dont la solitude muette resplendissait tranquillement dans le vacarme de la plage proche, de la route, de la ville, de juillet déjà épuisant de cris. Cet homme comme on serait dans l’immense. Un simple type au milieu de ce qui pourrait nous soulever mais ne le fait pas.


Il ne peut pas savoir qu’il a affaire à un seul homme, et non plus qu’il s’agit d’un vieil homme.


Un homme nu au milieu des choses, qui semble attendre ; il n’y a rien à attendre pourtant, on voudrait lui hurler : un homme dont on voit immédiatement la lâcheté d’attendre ; un homme qui reste là, mains sur les hanches tandis qu’aucun monstre ne surgit ni tempête, un homme qui croit qu’aucune tempête n’est prête à l’engloutir, un homme plein de foi et de morgue : l’arrogance de l’homme qui ne sait pas que le monstre sous ses pieds approche : un homme comme nous, un homme dont on ne voudrait pour rien au monde ressembler.

Il regarda la mer et sut comme il était seul. Mais il distinguait les prismes de l’eau sombre et profonde, et la ligne qui le tirait vers l’avant, et l’étrange ondulation du calme. Les nuages s’accumulaient maintenant sous le souffle de l’alizé, et quand il regarda droit devant il aperçut un vol de canards sauvages comme découpés contre le ciel et l’eau, puis s’effaçant, puis nets à nouveau et il sut qu’aucun homme n’était jamais seul sur la mer.


Un homme pourtant. Ce soir, lisant je ne sais pas pourquoi (je sais pourquoi ; pour la solitude de l’homme) Le Vieil Homme et la mer, je pense à ces jours et à ce qui s’achève en eux : je pense à ce qu’il faudrait commencer désormais : ce soir, cette nuit, peut-être l’homme est encore au milieu de la mer, debout, et pleure, ou rit, ou ne fait rien que d’être là, confondu avec la nuit, invisible dans l’immobilité des choses obscures.

C’était trop beau pour durer, pensa-t-il. Je préférerais que ce soit un rêve et que je n’aie jamais ferré ce poisson et que je sois tout seul dans mon lit sur les vieux journaux.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 63


4 juillet 2017

La lumière et la solitude.

Ici pour nous ouvrir les yeux
Seules les cendres bougent.

Eluard, L’Amour La poésie, "Comme une image" (V)


Roberto Cacciapaglia, Moscow River

Par défaut, on irait dans la ville comme des déracinés, et près de la terre comme des abandonnés ; on regarderait le ciel avec nostalgie et la mer sans tristesse : par défaut on serait seuls au milieu du nombre comme des arbres, comme des immeubles : mon état par défaut : la phrase, sa question, revenait dans le rêve, et toute la journée, elle aura jeté sur les heures des marques étranges, comme des blessures, des caresses.

Sur la machine, c’est simple : il suffit de quelques secondes, on remet tout par défaut, réglage usine, comme neuf - on efface tout, on recommencera bien quelque part. M’avait frappé cette remarque entendu en cours de philosophie, en khâgne : un visage est historique dès le premier instant. Par défaut, cela n’existe pas : on est toujours travaillé par le temps, engagé ailleurs, emporté.

Par défaut : le mot dit autre chose aussi ; une ville par défaut, c’est une ville à défaut d’une autre : une vie par défaut. Un choix, par défaut. C’est chaque jour qu’on travaille pour faire de chaque jour un choix, et davantage : une conquête. Par défaut, c’est une erreur.

Un monde par défaut : celui qui sur les bancs des assemblées s’applaudit, se valide : et que meurent sous ses applaudissements les autres mondes possibles. On habite ce monde par défaut au contraire de la vie acquise, arrachée, désirée. Dans le flux croisé des pensées issues du rêve, cette autre pensée encore : c’est par nos défauts qu’on est aimable, c’est eux qui nous font, par eux qu’on est singulier, et désirable.

Mon état par défaut : non pas à l’os, ou nu – mon être sans rien d’autre que moi, je l’ignore. Je retrouve dans l’ordinateur des images prises à la marche de samedi, et je voudrais y voir un portrait. Voilà, pour un temps fragile et provisoire : mon état par défaut.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 63


23 juin 2017

Aussi comme, de ma fenêtre, je vois des spectres nouveaux roulant à travers l’épaisse et éternelle fumée de charbon, — notre ombre des bois, notre nuit d’été ! — des Erinnyes nouvelles, devant mon cottage qui est ma patrie et tout mon cœur puisque tout ici ressemble à ceci, — la Mort sans pleurs,

Rimb.


Bachar Mar-Khalifé, Ya Ballad ("Ya Balad", 2017)

À 6h28, le 21 juin, les premières lueurs : pour quelques minutes, je manque le solstice, qui a déchiré le ciel à 6h24 – à quoi tient une vie ? Je tends les bras, tâche de prendre la lumière qui vient, c’est trop tard : tant pis ; et pour quoi ? C’était il y a deux jours : le temps passe comme de la vie perdue. Je lis ce matin les propos du ministre de l’Intérieur qui vient à Calais dire combien sa seule préoccupation est de "contenir les réfugiés avant qu’ils arrivent dans les Alpes". C’était il y a une heure. Je regarde de nouveau la lumière sur moi, dans les arbres peut-être : quel rapport ? La lumière déchire à chaque instant chaque instant.

J’écoute Bachar Mar-Khalifé en tâchant de me fabriquer des souvenirs du présent.

Habiter la ville, c’est la quitter, la retrouver : ici, en tous cas. À quoi tient une ville ? On est loin. On est toujours loin de ce qui bat. Dans le lointain, on finit par rejoindre. L’été commence, dit-on. Je lis ce matin dans les journaux qu’il fait chaud. Les nouvelles vont lentement.

Hier, Friche Belle de Mai (et tout à l’heure encore) : la lumière en partant, comme elle tombait déjà. Est-ce qu’à Stonehenge aussi, on avait le regret de la lumière juste après sa venue ? Comme le regret des départs ?

Le jour a duré seize heures et deux minutes (je l’ai lu hier, je m’en souviens), ce vingt-et-un juin : mais c’est fini, maintenant, il commence sa lente rétraction sur lui-même, jusqu’au vingt et un décembre où il tiendra dans une main d’enfant.

Se relire est une douleur, hier jusqu’à une heure du matin : plongé dans les épreuves, une ligne après l’autre pour les accepter. Il faudrait savoir écrire une fois pour toute, sans se relire : ce que je fais ici, sans rien reprendre, sans ajouter ou retrancher, seulement jeter comme on crache, comme on mord et désire.

En Nouvelle-Zélande, le jour a duré neuf heure et des poussières : le reste, de la nuit de la nuit de la nuit peut-être, ou du soir. Un long soir perdu dans le jour suivant. Là-bas, le jour recommence, lui.

Je rêve d’autres soirs. Ce matin, réveil brutal, crampe, jambe raide soudain, et le rêve s’est engouffré dans la douleur, l’oubli, la peine du jour à venir.

Histoire de mes solstices à travers les titres inventées pour lui résister : 2016 (solstices des vies passées, à venir), 2015 (vingt et un juin : il fera peut-être nuit, 2014 (morsure du jour et cette douceur d’ancêtres vivants), 2013 (rien), 2012, encore, 2011 (et le reste), 2010 (le dernier jour de l’année : blasphèmes), 2009 (marche) : je commence à disposer les années comme des oublis.

Tous les solstices que j’ai vécus, ces jours longs comme la vie, je les confondrai un jour dans une seule nuit : il faudra bien choisir laquelle.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 63


20 juin 2017


« Ô jeunesse ! Quelle force, quelle foi, quelle imagination en elle ! Pour moi ce n’était pas une vieille guimbarde trimbalant par le monde un tas de charbon pour toute cargaison — pour moi ce bateau était l’effort, l’épreuve, la pierre de touche de la vie. J’y pense avec plaisir, avec affection, avec regret — comme on pense à un cher disparu. Je ne l’oubierai jamais... Passez-moi la bouteille. »

Joseph Conrad, Jeunesse, 1902


Woodkid, Boat Song

Il suffit de faire quelques pas dans les chemins de pierre au-dessus de Campagne Pastré, la ville n’est pas loin, on la sent dans le dos, derrière l’horizon des pins dont l’odeur enveloppe tout l’espace. Mais on ne voit pas la ville, ici, qui n’est plus qu’une hypothèse. À sa place, il y a le silence de la terre, et le cri des bêtes qui s’enfoncent dans la terre, insectes, et ceux qui les dévorent, oiseaux invisibles qui font trembler les arbres, le ciel. Tout cela qu’on ne voit pas non plus : plutôt, en levant les yeux, comme une étendue plane et opaque, blanche, d’une blancheur aveuglante au-dessus de l’horizon de la terre, et c’est à la forme mouvante d’un bateau qu’on reconnaît la mer, qui vibre comme l’image trouble d’un mirage dans le désert.

Trouver des refuges comme celui-là, des lieux écartés des choses et des êtres, des affaires courantes de la vie : on y trouverait l’appui nécessaire pour revenir au monde ensuite, ou au contraire pour le détester davantage et mieux l’aimer, l’aimer différemment ensuite ?

Toujours, j’aurais recherché de tels lieux : ceux qui isolent et renouent. En haut de Pastré, on voit différemment le temps passé et à venir, les arrangements avec la vie sociale, et le travail : ici, on puise l’essentiel, dans la chaleur aussi, la lenteur qu’elle donne à chaque geste, les regards, le partage de cela qui seul ne se dit pas. Des quais en bas du Louvre au belvédère de l’avenue des Pyrénées, de l’horizon le long de la Garonne aux arbres près de la grande Mosquée, ces lieux sont des attaches, des abris, des secrets.

Toute la journée penchée sur les épreuves, à corriger, à reprendre, à relire, à se maudire, à s’en vouloir des mots qui ne sont jamais assez grands ou qui sont toujours trop larges. Les pensées vers Pastrée et le bateau qui au loin s’éloigne vers l’Afrique ou la Corse ne consolent pas, mais redonnent sans cesse à la vie son assise, sa force.

Il y a ces phrases de Van Gogh que je lis ce soir, par hasard et désœuvrement, il y a les années 1971 dans lesquelles je suis plongé de nouveau, une dernière fois, il y a la chaleur sur Marseille, et parmi tout cela, il y a la forme évanescente d’un bateau qu’on voit s’éloigner lentement par-dessus l’horizon des choses.

Journal : notes intempestives du temps passé, du temps perdu. Ou : arracher du présent pour qu’il ne cesse pas.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 63


16 juin 2017

Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
Guillaume Apollinaire


Damien Rice, Cold Water

Samedi, Paris s’attarde sur tout ce qui autour de lui tremble lentement : jour à ce moment du soir où il est impossible de savoir ce qui tient du jour et de la nuit, comme dans la lagune le sel se mêle à l’eau douce, jour qui préfère s’allonger et sur les pelouses les corps aussi, ceux qui boivent et parlent, ou se taisent seulement sans rien attendre, la fatigue peut-être, celle qui ne viendra pas, comme une fin de phrase dont on aurait oublié le début, perdu lui aussi ce matin dans le soir d’un samedi lentement déroulé jusqu’au-dessus de la Seine, perdu dans le souvenir de la pièce de théâtre vue ce soir-là emportée avec le jour dans le tourbillon des eaux à la confluence de samedi et de dimanche déjà.

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse

C’est l’image de ces jours - la seule qui reste et qui les contient tous : au-dessus de l’eau remuée, regarder le courant suffit pour parler et dire où nous sommes et ce que nous faisons, pour être ceux-là qui ici partagent le temps en deux comme du pain et de la vie, inséparables l’un et de l’autre par delà les arches sous lesquelles dansent encore pour la seule beauté du geste les vestiges du fleuve – il y a dix ans, je venais presque chaque soir sur ces ponts depuis le Sentier : dix ans plus tard, c’est toute une vie qui est là encore, qui tient dans une main, dans un regard jeté joyeusement comme des poignées de sable dans l’eau ; celle d’il y a dix ans a-t-elle rejoint les Amériques, les Indes ? Qu’importe : je suis ici ; oui, l’image de ces jours : le tremblé du soir à la surface de l’eau, du silence qui lie, le jour qui résiste, le temps qui n’existe plus, ou pas encore, emporté à chaque instant par des brassées de présent qui seules sont nôtres.

Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 63


13 juin 2017


C’est un accès, une chose qui passe ; qui est déjà passé en partie, mais les forces qui la provoquent ne cessent de frémir en moi, avant et après ; que dis-je ma vie, mon existence sont faites de cette menace souterraine ; si elle cesse, je cesse aussi, c’est ma façon de participer à l’existence.

Kafka, lettre à Milena Jesenska, 18 septembre 1920


The National, Mistaken For Strangers


Couloirs de Châtelet-Les Halles, samedi, correspondance (est-ce le mot ?) du RER B vers la ligne 1 : trajet que j’ai fait mille fois, ces dix dernières années, et depuis trois ans, presque jamais – autour de moi est le même lieu, méconnaissable pourtant. Encore en travaux, et déjà trop usé. Les hommes autour de moi sont les mêmes qu’autrefois, plus jeunes, plus tristes, plus sereins aussi : je les regarde. Je marche parmi eux et je suis parmi eux l’un des leurs aussi. Et pourtant, s’ils savaient. J’essaie de me souvenir du lieu, avant : de ce lieu que je connaissais si bien, dans lequel j’évoluais les yeux fermés. J’aurais dû mieux ouvrir les yeux. Je suis, ce samedi, incapable de me rappeler comment était le lieu avant.

Est-cela, aussi, encore : avoir un passé ? Et puis, toujours dans les couloirs de Châtelet, je me souviens des pensées qui me venaient : je m’efforçais, jadis de penser aux forêts et aux cris des coyotes dans les forêts du Nord, qui dans ces mêmes moments, hurlaient sans doute dans le vent. Alors, immédiatement, me revient par effluves cette pensée, des coyotes, que j’avais trop oubliés. Les types autour de moi passent comme s’ils venaient vers moi sans me voir, s’éloignent. Dans ce lieu défiguré les coyotes sont des amis, soutiennent ma solitude ici et mon passé.

À travers les couloirs, la lumière toujours égale du temps, d’hier, du matin et du soir, de demain, d’aujourd’hui sans doute tandis que j’écris cela dehors, sous le ciel écrasé de chaleur de Marseille, passe ce qui a passé, et qui demeure, quelque part dans l’ombre des forêts du Nord, de l’Ouest, le squelette d’un chat perdu, le feulement des coyotes dont je lis aujourd’hui qu’ils vivent quinze ans. Le plus jeunes de mes coyotes est donc désormais un vieillard, qui cherche sans doute l’arbre où mourir ? Dans les couloirs de Châtelet-Les Halles, les types passent.




1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 63


23 mai 2017


La représentation de l’infini et de la plénitude du cosmos est le résultat du mélange poussé à l’extrême de pénible création et de libre méditation sur soi

Kafka, Aphorisme 90

Des phrases entendues dans le jour, en faire peut-être un récit, sans ordre et sans distance : qui dirait le jour et la distance. Des phrases confiées, certaines volées, la plupart entendues (au café, dans la rue, dans les couloirs, salle d’attente, ville qui est la salle d’attente même) par hasard ou fatalité, et qui n’ont pas de destination – en dehors de ce qui n’en aura plus, ces carnets qui n’en sont pas.

Je les dépose ici pour cela : pour l’oubli, et pour la distance, et pour la fatalité.

(doucement) On est communiste par choix et révolutionnaire par nécessité.
(désespérément) J’ai pas de refuge : pas de chez moi
(rageusement) où est votre chef, je veux le voir même si vous n’en avez pas
(plaintivement) pourquoi tu ne descends pas si je suis là
(lentement) je ne sais pas du tout pourquoi

L’après-midi, lecture des textes de Barthes sur le théâtre à la recherche d’un passage que je ne retrouverai jamais : j’en lis d’autres décisifs, que je ne retrouverai jamais plus.

Et tout cela dans le bruit des moustiques, les premiers, les plus terribles, les plus assoiffés.

Le matin, rendez-vous de travail : sur les marches devant l’antenne de droit de la fac (fermée), des types attendent depuis mille ans : ils me demandent du feu, puis des cigarettes, puis de l’argent – je dis non à tout, pensant à l’ordre étrange des demandes, et au désordre désolant des refus.

La nuit, impossible de trouver le sommeil à partir de deux heures : mais deux minutes après, je dormais : une leçon encore ?

Et le soir de nouveau, furieuse envie de relire ce texte de Genet perdu qui parle de ce qui suit après le théâtre, les cimetières qui nous entourent (j’ai oublié le titre aussi) (que faire de tout cet oubli ?) (l’écrire peut-être, mais où ?) (mais quand ?)

— -



1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 63


18 mai 2017


Le monde c’est ce qui marche,
le réel, c’est ce qui ne marche pas
Jacques Lacan

Steve Smyth, In a Place (Release, 2011)

Image d’Amiens : la cathédrale posée sur la banque. Par la fenêtre de la chambre d’hôtel, télévision allumée sur les passations, les pouvoirs, les feuilles de route, les sur l’honneur je m’y engage, et autres c’est notre responsabilité – qui donnent tant envie de marcher le long du canal toute la nuit s’il le faut, et il le faut.

Image du soir : dans le train, le soir passe devant la journée épuisée et finalement passée, comme une couleur ; soir qui devient une image, pendant que sur l’écran, les lectures du temps à venir tâchent de donner forme au présent ; je travaillerai lentement - jusqu’à épuisement de la machine – sur l’incantation, les puissances à l’œuvre dans quelques corps sur scène dressés pour conjurer notre histoire – en dépit de l’histoire, ou pour cette raison même ?

Dans le ciel ce matin, l’état latent du monde, les contours de ce qu’on éprouve pour lui : de la peine, et de l’amertume ; travailler à ce que l’amertume ne soit jamais repli, plutôt appui – hier, au théâtre et ce soir encore ; pourquoi insister ? Peut-être pour ce que j’ai vu hier : que chaque corps porte en lui la fiction aberrante qui rend aberrant notre réel, et lance sur quelques heures, quelques mots, la féroce douceur de le refuser et de jeter sur nous d’autres possibles.

Le ciel ne passe pas sur nous, il traverse des soirs comme ceux-là, et des jours qui n’ont pas eu lieu.



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud