JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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2 juillet 2009


Hier et aujourd’hui, faire face à la même obsédante évidence - et sur des plans si opposés, trois conversations qui ne cohabitent pas - mais cependant : avoir dû tenir les mêmes propos, hier et aujourd’hui, trois fois, sur trois sujets différents : se tenir à la fin à un point d’intersection à chaque fois semblable, et posé trois fois différemment. C’est que quelque chose fraie, sans doute, et malgré moi - impossible de contourner cette question.

Hier, d’abord, c’était sur ce livre, et nous n’étions pas d’accord - adresse de l’écriture pour toi trop affectée, et pour moi si nécessaire, si évidente pour justifier (et j’ai pensé : pour légitimer) le livre.

Hier encore, le soir, rencontre (et avec elle, celle d’un travail) : question que je pose, que je me pose, sur la possibilité d’écrire le nous qui ne soit pas inclusif : de dire tu sans effraction, dire tu sans qu’il soit alibi, ailleurs, et faute de mieux, de pire : rare que je trouve, dans le poème, une telle justesse de l’adresse (et tu as un livre d’Aragon dans ton sac, que je m’en irai acheter, le lendemain).

Aujourd’hui, enfin, quand je dois exposer mes recherches, le commencement, je le trouve sans peine, mais quand je dois parler ensuite des horizons et des fins, c’est encore sur la question de l’adresse que je me retrouve, ou me perds ; adresse que je confonds alors, sciemment, avec l’éthique.

Du récit, du poème, du théâtre, trois fois la même question posée à distance, et devant moi, trois fois la même réponse : ou plutôt, trois fois la même direction prise par la question, mais qui revient, qui sait les chemins détournés pour mieux revenir.



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29 juin 2009


Loin du bruit du monde, ce qui partout s’étend, c’est précisément le bruit retenu de son absence, le bruit qu’on dirait parti, le monde déserté de la présence de ce qui, tous les jours, le fonde cependant. Loin du monde en somme, ce sur quoi on marche, c’est cela — ce bruissement qui s’estompe. En arrière de soi, cette puissance de sens qu’on isole de son propre corps.

Prendre forme de ses propres pas, marcher au-devant de ce qu’on sait être inépuisable : la fatigue, la blessure même, l’envie de ne plus marcher qui recommencera l’envie de marcher à nouveau, le lendemain. Loin du bruit du monde, ce qu’on rejette dans le dos, comme un soleil contre lequel on va, ombre de soi qu’on piétine et qu’on rejette, un pas après l’autre, devant soi, c’est soi-même comme part de ce bruit.

Quand on revient, le bruit crache plus fort ces moments de folie qui constituent sa raison d’être.



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20 juin 2009


« Parler, c’est marcher devant soi. » 
 Raymond Queneau

(retour dans une semaine)




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20 juin 2009


Tremblement concerté du corps pour dévier le monde de sa trajectoire, et le voir différemment : ou plutôt, en différé - tremblement qui me fait retarder le monde ; ce que je vois est avant, ou après - le flou enregistre sa trace, sa diffusion, sa durée qui persiste dans la rétine. Mouvement du poignet ensuite qui la poursuit ; dérision du sens qui enregistre moins sa continuité que sa discontinuité, son interruption reprise, plus loin. Cette porte que l’image saisit : mouvement du corps invisible qui la franchit, va la franchir.



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18 juin 2009


Regarder longtemps le soleil dans les yeux - mes yeux regardant longtemps le soleil dans ses yeux, imprimer dans sa rétine la lumière jusqu’à l’opacité : comme l’image photographique exposée trop vite au jour s’efface, développement qui échoue. Chercher une image vraie (non, la vérité est affaire de flic), une image juste (non, la justesse est affaire de musicien), l’exactitude - l’exactitude oui d’une image qui saura dire le mieux possible ce qui des jours qui passent, nourrit le désir de les faire passer, dans le récit qu’on inventerait, aussi vrai, juste et exact que possible. Raconter le soleil longtemps dans les yeux, les traces qu’il laisse, ce qu’il efface dans la rétine par trop de lumière. C’est une image possible, une autre, ni moins juste, ni moins vraie, peut-être plus exacte (aujourd’hui en tout cas à mes yeux), d’écrire : et qui suffit pour le moment à justifier ce geste et ce désir.



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16 juin 2009


Ce qu’il me reste en tête, des vers lus et relus tout la journée, c’est toujours l’effort impossible de les dire : l’impossibilité de les retenir. Je pense à cela aujourd’hui passé à relire Aragon, et combien chaque vers porte en lui d’innombrables ; Les Yeux d’Elsa comme somme poétique, oui, anthologie de toute la lyrique courtoise du passé et sans doute du futur. Et peut-être que toute poésie est cela, mémoire de tout ce qui la précède, archives vivantes. Peut-être que toute lecture est cela encore : lire le palimpseste du réel écrit en toutes lettres, et du réel qu’on imagine par la littérature qui en porte la charge.

Alors, tels vers que je lis et qui fait revenir avec eux, je le sais, le souvenir de tant d’autres, et Ronsard comme Rotrou, ou Hugo, Verlaine et même Bossuet, je le crois ; mais impossible littéralement de les reconnaître en tant que tels. Je lis plutôt toujours le fantôme toujours plus séparé de moi d’un vers possible que j’aurais pu lire ; que j’aurais sans doute dû lire.
Comme à chaque fois, impossibilité de retenir les vers (et je sais bien que dans le passé, les étudiants les moins doués possédaient une somme de texte en mémoire prodigieuse - je sais bien que cette mémoire me manque, comme un membre amputé qui gratte) - l’impossibilité physique de retenir au sens propre toute cette matière vivante et glissante en moi.

Quand j’écris, ce n’est toujours que pour les retrouver, avais-je pensé une fois, pour me chercher des excuses, une raison d’espérer. Et pourquoi pas. Et dans la douleur de cette impossibilité je fonde des lignes toujours vides de ce qu’elles appellent, dans le désir de rejoindre un phrasé (ou une image (ou un rythme)) que je ne saurais retrouver que dans l’absence, l’oubli toujours recommencé d’un oubli sans objet, puisque je sais bien ce que j’oublie, mais j’ignore ce qui s’oublie avec lui.

« “Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous les bouquets.” »

Mallarmé

Dans la terre devant moi dressé comme des sillons penchés vers le vide, ce que j’arpente en tous sens, c’est moins la réécriture de ces vers, que le dehors de l’oubli, sans contour et sans forme, musique sans mélodie et presque sans note d’un bouquet où manqueraient les fleurs, mais persisteraient leurs parfums tenaces et douloureux.



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15 juin 2009


De loin, je dirais que c’est le sol qui fume : de la terre froide dans l’air chaud ; la terre chaude transpirant dans l’air froid fumant plus que de raison le printemps de novembre (ces jours) : un feu de camp éteint par la pluie. Et dans le jour levé de bonne heure, et comme après de grands efforts, je passe devant ces minuscules tentes de verre alignées comme des platanes le long des routes - des serres dans lesquels poussent à la même vitesse, le même fruit, à la même date, pour un même goût. Et je finis, comme par réflexe, habitude quand je suis là, au passage et à la dérobée, l’appareil tenu à bout de bras et sans regarder vraiment, par prendre une image de la grande centrale nucléaire de Chinon ; chaque année depuis trois ans, une image qui signe le temps, les dépôts invisibles qu’on y porte : journal du temps qui n’est pas le mien - traversée objective, tension et travail objectif du monde qui se livre, toujours identique à lui-même ; et dans le changement infime de la lumière, tout ce qui bascule en moi.



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12 juin 2009


Porte qu’on referme derrière soi, sur une pièce sans lumière et sans recoin, angles fuyants qu’à force d’arpenter on a redessinée, dans le rêve et le désir d’une ville déroulée sous le pas — et la porte qu’on ouvre sur une autre pièce, incertain de ce qu’on va trouver, sensible seulement aux bruits qu’au loin on peut percevoir, emplis de territoires qu’en soi on porte, prêt à endosser sur des kilomètres imaginés en heures, en pleins et déliés de l’écriture ; geste qui dit la fermeture, qui est aussi son ouverture ; geste qui dit encore, je suis encore.



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11 juin 2009


Basculer de l’autre côté, une étoile après l’autre (une vague après l’autre) ; les angles qu’on choisit, comme une bête mourir, ici aussi — mourir. Comme en décembre, la pluie ramassée dans la main : un jour après l’autre recommencé comme on l’écrit, on l’invente ; on le disperse.



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11 juin 2009


« La vie se vit d’un côté et elle s’écrit à l’inverse, c’est à dire que j’ai le sentiment que les choses, les expériences que je vis et les gens que je côtoie à partir du moment où je les écris, je les mets à mort en quelque sorte. (…) Et à partir de ce moment-là, je ferai une œuvre de mort vis-à-vis de cette expérience vécue et vis-à-vis de ces gens que j’ai rencontrés. Non que j’éprouve un sentiment de culpabilité vis-à-vis de ça. Mais disons que j’éprouve une certaine difficulté à doser l’existence d’une part et à lui garder son indépendance par rapport à l’écriture et d’un autre côté à continuer à écrire. Et je sens des deux côtés, à la fois du côté de l’existence et du côté de l’écriture, une attirance pour vivre l’un et l’autre d’une manière entière et je sais très bien que ce n’est pas possible. »


B.-M. Koltès

arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud