anticipations #37 | Passer de l’autre côté
8 janvier 2014





Texte de l’automne 2011.

Reprise hiver 2013 — pour ce mot d’ordalie.

Le recueil Anticipations, aux éditions publie.net


Ils le faisaient en fermant les yeux désormais. Personne ne savait où cela avait commencé, ni comment — suite à quel pari stupide, au bout de quelle nuit plus triste et plus brûlée qu’une autre au désœuvrement de quel bar. Mais dans chaque ville, il y avait toujours un type pour dire, avec force détails, que c’était lui, lui le premier, et qu’il avait fait ça sans raison (ou avec toutes les raisons du monde : il y avait des variantes.)

Pas une ville qui n’avait son pionnier pour nous montrer l’endroit de la route où il s’était élancé ; et comment tout le monde après lui l’avait suivi. Non, on ne sait pas comment ils s’étaient passé le mot : ce qui était sûr, c’est que très vite on avait assisté à une flambée. Plus qu’une mode, un simple phénomène de société, c’était comme la naissance d’une nouvelle race d’hommes : il y avait ceux qu’ils l’avaient fait, même une fois, et les autres ; ces derniers les regarderaient toujours avec cette fascination qu’on a pour le vide quand on se penche sur le palier au dernier étage d’un immeuble et qu’on regarde en bas les escaliers tomber, qu’on est aspiré et retenu par deux forces en nous, contraires et tout aussi désirables : et laquelle allait sortir vainqueur en nous ? Et pour quelles obscures raisons ?

Les hommes qui l’avaient fait, et parmi eux surtout ceux qui recommençaient, avaient sans doute réussi à faire sauter un verrou intérieur, le dernier. Et les penseurs s’agitaient : les plus nombreux condamnaient, bien sûr, au nom de la morale, de la vie — mais au fond, on le sentait bien, personne ne trouvait de raisons valables pour dénier à ces hommes le droit de poursuivre. L’argument décisif qu’on avait finalement avancé, et qui avait conduit à interdire ces pratiques, avait été celui du danger pour nous autres : les nombreux accidents provoqués.

De fait, ce n’était pas pour protéger ceux qui se lançaient ainsi qu’on avait bâti de si hauts murs le long des routes rapides, mais tout simplement parce qu’on les considérait comme perdus, définitivement. Rien ne réfrénait les ardeurs, au contraire : ils trouvaient de nouveaux endroits que les murs n’avaient pas pu protéger, des virages plus serrés, des lignes droites plus rapides, en pente, loin des villes. Certaines portions devinrent célèbres — puis victimes de leurs succès, elles étaient délaissées : les voitures n’osaient plus s’aventurer dans ces terrains de jeux.

S’élancer sur les autoroutes, traverser en courant, ou même affronter les camions en face, en se dérobant à la dernière minute, c’était au départ un simple frisson. Mais ce qui n’était finalement qu’une course (avec un seul but : traverser l’autoroute et parvenir de l’autre côté) se codifia peu à peu dans des règles non écrites, des rites de plus en plus précis, toute une série de lois qui finirent par installer durablement cette pratique. Il fallait que cela se fasse dans les règles de l’art — sans quoi, ce n’était qu’un suicide de plus. Les courses avaient leur rythme, leur gestuel, leurs interdits.

Finalement, peu importait de mourir ou de faire mourir, ce qui comptait, c’était d’approcher la mort en conscience et de s’en soustraire à l’instant même où l’on en était physiquement le plus proche : toucher l’instant où la peur même ne protège plus, mais provoque la pulsion de mort qui l’achève.

Et ceux qui échouaient à traverser la route avaient peut-être atteint le plus ultime de cet art.


arnaud maïsetti - 8 janvier 2014

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