Les villes qui n’existent pas | Guanahani
30 juillet 2018


Un projet : constituer l’atlas des villes qui n’existent pas.
— Présentation du projet
— Sommaire des textes :
- #1 : Bielefeld
- #2 : Atlantide
- #3 : Troie
- #4 : Detroit
- #5 : Tombouctou
- #6 : Atitlán
- #7 : Babel
- #8 : Village Potemkine

Et pour continuer : la plus neuve d’entre elles : Guanahani


La ville n’existe pas : c’est une île, et l’île n’existe pas puisqu’on a caché son nom sous un autre qui n’est pas le sien ; n’existent plus ni les hommes qui habitaient ce nom ni les dieux auxquels ils croyaient, ceux auxquels ils ne croyaient pas et au nom desquels on les massacrera se dressent ici comme dans un champ de ruines qui nomme notre époque. La ville est une croyance déposée dans un nom : un pur mythe comme ceux qui relient les vivants entre eux avec les morts. Comme la mer relie les terres entres elles et les sépare.

Oui, la ville n’a pas de nom : elle porte celui qu’on lui donne quand on pose le pied sur elle et qu’on s’agenouille, qu’on fait le signe de croix en baisant le sable, qu’on pleure de joie et que ces larmes baptisent la joie et le sable. Et puisqu’on est sauvé des eaux, que la mer nous a crachés jusqu’ici pour nous sauver, on nomme le sable San Salvador : c’est le nom neuf qu’ils donnèrent à l’île ancienne, de la ville qui n’est que de la terre. Quand on lèvera des pierres sacrées et des maisons de bois sur l’île, la ville n’aura pas besoin d’autre nom que celui qui l’appelait à elle comme un désir.

Mais la ville n’existe pas sous ce nom : elle existait bien avant, sous un autre : les hommes qui habitent ce nom lui en avait donné un plus large, moins baigné de larmes et de solitude, un nom plus oublié et sans récit, qui ne témoigne que de l’évidence des bêtes – autant qu’un nom un cri, un son de glotte qui porte toute l’évidence mystérieuse des noms de bêtes et de choses qui prennent forme des terres, et inversement. Guanahani. Autour de ce nom on se battra – lutte inégale. Dans cette lutte que tout le monde aura oublié, même le monde, s’amasse d’autres luttes, plus considérables, comme celle qu’on mène pour savoir quels dieux sont dieux, et non pierres ou bois, et quels hommes sont hommes, et non bêtes ou choses : et quelle terre est terre nouvelle aux yeux des hommes, non sable foulées depuis la nuit des temps par les ancêtres.

La nuit des temps peut commencer à l’aube des derniers jours : le douze octobre tombe à la verticale du ciel et de l’Histoire un vendredi. Pedro Gutierriez est le premier dans le crépuscule qui croit voir un feu remué à la surface des eaux : de la terre ?

Mais le crépuscule est traitre, et chaque jour, chaque soir et chaque matin l’un des matelots d’un des trois navires qui emportent l’Europe avec désœuvrement au-delà de ses derniers parapets croyant la voir hurle terre, pour passer le temps, par folie, ou pour l’appeler plus férocement encore, et qu’elle vienne, qu’elle vienne – ou est-ce pour la récompense de plusieurs milliers de Maravédis promises à celui qui trouverait la terre ?

Pedro Gutierriez comme tant d’autres avant lui croit bien voir la terre dans le feu, et il ne sait pas encore que cette croyance est la vérité même qui descella le monde. Pedro Gutierriez est le premier depuis les vikings et les premiers hommes à avoir raison de prendre le feu pour l’ombre : et comme on a oublié les vikings avec les premiers hommes, c’est donc le premier, oui, qui lance sur cette terre depuis l’Europe ancienne ce cri de terre qui semble un juron, une malédiction, comme on nomme une maladie on la lève, ou comme on nomme un enfant on l’enferme dans son nom à jamais – avec lequel on gravera la pierre sur la tombe.

Pedro Gutierriez ne pense à rien d’autres qu’à croire la terre aperçue dans le feu au jour qui se lève, et avec lui un nouveau siècle, un nouveau monde.

L’Amiral des Mers Océanes s’approche – ne perçoit pas le feu qui s’est éteint : il demande à Rodrigo Sanchez de Segovia de confirmer la terre ; mais dans la nuit tombée des siècles perdues, comment savoir si le mirage est une croyance, ou une réalité de chair et de sable ? On tire le canon. Est-ce pour se défouler et occuper le désœuvrement, donner corps au délire, au désir ? On hésite encore à hurler de joie : hier déjà, on avait hurlé de joie devant ce qui n’était qu’un banc de poissons plus luisant, qu’une vague plus haute. On se tait plutôt. On n’a bientôt plus d’eau douce ; plus de lait. On devient fou à force de ne pas voir le monde devenir nouveau, ce monde qui s’entête à demeurer de l’eau imbuvable, amer et chaude.

On la voudrait glacée et s’y baigner et la boire.

Sur l’autre navire qui suit de près celui-là, soudain, un cri déchire le silence : dans ce cri s’abîme soudain le monde vieux. On ne sera plus capable de remettre ce cri dans le passé, comme de l’eau hors du vase brisé. Ce cri hurlé à plein poumons depuis l’autre navire, c’est Juan Rodriguez Bermejo de Molinos – dit Rodrigo de Triana – qui le pousse devant lui .

Il est deux heures du matin, et c’en est fini de ce monde.



Trente-trois jours après avoir levé l’ancre pour toujours depuis l’ancien monde, on est devant la terre fermée comme un poing. On jette la chaloupe : l’Amiral est avec son frère, et les deux capitaines des deux autres navires – Vicente Yanez et Martin Alonso – dans les eaux glacées : il tombe le premier à genoux ; d’abord un signe de croix, nomme la terre qui nous a sauvée « Saint-Sauveur », et immédiatement après, fait signer devant notaire l’acte de propriété.


Trois gestes qui sont comme les trois mouvements d’une naissance, d’une vie et d’une mort. Plus tard, on nommera ce lieu île de Watling : c’est le nom que porte aujourd’hui l’Eden japonais des Européens, au milieu des Bahamas et parmi les cadavres disparus des Tainos.

La terre n’avait attendu ni nom ni propriétaire. Elle était là. Au milieu des eaux comme de la gorge, elle était ce qui passait dans le temps des hommes pour être oubliée, et les nourrir aussi et les recouvrir quand ils mourraient. Elle avait une forme étrange et belle comme celle que porte sur eux – en vestiges des bêtes terrifiantes des temps d’avant les hommes – les lézards qui les peuplent : Iguane, cette terre en forme d’iguane : Guanahani.

Guanahani, c’est le nom de cette terre qui s’efface dès que le mot terre s’est dressé en travers de sa route : et le monde entier s’ouvre soudain. Il suffit d’une île, dont le nom est une énigme, pour que le monde change de nature et de siècle, de forme et de raison. Guanahani, son nom dans la langue des hommes d’ici qui la nommaient par sa forme, comme dans un poème on nommerait chaque voyelle par leur forme.

Les hommes de cette terre sont là : ils regardent, ne manquent rien des gestes faits parmi les toiles levées, l’encens, les notaires : tout ce rituel qui baptise ce qui est déjà baptisé. Oui, ils regardent : là-bas, on déploie une bannière ; des étendards brodés d’or ; on crie les noms de rois et de reines qui dorment encore sous des latitudes anciennes : ces hommes noirs de barbe et blancs de peau, sales et crachant, parlent une langue incompréhensible, portent tissus lourds de sueur comme s’ils avaient honte de leur peau nue. Les hommes de cette terre se regardèrent et surent qu’ils n’avaient pas honte ; ils ignorèrent alors qu’ils habitaient depuis des millénaires un monde nouveau.

Voici comme les Tainos de Guanahani découvrirent l’Ancien Monde : en regardant des hommes assoiffés jeter des prières à un dieu qu’ils avaient eux-mêmes jadis tué. Les dieux qui gouvernent cette terre – Yukiyu et Juracan –, invisibles et intangibles comme le feu, comme le vent, le soleil et la lune regardent aussi tout cela peut-être et s’effacent tout aussitôt.

Les Tainos s’approcheront de ces hommes : les laveront et leur donneront à manger – leur apprendront le nom de cette terre, oui, et qu’elle s’appelle depuis le commencement des temps Guanahani, et non comme ces autres disaient San Salvador : les Tainos seront patients, et ils écouteront : non, ce n’est pas le Japon ici, et le Grand Khan n’est pas un des leurs ; non, les Cités d’Or sont d’autres villes qui n’existent pas – et puis, au juste, quoi faire de tout cet or ? –, non, le monde est peut-être désormais un poing fermé, mais il n’est pas juste de le recevoir si ganté, et au visage ; non, si tous nous allons mourrir d’ici quelques années, certains emportés par les bateaux en Europe, d’autres par les maladies, les mines d’or sans or et les bûchers ici, nous n’avons pas renoncé à irriguer le sang de nos fils et de nos filles, dans les pays que vous nommerez Bahamas, Porto Rico ou République Dominique, et dont les noms n’existent pas plus que vous ni que ce monde que vous n’avez découvert que pour l’achever.


arnaud maïsetti - 30 juillet 2018

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