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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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L’eau est grise et bleue, large comme un bras de mer. — Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie.
Rimbaud, Les Ponts
Le long des plages, hier, courir tandis que la nuit tombe lève d’étranges pensées, et dans la fatigue du jour et du corps, ne plus savoir ce qui relève de l’un ou de l’autre, se confondre dans le même mouvement de la foulée plongeant au fond des choses, des vagues vaguement balancées dans l’air de l’époque, des couleurs qui s’effondrent mais où, de ce qui cède dans le souffle, de faire avancer la terre un pas après l’autre en la faisant rouler derrière soi et pourtant, toujours la retrouver comme cette latéralité jamais conquise, et dans les buissons qui tapissent les bords des mer là-bas, entendre un homme rire, seul, assis en tailleurs sur son matelas, et le voir soudain, intercepter son regard, le voir se figer, et l’homme, constatant sa solitude brisée et qu’il n’était que seul, de se mettre à pleurer, lentement.
Peut-être est-ce d’avoir pensé, tout le jour, au sort à faire au ciel de ce lundi : j’ai longuement médité sur tous les cieux aperçus, ai voulu en faire un compte intérieur, sorte de récit des terres parcourus par la force de ces nuages (ciels bigarrés de Touraine ; épars du Béarn ; nus et solide de Corse ; profond jusqu’à l’espace au Chili ; lourd et épais du Cambodge ; effilé de Nouvelle-Zélande…) : quelle morale de cette fable du temps passé par le temps qu’il faisait, tous ces jours ensemble sur moi ?
J’écris ces notes dans le café tandis qu’un couple tout près de moi se sépare, lentement, presque sans mot et dans la plus grande douceur : lui dit qu’il regrette tout, et que si c’était à refaire, il referait tout différemment ; elle, elle ne dit rien, elle répète doucement, comme pour elle-même, si tu savais, si tu savais.
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Ce que je sais, ce qui est mien, c’est la mer indéfinie. […]
Tournant le dos, je partis, je ne dis rien, j’avais la mer en moi, la mer éternellement autour de moi.
Quelle mer ? Voilà ce que je serais bien empêché de préciser.Michaux, La mer
Ce qu’il y a de plus sourd en soi, de moins abordable et de plus éloigné, de plus précis pourtant, qu’on pressent comme le lieu même d’où serait possible ce qui serait possible, cette porte en soi qu’il suffirait d’ouvrir pour que — ce qu’il y a plus de terrible, de moins avouable, une mer mais hors l’effort de mordre aucune terre, sans ressac, seulement ce qui ferait d’une terre la terre sur quoi surgiraient de temps en temps des cadavres qui nommeraient faute de mieux des continents, là-dessus les étoiles feraient semblant d’aller et de venir, des constellations jetteraient leurs lueurs depuis des passés lointains et donneraient l’impression d’écrire le futur, tout cela qui, en soi, forge cet amas de colère et de tristesse, et de désir aussi — mais de quoi ? —, et la soif, comme on ne peut l’avoir que devant la mer qui ne répand que le sel des larmes, et face à quoi on regarde le temps en rêvant d’espace, et que tout s’achève.
Dix jours loin sans rien noter ici et comme à chaque fois l’impression d’avoir laisser les jours s’échapper ; il ne s’est rien passé que l’essentiel : le sentiment impossible d’exister, les nuits perdues, et toujours, traquer les raisons d’être comme si c’était des bêtes qui ne laissent que des traces et dont on entend, au loin, les cris à la mort.
Nous sommes la pointe la plus avancée du temps : c’était la pensée évidente, banale, et terrifiante au réveil — toute l’histoire de l’humanité n’avait eu lieu que pour produire cette réalité-là, et ces méthodes de gouvernement là, et ce théâtre là, ces silences et ces ombres là dans la chambre vide où s’amassaient tout à la fois le désespoir des ancêtres et leur ultime survivance.
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Et quand la quille arrivée, le petit gars montait dans le train, rentrait dans son village, se soûlait dès le premier soir, déchirait toute cette beauté ou dégueulait dessus, tout ça par manque d’habitude de la liberté. L’uniforme était roulé et caché dans un coin inaccessible. Et tout le monde disait : « Bon, Dieu merci, tu pouvais pas te promener habillé comme ça, comme un coq. C’est fini ! Et vis, vis. » Mais comment vivre… personne ne le disait.
Evguéni Grichkovets, Comment j’ai mangé du chien (2002)
De l’autre côté de la semaine, se dire que le pont va toujours quelque part — même si c’est seulement de l’autre côté —, et qu’on porte en soi davantage de fatigue que le monde et tant pis pour lui, et qu’il reste tant à défaire en soi : c’est la leçon, toujours, qui n’en possède aucune ; on ne survit pas à sa propre vie, c’est ainsi — alors, en passant, on traverse : de ce côté du pont à l’autre, cette fois je passerai dessous, laissant à main gauche ces cabanes où vivent ceux qui vivent là, bords de route qui valent bien l’Eden et longeant le côté terrible des choses, j’irai faire le contraire de rejoindre, peut-être que Lisbonne existe, et Parry Sound ou Penetanguishene, la Dordogne pourrait valoir le Guatemala et la Nouvelle-Pologne, s’il n’y avait pas, entre nous et la vie, l’existence.
Trouver l’espace intérieur qui rendrait la parole possible : le lieu d’où parler — finalement, une phrase suffit à nommer ce qu’il en est, de mon travail : une semaine comme chaque année depuis quatre ans d’enregistrement d’une pièce audiophonique autour de ceci, une pièce pour prétexte, et tâcher de transmettre cela, la quête de ce lieu d’adresse : qu’on nomme cela théâtre est superflu, presque insultant, il faudrait plutôt dire que c’est désapprendre à vivre, et commencer autre chose, qui n’a pas de nom.
Non, on ne reste pas par curiosité : mais parce qu’il y a tant à trouver encore de soi qui saura défigurer ce qu’on est, et s’il faut appeler cela venger, appelons cela venger, ou désirer, ou aimer : sinon, disons qu’il s’agit de ne pas laisser vaincre trop longtemps cela qui insulte ce pourquoi on est insulté — dans les rêves, c’est parfois l’ombre d’un enfant, c’est parfois ses pas dans la neige, c’est le souffle court aller à sa recherche, sûr qu’on l’a pour toujours perdu, et qu’on retrouve, indifférent, vengeant notre propre peine d’un regard posé sur le ciel qu’il voit pour la première fois.
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Et la pièce toute noire ne se désemplit pas encore de l’écho incessant de mes pas
[Jrnl • 18·10·22]
mardi 18 octobre 2022

Non ça n’est pas fini. Il faut entendre encore, entendre la voix, les questions, s’encourager, se protéger, aussi se débattre pour aller jusqu’au bout, avec cette immense lâcheté de préférer les mots, leur édifice, au petit geste, inconcevable, que je n’arrive pas encore à faire. Ne pas glisser pour l’instant, se retenir encore jusqu’au choix, ou plutôt refuser ce choix, cette possibilité. Du mal, avec du mal. Je marche en trébuchant, et la pièce toute noire ne se désemplit pas encore de l’écho incessant de mes pas - mes pieds incertains, qui cherchent, cherchent dans le sable, lentement, la fin.
Danielle Collobert, Meurtres (1964)
Reconnaître son ombre n’abolit rien du passé, ne console aucune faute à venir, rien : ce qu’on jette devant soi, sans rien dire de ce qu’on délaisse, ne nous appartient pas ; bien sûr, on voudrait passer outre, traverser — bien sûr qu’on ne le fait pas et ce n’est pas cette fois en raison de sa lâcheté —, ce qui devant soi s’impose comme étant cette chose qu’aux autres on impose et qui excède notre présence, seulement l’excuse de soi, l’ombre de ce qu’il faudrait être : image qui date de janvier dernier, j’étais jeune encore, tout était encore possible, et maintenant, rien de cette année ne saura être changé en regardant cette ombre d’ombre que je regardais peut-être avec calme alors, avec quelle fatigue déjà, sous quelles rageuses promesses enfouies ?
Cette fois, pas de rêve racontable : l’ami courrait devant moi dans les dédales d’une vie en hurlant, lui qui paraissant si jeune et dont je calculais l’âge, craignant pour sa vie, d’une jeunesse folle vraiment, et moi, je ne voyais que son ombre sur ses pas, la ville se déplaçait dans notre course, je ne me souviens de rien d’autre que de cela : le cri de l’ami, il résonne encore en moi.
Prononcer les noms de Saint-Just et des faubourgs, des passions impossibles : j’avais oublié aussi ce que cela faisait (donnait des forces encore) ; tant qu’on lève ces noms, quelque chose ne meurt pas tout à fait en soi, et autour de soi, quelque chose peut se relever — on ne les prononcera jamais que dans cette folie.
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Il est patent que, si différent du monde réel que soit conçu un monde,
il faut qu’il ait quelque chose — une forme — en commun avec lui.L. Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus (1921)
C’était une grande étendue d’herbe presque sauvage devant ce qui ressemblait à une bâtisse sans doute abandonnée, je ne sais pas, et je regardais lentement ce qui tout autour cernait l’horizon : une forêt intacte depuis la création, dense, large, haute et hostile ; sans me retourner je m’adressais à celui que je savais derrière moi regarder la même terreur et lui disais, voilà, c’est cela la réalité, et je voulais dire par là, évidemment : peut-être est-ce la seule chose dont on ne puisse douter qu’elle soit réelle, implacable, et disant cela, je savais aussi que j’étais dans mon rêve, ou peut-être est-ce parce que je me savais dans un rêve que je disais cela, comme ayant trouvé un défaut, heureux d’avoir débusqué le secret qui m’arrachait à ce monde-là, étant quitte de son mystère et de sa tricherie : seulement, impossible de me réveiller.
À quoi reconnaît-on qu’on est coupable quand on ne l’est pas — et inversement —, je ne sais pas ; on regarde les bêtes mourir, les glaciers fondre, le monde tomber à nos pieds (et on l’enjambe) ; on ne voit plus aucune étoile maintenant (comment lire le monde, l’avenir, le passé ?) ; on aime encore ; on désire même ; on voudrait Atitlan ou Bagdad et il n’y a plus que des visas et des cadavres pourrissants, on est bientôt l’un d’eux, on ne sait pas s’il restera quelqu’un pour nous pleurer : ou si l’on sera les derniers parmi ce monde à pleurer des morts ; dimanche est passé si vite.
Deux choses sont impossibles tout à la fois : être seul et ne pas être seul ; et on va de l’un à l’autre impossible en prétendant que tout va bien, que tout va bien.
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Et Éôs aux doigts rosés eût reparu, tandis qu’ils pleuraient, si la déesse Athènè aux yeux clairs n’avait eu une autre pensée. Elle retint la longue nuit sur l’horizon et elle garda dans l’Okéanos Éôs au thrône d’or, et elle ne lui permit pas de mettre sous le joug ses chevaux rapides qui portent la lumière aux hommes, Lampos et Phaéthôn qui amènent Éôs.
Homère, L’Odyssée (trad. Leconte de Lisle, 1893)
Il n’y a pas d’issue et cela ne nous condamne à rien au contraire (pensées vaines et stériles qui viennent en conduisant encore dans les images des rêves oubliés de la nuit, slalomer entre la fatigues et les poids lourds, les motos, les hurlements du dedans, soi-même être cette tablette d’argile brisée dans le sommeil et ce qu’il en reste, quelques lettres illisibles parmi le sable, quoi d’autres), pas d’issue, non, parce qu’il n’y a pas non plus d’entrée, seulement ce qui s’enfuit — si les routes ont remplacé les chemins après que les chemins ont remplacé les dunes, que les directions finissent par conduire quelque part, il y a toujours entre ici et là ces grands morceaux de ciel répandus qui sont peut-être les mêmes qu’avant toutes choses et qu’après toutes morts, et c’est là qu’on est.
Ce qui pèse, oui, c’est l’impression de vivre dans ce grand dedans qui nous accable : je ne sais pas si c’est cela, « l’idéologie » : l’impossible dehors, le fait que toute phrase est retournée vers nous comme le symptôme de notre culpabilité, que si l’on pense cela, c’est forcément parce que ceci — déterminisme, fatalité, faute d’appartenir à tel cercle du genre humain —, alors ce serait la tâche, la seule désormais : chercher ce dehors, et ce peut être écrire si écrire ne relevait pas aussi d’un autre cercle enfermant des appartenances coupables, un autre dedans, une autre condamnation à l’appartenance : et pourtant, et pourtant.
Chercher les territoires des désirs transparents, des finalités sans fins, des nuits sans bornes et des jours sans nuits, traquer dans l’ombre ce qui restera dans l’ombre, ne plus appartenir qu’à ce qui déchire en soi le sentiment d’être soi ; si le ciel est une leçon, immanente et cruelle, c’est parce qu’il est irrécupérable, indéchiffrable et insensé — et toujours ce qui est là et échappe.
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Sur la montagne
La lune éclaire aussi
Le voleur de fleurs.
Kobayashi Issa
Ainsi on dépensait l’essence qu’on avait dans le seul but d’en chercher, afin de le consommer immédiatement à la recherche d’essence — la boucle était sans doute bouclée, mais elle revenait sur elle-même, le moyen confondu avec le but devenait cette finalité sans fin dont nous avait parlé les philosophes pour nous promettre l’avenir : rien ne se perdait, rien ne se créait, tout se détruisait, et l’homme jugeait que cela était bon puisqu’il faisait de chaque soir un jour : ce matin, devant les stations — tandis que je songeais aux merveilles des drames à stations du haut Moyen-âge —, ils auraient pu se massacrer les deux types qui attendaient, oui vraiment, je l’ai vu dans leurs yeux, et moi, bien sûr, j’aurais pu les séparer et les appeler à davantage de raison et de patience, mais non, je les ai regardés, un peu écœuré et attendant moi aussi (mais quoi ?), et puis j’ai fermé la vitre et j’ai monté le son de la radio ; le Kyrie lamentable recouvrait tout.
Par delà les grèves et les monts, avait doucement hurlé Rimbaud, et je sais bien qu’il en appelait plutôt aux rivages des mers, mais tout de même ; la grève générale aussi connaît des ressacs, des morsures vagues, des désirs furieux de tempêtes et des enfants rieurs cherchant à provoquer les marées.
La lumière qui descend, les feuilles qui tombent, les corps qui se retirent, les sommeils, les peurs qui deviennent des terreurs et les terreurs qui prennent la forme des nuits, tout cela qui fond sur nous, lentement, résolument, et qu’on appelle l’existence portant malgré tous les espoirs que rien n’arrivera ; en attendant, d’où vient cet épouvantable désir de provoquer l’adversaire ?
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L’acheminement vers la mort est une fuite inconsciente pour échapper à la douleur et à la pénurie.
Herbert Marcuse, Eros et civilisation (1955)
Il n’y a pas de pénurie, répètent-ils donc à mesure de la pénurie : il fallait pourtant les entendre affirmer la fin de l’abondance (on avait appris qu’il y en avait eu une) — ne plus savoir quoi penser n’interdit pas cette rage pensive, intransitive et pourtant parfaitement circonstanciée, qui se lève en soi dès qu’on a le malheur d’ouvrir la radio (toujours ce sentiment glaçant d’entendre les nouvelles comme de l’autre coté de la réalité, comme si la poussière dissertait sur le vent) : et c’est toujours le cas, lorsque la machine cesse d’avancer implacablement, elle apparaît comme elle : tout à la fois ce monstre qui broie, et cette fragile mécanique qu’un rien (quelques hommes déterminés et dignes) suffit pour arrêter ; oui, décidément, la fragilité de ce monde mise à nu ne se voit jamais aussi bien que lorsqu’elle est acculée à la férocité — la panique des pouvoirs devant quelques jours de désordre relatif est un signe, mais lequel ?
Les lignes droites du Bâtiment des Arts de l’université dessinent d’étranges perspectives, toujours perdues, toujours inachevées, jamais aussi belles que lorsqu’elles déclinent : je rêve longtemps devant elles, désirant presque m’y confondre en dépit de la tristesse qui s’y lit : c’est le contraire d’un paysage, et peut-être est-ce ainsi que l’on peut désigner les constructions humaines et la tristesse : le contraire d’un paysage, ce qui sert à emprunter tel couloir, à rejoindre les salles, à trouver la sortie.
En regardant les plans des villes assyriennes, constater que rien ne la fait sembler proche des nôtres, et que les nommer ensemble villes accusent moins une ressemblance qu’un désir d’habiter le même monde, à quelques millénaires de distance : c’est le même désir délirant qui plonge ces savants dans la quête des origines, alors que — et chaque jour me le persuade davantage —, il n’y a toujours eu que des fins, et des façons d’en neutraliser les formes ou de précipiter leurs splendeurs : et c’est tout.
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Alors le fou recula de quelques pas, comme s’il était la proie d’un insultant cauchemar ; les lignes du bonheur se peignirent sur son visage, ridé par les chagrins ; il s’agenouilla, plein d’humiliation, aux pieds de son protecteur. La reconnaissance était entrée, comme un poison, dans le cœur du fou couronné ! Il voulut parler, et sa langue s’arrêta.
Lautréamont, Les Chants de Maldoror (1874)
Que toute la réalité ensemble — imagination et terreurs comprises — soit une seule et même machination, voilà qui apparaissait comme la vérité crue et nue, nue comme une épée qu’on aurait plongé dans l’eau et qu’on ressortirait ainsi, semblable et dévoilée, prête à servir et tant pis pour le reste : vraiment, comme la vérité entièrement livrée à soi pieds poings liés et sanglotante et ne demandant même pas grâce et qu’on en finisse une bonne fois pour toute, oui.
Le désir d’écrire une courte et nerveuse pièce de théâtre qui aurait eu pour cadre la découverte de Ninive (d’un cimetière) m’a saisit, sous la douche brûlante ; il y avait là, ramassée, toute une fable délirante et nécessaire, urgente et intempestive, où se serait révélée cadavres après cadavres, poteries brisées et inscriptions gravées entremêlées, l’histoire même de toutes les histoires, et sous la poursuite du passé dans l’urgence d’une hausse des eaux soudaines, vraiment, la pièce était là, toute la pièce dont j’entrevoyais déjà l’enchaînement fatal de la fatalité même, je ne m’interdirai cette fois aucune de ces machineries grossières qui m’indignent tant, l’argument tiendrait en une seule journée, tous à la fin finiraient dans la fosse commune qu’ils avaient mis tant de temps et de patience à éventrer : ce désir, puissant, précis, vaste, aura duré le temps de cette douche, et j’y renonçai évidemment aussitôt.
Nous ne sommes pas différents de ces inscriptions en allemand sur les murs de Marseille, hurlant silencieusement des rédemptions qui ne sont pas de ce monde, mais composant pour cela, comme autant d’insultes, des prières déposées en vers impeccables et serrés que personne ne lit sauf quelques touristes perdus et des hommes comme moi toujours en retard qui prennent les images comme un voleur avant de s’en aller commettre ici et là d’autres lâchetés.
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Symptômes de ruine. Bâtiments immenses. Plusieurs, l’un sur l’autre. Des appartements, des chambres, des temples, des galeries, des escaliers, des coecums, des belvédères, des lanternes, des fontaines, des statues. — fissures, Lézardes. Humidité promenant d’un réservoir situé près du ciel. — Comment avertir les gens, les nations — ? Tout en haut, une colonne craque et ses deux extrémités se déplacent. Rien n’a encore croulé. Je ne peux plus retrouver l’issue. Je descends, puis je remonte. Une tour-labyrinthe. Je n’ai jamais pu sortir. J’habite pour toujours un bâtiment qui va crouler, un bâtiment travaillé par une maladie secrète. — Je calcule, en moi-même, pour m’amuser, si une si prodigieuse masse de pierres, de marbres, de statues, de murs, qui vont se choquer réciproquement seront très souillés par cette multitude de cervelles, de chairs humaines et d’ossements concassés. — Je vois de si terribles choses en rêve, que je voudrais quelquefois ne plus dormir, si j’étais sûr de n’avoir trop de fatigue.
Baudelaire, Symptômes de ruine
Remonter les escaliers de la gare Saint-Charles fait toujours lever d’étranges pensées, la ville dans le dos et devant soi, la gare de tous les départs, mais on ne part pas, sur les marches ces types qui ont cessé d’attendre tandis que tournent autour d’eux les deals au grand jour dans cette nuit si peu noire et déjà blanche (il n’est pas onze heures du soir et ce sera la même lumière jusqu’à six heures avant que tout ne se déchire), partout la musique est forte et résonne d’un bord à l’autre de ce bout du monde autour des types, des clients qui ne vont qu’aller et venir tandis qu’eux resteront le regard vague et moi aussi, je ne fais que passer le regard vague, je m’éloigne et je rentre : c’est l’image et c’est, dans cette nuit-là, sous les statues racistes qui jettent par-dessus leur regard de toujours, l’image pleine et découpée sous laquelle je disparais.
La rage, le ressentiment, la sale tristesse moite et lâche de ceux qui, en apprenant la nouvelle qui couvrait d’honneur Annie Ernaux ce midi, redoublaient l’heureuse surprise, la joie même : qu’en l’attribuant à cette œuvre, on saluait aussi ces lecteurs et lectrices, c’est cela qui faisait horreur aux camps réactionnaires et cette violence apparaissait avant tant d’évidence que se relançait le sentiment vengeur, cette certitude que la littérature ne répare rien, mais donne à voir les blessures, ceux qui les commettent et ceux qui, les recevant, trouvent dans quelques livres la force de parer les coups, voire de les rendre.
J’ai cherché tout à l’heure une image recomposée de la Tour de Babel et n’ai seulement trouvé sous quelques visions de cauchemar des images, jamais des puissances et jamais des énigmes : tout est toujours là dans l’éventrement de la Tour, le bavardage des sermons à peine effroyables — puis, par hasard, je suis tombé sur les croquis de Robert Ker Porter qui fut dans les bagages de quelques aventuriers d’alors chargé de dessiner à mains levées les ruines ensablées d’Akkad et de Sumer, et puisqu’il n’en restait rien, il se contenta de dessiner ce rien, dunes, horizons troués ici et là de monceaux de pierres sans nom, couleurs blanches étales dans toutes ses nuances : il suffisait de tendre la main vers ces monticules et de décider de jeter sur l’un ou l’autre les noms de Ninive, d’Assur ou d’Uruk, voilà tout — et sur toutes, désirer voir Babel ; je ne fais pas autrement, ces jours, alors comme un pillard de tombes des cimetières royaux, j’ai volé cette image de ce qui n’est que Birs Nimrood et l’ai fiché en fond d’écran pour ne pas cesser d’oublier ces souvenirs.











