le dessein des villes
26 octobre 2010





Other Towns and Cities (Camera Obscura, ’My Maudlin Career’ [2009])


Ce que je crois – sans pouvoir alléguer de suffisantes raisons à cette croyance – s’énoncerait donc ainsi : le péché qui fit (et défit) l’enfance dispose de tous les mots sauf d’un seul pour tenter de se dire. Mais, parce qu’il est un mot qui manque, l’absence mine la phrase. Et la phrase ne peut se développer que d’une manière oblique et allusive, élaborant lentement ses circonlocutions, gyrovaguant à l’infini autour de son point de vacance, construisant des récits que leur fin décourage parce qu’ils n’ont pas de véritable fin, menant une réflexion épuisante sur un objet non objectivable – la même phrase (qu’on ne l’oublie pas !), la seule et unique, que les modestes vérités du réel ne retiennent pas, et qui fuit vers le plat horizon du néant et du non-dicible.

Claude Louis-Combet
(Le Péché d’écriture) [1997]


Pas de villes qui ne concentrent en elles toute une puissance de réflexion : comme deux miroirs posés l’un en face de l’autre en travers desquels on essaierait de se placer pour entrevoir, en bougeant la tête, un bout d’infini plongeant dans la nuque : pas de descriptions (pas de récits) de la ville qui ne s’efforceraient de traquer ces reflets et qui voudraient à la fois les prolonger et les intercepter.

Avenue de France, la semaine dernière : ciel gris sur fond de vitres grises — c’est le ciel qui prend la couleur des façades de verre, et non l’inverse. De toute manière : on voit les bureaux à ciel ouvert, les types qui travaillent (là un ministère, ici un siège social : mais il y a des passerelles, et qui fait la différence ?) de part et d’autre des minces cloisons, on entend presque les ventilateurs des portables et le bruit des photocopieurs. Avenue de France sur laquelle les étudiants viennent de passer pour rejoindre les cortèges Place d’Italie. On chercherait en vain la trace de leur passage sur les vitres — et pourtant, en faisant attention, on verrait peut-être les mains négatives qu’ils ont déposées.

Mains négatives — qui rejoindraient d’autres mains : mains positives, le mot existe aussi, je l’apprends, je le note. Je ne l’oublierai pas. Il faudrait écrire la trace et les contours de celles-ci aussi — je n’oublie pas non plus.

Pas de villes, non aucune, qui ne possèdent ces parois où déposer ses mains pour appuyer, non pas faire bouger les structures, mais dresser dans l’absence de mot le récit de son passage, ici, là, et comme on rêverait d’immeubles tout levés de mains posées les unes sur les autres, dans le dessein nu et sans raison, seulement œuvre de mains dont les tracées à la sueur de notre sang resteraient cent mille ans après pour raconter encore la fin interminée de la ville qui s’écrirait ainsi.

arnaud maïsetti - 26 octobre 2010

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