Accueil > JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
-
le monde est la tombe où le néant pourrit
lundi 5 juillet 2021

Le néant s’est suicidé,
la création est sa blessure,
nous sommes ses gouttes de sang,
le monde est la tombe où il pourrit.G. Büchner, La mort de Danton
Je n’avais plus vu la nuit depuis des mois. Est-ce qu’elle manquait, tandis que je ne savais pas qu’elle me manquait ? Le manque se crée malgré soi peut-être, et fore plus loin que soi. Quand je lève les yeux, la nuit est là toute entière, d’un seul coup, et sans nuance, brutalement dressée pour moi seul. Elle venge. Je la regarde longuement avant de rentrer cette nuit-là.
Journal : ce qui écrit les jours où la nuit n’a pas eu lieu. Ce peut être une définition. Je ne lui fais pas confiance, à elle pas plus qu’aux autres ; journal : ce qui résiste à toute approche possible, ce qui devance toute hypothèse de la nommer, ce qui excède en tout.
Impression ces jours de basculer ailleurs ; ce n’est pas l’été, ce n’est pas la fin de l’année, c’est autre chose — c’est l’approche d’août peut-être [1]. C’est la chaleur désormais accablante et pour deux mois. C’est de n’être pas à Avignon, refuser cette année la folie furieuse et la foule, aussi. C’est l’impression de sortir du tunnel d’un an et demi ? (Mais le tunnel semble se refermer encore, dès qu’une lumière timide se fait, alors, je ferme les yeux). La nuit n’est pas l’envers du jour : mais subterfuge fait pour nous ouvrir les yeux/sur ce qui reste irrévélé tant qu’on l’éclaire, disait le poète — mais reste de passé parmi nous pour nous enseigner la seule leçon qui vaille de l’histoire : qu’on la ramasse, et qu’on la prenne dans nos bras et nos lits, qu’on l’y emporte, qu’on la jette sur le jour pour en prolonger les rêves.
-
la difficulté de délier
mercredi 16 juin 2021

La difficulté de délier, plus grande que la difficulté de relier ;
plus longuement mêlée d’émotion.Henri Michaux, Poteaux d’Angle (1981)
Fiction (venue du rêve, donc oubliée : je l’invente ici complètement bien sûr à partir de ce qui m’a échappé pour toujours) : une année entière est passée en une seule nuit, on se lève tous dans ce lendemain avec ce trou derrière, comblé par personne ni rien ; la question : est-ce qu’on fait semblant de faire comme si : on reprend où on était, seize juin de l’année en cours ; ou est-ce qu’on décide collectivement de ce saut, et qu’on jette l’année passée avec nos propres oublis ? Et puis, sous la douche brûlante, se dire : fiction, vraiment ; rêve ? J’étais terriblement en retard.
Le mot d’humanité : dans la voiture hier, tard — pas tant que cela, mais je m’étais perdu depuis Château-Gombert, à cause de ce mot de technopôle qui m’intriguait, et la nuit tombait ; je roulais en longeant les bars ouverts, écrans géants, terrasses bondées de qui criaient, qui se prenaient la tête dans leur main, soir unanimement passé à regarder même écran qui donnait sur même pelouse, je roulais fenêtre ouverte en raison de la chaleur, dans le bruit sourd parfois hurlé de ces soirs de match —, c’est Arlette Farge à propos de Bruno Dumont qui l’énonce, lentement, ce mot d’humanité, qui dit combien il pèse, combien il est presque inutilisable à force d’avoir été mâché, craché, porté, et de ce seul fait sali : mais que résiste en lui son énigme, qui le rend décidément incompréhensible — Arlette Farge ne dit pas cela, c’est moi qui me perds dans des pensées obscures en même temps que dans la ville mal éclairée, et ceci explique cela, je rentrerai épuisé.
La chaise est renversée sur les pelouses face à cette mer qui hésite encore à tout emporter, hésite tout aussi bien à s’enfuir. Je cherche la clé. Ce qui ouvrirait le jour en deux, en moi. Je ne la trouverai pas. Il paraît que ces jours-ci tout recommence (encore), et il faudrait faire comme si tout serait relié – que quoi qu’il en coûte, le monde reprenne –, immense désir, comme d’une bourrasque dans la chaleur, de la déliaison : travailler au délié, oui, à se délier de ces temps qui sont si aberrants : tâche, oui ; mais là n’était pas la clé, là plutôt se dressait la grande bâtisse intérieure, aux parois pierreuses : la porte serait à creuser avec tes ongles, et la clé, c’est chacune de tes mains, me disais-je, sous le grand ciel sans vent.
-
te taire au nom de l’époque
lundi 14 juin 2021

Si tu écoutes « l’époque », tu apprendras qu’elle te dit à voix basse, non pas de parler en son nom, mais de te taire en son nom.Maurice Blanchot, L’Écriture du désastre
Écrire ici à intervalles impeccablement irréguliers tient au moins à distance le souci de la continuité, de la rigueur morale face à soi, de la mémoire. C’est peut-être une ruse pour tâcher de ne jamais établir de bilan, du jour ou de la vie ; les bilans concernent les commerces, ou les expériences collectives. Quant à soi, on n’aurait affaire qu’à de l’oubli, et d’une étoile morte à l’autre, faire le tracé imaginaire des points qui s’espacent. Voilà tout.
Quand ce matin, je suis sorti de ce grand hangar où on m’avait convoqué [2], je me suis frotté le bas de l’épaule, songeant à ce qui tenait l’humanité ensemble : pas même la mort, abstraite, solitaire, mais la maladie. Le Pérou s’est réveillé la semaine dernière avec cent mille morts : un ajustement comptable, disait la radio. On habite ce monde, on relève de cette appartenance abjecte : la douleur à l’épaule est un privilège outrancier, on la possèderait comme une ingratitude. La maladie touche, on ne sait pourquoi, tel ou tel autre, avec une gravité imprévisible ; on sait bien pourquoi en revanche, ces vaccins manquent au plus grand nombre : parce que tel est le signe qui donne aux quelques puissants le sentiment qu’ils le sont, et ils ne le céderont jamais, pas même sous la forme de quelques brevets.
Ce panneau renversé, au bord du chemin : un miroir ? Je voudrais relire Le Rouge et le Noir comme à dix neuf ans, dans la colère extrême, avec la sensation inconnue du monde, la certitude qu’il pourrait commencer, là.
-
pour pouvoir vraiment la haïr
mardi 25 mai 2021

Il découvrit qu’il ne connaissait pas assez la forêt pour pouvoir vraiment la haïr.Luis Sepulveda
L’image même de ce dans quoi on ne s’enfonce jamais assez, ou seulement pour mesurer qu’on est loin de tout cœur ; il faudrait des bêtes plus sauvages que cette longue plainte d’abeilles, ou un vent moins froid, l’absence de la montre au poignet. La forêt de pins au-dessus des Caillols est l’envers du monde, et ce qui le rend possible ; rend possible qu’on s’y jette de nouveau. Il n’y a pas de contradiction dans le mouvement qui conduit à s’éloigner de la vie avant d’y revenir, il y a un seul mouvement, comme sur les vieilles horloges qui tombent sur elle-même pour avancer le temps.
Arrivé au sommet de la colline, on a une vue imprenable sur les quartiers est, et la prison des Baumettes. Ses toits infranchissables, les miradors ; on pourrait compter les fenêtres qui donnent sur le vide, l’absence d’horizon tendu vers les calanques et la mer. L’image même de ce dans quoi on ne s’enfonce jamais assez : les forêts qui pénètrent le cœur mort de ce monde-là.
Il y a les forêts de Dante, celles qui ouvrent au voyage par-delà tout voyage, obscures et denses, épaisses comme une jungle par où fraie un chemin tordu ; il y a les forêts du Graal, où la merveille surgit comme dans son élément, et l’aventure ; et il y a nos forêts, tracées par les pas lourds des randonneurs : chaque caillou ici a été piétiné, vu, photographié. On fait comme si : comme si on était aussi les premiers dans la forêt obscure, car la voie droite était perdue — et elle l’est, toute chose le démontre, chaque jour le prouve.
Il y aurait pourtant la conjuration des images dans la complicité des forêts, des hurlements des abeilles invisibles : on s’enfoncerait là pour se laver du monde et mieux l’affronter, ensuite, peut-être : trouver des ruses nouvelles pour le précipiter par le fond — ce qui se trame dans nos pensées quand on tourne le dos aux Baumettes, à la mer, et à toute forme de ciel.
-
à présent, comment serait-ce possible ?
jeudi 13 mai 2021

Autrefois, quand la terre était solide, je dansais, j’avais confiance ;
à présent, comment serait-ce possible ?Michaux, Lointain intérieur
Il n’y avait pas un nuage dans le ciel, ce soir-là ; la voie semblait libre. C’est alors qu’une masse brumeuse, lointaine, éparse, s’est assemblée pour intercepter, dans l’impeccable, la trajectoire du soleil — et tout aura été plongé dans le froid ce seul moment où je suis sorti pour respirer dehors. Il ne faut pas chercher longtemps les images qui nomment ces jours. Ne pas refuser trop violemment les clés aux énigmes qui ne sont pas posées.
J’attendais un événement, quelque chose d’évident et de sûr, pour revenir écrire ici ; ce journal ressemble de moins à moins à un journal, avec ces notes écartées comme des étoiles, et tant pis pour moi, les étoiles sont de toute manière peut-être éteintes déjà pour la plupart. Non, c’est faux, je n’attendais rien : seulement, les heures manquent à mesure que les tâches s’accumulent, et leur retard. Il ne faut jamais attendre, c’est pourtant une loi élémentaire.
Si je fais le compte de ces jours, il y aura eu en désordre des lectures graves et importantes [3] ; beaucoup de vent ; plusieurs colères ; la joie de l’occupation du théâtre national de Marseille ; la découverte du fado. Cela ferait une semaine ? Davantage.
Je me déplace dans les rues de Lisbonne en caméra embarquée. Je ne comprends rien à cette ville, à ce que je vois. Une ville de ce côté de l’écran n’est qu’une image écrasée par son hors-champ ; il y manque ce qui fait d’elle une ville. Alors, je ferme les onglets, et regarde, vue du ciel, le lac Champlain par où passent désormais des frontières — je tâche mentalement de m’en défaire : peut-être qu’écrire, ces jours, ne se fait qu’à ce prix, à cette opération impossible, alors je m’y livre avec les forces qui me restent.
On détache un grain de sable et toute la plage s’effondre, tu sais bien. -
et tout le travail recommence
mercredi 5 mai 2021

Quand je commence à écrire après m’être interrompu assez longtemps, c’est comme si je tirais les mots du vide. En ai-je obtenu un, je n’ai encore que celui-là et tout le travail recommence.Kafka, Journal (le 14 décembre 1911)
Soudain les arbres explosent d’ombres sous les pas, personne n’était préparé. Que le monde recommence semble d’abord déplacé, vaguement écœurant même ; l’indifférence du monde comme si nous n’étions rien, comme si toute cette réalité valait cette peine. Elle ne la vaut pas, plutôt qu’on l’abandonne dans un coin de cette existence, et qu’on n’en parle plus. Mais les martinets reviennent, et les feuilles aux platanes. Il y a des jours qui succèdent à d’autres. Il faut soudain s’assoir dehors, et on n’a pas froid. On regarde le jour passer comme s’il était possible. Il fait nuit, mais ce n’est pas si grave. Alors, on considère de nouveau le miracle des recommencements : on tâche de lui arracher le secret.
Ce n’est pas vrai que le monde soit condamné à n’être que cela, cette époque-ci, qui ne cesse de jeter ses regards sur le pire du passé, et sur le plus médiocre des avenirs. Aujourd’hui, il fête la mort d’un Empereur plutôt que la naissance de Marx. Oui, l’histoire n’existe que pour choisir ses camps. Ce n’est pas vrai qu’elle soit vouée à n’être qu’une fosse commune où pourrit ce qui pourrait venger nos morts.
Sur la page, ces jours, les mots manquent pour dire le vent, la salubrité manifeste du vent, les arbres dans le vent. Est-ce qu’en langue algonquine on possédait mille et un mots pour le dire ? Je le crois. Le mois de mai a commencé et avec lui comme toujours des promesses, des désirs, la folie de penser que tout pourrait se renverser. Décidément, la seule aide qu’on pourrait apporter à ce monde consiste à le précipiter dans un gouffre. Je lis les récits de création chez les Premières Nations comme si je devais y trouver le secret. Je sais qu’il y est. Je chercherai encore demain, et après-demain. Et le jour d’après, en désespoir de cause.
-
chaque nuit la page consentie
lundi 26 avril 2021

(Le vent insomnieux qui nous ride la paupière/ En tournant chaque nuit la page consentie/ Veut que chaque part de toi que je retienne/ Soit étendue à un pays d’âge affamé et de larmier géant)
René Char, Evadné
C’est par là ? Autant dire : loin d’ici. À se mettre en quête d’un sens, c’est invariablement sur des indications fatales et aberrantes qu’on rencontre et sur lesquelles on trébuche. Cette existence terrestre admettrait seulement de telles directions : le sens existait dans la perte et cela seul consolait. Pas même. Il n’y avait consolation ni faute à recevoir. C’était la seule tâche de cette vie : la traverser en arrachant de soi toute pensée de rédemption, de salut, d’arrière-monde. Par-là disait seulement ce qui reculerait à mesure de notre pas ; oui, l’horizon n’est pas un point dans l’univers, seulement la forme d’une allure consentie à la fatigue. On irait dans cette pensée, on y trouverait ce qui déroberait au sens sa possibilité. Oui, on trébucherait un jour, et ce ne serait pas grave, ce serait seulement ici que tout s’arrêterait. Voilà tout.
Des pensées lâches sur le jour restent celles qu’on adresse, au réveil, à son propre rêve. Qu’il ait cessé sur moi, comme une vague battue sur la terre qui l’accueille et la met à mort me ravage. Il y aura peut-être d’autres vagues. Aujourd’hui, retour à la table de travail. Lecture crayon en main de la Partition rouge. Finalement, tout reviendrait à cela : entrer dans la partition. Resterait à trouver l’instrument : non, à trouver la clé qui transposerait pour aujourd’hui la partition ? Puis, il y a cela, comme seule certitude pour les pages devant moi : écrire pour s’empêcher de prendre la parole. Ne pas y couper.
Du ciel hier, le sentiment de l’invincibilité. Et aujourd’hui, rien de plus fragile, de moins puissant. Leçon. Leçon durement acquise. Leçon qu’on garde en soi comme au réveil les éveils lâches, les rêves perdus.
-
maudissez le monde
samedi 10 avril 2021

Pas de poudre de perlimpinpin aujourd’hui : rien que cette purée qui donne plus de courroux, les choses haïssables qui pleuvent et nous en veulent. Les galops ne frapperont jamais assez la terre. Maudissez le monde, il vous le rend bien.
Pierre Michon, Le Roi du bois (1996)
La femme est allongée visage contre le sol, immobile, je crois. On est plusieurs à s’approcher, mais on reste à distance, comme par réflexe : la distance sanitaire aurait donc contaminé jusqu’à nos instincts. Elle redresse un peu la tête. Elle est couverte de sang. Dans ses yeux seulement de la fatigue, immense, comme une vie : elle semble avoir cent ans. C’est elle qui nous rassure, d’une voix à peine audible, et puis elle s’effondre de nouveau, le visage contre le trottoir.
De nos jours, on peine à demander si ça va. Quand on le fait, c’est presque en désespoir de cause, ou ironiquement : non qu’on s’en moque, au contraire. Seulement, on sait la réponse : que non, ça ne peut pas aller. Qu’aller bien serait une sorte d’injure, que ce serait déplacé. Que le monde ne permet pas que ça aille. On traverse, voilà tout. On fait comme on le peut. On n’a vu personne depuis un an, ou de l’autre côté de soi, dans la distance. On sait que ça ne préserve pas des insultes, des coups qu’on reçoit du pouvoir, des crachats que chaque jour il nous lance. Ce qui s’est défait tient à cette épaule contre épaule des camarades. On signe les messages d’un prenez soin de vous, parce qu’on sait bien qu’on ne pourra pas le faire, prendre soin de l’autre, ou seulement au lointain.
Immédiatement, on appelle les secours. On est trois autour d’elle, quatre bientôt. Toujours le visage posé conter le sol, elle dit lentement qu’elle habite dans l’immeuble au pied duquel elle s’est effondrée. On lui demande si elle vit seule, et si on peut sonner chez elle : elle dit que non, surtout pas, que son époux marche à peine, qu’il ne faut pas qu’il se lève, qu’il risquerait de tomber. On est devant la tragédie quotidienne : les catastrophes en chaînes qu’on pourrait déclencher par bienveillance. L’aide qui fabrique du drame. Alors le silence, l’ignorance dans quoi il est mieux de se tenir si on ne veut pas finir le visage en sang.
Les secours viendront vite. On aura demandé à la femme de ne surtout pas bouger ; au risque que son état ne s’aggrave — on ne sait pas. Oui, on en est là aussi : l’immobilité, en attendant que ça passe. Et en attendant ? Autour de moi, on est cinq maintenant, à appeler le même numéro d’urgence, à se regarder, à se parler. Peut-être que l’époque détestable aura malgré elle engendré autre chose que du désespoir, mais ces regards-là. À partager cette réalité, on sait à quoi s’en tenir, et sans mot : la fragilité qui enveloppe chacun, la vulnérabilité de tous, comme une syntaxe qui compose la longue phrase de ces mois. Le partage de la violence, une ; quand bien même on y fait face différemment, avec nos moyens propres — et quand bien même certains, les mêmes qu’avant, en tireront grand profit, titrent déjà leur presse d’insultants préceptes : « comment profiter de la crise ? » Mais de l’autre côté de la violence, nous qui savons que le profit est toujours arraché au prix des cadavres et des corps souffrants, on se tient comme auprès de la vieille femme effondrée. On sait quelle époque on partage. On est en elle. Le sentiment, sans mot, devant la peine. Ou dans la peine, là où on est. Je regarde le visage de la vieille femme, ouvert, entièrement de sang, et souriant, qui nous disait : ne vous en faites pas, ne vous en faites pas, comme un masque de ces jours.
-
au moindre mal
lundi 29 mars 2021

Je n’aime pas qu’on se résigne trop facilement au « moindre mal », avant d’avoir exploré avec sérieux toutes les voies plus directes vers le « souverain bien ».Julien Gracq, Nœuds de vie, 2021 (posth)
L’image est trop parfaite, trop transparente. Le vieil homme, presque nu, chaque matin jusqu’à sa mort sans doute, agressant son corps afin de le mieux sentir plonge dans l’eau glacée pour marcher, de long en large, sans avancer d’un mètre, à travers l’aube et sa vie — dans le froid insoutenable qui rend vif l’effort d’aller. Nous-mêmes, que fait-on pour tromper l’existence engourdie ? Et quel chemin prendre qui n’irait nulle part tout en épuisant le corps ? Celui-ci ?
Lecture des dernières notes de Julien Gracq : Nœuds de vie, arrachées bizarrement à ses dernières volontés — il faudrait désobéir aux morts, publier maintenant et non dans vingt ans les carnets qu’il tenait toutes ces années, on en a tant besoin. À chaque fragment, l’effort écrit de lire le monde. Et dans davantage de colère peut-être que dans les vénérables Lettrines, parfois de morgue. Il y a aussi toute une littérature en creux qui manque. Jamais Gracq n’évoque Genet, Deleuze, ou Sarraute. Ont-ils appartenu au même monde ? A-t-il lu Michon, Echenoz ? Il a vécu en même temps qu’Apollinaire et que Guillaume Dustan, il aurait pu écrire la suite de ses Carnets du Grand Chemin sur un MacAir, mais il regarde sans grand-père, mort un peu avant 14, comme un semblable. Le temps, il le date à l’aune de la disparition des engelures chez les enfants. Il compare sa propre survivance au pain Poilâne.
Je regarde le vieil homme marcher dans huit degrés d’eau salée, ce matin. Je pense à celui qui écrivait au début de ce siècle, par la fenêtre ouverte sur Saint-Florent, sa poignée de main reçue de Breton, qui le tenait d’un qui le tenait de Rimbaud. J’ai si froid. Je cherche à fuir l’ombre. Il est neuf heures. Le semaine commence comme de l’eau glacée sur le corps nu. Je vais rentrer, j’attends encore un peu qu’une pensée me délivre d’ici, cette jetée qui fait face à la ville.
-
jours hantés par le visage
jeudi 25 mars 2021

Il n’y a point de visage qui ne réponde au désir d’une main. Point de main qui ne soit hantée par le visage.
Edmond Jabès, Le livre des Ressemblances,, 1978.
La maladie n’a pas de nom : est-elle une maladie ? Je sais son envers au nom impossible à dire — prosopagnosie. L’impossibilité de reconnaître les visages. Au contraire, ces jours, impression de croiser sans cesse un visage ancien, perdu, ressurgi ; et la violence chaque fois. Violence, parce que le visage qui me regarde, ahuri, est inconnu ; ou parce qu’il porte en lui la possibilité d’un autre ?
Des mois sans visage, sans rien voir des autres que sur l’écran la surface peu définie des ombres pixelisées, mal éclairée, sans profondeur. Et ces derniers jours, visages par centaines : dans les assemblées générales des théâtres, dans les rues de nouveau circulantes — pour moi, de nouveau, les empruntant à demi, d’un pas mauvais, trébuchant presque sur moi-même.
Paroles entendues et gestes esquissés dans les théâtres occupés : oui, ces jours, on traque la dignité et la joie comme autant de bêtes sauvages enfouies et elles sont là, elles ont gardé leur sauvagerie, leur tendresse.
Il n’y a pas de remède aux maladies qui n’existent pas. Il y a des rêves bien sûr ; il y a la fatigue qui résout tout ; les souvenirs qui se perdent dans l’épuisement comme dans la ville. Il y a d’autres jours devant sur quoi se briser. Il y aura d’autres violences, dont une suffira à me terrasser enfin. Je n’imaginais pas que l’avenir était fait de tant de passé. Je dépose rapidement ces mots ici pour m’en défaire, et je vais rejoindre la ville et ses visages insensés, que je n’ai jamais vus et que je reconnaitrais.
Image : vertige devant quoi on se tient, et dont l’énigme persiste : pourquoi on ne se jette pas ? La peur tient à cela : si on s’écoutait, on n’y regarderait pas deux fois. Mais on regarde, et à bien plus qu’à deux fois. Alors on ne saute pas, on est tout entier ce désir de se jeter, de se confondre avec ce désir. Et on reste, là, à regarder échouer ce désir. Il faut partir et on s’éloigne.
[1] Savoir cette vie de Saint-Just et ses poussières ces jours-ci entre quelques mains amies, avant qu’il ne s’éloigne tout à fait de moi lorsqu’il paraîtra, a quelque chose de singulièrement rassurant — avant d’en finir définitivement avec ce livre porté dix ans.
[2] Je ne suis jamais autant à l’heure que face aux rendez-vous contraints : le mot de rendez-vous même porte davantage en moi un accent affreusement militaire plutôt qu’amoureux.
[3] La mort de Masao de Didier Da Silva ; Un vagabond dans la langue, de Matthieu Mével — autrefois, j’aurais voulu écrire sur ces livres : le ferai-je ? Il le faudrait, pour nommer ce point qui se fait sur ces jours plus sûrement que le contraire d’une éclaircie.












