les visages de mes trente-deux ans
9 janvier 2016



Il n’y a pas vraiment de raison de se retourner ce soir.

Alors – ce soir –, je cherche un autoportrait à travers des corps amis et frères. Et je lis par exemple vaguement les visages de Paul Alexandre, né le 20 avril 1884 à Clermont-Ferrand où je ne suis jamais allé, qui composa une pièce que je n’ai jamais lue (mais dont le titre suffit à justifier une vie, Le Ravage), et qui trouva la mort au combat dans un fossé près de Bouchavesnes dans la Somme où je ne suis jamais allé [1].

Tombé le même âge que La Boétie, ce Paul Alexandre, mais au moins La Boétie ferma les yeux un plein mois d’août, à Germignan où sans doute il faisait si beau.

Je ne sais pas le temps qu’il faisait sur Paris le 31 octobre 1793 quand la guillotine tomba sur le corps de Jean Duprat, et je ne sais pas non plus ses derniers mots, et s’il les jeta contre Robespierre ou le cadavre de Marat, ou s’il pensait à ses camarades autour de Brissot qui tombèrent avec lui ce jour-là, mais c’était peut-être le soir et je ne sais que son âge, voilà tout.

C’est celui d’Alix Fournier, le Fou comme l’appelait Saint-Saëns parce qu’il jalousait son génie : Pierre-Barthélemy Gheusi le disait magnifique, ce futur grand musicien qui n’aura écrit que des pièces de jeunesse avant d’être emporté pour toujours.

Pour toujours aussi, le corps de Géricault qu’on emporte, ce mois de janvier 1824 avec ses légendes et ses secrets, ses radeaux intérieurs, ses méduses indéchiffrables, sa folie majuscule.

Mais pas aussi fou qu’Ibrahim, le Premier, Sultan qui régna si férocement qu’il poussa son Empire à la ruine à force d’attaquer Venise. Quand il vit ses propres troupes tourner les armes vers lui, est-ce qu’il pensait à sa jeunesse perdue qu’on transperçait de balles ?

Jeanne de Navarre n’avait sans doute pas ces scrupules, morte reine qui aura donné naissance à trois fils qui deviendront rois de France, et une fille, souveraine d’Angleterre. Elle pouvait mourir tranquille et épuisée, même si son corps était encore celle d’une fille.

Atila Jozsef avait vu autant de printemps que Jeanne, Ibrahim et les autres, quand il s’effondra au bord du lac Balaton plein de rage encore pour les années à venir qui n’auraient jamais suffi à l’apaiser ; autant tomber ici, au bord de ce lac finalement, oui, encore plein de cette rage intérieure et qu’il cracha impétueusement sur les pages de quelques cahiers rageurs pour la jeunesse future, si elle l’ose.

Ce pouvait être son nom, à Bruce Lee, la Rage. Il n’aura pas eu le temps non plus de la dompter, lui qui préféra la lâcher dans ses cris et ses bras. Quand il tomba, personne ne pensait à son jeune âge, mais tous à ce qu’il avait accompli de grand et qui resterait au-delà d’une vie d’homme.

Maintenant, sur tous ces visages ensemble (il y en a d’autres), je ferme les yeux avec la pensée minuscule de les avoir traversés dans mon propre corps : que le temps qui commence appartient au temps seul et au deuil de ce qu’il a fallu laisser en arrière de soi, aux commencements désormais qui ne feront que commencer maintenant que la mort a été mis derrière moi.

Il y a une étrange lumière sur tous ces jours et ces visages ensemble. Je l’ai regardée longtemps ce soir, quand elle tombait, comme une dernière lumière. Demain il fera jour, et je n’aurai plus trente-deux ans à jamais.


arnaud maïsetti - 9 janvier 2016

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