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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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passer le temps
lundi 30 mai 2011
Peut-être la syntaxe est-elle née de la hantise de la mouvance et désormais c’est courir après l’impossible que de tenter de retrouver le musical sillage qui prélude, dans la nuit de la conscience, à l’avènement de l’instant. Il me faut bien essayer cependant, c’est la tâche qui m’est échue puisqu’à la distance infinie de la vie quotidienne où d’autres que moi affirment que j’existe, je n’ai que cette chanson à pousser… »
Claude Louis-Combet, Le Miroir de Léda
Ce que je voulais faire, c’était précisément cela, être dans le retard. Revenir sur cette journée serait établir le long journal d’une seule peur, ou la peur d’une seule longue journée faite de multiples brisures : et le verre brisée, par où le saisir, comment boire autre chose que sa propre blessure ?
Au réveil, il était juste quatre heures — et le réveil sonne encore en moi quand j’y repense cette sortie soudaine d’un tunnel éclairé, hors duquel je sortais dans un jour noir, l’inverse du tunnel : extériorité opaque contre l’intérieur lumineux. Quand le réveil me fait sortir d’ici, je crois que je pousse un cri : est-ce que ce n’est pas ce cri-là (qui ne m’appartient pas, mais mord encore sur le rêve) qui me terrifie ? Comme si le réveil produisait son propre réveil, doublure du sursaut qui provoque le sursaut final qu’est cette réalité qui m’entoure, cette chambre, le matin dehors qui m’attend.
Taxi à quatre heures trente — en l’attendant, je vois une voiture de police passer une fois, deux fois devant moi, au ralenti ; une troisième fois quand le taxi viendra. Ils cherchent quelqu’un (cette phrase dite à haute voix dans la douceur du matin encore noir me saisit, et je me retournerais presque : première phrase du jour que je prononce — depuis plusieurs semaines, je me fais cette réflexion : la première phrase prononcée à haute voix est comme le long fruit de centaines d’autres qui ne se disent pas — je devrais noter ces premières phrases qui sont un autre réveil, celui de la gorge, de la voix pour moi toujours si étrangère lorsqu’elle refait surface chaque matin (parfois, c’est dans l’après-midi que je me surprends à devoir parler pour la première fois).)
Le train de cinq heures trois gare Saint-Jean est rempli jusqu’à la gorge (c’est ce que je note sur twitter, et j’ajoute : "ne pas se faire mordre".) Je m’installe comme à mon habitude au fond de la voiture-bar, là où les places sont souvent libres. Un jeune enfant viendra en face de moi dormir pendant les quelques trois heures. Je lirai, d’une traite, deux cent pages, sans rien rater cependant d’Angoulême — du crépuscule de braise au-dessus de ses hauteurs.
À l’arrivée, Paris impose un changement de vitesse : après l’immobilité passée du train, le franchissement de Montparnasse-Monde, traverser des dizaines de couloirs sans changer de lieu. Puis le métro. Le métro est toujours l’épreuve des visages et des corps : des visages surtout. Par centaines soudain et tous ensemble : le métro est un apprentissage de la ville par ses visages ; douleur à traverser pour qu’elle creuse en moi la place qu’il lui faut, la rendre acceptable à mes yeux, puis rapidement essentielle. Il y aura les affiches de publicité, les grands immeubles qui apparaissent après la Place d’Italie et longent le métro aérien jusqu’à Quai de la Gare — toute cette beauté de la laideur qui fabrique de la ville, partout.
Je marche de Quai de la Gare jusqu’aux Grands Moulins en m’attardant aux pieds des grandes tours de la BNF — la chaleur est déjà là, toute entière. Je la vois se refléter sur les tours mais n’essaie pas de croiser le regard à ses sommets, je m’y brûlerais les yeux. J’avance, dans la fatigue — une journée entière est passée sur moi ; il n’est pas neuf heures.
Quand je sortirai de la fac, rejoindre le métro, une seconde journée sera passée : ce ne sera pas la dernière. Il restera tout le trajet inverse à accomplir (je dis cela comme je parle d’un rite) — mais la pression cumulative du jour rendra l’expérience de la ville seconde à sa première silhouette vue le matin : comme le sonar perçoit ses propres ondes et calcule les profondeurs en fonction du temps qu’elles mettent à revenir à sa source : j’avancerai, jusqu’au soir, ainsi. J’aurai alors passer le temps à le passer.
Puis, le midi. Il y aura le billet le train, tenu dans la main, et nos courses pour rejoindre le quai, le TGV déjà parti — mais qu’est-ce que cela change. Rires sur un retard qu’on concède à d’autres que nous, cet autre fantôme assis à ma place, dans le train que je ne prendrai pas. Moi, je serai dans le suivant. Surtout, entre les deux quais, la soif, grande comme le jour passé (déjà passé, l’image de ce train). Il est deux heures de l’après-midi.
De l’autre côté du train, de la lecture avalée sur ces kilomètres, la verrière de la Gare Saint-Jean, enfin : les récits qu’on invente sous elle, la note unique tenue par le roseau de la tristesse, celui de la vieille légende, plane au-dessus de cette verrière comme celle qui annonce les fermetures des portes. Veuillez vous assurer que vous n’avez rien oublié à votre place. Je ne vérifie plus, trop peur de la réponse.
Quand j’aurai traversé toute la ville à pied — la chambre aura gardé la peur du matin, inexpliquée, mais résolue finalement puisqu’il n’en reste qu’un souvenir diffus et sans image, quelques mots écrits rapidement à sa dictée, sur cette page que je ne relirai pas, une porte claquée devant moi : je possède d’innombrables clés, mais cette porte n’a pas de serrure.
Que faire. Frapper à cette porte ? Et si j’entendais quelqu’un de l’autre côté, approcher, et venir, lentement, tourner la poignée — et si la porte s’ouvrait, toute grande, sur un chemin de fer : le suivre lui aussi ?
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ce qui commence maintenant
vendredi 27 mai 2011
Black Road Shines (The Apartments, ’The Evening Visits... And Stays For Years’, 1985)
Froid
Dis-je
Noir dis-tu
Pour dire à l’unission
Des dieux d’ombre,Mais pourquoi ne pas dire
Rouge et feu
Les sûrs garants de la nuit
Piliers de l’hiver
Au porche de l’obscurité ?André Pieyre de Mandiargues , Ruisseau des solitudes, ’Rébellion’
Je toucherai bien la fin de la ligne : aller mettre un terme à ce qu’il faudrait désirer — comme cette journée fut longue, de tant de jours et de semaines ou presque : mais si je me retourne sur ces mois, c’est un clignement d’œil, et de larmes tombées que rien ne lavera ; oui, ce qui commence maintenant, à l’échec de chaque vague remontée jusqu’à moi, j’y suis (j’y suis toujours). Ce qui commence n’aura pas de terme et pourtant, j’irai là, écrire pour en commencer la fin.
Aimanter la fatigue, je dis, comme je respire, remonter à ce corps, les gouttes de sueur, on n’atteindrait que le creux du cou offert (je n’atteindrai, moi, que cela) : remonter la route, d’un fleuve qui rejoindrait, là, quelque part, à l’aine, sous le pli du bras, à la morsure du cou, cette espèce de mort, près des fleuves quand la mer pousse le courant en amont, ces terres mortes, qui donnent naissance au lever des soleils ?
De septembre à juin, c’est la ville empruntée en tous sens — puis, de juin à août : pour moi, c’est de vouloir la nommer qu’il faudra recommencer à vivre ; habiter ces couloirs, peupler intérieurement ces circulations. On me demande si je prends des vacances. On me demande cela et je ne sais pas vraiment quoi répondre. Je ne dis rien — on ne répond pas, peut-être qu’on me plaint. Moi, je continue de ne rien dire. C’est que le travail commence, alors. Et comment le dire : que ce travail n’est pas un travail. Et le temps couché de l’aube jusqu’au soir, cela commence aussi. C’est un long travail pourtant d’en raconter les heures pour mieux les posséder, les rendre visibles. Oui, entre, la respiration de vivre : cela commence encore, de l’écrire.
Il y a une route quelque part, où s’étendre de tout son long peut-être. Il y a une route qui termine, qui arrive quelque part, va rejoindre des masses mouvantes de routes sans directions. Sans doute. Jusque là, il y aura une manière de les vivre avant elle — alors, qu’on nomme cela le désir, ou le travail, longue vacance des tâches à effectuer, au profit des seuils à repousser. Peu importe.
Remonter ce corps le long de ses sueurs, le doigt posé sur la couture des choses, c’est trois mois où les projets accumulés, rêvés, échoués mille fois dans le cœur avant de les écrire (mais porter suffisamment ces livres non écrits en soi pour qu’ils résistent à l’oubli, et les oublier cent fois, voir ceux qui restent et qui seuls méritaient de le demeurer), se dressent en forme de lignes avancées ; ce n’est pas un métier, une hygiène, un besoin — l’écrire, seulement une façon de voir aux termes de sa propre histoire les routes où aller, des manières de mourir à ces routes, à ma propre vie surtout. Le long du corps la main posée, de désir prolongera le corps. Les vagues échouées, et la route, où aller, tracée pour aller s’y confondre — y aller pour cela, sentir sous le pas cette terminaison du temps qui saura m’inventer.
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freight train (blues)
mardi 24 mai 2011
Freight Train Blues (Bob Dylan, ’Concert au Carnegie Chapter Hall’ — 4 nov. 1961)
I’ve got the freight train blues
Oh, laydy mama got em on the bottom of my ramblin’ shoesEt tout ce langage perdu
Ce trésor dans la fondrière
Mon cri recouvert de prières
Mon champ vendu.Je ne regrette rien qu’avoir
La bouche pleine de mots tus
Et dressé trop peu de statues
À ta mémoireAragon, Elsa (’Chanson Noire)
C’est vers là que j’irai — vers là qu’il le faudrait, peut-être, cet espace sans mémoire, de corps pur. Ce matin, assis en sens inverse de la marche, je notais à la volée le double retrait du train et du dehors, et je n’imaginais pas que le mouvement se prolongerait en moi — comme d’une retraite ce sentiment diffus, celui d’une victoire concédée sur la défaite même, fatigue d’insomniaque, ivre et assoiffé de l’être davantage.
De Paris à Bordeaux, j’ai vu tous les ciels changer au passage : mais une fois échoué sur la terre ferme, je n’étais pas arrivé : le quai ne paraissait pas moins fuyant — dans la salive, la nausée de ces trois heures, la lumière haute de la verrière : et le creux dans le corps, vide. Ainsi, le recul du jour avait commencé sans moi. Il était midi, j’étais déjà réveillé depuis cinq heures, tout était passé, la faim même, et dans le poids de la valise, je tirais à moi toute la semaine passée, celle à venir.
Là, c’est un endroit précis du jour où coïncideraient tous mes mouvements intérieurs enfin, avec ces contradictions, ses violences, les douceurs les plus inexcusables ; par exemple : le visage qui affronte, dans le vent, les mots impossibles à dire en face ; le visage qui se penche alors, pour mieux voir, le biais de l’échange ; le visage qui recule, et le corps qui fait le geste d’avancer — dans ce réel, tout qui m’assaille, en désordre ; rien ne s’ajuste. L’étreinte reçue qui n’est pas redonnée.
Comme depuis une fenêtre, on verrait tout de la nuit : mais ce qui passe dehors, fixant longuement les fenêtres, incapable de dire ce qui la regarde, et pourtant le moindre souffle de vent dans les cheveux, je le vois ; et la moindre boucle. La musique danse fort tout autour, jusqu’à tomber. C’est la position que j’adopte face au réel, de retrait et de recueillement en regard des choses : la seule possible à mes yeux — la seule que je trouve inacceptable. Non, là au contraire, cette lande de terre intérieure (ou cette ville dans la bouche qui va), c’est là où il faudrait aller pour.
Oui — là : toute une manière de passé qui n’aurait pas besoin d’histoires pour se dérouler, en avant. L’instant le plus reculé de moi est toujours celui que je prononce. C’est à cela que j’ai pensé, dans le jour quand il fallait se retirer dans la nuit ; et dans la nuit, quand il fallait se retirer encore, fatigue plus grande encore. Tous ces retraits qui n’avancent vers rien. Mais là, plus loin que moi — cette lande de terre, le recul du paysage qui cesserait, les visages qui sauront se faire face, plus besoin de parler vraiment ce qui nous entoure : cette saveur de tombe effritée, une persistance des choses dans le vent tombé.
Il n’y a que ce vieux blues qui n’en est pas un, et la voix de Dylan, dans sa jeunesse la plus outrageuse (premier concert, vitesse affolée de dire, tout dire, tout recouvrir : redonner la vie aux secousses de Woody Guthrie) aujourd’hui, justement aujourd’hui, pour dégager la route, et frayer dans le désir les directions, les folies, la joie pure des pertes sans recours — au-delà de tout retrait.
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tendresses du bourreau
mercredi 18 mai 2011
Shadow Blues (Laura Veirs, ’Carbon Glacier’ 2004)
There’s a shadow beneath the sea
There’s a shadow between you and mePrends ma main camarade, j’aurai besoin de toi
Et les tueurs de merveilleux courent toujours
Arrêtez-les ! Arrêtez-les !On voudrait discuter, il nous manque un relais, un maillon de la chaîne, ou une catapulte…
Invention ! Invention ! On invente un trésor et pas un dépotoir ; encore que dans l’ordure poussent des #fleurs sacrées…
Bertrand Cantat Nous n’avons que fuir (p. 48)
Dans cette chaleur d’août, ces routes de novembre : on éventre tout ici, retourne chaque morceau de bitume — pour rejoindre le centre-ville, je dois passer par l’immense chantier que j’enjambe, presque : je ne manque pas de jeter un œil aux ventres de la ville ainsi mis-à-nus, souterrains qui apparaissent à découverts. Étrange anatomie qui ne semble réjouir que moi. Tous pestent sur les détours à faire et le bruit. Depuis un an, prolongation des voies piétonnes. En attendant, c’est de la pierre, des bruits de marteaux et de la terre partout. Une sorte d’exhibition sans chair ni sang d’un corps qu’on casse pour mieux le modeler. Je passe — regarde cela avec la tendresse du bourreau, la compassion de la victime. En regard de cette route, je suis l’un et l’autre à la fois, sans solution possible.
Vers Quatorze heures, quand l’ombre sous mes pas est la plus allongée, je sors — il le faut : séparation de la journée en deux, en son pli le plus strict. Frontière qui fait basculer l’écriture vers le travail d’écriture. Bref. Suis toujours surpris, comme un jeune enfant pleure l’absence répétée de sa mère, par cette présence diffuse de la foule dans cette ville à cette heure, foule immense chaque jour, plus immense à chaque jour. Un mardi, à Quatorze heures : que font-ils là, maintenant ? Personne dans cette ville n’est dans les bureaux, pour travailler ? Les rues du centre sont plus peuplées qu’un samedi en fin d’après-midi. Je dois passer entre les corps — que la chaleur et la lumière offrent sans vêtement, ou presque. La rue avait, au moins, dans son massacre, un peu de pudeur.
Quand, de retour à Quinze heures, je retourne à la page ouverte ici — mélange dans le crâne, comme après le rêve, d’images : la route, la terre qui déborde sous elle, les regards de ceux qui occupent la journée comme une position de tir, les regards de celles qui passent, sûres qu’on les regarde — et l’ombre agrandie de mon ombre, comme plus longue d’avoir marché là, d’avoir vu cela. Ou plus proche de rejoindre l’autre bout de la journée déjà entamée, par la faim (la soif) — et je réalise à peine qu’en notant cela, c’est ici que l’ombre s’allonge davantage, rejoint quelque chose qu’elle avait appelé, passe dans d’autres souterrains, affronte les beautés des foules libres et libérées, comme une épaule laissée nue sur la peau, et comme le regard s’y pose de biais, et l’écrit, le prolonge : foules qu’on finira bien, ici, oui, aussi, comme une route pour la franchir, ou comme mon ombre pour lui survivre, par éventrer.
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la dune — vestiges d’un désir
samedi 14 mai 2011
La Plage (Yann Tiersen, ’Les Retrouvailles’ 2005)
… que
tu te déplaces
alors
ou nonsur l’enjambée
la hauteur
icireprend.
—
… plage
du plus haut
comme
sans qu’ici le vent
ait
à reprendre
soufflemoi-même arrêté.
André Du Bouchet, Ici en deux in ’Poèmes et proses’
Longue plage de temps et d’espace morts à atteindre comme l’endroit le plus reculé du monde : reculé, c’est le mot, puisqu’à chaque pas que l’on fait pour monter dans le sable, on descend de quelques centimètres, de sorte que plus on avance et plus la dune recule sous le corps, et tout ce qui s’offre à nous s’éloigne — la mer de l’autre côté continue d’apporter du sable, encore et encore : et la dune s’élève sous nos pas qui s’enfonce, au loin.
Morts, je dis morts de temps et d’espace les sables : les grandes étendues de temps et d’espace mortes qui sont là pour rien, ou peut-être pour finir la terre, commencer quelque chose de l’ordre de la lumière sans couleur, sans chiffre, de la pure lumière descendue sur la peau sans filtre, et le ciel blanc, et la mer blanche, et toute cette blancheur des peaux sur toi, et qu’ainsi toute pureté bue ne resterait que toi dans les sables enfoncée comme moi où la soif encore me fait me jeter sur le sol blanc en toi.
D’épuisement peut-être, et c’est d’avoir trop respiré : la chaleur ici fait trop respirer, et la fatigue de descendre à force de monter fait trop respirer — d’épuisement ou de soulagement : de la solitude gagnée — tapis étrange de hauteur et de profondeur : de hauteur sur le ciel et la mer, de profondeur aussi comme ce promontoire s’avance sur quelque chose de l’ordre de la vie atteinte. Les vêtements sont de trop. La peau est de trop. La morsure du sable sous le pied ; et des lèvres sur la lèvre : peu d’endroit comme ici où on ne peut demeurer seul — peu d’endroit comme ici où malgré tout, le sentiment de l’être l’emporte.
Et l’envie de se précipiter en bas, de sauter : ô cette envie domine tout. Comme au dernier étage d’un immeuble, on se penche sur la cage d’escalier qu’on vient de grimper, le désir irrépressible (toujours réprimé) du vide : ici, même chose. Mais la mer est à plusieurs kilomètres. Si on saute, on ne tomberait que sur la souplesse du sable, et non sur la plaque de béton de l’eau. Le vertige est là, impossible à satisfaire. Il est ce creux formé dans le corps où vient se loger le désir — immense langue de terre que vient recouvrir, chauffé à blanc, le sexe échoué des vagues qui s’abattent au bas des dunes et que le cri des foules recouvre : il faut aller plus loin, il faut continuer d’avancer, il faut trouver du sable que personne n’aura foulé pour enfin — à grands pas, trouver un endroit du monde où la mort serait passée comme enjambée par la dune ; où le désir serait sans vestiges : et où mordre.
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scènes d’un théâtre mental
vendredi 13 mai 2011
Au théâtre s’accuse leur goût pour le lointain. La salle est longue, la scène profonde.
Les images, les formes des personnages y apparaissent, grâce à un jeu de glaces (les acteurs jouent dans une autre salle), y apparaissent plus réels que s’ils étaient présents, plus concentrés, épurés, définitifs, défaits de ce halo que donne toujours la présence réelle face à face.
Des paroles, venues du plafond, sont prononcées en leur nom.
L’impression de fatalité, sans l’ombre de pathos, est extraordinaire.Henri Michaux, Ailleurs, ’Voyage en Grande Garabagne’, II, 19)
L’image est prise depuis les toits du théâtre de l’Odéon, au moment de l’entr’acte (entr’acte qu’on nous impose pour ne pas nous perdre totalement peut-être ?). Je prends à la volée les tranchées de rues allongées là, qu’on voit grâce aux voitures qui forment les trottoirs véritables, donnent les directions. Je me souviens du froid. Je reconnais encore le froid qu’il faisait à cette inclinaison légère, mais sensible du réel : la photo penchée garderait la trace de cela, le tremblement du corps.
Des mois plus tard, la chaleur doit être aussi grande que ne l’était le froid, alors.
Toute la journée a été hantée par une image, une seule, qui s’est rehaussée d’un scénario très complexe, très précis, que j’ai dû rédiger pour m’en défaire. Une fois cela écrit, je l’ai totalement oublié ; j’ai pu continuer le jour.
Ma scène du théâtre mental. UNE RANGÉE D’HOMMES VÊTUS DE COSTUMES EXACTEMENT SIMILAIRES FORMENT LE DÉCOR — SILENCIEUSEMENT S’APPROCHE UNE JEUNE FILLE, QUI VIENT DÉSIGNER, APRÈS LES AVOIR TOUS SCRUTÉS, L’UN D’ENTRE EUX ; CELUI-CI VIENT AUPRÈS D’ELLE, LA SERRE DANS SES BRAS JUSQU’À CE QU’ELLE TOMBE, ÉTOUFFÉE, IMMOBILE. L’HOMME REJOINT LES AUTRES. AU BOUT DE QUELQUES LONGUES SECONDES, IL S’ÉCROULE DE LA MÊME MANIÈRE QUE LA JEUNE FILLE. (NOIR)
À ne pas cesser d’écrire toute la journée sur le théâtre, essayant d’approcher de l’intérieur corps, masques, figures, folie de la représentation, gestes de l’acteur vers le rôle, du rôle vers la salle remplie, ou plus souvent vide (mais deux spectateurs suffisent à contredire le vide), je sors du jour travaillé par mes propres phrases — comme l’épaule du tireur garde après le cesser-le-feu l’impact du recul infligé par l’arme au moment des détonations. Et le bruit autour de lui, dans la fumée qui se dissipe, silencieuse soudain, d’une soudaineté qui rend audible le silence alors longtemps.
Du haut du théâtre, qu’est-ce que je peux voir du théâtre ?
Rien.
Mais la ville, je ne la verrai jamais si latérale. Image parfaite de ma journée.
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mes usines
jeudi 12 mai 2011
Aucun Express (Noir Désir (reprise de A. Bashung), ’Tels Alain Bashung’, 2001)
Les arbres sont responsables de plus de pollution aérienne que les usines.
Ronald Reagan
Quoi d’étonnant si la prison ressemble aux usines, aux écoles, aux casernes, aux hôpitaux, qui tous ressemblent aux prisons ?
Michel Foucault, Surveiller et punir
J’ai bâti pour moi seul une Règle — je suis lié à elle comme en liberté, chaque heure sonne pour moi la tâche à effectuer, je lui obéis comme à un Dieu auquel on a renoncé de croire, envers qui on vénère le renoncement à la foi même. Je réalise que la vie réglée ainsi est plus ample, nombreuse : en elle l’épaisseur étrange de toute une semaine — le soir, quand il faut allonger son corps, la fatigue mord sans effort sur la nuit ; oui, c’est la sensation même de la fin comme on dit en anglais, au dernier plan des films.
Cependant, il y a des angles morts. Dans l’organisation forcenée de mes jours, je réalise que la lecture n’occupe aucune place : impossible de lui accorder une heure. C’est parce que je sais que, lorsque je n’ai pas au moins deux ou trois heures devant moi, impossible de commencer à lire ; et jamais je n’ai, devant moi, deux ou trois heures, au moins.
Le train est devenu naturellement pour moi mon cabinet de lecture.
Alors, je ne compte plus les trajets en heures, mais en romans (ces derniers mois, redécouverte du roman : lutte sans fin avec cette forme, je ne suis pas réconcilié, mais on n’a pas encore rompu les pourparlers). C’est ainsi : mes arrangements plus ou moins avouables avec le temps.
Ma Règle n’a pas de nom, évidemment. C’est une usine avec ces tours, ces gardes chiourmes, ces pauses salvatrices, ces pointages — je pourrai donner l’impression d’une astreinte, mais c’est le contraire : cette règle est l’organisation joyeuse, effective, utopique, d’une réalité qui me devance toujours.
Évidemment, l’une des règles de ma Règle (l’une de ces premières Lois) est que chaque semaine, chaque jour, chaque heure, la règle se réajuste, et invente d’autres règles. Évidemment, cette règle aussi, le temps la devance ou l’anticipe. Évidemment, cette Règle m’échappe tout à fait dès la deuxième heure. Mais enfin : la joie utopique de mon ici et maintenant, elle, demeure. Le travail, quand il est livré à ses champs libres (magnétiques) doit s’ajuster au désir.
Étrangement : la seule Loi immuable reste les heures consacrées à la lecture, dans le train, dans la hâte, une page après l’autre, une gare après l’autre.
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Village des Batignolles
_Sarah Cillairevendredi 6 mai 2011
Au moins cette eau du puits glacée, bois-la : le ficus vit encore.
La façade a été ravalée.
Les jeux du square de nouveau en travaux : en 1998, le nouveau revêtement de sol, à l’aspect d’écorce, sur lequel rebondir en marchant.
Tu brunches à vingt euros.
Les bureaux de tabac tenus par des Asiatiques.
Trois enfants sont nés.
Dix mille le mètre carré.
Le mec du manège, ses converses, devenu bossu.
Les jours de brocante où il pleut.
Mon Franprix est ouvert le dimanche matin, on n’y trouve presque plus de produits Leader Price.
Dans l’autre Franprix, les caissières sont hindoues.
Retours à la ligne paresseux.
La mode des planches aux terrasses des cafés.
Le Stereorama a été remplacé par une boutique de fringues.
Les scientologues qui fument devant le Celebrity Center ne proposent plus leur test de stress gratuit.
Feu village olympique — village des Batignolles.
Parc Martin Luther King, les arbres font enfin de l’ombre.
On est Batignollais.
Ouverture de magasins bios et de librairies dont deux de mangas.
Les boulangeries affichent leurs prix aux concours de baguettes.
Je fais coucou aux trains depuis plus de dix ans, je vais voir les canards, mais, au troisième enfant, ne me tape plus guignol.
Un nouveau Picard.
La piscine ne vaut rien, alors qu’à Jaurès.
Les sushis livrés.
Le ficus survit aux histoires d’amour.
Le ficus, il y a de ça quatre ou cinq ans, je l’ai mis dans un coin de la cour, devant les grilles métalliques du traiteur italien, puis je l’ai oublié.
Récemment, en sortant les poubelles, à la place des branches sèches où pendaient encore ça et là quelques feuilles ternes bordées de marron, j’ai remarqué un feuillage, non pas luxuriant, mais bon, fourni.
C’est un ficus ordinaire, offert par un ami il y a très longtemps, je ne sais plus à quelle occasion, un ficus d’étudiant.
Quand j’avais dix-sept ans et cet ami vingt, j’avais tapé son mémoire d’esthétique sur Freaks de Tod Browning.
Il faisait des études de philo à la fac de Clermont-Ferrand et moi, déscolarisée depuis plus d’un an, j’écrivais de la poésie, les journées étaient longues, j’allais à la bibliothèque universitaire lire ce que je trouvais sur Rimbaud et Verlaine, ma sœur qui m’avait recueillie chez elle à Clermont me donnait rendez-vous à midi, je mangeais avec ses amis de philo, contenant mon mépris pour la vie estudiantine faite de pots et de ciné-clubs tandis que, mue par un mysticisme quasi cabalistique, je composais avec labeur une fresque hyper-moderne.
L’année d’après, je pris un chien.
Martin, l’ami du ficus, pour me remercier d’avoir tapé son mémoire, m’offrit Rimbaud le fils.
Ce printemps-là, un dimanche après-midi, allongée sur un banc de la place Jaude, ma tête posée sur les genoux de ma sœur, je lis Un privé à Babylone, et je me souviens du rire joyeux, venu de l’enfance, qui nous secouait, elle et moi, et me soulagea, car, depuis que j’écrivais de la poésie, je ne riais plus très souvent. Dès le lendemain, avec tout le sérieux de mes dix-sept ans, je repris la pose de poète maudit, espérant toujours, néanmoins fleur bleue, qu’un homme (me) dorlote aussi (les rêves de ma sieste).
Freaks — Tod Browning (1932)
Le premier vendredi du mois, depuis juillet 2009, est l’occasion de Vases communicants : idée d’écrire chez un blog ami, non pas pour lui, mais dans l’espace qui lui est propre. Autre manière d’établir un peu partout des liens qui ne soient pas seulement des directions pointant vers, mais de véritables textes émergeant depuis.Pour les Vases communicants #23, j’accueille Sarah Cillaire — c’était un rendez-vous pris depuis le mois précédent, et décision prise d’évidence d’échanger sur (ou autour ?) des Batignolles. Alors que nous nous connaissons depuis quelques années maintenant — je date notre rencontre de l’hiver 2007, une lecture dans la galerie Mycroft pour la présentation de la collection Déplacements — nous nous sommes rendus compte seulement récemment que, lors de mes passages à Paris, nous étions voisins : nos immeubles à l’angle d’une même rue : les Batignolles, on aurait pu s’y croiser cent fois ; nous ne devions pas passer aux mêmes heures…
Sarah habite le quartier depuis plusieurs années maintenant — et évidemment son rapport à ce lieu et à la vie qui l’a fabriqué peu à peu diffère du mien, qui n’y suis que de passage, même si ce passage dure parfois sept jours la semaine.
De Sarah, je ne suis pas qu’un lecteur attentif, admiratif aussi : écriture si sensible, exigeant tant d’elle-même, tout peut-être, dans les liens qui traversent la vie et sa phrase, leur déprise l’une en l’autre ; si ce vase-communicant a un sens à mes yeux au-delà de cet échange croisé sur un même coin de rue, c’est qu’il dit aussi une part de l’amitié qui peut unir deux regards différents, dans le croisement desquels s’échangent les accords plaqués sur des espaces de partage, accords qu’on dit brisés aussi, et continus.Des vies nombreuses de Sarah Cillaire, en lire quelques lignes dans ses livres : Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ?, et 10 fois en moyenne aux éditions Publie.net.
Merci aussi pour son accueil, chez elle.
Et suivre, via le groupe Facebook, d’autres vases communicants ce mois — tout cela sous la veille bienveillante et généreuse de Brigite Célérier…
- Les vases communicants de mai :
– G@rp http://lasuitesouspeu.net/ et Franck Thomas http://www.frth.fr/
– Maryse Hache http://semenoir.typepad.fr/ et Jérôme Wurtz http://aquelquepasdelusine.blogspot.com
– Joachim Séné http://www.joachimsene.fr/txt/ et Guillaume Vissac http://www.fuirestunepulsion.net/spip.php?rubrique1
– Louise Imagine http://louiseimagine.wordpress.com/ et KMS http://kmskma.free.fr/
– Kouki Rossi http://koukistories.blogspot.com et Christophe Sanchez http://www.fut-il.net/
– Christopher Selac http://christopherselac.livreaucentre.fr et Pierre Ménard http://www.liminaire.fr/
– Isabelle Butterlin http://yzabel2046.blogspot.com/ et conte de Suzanne http://valetudinaire.net/
– Franck Queyraud http://flaneriequotidienne.wordpress.com/ et Christophe Grossi http://kwakizbak.over-blog.com/
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faire boiter la réalité
lundi 2 mai 2011
Futile Devices (Sufjan Stevens, ’The Age Of Adz’, 2010)
L’endroit le plus utile dans une maison, ce sont les latrines.
T. Gautiers
Cette image, on pourrait la trouver n’importe où, sur n’importe quelle ligne de n’importe quel train — d’ailleurs, pas besoin de prendre le train pour voir cela : seulement, dans le train, la vitre passe plus rapidement à autre chose, alors je la supporte davantage. Ces cimetières de voitures qui attendent d’être remplies : non, pas cimetières, seulement des grandes plaines de béton plantées au milieu du monde par commodité essentielle, aucune autre préoccupation n’a présidé à leur conception (mais ces terrains vagues destinés aux voitures, est-ce qu’on les conçoit ?). Juste la nécessité de l’immédiateté la plus pratique, la plus utile.
Évidemment, non : on ne conçoit pas ce genre de réalité. On la décide, c’est tout. Y consentir, est-ce un peu renoncer ? Seulement, dans la ville dressée ainsi tout en long, sans immeuble, parking devenus emblème (allégorie ?) de toute ville, on est devenu incapable de dire à quoi on a renoncé, au juste.
Je marche ce soir en boitant légèrement — toujours cette faiblesse à la cheville : nulle douleur véritable ; ma démarche l’accompagne, j’ai adopté le pas de cette douleur pour l’effacer sous la marche, elle dessine une sorte de chute calculée et permanente qui est la mienne désormais (je crois qu’elle n’est perçue par personne vraiment — sauf évidemment par ceux qu’un affaissement régulier est un signe, décelable entre tous.
Je marche ce soir dans l’organisation sans beauté de la vie, et rien ne me paraît plus insolite que cette présence déroulée des choses pour moi seul qui y assiste. Ce n’est pas l’agencement administratif du chaos qui me sidère, mais comment tout finit par lui échapper, et face aux lois pourtant prévues par lui, ces non-ajustements de la réalité qui le fait boiter, doucement, tendrement, avec la joie d’une blessure arrachée au plaisir.
Si la vie boite avec moi, je crois pour un peu que j’y participe : qu’elle ne boiterait pas sans que je l’y entraîne : et ce mensonge me fait sourire quand je rentre — dans la fatigue de la journée traversée dans l’euphorie d’après l’épuisement (dès huit heures du matin, je ne tenais plus debout : alors, après vingt trois heure : dans quel état je me trouve puisque j’ai finalement tenu, debout), je laisse l’haleine froide de cette ville mal fabriquée à nos désirs souffler sur moi. Je retiens sa respiration comme un baiser déposé maladroitement et dont le visage gardera, jusqu’au soir, l’empreinte d’une morsure imprécise, inadéquate, injuste : parfaite pour que ce baiser serve de talisman contre les laideurs du jour : y voir à travers lui la promesse d’une catastrophe qui sauverait.
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le long couloir du jour
dimanche 1er mai 2011
Memory lane (Elliott Smith ’From a Basement on a Hill’ 2004)
Et pourtant, et pourtant
J’étais triste comme un enfant.
Les rythmes du train
La « moëlle chemin-de-fer » des psychiatres américains
Le bruit des portes des voix des essieux grinçant sur les rails congelés
Le ferlin d’or de mon avenir
Mon browning le piano et les jurons des joueurs de cartes dans le compartiment d’à côté
L’épatante présence de Jeanne
L’homme aux lunettes bleues qui se promenait nerveusement dans le couloir et qui me regardait en passant
Froissis de femmes
Et le sifflement de la vapeur
Et le bruit éternel des roues en folie dans les ornières du ciel
Les vitres sont givrées
Pas de nature !
Et derrière les plaines sibériennes, le ciel bas et les grandes ombres des Taciturnes qui montent et qui descendentCendrars, Prose du Transsibérien
Tu dis : ce long couloir qui entraîne ne commence pas, ne s’emprunte pas (à qui le rendre ?), ne débouche jamais. La seule lumière qu’on voit, c’est celle qui s’éteint, sur les façades bleues des étangs verticaux tendus comme des paravents, là. Tu fais une pause à ce moment-là, sur ce point : là (tu souffles, un temps : silence). Et tu reprends, comme pour toi-même : c’est ainsi.
Demain, ce sera avant l’aube que je me lèverai ; le train est à 5H02 (la précision : joie infime) : alors, quelque part entre Angoulême et Poitiers, il y aura soudain un peu de jour répandu, six heures trente huit fera basculer hier au maintenant arraché par la lumière : et je continuerai à lire (ce roman qui est davantage qu’un roman). À Paris vers huit heures et demi, je serai épuisé de la journée : elle ne sera pas commencée. C’est ainsi, dit la voix qui continue, mord sur sa propre pensée jusqu’à moi.
Le long du long couloir de la semaine — désirable, ô — il y a ce point de bascule de la fatigue qui organisera spatialement chacun de mes pas : comme les lumières tremblées des couloirs de l’Odéon, une lumière après l’autre effondrées, il y a aura la possibilité de la suite que je laisserai venir à moi pour m’y confondre.
Tu dis mais je ne t’entends plus, voix dans le crâne : la semaine qui t’attend sera la dernière avant d’avancer le long du long couloir de l’été que tu prépares comme un rendez-vous (déjà repéré le endroits du matin, de l’après-midi, du soir, dans la ville pas encore chaude de Bordeaux qui s’annonce en juin brûlante, de fièvre, oui, de fièvre (tu dis plusieurs fois le mot pour l’appeler déjà, un mois à distance), ce mois, dit la voix qui s’adresse à moi en hurlant maintenant, que tu inventes comme une femme, que tu construis comme une phrase. Tu dis cela et d’autres choses encore, mais je ne t’entends plus ; demain, dès l’aube, à l’heure où : il y a aura, du tram jusqu’au train, et du métro jusqu’à l’autre, un long couloir à traverser avant d’arriver jusqu’à la fatigue de la nuit qui recommencera tout.
Hâte du jour sale : hâte de le lever moi-même avec la force du corps, hâte de le porter jusqu’où il saignera sa dernière goutte, bue finalement avec toute ma tendresse à ses propres lèvres.
Memory lane (Elliott Smith ’ Live Detroit Bar’)


