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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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solstice intérieur
jeudi 22 décembre 2011
Toi que la nuit constellée enfante en s’éteignant, [1] Au jour le plus court, moi terrassé de la ville, jette un dernier regard au dernier jour éclairé en moi du temps passé à l’épuiser – toujours au solstice d’hiver cette sensation en moi : rétraction de toutes choses au dedans du corps qui signe la concentration extrême du temps : chaque seconde éprouvée en son entier, oh si rare cette sensation, et de douleur, l’épuisement du temps, briser le sablier découlé accéléré comme si la peau était une main tendue qui ne retenait rien que de la poussière de sable tombante toujours montante encore jusqu’au ciel descendu lui-même à l’encre : à peine levé le ciel, que déjà.
Toi dont la nuit endort les feux à ton coucher, Tous les vingt-et-un décembre, mêmes sensations, mêmes morts intérieurs qu’il me revient de coucher, et de porter le deuil le soir venu décombres, mes mains en mausolée ; vieille superstition : le jour tellement rétréci, comment croire qu’il ne va pas rejoindre la nuit dans la nuit et s’y confondre, abîme, des corps à corps coïncidés au désir des morsures, des sexes de nuit et de jour entrelacés, éclats de jouissance à la jonction de l’œil, cheveux en désordre mêlés sous la brûlure de l’eau, lèvres absentes de mots qui disent : je suis à toi, maintenant ; oui, comment ne pas penser que le jour à force d’approcher la nuit ne va pas fatalement se retourner en elle et y dormir pour toujours. Tous les vingt-et-un décembre, moi, je suis le dernier croyant de cela, oui. Moi, je me tiens, vers cinq heures, fidèle d’une religion, litturgie au plus simple : je me tiens droit sur le bord de cette croyance, et je regarde cela, qui s’efface pour moi seul. Et c’est comme un spectacle qui a lieu pour moi seul. D’ailleurs, il a lieu.
Soleil, Soleil, je t’en supplie, révèle moi Perdue la folie des sacrifices, des corps éventrés pour satisfaire aux dieux leur caprice de lumière : et que faire donc, désormais, pour que le jour revienne, dis moi – moi je dirais tous les mots qu’il faut. Il se trouve que le jour revient alors que je n’ai rien dit, ne sachant que dire. Je ne sais pas ce qui tient du miracle, ou du hasard : folie de cette folie qui n’obéit à aucune croyance.
Où séjourne, oui où, le fils d’Alcmène Oui mais j’ai pour moi les vers de Sophocle : ce jour-là, ils sauvent. Chaque année, je dois me trouver un stratagème pour survivre à ce jour, pour accepter la rapidité de ce jour. C’est la leçon de ces dernières semaines : savoir accepter le mouvement, ce qu’il apporte, ce qu’il suscite. Le jour tombe, moi, je viendrai le ramasser là où il est tombé, à l’endroit précis de sa chute.
Astre resplendisant de lumière ! Le lendemain (aujourd’hui), le jour s’allonge comme un corps, le désir de ces coïncidences quand sur un corps il vient s’allonger : et allongé en lui le désir de lui appartenir. L’année recommence en moi ainsi, dans cette joie un peu vive des deuils qui inaugurent leur vie. L’année recommence maintenant, comme tous les ans pour moi maintenant, non pas le premier de l’an, mais dans le jour tombé du vingt-deux, quand il vient prolonger d’une minute le jour de la veille : c’est ainsi, comme dans Melancholia, la mesure de ce qu’on arrache à la lumière, que je mesure en moi ainsi : la vie prise de violence à tout ce qui s’y oppose. La renaissance est soudaine, violente dans le corps et l’esprit, salvatrice en tout.
Est-ce aux détroits marins
Ou à la jonction des deux continents ?Une ligne après l’autre arrachée dans ce deuil des morts en moi qui vivent pour toujours d’avoir été brûlés. Lumière du soleil invente en moi, à l’instant de l’année qui vient vers moi, la vie que je n’ai pas encore, que j’aurai, j’en suis sûr, puisque je l’arrache à cette lumière là, de cendres éparpillées quand je pose le premier pas.
Dis-le nous, Œil sans égal en acuité. -
la pluie sauve
dimanche 18 décembre 2011
— Douceurs ! — les feux à la pluie du vent de diamants jetée par le cœur terrestre éternellement carbonisé pour nous. — Ô monde ! —
Rimb.
La pluie est cette puissance de déflagration dans ma vie qui recommence le temps, ces intervalles irréguliers et fabuleux qui prennent possession de tout, battent un rythme unique, continue, recommencé : la pluie est tout ce qu’il me reste quand je suis dehors, sans clé, sans armure ni protection d’aucune sorte. La pluie me sauve pour toujours, je me penche sur elle : elle me dit de choisir entre certaines de ses chutes : je prends tout, écrirai en travers elle comme d’un corps noyé dans la baignoire tiède, le visage tendu vers moi, la part secrète : pour réclamer que j’y prenne part.
Là où la pluie tombe, il faut poser le corps : alors je le pose, ici, à cet endroit précis de la terre où elle s’effondre, selon les lois précises et inconnues, oui, là pour en recevoir chaque goutte.
La pluie ne tombe que pour cela, et pour nous, qui l’acceptons.
Ainsi : cette pluie à l’envers des corps — la pluie montée depuis le corps jusqu’aux larmes, qui tomberont en retour (cycle infini) sur le sol pour laver toute cette eau descendue jusqu’à nous : finira par monter jusqu’aux chevilles, aux genoux, au sexe, à la gorge avalée de salive pour noyer les derniers mots qui les diront aux soupirs gercés jusqu’au sang.
Ici, au lieu même du passé : le présent continue, c’est le miracle. Cette ville change de place à mesure qu’on la marche : sous les Pyramides, l’eau qui coulait sur les vitres tombent maintenant depuis le plus haut du ciel toutes les larmes de nos corps : conjuration de la douleur. Nous sommes là pour en recevoir la Chute, et ce n’est pas la condamnation de l’homme, seulement sa rédemption : oui : nous sommes là pour cela, qui l’acceptons.
Chute des corps effondrés plus lentement que la lenteur même, un voile qu’on jetterait sur de la terre, et qui s’envolerait un peu avant de retomber, sans secousse, majestueusement lent pour inonder tout ce qui s’est retiré : au creux du corps, cet espace sans nom que l’eau remplit figure l’âme vive de mon corps suspendu à sa seule jouissance.
Pluie qui lave d’une seule fois et sauve.
Je lève les yeux : entre le ciel et moi, il n’y a que de la ville, son corps immense pressé contre moi pour ne pas qu’il m’échappe : sentir en lui combien je lui appartiens ; ce qui me lie à lui, sécrétion intime qui jaillit de moi et de lui (comment le savoir), le vers séminal d’une pluie aux douze syllabes recommencées douze fois par seconde, rythme, formes, pulsations soudaines, mystères des harmonies intérieures qui nomment dans ce bruit le nom de la ville, le nom de la ville, le nom de la ville, le nom de la ville, et ce désir, oh.
Vitesse immédiate de la pluie.
Ce qui se lave, quand je me penche pour la boire sur ces lèvres, celles de la pluie, cheveux de cette pluie noués sur toutes les façades de Paris oh dressée d’écume noire, je recueille autant le mystère de sa naissance, que le fruit de son origine intacte ; elle dit : il faut partir maintenant, allons, recommençons de marcher, si tu es là pour la soif, je suis là pour la faim, qui dit : allons, nous marcherons d’autres villes sous d’autres pluies centenaires, nous marcherons d’autres vies qui les inventeront ainsi, magnifiques, tombées sur le sol à mesure de la pluie brûlée sur la peau comme de la joie, allons [2]
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toute folie bue
vendredi 16 décembre 2011
Dans ma vaste ville – c’est la nuit.
De ma maison en sommeil, je vais – loin
Et l’on pense : c’est une femme, une fille –
Mais je me rappelais seulement – la nuit.Fenêtre ouverte dans le vide : ici, posée au plafond, trois mètres du sol, comment l’atteindre : sans doute pour empêcher cela précisément, de l’atteindre – interrompre le ciel en nous, le rendre impossible, et qu’on lève les yeux vers lui, toujours, sans espoir de le voir jamais : ainsi cette ville. Ainsi, cette nuit. Sous la pluie pourtant, laisser la marche faire en soi le travail. Se laver au-dedans de soi de tout ce qui pèse, la fatigue, l’impossible, la folie de marcher encore au-delà.
Le vent de juillet me balaie – la route,
Quelque part, à une fenêtre de la musique – à peine.
Ah, qu’il souffle maintenant jusqu’à l’aube – le vent
Par les frêles parois de ma poitrine – dans ma poitrine.Fenêtre comme un œil posé sur soi qui ne regarde de moi que mon dehors ; je suis plein d’impatiences, oui, tout fabriqué d’un précipité noir et blanc (comme vierge de tous mots à dire, peut-être). Accepter les correspondances, prendre au pied de la lettre les signes pour chercher en eux les appels au dehors : la porte est ouverte pour la franchir. Elle est fermée pour être franchie, aussi. La pluie tombera toujours sur ces évidences. Et de si haut qu’elle puisse m’atteindre, elle ne frappera jamais ces lieux secrets du corps où la salive se change dans les larmes aux puissances de s’écrire, toute folie bue, du jour passé comme la nuit à les échangers l’un et l’autre dans le corps comme les liquides de la tempérance.
Il y a un peuplier noir, à une fenêtre – une lueur,
Un tintement dans une tour et dans la main – une fleur,
Et il y a ce pas- personne – il ne suit,
Et il y a cette ombre, mais moi – je ne suis.
Fenêtre comme une chaise, simple chaise basse pour la prière : la table d’écriture – on s’y penche pour mieux voir, mieux dévorer les lèvres. Au lieu même de la déchirure, penser la plaie secrète et la déchirer elle-même, qu’il ne reste que des lambeaux tombés comme de la pluie, tombés avec la pluie : et ruisseler avec elle, en elle. Cheveux collés aux tempes des façades : traverser la rue comme un miroir, dans la peur des voitures, du cri qui pourrait renverser : traverser la rue comme le jour, l’émerveillement : « Avance sur ta route, car elle n’existe que par ta marche » disent les siècles passés ; et la route avance en moi alors, car la marche n’existe plus que par moi ; oh que la nuit vienne.
Les feux sont des fils de colliers d’or,
J’ai le goût de la feuille de nuit – dans la bouche,
Libérez-vous des liens du jour,
Amis, sachez-le, je vous parais en rêve.
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aménager le dehors
mercredi 14 décembre 2011
ligne de partage au-dedans, seulement la suivre, le doigt sur la couture de ce corps emprunté à la fatigue (lui rendre quand) ; la frontière intérieure brouillée entre trois territoires : le sommeil, la veille et ce qui les sépare, là précisément entre lesquels, moi, debout, debout encore, je marche, crie parfois (je m’entends crier oui, parfois, avec la voix des vieux gardes de Hamlet, sur le tour de ronde, en armures de guerre) : qui vive – qui vive me répond l’écho et je reconnais ma voix, c’est bien : je peux faire un pas de plus dans le noir, le noir s’épaissit en quelque chose de plus puissant encore qui me porte, éclaire par lueurs les bruits de pas qui se rapprochent : creusent les formes des trottoirs dans lesquels je m’engouffre avant que le ciel ne se ferme, peut-être, comment savoir, je ne saurai pas, je suis passé,
contre le mur rue Nollet, cette maison qui pourrait être la mienne : ma maison intérieure répandue dans l’ordre le plus exact, dans la violence et la tendresse d’une maison sans intérieur, ni toit, l’étalage du bateleur devant moi, le regarder : cette maison qui est la mienne déjà, mentale, vitale, précise, indéniable, à même le sol comme mes pas qui m’entraînent, où,
alors, emporter tout avec soi, comme mon propre corps sur moi qui l’emporte, comme la nuit l’emporte toujours, comme le vent, oui, pourrait emporter tout cela de cendres sur le lit ; des signes : se rendre responsable, non plus receptable, onde de choc de toute cette ville en moi battue, tu le sais, oui, que je suis là pour rejoindre cette part de moi qui ne m’appartient pas encore, qui se trouve, peut-être, dans le désir le plus proche, là même où je ne serai pas, et qui me jettera en bas de moi pour me dire : où tu habites est l’instant le plus sûr pour tomber, où tu habites, en désordre comme le visage, les cheveux : et se relever alors comme après une nuit passée sans en perdre une minute tant le désir de la voir passer sur toi comme un train ; et de cette maison soufflée sur moi, les arbres qui poussent sur les murs, ses fruits dans lesquels je mords jusqu’au supplice, me reste l’instant de cette mort qui demeure, et me traverse, de l’autre côté de laquelle je me tiens pourtant, le miracle, debout comme
devant un miroir couvert de buée blanche, et je souffle que la forme vienne, et la forme vient qui saura me nommer, boucle de cheveux perdus en moi sur le corps quand je me penche et m’inonde en lui : si dans le miroir peu à peu le visage se forme, mal rasé, découpé au couteau dans la blessure du jour, je ne vois pas encore ce qu’il contient, et les yeux, ce qu’ils reflètent, du miroir posé en travers de moi : le corps derrière qui vient et s’approche et vient me nommer, ce miroir
que je franchis comme un pont le fleuve où flottent encore les cadavres emportés, eux aussi, là où le soleil se couche, que je me dresse
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sur les parois de mon ombre
jeudi 8 décembre 2011
Une grande jetée de lumière sur toute la route d’Opéra jusqu’au Batignolles recommence à écrire en moi la possibilité de la lumière, de la route et de l’écriture – oui, la route quand elle n’obéit à aucune direction que moi-même marchant, traversant la profondeur des choses, l’intuition vive de la vitesse, l’angle de rue pris soudain dans sa violence peut-être, mais sans aucun reniement, l’évidence surtout imposée comme avant de tomber le saut, celui qui renoue, à quoi, à quelle origine posée devant moi ; la réponse ne vient pas car me voilà au pieds des Champs : réalise que cela fait une heure que je marche ainsi, une heure de combien de semaines et de mois, mais il a fallu cette plongée ce soir où m’abîmer en elle sans penser ni à aller, ni simplement rentrer : quelque chose avance alors dans le corps de plus grand que moi : et je suis arrêté, par l’image, magnifique, que je ne dirai pas, de cette forme sur le mur, et de ce qu’elle produit en moi d’évidence : je sais alors. J’arrive finalement à destination après toutes ces semaines : je ne m’attendais pas à ce que celle-ci m’apparaisse comme ce milieu de rue, nulle part en somme, impasse d’Antin, murs noirs de reflets dans lesquels je me vois soudain, au vertige fixé maintenant, moi si grand sur les parois de mon ombre.
Je me retourne : la route devant, pavée de nouveau, et toutes les images que je suis venu ici rejoindre pour en habiter le mystère, la patience, traquer la beauté où qu’elle se trouve : oui : la beauté où qu’elle se trouve, peut-être quelques parts de moi y seront aussi. Des images me reviennent si puissamment que je ferme les yeux pour mieux les voir, qui ont produit cette nuit en moi. Le visage de ce garçon, en larmes, dans le théâtre tout à l’heure, juste à mes côtés, et comment retenir ses larmes dans le silence de la pièce qui va commencer, comment lui dire : pleure encore, je suis là ; le corps de cet autre, près du métro, cherchant sur la carte une station qu’il ne trouvera jamais ; les yeux clos d’une autre, allongée sur le trottoir, dans sa maison de sacs plastiques rangée comme un château ; les cheveux tombés surtout en désordre de mes doigts qui les arrache pour dire : je suis chacun d’eux et ce qui les console, et ce qu’ils éprouvent ; j’assiste comme la mère et l’enfant à la naissance de cette mouvance ; où je suis, je vais, maintenant.
Sidéré comme j’avance, dans cet état d’hallucination quand la fatigue est si grande qu’elle porte le corps au-delà encore ; alors les mots de la pièce lave ; et les images de la pièce sauve ; be again dit le corps de l’acteur ; les images de la pièce à moi seules adressées comme d’une étoile l’autre la vitesse de la lumière atteinte avant elle : je suis là ; je porte en moi tout ce qui m’a conduit là.
J’ai gardé le silence comme le geôlier son prisonnier dans Le Chant d’Amour de Genet. Je l’ai observé longuement, à son insu. Mais maintenant – qu’on me pardonne, voilà ce silence jeté comme des mots après les avoir longtemps possédés en moi, du désir au tréfonds du corps avant l’expulsion dans le jet de sang et de plaisir, oh, comme il vient de plus profond que moi, combien il faut atteindre en ce silence la part la plus nue, se dépouiller entièrement pour le forcer, comme un coffre, et le parler enfin, ainsi qu’on le fait dans le noir et les mots qui s’échangent comme des corps.
Oui, combien de rage de soi a-t-il fallu pour dire : cela, ces simples mots qui disent en moi, dans chaque partie du corps, il faut se dépêcher maintenant. Il faut se dépêcher, cela peut prendre toute une vie, cela prendra le temps de toute ma vie désormais. Oui, comment cette colère de soi agit en sursaut. J’avance, les pavés irréguliers sur lesquels je peux trébucher me coupent et la blessure m’inonde, ou sur le corps de ceux-là endormis, et leurs rêves se propagent en moi : qui veille ; je marche sur eux ; je pourrais crier : rien ne se lèverait que la colère en moi encore – elle ne fera que localiser les énergies vives, rien de plus. À la joie ensuite, à la joie seule, de tout réinventer.
Ainsi, veille silencieuse, rage interminable, grandes secousses soudaines, beauté surtout des corps croisés et bus à la blessure des lèvres, comme ceux-là près de Saint-Lazare, dans lesquels je pourrais me jeter entièrement ; cette épaisseur de nuit qu’il faut traverser pour rejoindre d’autres nuits encore, des aubes inconnues, de la lumière incroyable à laquelle je pourrai croire comme à ma vie ; des oracles lus sur les murs, les signes que je lis dans ma main, la certitude de ce que je porte : tout cela qui empêche de dormir, surface immense de l’être sur laquelle j’écris maintenant : que je noircis de ma bouche.
Voilà à quoi je pense, sur ce chemin d’Opéra jusqu’aux Batignolles en passant par les Champs : voilà ce qui me tient éveillé, l’irrévélé tant qu’on l’éclaire – grande jetée de lumière, brûlure qui arrache la peau pour l’éprouver à vif dans l’instant de cette mort, neuve, de laquelle naître : aux images de cette nuit traversée, emportée en moi comme un secret, une promesse, je réponds cette joie : il faut se dépêcher.
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les mille rapides ornières de la route humide
samedi 3 décembre 2011
Je jetai, par dessus le parapet, le canif qui m’avait servi à graver les lettres ; et, faisant quelques rapides réflexions sur le caractère du Créateur en enfance, qui devait encore, hélas ! pendant bien de temps, faire souffrir l’humanité (l’éternité est longue), soit par les cruautés exercées, soit par le spectacle ignoble des chancres qu’occasionne un grand vice, je fermai les yeux, comme un homme ivre, à la pensée d’avoir un tel être pour ennemi, et je repris, avec tristesse, mon chemin, à travers les dédales des rues.
Lautréamont, pour mémoire ; au-dedans les appels.
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(dans l’éloignement)
vendredi 18 novembre 2011
« Aucune parole ne précède les vrais départs. »
Jbs.
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lève la tête
dimanche 13 novembre 2011
Au Cap – fin du continent ; derrière moi, les anciens parapets : la Grande Russie, et le reste : je tourne le dos au Transsibérien, et derrière encore, l’Asie, les Montagnes, la Muraille de Chine qui n’arrête rien. Je tourne le dos à tout cela. Ici, je fais face : prochaines stations New York, Montréal, Duluth, Managua ; mais le train à cette heure bloqué ici pour cette vie qui vient mourir jusqu’au pied des vagues, échouées.
Longtemps, devant la mer, c’était la forme des vagues, la morsure sur le sable, la blancheur de tout ce mouvement qui me bouleversait. Ensuite, c’était ce sentiment puissant, les deux pieds plongés dans l’épaisseur la plus minimale : rejoindre l’autre rive : être en contact avec la possibilité d’un autre monde, la soif. Déjà, à toucher cette eau, j’aborde Staten Island ; ce n’est pas si loin, oui, puisque l’eau qui nous secoue est la même.
Désormais, tout cela demeure, l’écume blanche, l’impression cosmique, mais recouvert par autre chose : le bruit de la mer. Pardon si c’est banal. Le roulement successif : un battement de cœur irrégulier qui ne cesse pas ; dans le bruit, j’entends tout. Il y a le mouvement de la lune, et il y a la rotation de la terre, il y a le corps que je lui propose, et qui s’efface. Il y a le bruit comme on ne saurait le reproduire. Un bruit toujours unique à chaque seconde, et reconnaissable pour tous. Il y a ce bruit comme un visage, et comment le dire autrement.
On pourrait le dire autrement. Au milieu de la plage, cet arbre minuscule. Pas même un arbre, le tronc est plus fin qu’une brindille. Des branches qui tiennent miraculeusement au vent. Un arbre qui aurait dû être piétiné mille fois pendant l’heure auprès de laquelle je l’ai veillé, amoureusement, simplement présent à lui, violemment. Quand je suis parti, il tenait encore debout, chaque seconde gagnée sur le miracle : survie aussi acquise sur moi, en moi. Voilà le visage. Ce qu’on prenait pour le roulement de l’Océan n’était que le bruit du vent dans ses branches de rien – j’étais là pour l’entendre, et le faire entendre.
Lève la tête ; ces mots qui reviennent soudain alors, dans leur tendresse infinie : oui ; devant moi, l’arbre, l’Océan, qui s’ajuste à lui, et entre tout cela, une foule que l’été de novembre avait déposée là pour ne rien voir. En levant la tête, c’est tout cela qu’on aurait vu. Je tends les bras, je touche presque la côte, là-bas, et je vois tout.
Lève la tête : je touche le vent, le bruit du vent. Je suis déjà passé. Je lève la tête : je cherche le bruit du vent en moi, je ne le trouve pas, je cherche, les parois du métro se superposent, je ne comprends pas, je ne sais pas où je suis, je lève la tête davantage, l’affolement de la mer, le métro dans la dernière nuit, les cascades de douleur recouvertes par d’autres cascades, celle de la joie pure du bruit recommencé de cette mer descendant sur les parois du monde, ou est-ce le bruit recommencé du métro, quand, boucles de cheveux arrachées, une seconde, dans l’affolement de la perte que je croyais à mon tour irréversible, une seconde seulement, ce qui apparaît derrière la vitre de l’horizon basculé sur lui-même, dresse dans l’ordre absolu de ma vie la beauté des choses emportées.
Lève la tête, dit la voix, le bruit entier de la mer qui me fauche et me renverse au pied de l’arbre, qui se dresse encore ô dans l’invincible jour, lève la tête sur la mer dit-elle : tout recommencera encore.
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au hasard de la nuit
mercredi 9 novembre 2011
C’est un monde de brume, la nuit est effondrée – on voit cependant à travers elle comme jamais. Des fontaines vides pour la soif, des statues immobiles pour la peur, des corps qui dans la nuit s’échangent leur corps parce que personne ne pourrait les voir. Et je suis là pour les voir. Il faut être là pour les voir, et comprendre ce qui s’échange. Ce qui s’échange : simplement des paroles par dessus la ville qui fabriquent comme ce manteau d’évidence dans lequel nous sommes enveloppés, qui enveloppe par sa brume dressée dans le désir la ville elle-même, qui devient le fleuve évaporé en chacun de ses endroits venu se déposer sur ses vitres où nous voyons deux silhouettes passer, enveloppées de nous-mêmes.
Rien n’est posé entre nous et la ville que nos corps déplacés vers elle qui la font naître en abolissant à chaque pas tout ce dehors des choses que nous rejetterons toujours, d’un mouvement résolu de la tête, dans l’agitation des cheveux. À chaque pas, quelque chose nous saisit : la conscience vive de la ville et de ses signes. C’est pourquoi, nous avançons. Non pas seulement pour aller d’un point à un autre, mais pour rejoindre. C’est pourquoi la ville s’adresse à nous qui savons la lire. Ici, elle ne dit pas : vous êtes ici ; mais : voilà l’endroit exact où elle est arrivée en vous. L’amour n’est pas autre chose.
Nous marchons la ville comme pour la lire : voilà de quoi nos rêves sont faits : étoffe de nuit écrite pour qu’on la lise. On se penche. On lit quelques mots qu’on prononce tous hauts, pour voir, et pour elle. D’autres mots naissent. La ville change de nom. Ce n’est plus seulement un fleuve éparpillé, mais une seule route lancée à notre poursuite, le destin des signes sans fatalité, déposés comme les cailloux du Petit Poucet, mais à l’envers : l’origine du chemin, le foyer, est devant nous, cette fois on le sait bien. L’histoire défile sur les télévisions à mesure des crises. Nous savons tout aussi bien que nous n’appartenons ni à cette histoire, ni à ce que vomissent les crises. Il a fallu être ailleurs. Il y a des signes sur le sol, des marques sur les murs, et des motos renversés, des couples qui pleurent pour indiquer la marche à suivre.
Ce dans quoi nous sommes enveloppés devient, peu à peu, ces dessins d’enfants que tracent les rues au-devant de nous.
Nous voyons à travers la ville comme dans un reflet, le miroir couvert de buée. La main posée sur lui efface à la fois la pluie entière des choses et le visage de ce visage tremblé. On avance. On approche. Il ne fait pas froid, pas encore. La lumière dans la noirceur du ciel est parfois mauve, prête à se déchirer sur l’aube. Parfois elle est proche de basculer dans autre chose qui ne viendra pas.
Tout le temps de marcher la ville, rien ne succédera pourtant à nos pas que la lenteur ralentie de ces pas jusqu’à être avalée dans la bouche du métro. Nous sommes plusieurs. Nous sommes intérieurement peuplés d’un passé aboli. Nous n’avons pas d’histoires, mais plusieurs enfances qu’on partage comme de la nourriture. Nous sommes ensemble.
Dans l’éloignement, la ville. Depuis le début, je n’ai pas parlé de la ville, non. La ville est l’autre nom de cette suite évidente, essentielle, de signes dont je suis à la recherche. Avec acharnement. Je lirai toute cette vie sur les murs, oui, sur les trottoirs, sur les visages, sous les ponts. Peut-être que l’écrire ne suffira pas. Je le sais déjà. Écrire suffit ce soir à l’écrire. C’est une tâche que j’accepte parce que, oui, écrire est l’autre nom de cette vie de signes.
L’obélisque de lumière s’est levée derrière nous, dans la noirceur de la brume. Il n’y aura aucun hasard. Lentement, des silences arrachés au désir de tomber. Ô la nuit effondrée. Les précipices que l’on remonte. Les mots qui diront : cet endroit du ciel n’est pas nommé, ni l’ombre qu’il portera sur cet endroit de la terre où les pas se poseront et diront, c’est ici.
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pleure la ville
samedi 29 octobre 2011
à celle qui dit je pleure
à celui qui pleure la veille de la nuit veillée comme une amante, une sœur de charité, une mélodie tremblée à la bougie sous l’orage
pleure la ville quand je suis seul qui reste à la veiller, et que sa respiration ne suffit pas, ne suffit jamais
pleure avec la ville cette manière qu’elle a de disparaître dans la nuit, ainsi
pleure la ville comme une immense brasse coulée et ne respirer que sous l’eau, se mêler à des larmes qui ne cessent pas, entrent par la bouche, se crachent dans des sanglots sans source
pleure le jour manqué quand la fatigue prend au soir et que rien ne s’est passé en soi que les heures passées à ne pas avoir su les traverser ; pleure jusqu’au matin suivant
pleure l’énigme du Sphinx, celui qu’on rencontre aux hasards de nos fontaines, non au milieu des déserts ; pleure l’énigme non pour elle-même, mais parce que sa réponse est toujours celle de toutes les énigmes, et qu’on pourrait répondre l’homme à chacune des questions qu’on se pose : qu’il est la réponse impossible à toutes : avec cette réponse, on n’aura fait seulement une part du chemin de l’énigme, mais restera encore à nommer tout le reste, et d’abord : le nom de l’homme, et celui de l’homme qui la pose, et ainsi de suite, pour remonter jusqu’au nom de tout ce qui porte un nom, et achever la chaîne sur le regard du Sphinx, ses larmes qui sont les contours de nos yeux
pleure la musique de ces musiciens arrêtés dans cette ville où je vis, et qui joueront devant des foules desquelles être absent, et qu’on ne peut se définir que comme cela : l’absent de ces foules, et la musique qui manquera tellement tous les jours du reste de la vie, qu’on n’aura pourtant jamais entendue
pleure la fille qui partage avec mes pleurs la même ville intérieure qu’on habite, pour une heure, quelques mots, des larmes qui coulent d’aval en amont, inventent des origines par la seule folie
pleure cette autre, qui pleure, parce que c’est son nom, l’usage de son corps, la forme de ses cheveux poussés dans le hasard objectif le plus beau, pleure son geste quand il lui vient le désir – ou quand la reconnaissance est trop grande pour se parler, alors elle dit : je pleure ; et moi je suis là pour comprendre et accepter
pleure dans ce livre d’adolescence, telle figure tant rêvée que je ne nommerai pas, qui dans le récit à intervalles réguliers, pleure, dans ces moments où la vie se fait trop grande en lui : il pleure, et tout ce qui se dit dans ses larmes, c’est : la grandeur de la vie qu’il vient rejoindre dans cette parole qui excède toute possibilité de parole ; je me souviens : c’est dans ce livre, que j’ai appris la forme et l’exigence de mes propres larmes
pleure, oui, comme une manière de dire oui : je pleure, je me tiens devant toi, sans protection désormais que je pleure, comme si je disais oui, d’ailleurs, je le dis encore, pour toujours
pleure surtout de joie, finalement, puissamment : signes extérieures non de tristesse, mais comme ces défaites qui persistent, ou ces beautés qui exigent de soi qu’on s’y transporte : et c’est le corps qui vient le dire, se répandre pour mieux le rejoindre
pleure devant ces œuvres, ces beautés vives, ces nudités de peau comme de purs espaces de puissance, champ de force qui disent : vous qui entrez ici, veuillez déposer toutes vos larmes
pleure enfin, parce que ce devant quoi on se tient est souvent là pour cela, et pour qu’on le reconnaisse tel
pleure, la vie est à ce prix, et ce prix même, qu’on reçoit, qu’on paie
[1] _Les Trachiniennes, Sophocle, traduction Robert Davreu, Actes Sud, 2011, (Parodos du Chœur).
[2] _texte fantôme : écrit avant-hier, mais avalé par l’ordinateur : dans la violence de la perte, ne rien écrire d’abord, parce que la douleur est telle qu’on ne peut rien dire, à trois heures du matin, pour l’apaiser dans l’écriture qui ne fera de tout façon que mimer le geste premier sans jamais le rejoindre : restent quelques phrases. Je reprendrai ces phrases, le lendemain, sans pouvoir d’abord éprouver autre chose que la démangeaison du membre fantôme, bras ou jambe amputé dont la blessure gratte encore. Ce soir seulement, j’écris, mais avec tout ce qui s’est déposé depuis trois jours, comment l’accepter : accepter que ce texte ne dise pas tout ni même partie de ce qu’il disait, à l’origine. Il n’y a pas d’origine, je le comprends à présent. Il faut accepter la perte, et la comprendre : si le texte premier n’a pas été gardé, du moins aurais-je pour moi la joie d’avoir pu l’écrire, une première fois (texte qui m’importait plus que d’autre, oui) ; si elles n’existeront jamais, ces quelques lignes que personne ne lira (que personne n’aurait lues, de toute façon), du moins auront-elles été dites, sans doute pour être oubliées. On apprend une chose de ces douleurs, cela : on écrit toujours dans cet oubli, concédé, ou accordé par la beauté des choses. Une seconde aussi : si le site entièrement devait être emporté, ce n’est pas ma vie qui s’effacerait, mais la part arrachée à cet oubli, rien de plus (mais rien de moins). Si le site disparaissait, je l’accepterais comme un présent. Au lieu de tout réécrire, ou de l’expliquer comme je le fais maintenant, avec toute la maladresse de ce deuil encore en moi, dans les marges du texte qui servent surtout à ne pas être lues, peut-être irai-je dans les territoires non visités de moi : incitation à y aller tant qu’il est temps, et dès maintenant ? Oui, sans doute. En attendant : ces phrases déchirées, celles que j’ai pu extraire de la perte : je n’ai pas cherché finalement à en reproduire l’exacte formulation première, seulement un rythme, une pression, une exigence intérieure dans le désir de la ville : et surtout, le goût de la pluie, quand se produit l’échange de la douleur avec la joie.
[3] _17 juin 1916, Moscou, Tsvétaiéva, Insomnie.




