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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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Enfin je parviens en forçant l’allure à rattraper Manastabal, mon guide, et à poser un bras sur ses épaules. On s’arrête alors et se regarde face à face. On a des traits distordus par la pression de l’air et ce n’est pas un sourire que forment les lèvres écartées des gencives. Qu’attend-elle ? Va-t-elle me prendre sur ses épaules pour me faire faire le passage ? Mais le passage de quoi ? il n’y a pas de fleuve ici. Il n’y a pas de mer.
Monique Wittig, Virgile, non, 1985
En rentrant de la Vieille Charité, tard, malgré moi et le vent, alors que dans les rues qui s’enfonçaient dans le cœur noir de la ville les corps eux mêmes se perdaient au fond des choses dans des gestes à peine devinées, je regardais lentement les inscriptions sur les murs qui débordaient d’insultes et de colère jusqu’à refuser de recourir au langage, plutôt aux cris quand il s’agit de les déposer sur un mur, venaient par vagues des images de la mer quand il pleut et qu’il n’y a plus d’espoir, qu’on ne possède plus que la force de hurler alors qu’on n’a plus de voix, et qu’on voudrait se jeter s’il n’y avait l’espoir d’être sauvé, l’espoir terrible et honteux de croire encore possible que la vie aura lieu — et puis, je suis rentré, la voiture était seule sur le parking, il ne faisait pas si froid.
Autres images du passé : cette jeune femme au bord de la route qui a perdu ses clés ; cherche, un peu, au fond de ses poches, plus affolée chaque seconde avant de comprendre qu’elle ne les retrouvera pas, mais continue de chercher, encore et encore, comme si le geste la tenait encore dans le monde des vivants, de ceux qui possède le droit de pouvoir retourner chez eux ; d’ailleurs, la regardant, je tâte mes clés, ne les trouve pas ; les cherche, plus affolé chaque seconde, avant de les retrouver : en levant la tête, triomphant, je croise son regard de vaincu, qui me dévaste.
Ce n’est pas vrai que le monde est cette chose sûre et certaine sur quoi chaque seconde on fait porter nos deux pieds, non, mais plutôt cette montagne qu’on devine sur les cartes, avec les lignes qui se resserre jusqu’aux sommets et dont on imagine par-dessus les vols d’oiseaux inconnus qui meurent de faim avant de percevoir leur proie, tout en bas, dans des crevasses dont elles se pensent à l’abri.
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Lorsque je serai mort / la défaite n’envahira-t-elle pas mes entrailles ?
Me voici, par peur de la mort / errant dans le désert
moi-même ne vais-je pas me coucher / pour ne plus jamais me lever ?
Ô laisse mes yeux contempler le soleil / ainsi je serai inondé de lumière.
L’obscurité se retire lorsque la lumière éclate / ô que celui qui est mort
Puisse voir l’éclat / du soleil !L’épopée de Gilgamesh
Tandis que dansent dans l’air de midi les mots épuisés à peine nés de post-fascisme ou de néo-paganisme — ainsi sommes-nous condamnés à ne vivre qu’après, dans ce dedans mortel où on nous enferme —, l’homme à la radio lance dans un grand éclat de rire « c’est bien à cela que servent les mots : à mentir » (plus tard il dira que l’erreur de Mussolini aura été de n’être pas Franco : ou l’art de distinguer les bons des mauvais fascistes), je n’écoute qu’à peine, entre deux hoquets de l’ordinateur, j’apprends à jouer aux échecs ; à intervalles irréguliers, il s’arrête, reprend son souffle ou hésite, avant de repartir — j’imagine qu’il n’a pas trouvé de raisons suffisantes pour s’éteindre tout à fait et définitivement, et qu’il laisse le bénéfice du doute à la journée à venir —, et je reprends le train de l’existence en marche, poursuivant la quête des millénaires l’un après l’autre ou déchiffrant dans Heiner Müller le devenir de tout passé, ruines, boues, délires vraiment, et sur tout cela le ciel qui se lève pour mieux tomber.
C’est une vraie tempête demain, vient de me lâcher le type en déposant le café sur ma table, comme si tout avait un rapport, le café, la table, le maigre vent qui nous lie dans l’instant, la tempête qui se prépare ou qui est là déjà, qu’on n’arrêtera pas, qui passera sur le monde pour mieux être oubliée comme si elle n’était qu’un livre de plus posé sur les tables des libraires et dans la mémoire confuse des hommes, des enfants et de leurs cadavres intérieurs.
Il y a beaucoup de vers incompréhensible dans l’épopée de Gilgamesh, premier récit qu’on aura osé taillader dans la terre d’argile pour (on ne sait pas pourquoi), mais au milieu des éclats d’évidence, ces vers désarment davantage et semblent des questions adressées depuis la fin du IIIe millénaire à nous autres, vers lumineux et terribles qui restent sans réponse — comme, par exemple et au hasard :
Comment prévoir son destin si les rêves vous fuient ? -

J’aurais honte de chercher dans l’extase une vérité qui, m’élevant au plan de l’univers achevé, retirerait le sens de l’entrée d’un train en gare.
Georges Bataille, Le Coupable
Sur les tablettes d’argile arrachées au troisième millénaire et dont la plupart sont brisées, quelques mots en partie effacés écrits dans une langue inconnue témoigne d’un monde disparu dans le sable : voilà pour le passé qui n’est plus capable de montrer dans les fragments tout ce qu’on ne saura jamais et qu’il ne donnera plus, toute la vie désormais livrée aux pillards et aux guerres acharnées à imposer de toutes ses forces la démocratie — cette image de Babylone traversé en tous sens par les chars d’assauts, vraiment, c’est le monde tel qu’il va, l’image parfaite dans les signes creusés au calame à travers la terre d’un devenir acharné à n’accomplir que des ruines sur quoi tout repose : voilà mes jours (j’apprends que les Anciens disaient la sortie du soleil plutôt que son lever, mais tout comme nous disait sa chute : nous n’aurons jamais d’autres mots).
Le bruit de la pluie, l’odeur de la pluie d’automne, la course des escargots terrorisés dans l’herbe, la couleur du ciel quand elle n’en a pas, le froid sans morsure de l’air, l’apparence du vent dans le vent sans orage, les nuits étendues par endroits au-dedans de soi, tout ce qu’on avait oublié et qui revient aussi sûrement que les rêves quand on les confond avec les souvenirs.
Au-dessus de tout désormais, il y a le mot effaré quand il nomme non plus le sentiment brutal d’une émotion, mais l’état permanent dans lequel nous jette le réel.
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Les yeux flambent, le sang chante,
les os s’élargissent, les larmes et des filets rouges ruissellent.
Leur raillerie ou leur terreur dure une minute, ou des mois entiers.
J’ai seul la clef de cette parade sauvage.Rimb.
Sur la paroi, le chiffre, comme autrefois les mammouths entiers et les chevaux furieux, les mains, tout ce qui ne se dépose que dans le noir et qui n’était que crachats à la lueur des torches apeurées, des corps nus tendus là-haut tandis que dehors, le tonnerre et les bêtes, et les hommes qui sont d’autres bêtes, et la foudre qui est la vraie bête, puissante et torve, de ce temps qui n’a pas d’origine, origine confondue avec elle et qui pourtant déjà se sait mortelle : c’est le même signe, la même rage d’être vaincu et de ne pas s’en tenir là, écrire : écrire cela ou autre chose, alors cela — « La littérature est l’essentiel ou n’est rien », hurlait tranquillement Bataille, et il lui arrive d’être ce point ultime et parfait où elle est les deux à la fois, par exemple dans une phrase lâchée ainsi sur les murs de Noailles tandis que la fatigue était plus grande que le monde et que je rentrais, et que je trébuchais sur moi-même, sur cette phrase.
Évidemment que je pense à cette autre phrase, presque la même, écrite sur les pierres fumantes d’un fort de Nouvelle-France parmi les massacres de ceux qu’on disait Sauvages et qui ignoraient le mot autant que Dieu les avait ignorés quand Il s’était abaissé à vouloir sauver les Hommes seize siècles plus tôt, et parmi des bêtes qui ne se donnaient plus la peine d’être furieuse, la fumée monte, les presque cadavres dans les ruines du poste avancé hurlent encore sans trop savoir pourquoi, la soldatesque avance, remue la cendre, n’y trouve que de la cendre et au détour d’une palissade effondré, ce mot sur une pierre : nous sommes tous des sauvages écrites dans un français impeccable par un déserteur qui restera sans nom et qui s’est enfui dans les forêts de quelque Nicaragua de Québec pour mieux se confondre avec les colombes et l’oubli jusqu’à retomber quatre siècles après sous mes yeux.
La beauté n’est pas seulement sauvage, elle est nue, entièrement, comme la vérité, comme la tristesse, comme la joie pure de verser des larmes sur soi-même, comme tout ce qui échappe à toute comparaison, comme ce qui ne peut se voir que dans le désespoir et la terreur de ne plus être capable de rien voir après elle avant de constater que le temps est passé sur tout cela aussi, et qu’il n’en reste rien.
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« C’est cela sans doute qui écrit, l’enfant de la forme vide, agitée par une illusion dévoilée. Lorsque rien ne se propose plus pour habiter l’image, il y a l’écriture. C’est sa place. »
Jane Sautière, Corps flottants
J’apprends l’expression brésilienne Mão na Luva — peut-être est-ce parce qu’elle est intraduisible qu’elle paraît si juste, ou est-ce parce qu’elle dit ce qu’est la justesse dans le mouvement même de son évidence et qu’à l’expliquer on est si empesé de nous et du monde, que tout trébuche, et la justesse n’est pas seulement manquée, elle semble d’autant plus insaisissable — Mão na Luva dit le mouvement de la main dans un gant et dit aussi combien, quand le gant est à bonne taille, c’est la main plutôt qui semble y convenir, que tout trouve place et douceur ; quelques mots chuchotés pour le dire, et, à peine, pour esquisser entre les lèvres le sens du monde lorsqu’il s’accorde à nos désirs et qu’il n’est pas un film, mais le monde ; puis, rien ne dit que ce gant soit de laine et pour protéger du froid, peut-être sert-il à frapper le premier venu, on ne saura pas.
La douleur dans la nuque témoigne moins de la fatigue du corps que du temps passé penché sur quelques pictogrammes incompréhensibles qui tissent mes jours ces jours (et pas seulement Heiner Müller, et pas seulement des tableaux à remplir, et pas seulement mes propres morts [1] lancés au hasard, mais des idéogrammes qu’on pourrait dire arrachés à Babylone elle-même, quand le premier jour on l’a dressée sur le sable d’Irak qui ne s’appelait que Babylone.)
Cette chaleur qui s’estompe me rappellera pour toujours quand, enfant, il fallait aller à l’école, malgré tout, et qu’on regardait s’évanouir autour de soi les fragments d’un été qui s’accrochait aux branches, et qu’on oubliait déjà — on ignorait pourtant les formes qu’il prendrait pour rester, longtemps après, et qu’on s’en souviendrait non pas seulement en le regrettant, mais avec des pensées cruelles pour l’enfant qu’on n’aura décidément jamais su être.
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La nuit traversant le lac à la nage l’instant
Qui te met en question Il n’y en a plus d’autre
Enfin la vérité Tu n’es qu’une citation
D’un livre que tu n’as pas écrit
Contre cela tu peux toujours écrire sur ton
Ruban qui pâlit Le texte passe au travers
Heiner Müller, Vieux Poème (non daté)
Ainsi meurt-on deux fois : dans un dernier souffle, et ensuite, dans le souvenir défait de ceux qui survivent — quant à ceux qui ont vécu en nous, qui nous ont laissé d’eux-mêmes la part la plus vivante de la vie, dans quelques livres, des films, la pensée qui fait honte à la réalité docile, ceux-là quand ils meurent, c’est pire encore : on les exécute d’un mot, on fait d’eux des auteurs de phrases mémorables, des compositeurs d’apophtegmes obscurs dont l’obscurité paraît gage de sagesse ou de vérité, de folie : Godard n’est plus, partout désormais, qu’une sorte d’oracle aveugle – regarder les dernières minutes, hier, d’À bout de souffle est évidemment un puissant antidote qui relance la rage de vivre, si c’était encore possible, et dans le regard terrible de Jean Seberg pour toujours posé sur nous, sœur de Monika, il y a tout ce qu’aucune phrase arrachée hors de propos ne saurait dire, et pourtant : depuis des jours maintenant, on se vautre dans l’art de la citation, et c’est pitié, vraiment — je lis ici ou là que certains regrettent que la Reine (de quoi ? Personne ne le dit) n’ait pas laissé de citation derrière elle, mais c’était là peut-être sa tâche, la seule dignité dont elle a fait preuve : un siècle durant, s’acharner à ne jamais, au grand jamais, ne laisser quoi que ce soit qui aurait pu ressembler à une citation ; fermons le ban avec le couvercle des cercueils devant quoi seize kilomètres d’individus attendent.
Le vent, partout : peut-être est-ce la seule matière qui se confond avec le monde et le sentiment d’être ici, et c’est aussi ce qu’on ne verra jamais et dont pourtant la sensation est la plus indubitable ; le vent, oui, rend seul et soulage : console, ravage.
Le soleil ne se couche que pour rendre possible le monde, de l’autre côté de lui (mais où : quelque part au milieu de l’Atlantique ?) : quand, ici, il est 19h45, il est bien 7h45 du matin quelque part — je pense à ce lieu, précis, où le soleil basculerait de l’autre côté du temps et je suis là.
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Fiez-vous-y ! / À qui ? / En quoi ? / Comme je vois, / Rien n’est sans si.
Ce monde-ci / A si / Peu foi. / Fiez-vous-y !
Plus je n’en dis, / N’écris, / Pour quoi ? / Chacun j’en crois / S’il est ainsi ; / Fiez-vous-y !
Charles d’Orléans
Tout à l’avenant : pas seulement la colère avec la tristesse et la fatigue avec le désespoir, mais aussi le désir avec la peur, le rêve avec ses signes et les signes avec la terreur des signes, le regret enfin qui emporte tout le reste : tout cela qui va ensemble, l’un avec l’autre comme des frères, des orphelins, des sœurs de charité sans hospice où dormir et trouvant sur le sol dur la seule loi tangible sous la lune — oui, l’incertitude de toutes choses est la dernière certitude après le désastre et nous y sommes, pas besoin de théories pour les complots et pas besoin de complots pour désirer renverser les formes que prend la réalité pour advenir : et elle prend toutes les formes : l’incertitude est seule ce qui nous sauve de sa fatalité puisque tout tremble, la raison comme la folie, le jour comme son lendemain et l’incertain où nous allons comme le chemin où l’incertain nous mène et si la brume se lève là-bas, ce peut-être au-dessus des gouffres ou devant le grand large, comment savoir – comment ?
Long rêve continu hier malgré les nombreuses interruptions : à chaque fois il reprenait, mais non pas là où je l’avais laissé : il s’était poursuivi sans moi et je le reprenais en marche, tâchant de comprendre à chaque fois ce que j’avais manqué, faisant semblant de saisir, et puis au moment où de nouveau j’étais de plain-pied en lui, je me retrouvais dans la chambre noire de la nuit avec cette idée que décidément je manquais tout.
Depuis dix jours et le retour de la Mousson, l’œil droit pleure seul sans autre raison que la fatigue, le temps, le siècle, la vie, ou tout ce qui entre moi et le monde se jette sur moi pour que je réponde et je ne réponds pas ; sans tristesse ni douleur, les larmes coulent.
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— LA FILLE — Tu as passé ta vie à déménager.
— L’HOMME — Oui, et à chaque fois, il a fallu que je m’emmène avec moi.Sara Strisberg, L’Ange Abîmé
Tout a fini par finir — une semaine, dense et lente, et menée au pas de course : dans les couloirs de l’abbaye des Prémontrés, tenir le journal du jour et du festival de la Mousson, laisser de côté ces pages-ci aussi – maudit contretemps – tâcher de garder des forces pour entendre les textes et essayer de s’y lier, rester à l’écoute de ses colères, traquer la lumière quand elle perçait (ne pas être préservé de l’odieux aussi, mais comment l’être ?) – et puis, ne pas avoir le temps et le prendre comme il l’est – se confier à la sagesse des proverbes : renoncer à savoir, parfois à comprendre, souvent à aimer ou à ne pas aimer, être aux aguets seulement, à l’affut – mais de quoi ?
— LA FILLE — Vous ne l’êtes plus ?
— L’HOMME — Quoi ?
— LA FILLE — Heureux.
— L’HOMME — Personne n’a le temps d’être heureux. Tu as déjà rencontré quelqu’un d’heureux, toi ?J’apprends l’histoire de cet homme dernier survivant de son peuple massacré dans la jungle : décision a été prise par les massacreurs de l’épargner, de le laisser là et « de ne pas entrer en contact avec lui » ; oui, là parmi les bêtes et les arbres, arbre lui-même, là pendant des années, il aura vécu ici ignorant de nous, observé de loin par les « autorités » comme le dernier homme et il l’était vraiment : peut-être se pensait-il tel, dernier sur terre alors qu’il coupait du bois et qu’il ne pensait pas à nous : je pense, moi, à la forme de ses rêves la nuit, à sa langue et à ses dieux, au théâtre qu’il levait pour lui seul et qu’importe le nom qu’il lui donnait – au moment où l’on m’apprenait son existence, il était retrouvé mort : avec lui sans doute disparaissait l’humanité entière et elle n’en savait rien ; quant à lui, dans ses dernières pensées, persuadé que tout s’effaçait avec lui ne songeait peut-être qu’à ce qu’il allait enfin retrouver, je ne sais pas, on ne saura décidément jamais rien et je suis reconnaissant malgré tout d’avoir appris l’existence de cet homme tandis qu’il vivait encore ses derniers instants : maintenant nous ne serons toujours qu’après lui.
Dormir cinq heures par nuits pendant six jours fait naître d’étranges images, par exemple celle-ci : le train, vide, s’enfonçait dans la mer et je le remontais, voiture après voiture, à contre-sens, certain que j’échapperai au naufrage, mais le ciel était si beau de l’autre côté de la fenêtre que je m’arrêtais pour le prendre en photo, et l’eau progressait et remontait et allait m’engloutir (encore une photo, me disais-je, une dernière photo, au pire, je nagerai).
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nous/chantions attentifs à la trace des dieux enfuis mais pour/qui pour quel peuple animal bêtes non fictives meutes menées/à l’équarrissage dépecées/proies toujours/en ligne de mire et dans la nuit/du monde nous disions le sacré/qu’aucun sacré ne fonde
Christophe Manon, Au nord du futur [2022]
Cris, froissements d’aile, cendres brisées, chute de feuilles dans l’été mort-né, feux parmi ce qui s’éteint, chats dans le noir s’étranglant ou jouant, comment le savoir, nuit du milieu de la nuit, l’insomnie qui vient n’a rien à voir avec la réalité ni avec le rêve, c’est plutôt l’intervalle qui rend possible l’une et l’autre, et haïssable l’une et l’autre, et doucement, le mot indéchiffrable prend le dessus sur tout ce qui n’est pas lui, il ne reste que la lumière fendue de la lune par la fenêtre horizontalement découpée comme des lanières, et autour du lit, le monde entier qui ne sait pas qu’il est observé depuis l’autre côté des choses où je me tiens.
Hier soir, au Bain des dames, les silhouettes dans la mer quand le soir devenait ces strates de couleurs diffuses, du noir là-haut, en bleu d’encre, puis blanc par-dessous, jaune ensuite, et orange, et rose, et rouge presque ocre, et voilà tout : des aplats vite posés sur la surface de la toile, que la seconde suivante chassait, effaçait, et reprenait tout : le monde ne commence jamais qu’après qu’on l’a vu, et alors il cesse — et devient cette nuit où on se baigne, en chuchotant, au milieu des odeurs de viandes trop cuites et de cigarettes oubliées dans le sable.
La peur, c’est ce qui nous reste quand on a tout perdu, même soi-même : me disais-je, dans l’insomnie, pour me rassurer — la peur, et la beauté.
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[…] nudité, sombrer, supplications sont d’abord des notions ajoutées aux autres. Bien que liées à l’élusion des faux-fuyants, en ce qu’elles étendent elle-même, le domaine des connaissances, elles sont réduites elles-mêmes à l’état de faux-fuyants. Tel est en nous le travail du discours. Et cette difficulté s’exprime ainsi : le mot silence est encore un bruit, parler est en soi-même, imaginer connaître, et pour ne plus connaître, il faudrait ne plus parler.
Georges Bataille, L’Expérience intérieure [1943]
Le vent est devenu tout entier cet air chaud et immobile, inutile et lent dans quoi chaque geste s’allonge, s’épuise déjà, brutalise ce qui n’a pas de consistance et qui pourtant résiste — la mer bat tout près d’ici, mais elle est aussi chaude que le ciel, les profondeurs de même souffrent de cette chaleur qui s’installe désormais pour toujours : le temps où nous entrons n’aura pas d’autres fins, on se souvient du froid comme des dieux, sans tristesse mais avec sagesse, gravité, et certitude que la fin est arrivée — un jeune enfant près de la plage hier demandait à son père s’il pourrait voir des éléphants dans l’eau, et le père avait l’air si triste de lui répondre non, mais l’enfant était soulagé : « je pourrais mieux les imaginer si je sais qu’ils ne sont pas là » – et l’enfant a rejoint le sable et ses pensées.
La couleur des feuilles des platanes, en août : plus vraiment vertes, pas encore jaunes — le soleil laisse le soir sur elles cette poussière d’or comme une promesse, comme une violence d’avant les derniers jours ; on est décidément plongé dans les derniers jours et c’est pourquoi aussi on traque plus désespérément encore le moindre signe de commencements dans les rêves ou au matin, jusqu’au soir peut-être dans les cris d’un insecte, ou le surgissement de la première étoile.
Rien ne nous consolera plus de rien — et tant mieux ; Heiner Müller lâche dans un entretien, avec un sourire terrible que nos espérances sont remplies de craintes : oui, il faudrait renoncer à toutes forme d’espoir, se confier à la désespérance pour n’avoir comme horizon que le désir de nos marches qui s’enfoncent là-bas où le ciel se couche et se lève dans le même mouvement.
[1] je laisse la faute de frappe














