ombres des bancs
2 février 2012




Dans cette ville, ceux qui retirent les bancs ne savent pas – peut-être est-ce pour des raisons précises : aménagement urbains, vastes plans de réinvention des quartiers, rêves formulés en secret par des architectes inconnus qui complotent pour disposer les énergies de la ville autrement, répartitions neuves des forces.

L’idée que les bancs seraient enlevés pour chasser ceux qui la nuit y allongent leurs corps, seraient retirés pour faire place nette la nuit quand les immeubles chauffés éteignent leurs lumières, et pour effacer ainsi la misère en la repoussant aux quartiers encore pourvus de bancs : cette idée m’effleure et disparaît : non, bien sûr, dans quel monde cette idée pourrait naître, et serait appliqué ?

Il y a peut-être un endroit où l’on dépose les bancs qu’on arrache du sol ; on les entasse en attendant que d’autres les recouvrent, ou qu’ils se changent d’eux-mêmes en poussière.

Il y a des bancs qui sont des ponts lancés sur la ville : des endroits de franchissement, comme ici (ou plus loin, ces bancs posés sur des ponts justement, près de la Bibliothèque). Des bancs sur lesquels soudain la ville arrêtée se laisse voir, et rêver ; partage des colères et des désirs, les cheveux mêlés dans les doigts qui passent en eux et les lèvres d’alcool, les harangues des types sans toits qui en font leur lit, de Rome à Place Clichy, longue avenue dortoir hérissée de bancs aménagés en villas : ici, il y a des lois propres qu’on ignore, des coups d’État les soirs de grandes chaleurs, et des tendresses terribles quand le froid tombe comme une pierre. Sur certains de ces bancs, on y dépose sa vie.

Sur un banc comme celui-ci, la mienne par exemple.

Plus loin, près de Rivoli, ou au Luxembourg, encore : les bancs qu’on emprunte (à qui), mais qu’on trouve toujours vide quand on passe, là où on prolonge telle parole qui ne pourrait avoir lieu qu’ici, où se taire pour voir la ville passer.

Dans cette ville, arracher un banc du sol n’est pas ce que l’on croit : accélérer les flux, interdire qu’on vienne interrompre la ville pour la voir. Je l’ai compris après le temps de tristesse et d’accablement devant l’absence de banc, oui : c’est surtout le dernier recours dont on dispose pour construire des routes dans cette ville bâtie de toujours. C’est déployer de nouveaux chemins à la place.

Alors, on serre le poing un peu, on crache sur le sol, on pleure un peu. Et là où le corps se déverse, où le banc jadis recevait nos regards (celui de Ferdinand et de Arthur, au début du Voyage), là se creuse une route encore vierge, on voit les traces de terre.

Je pose les pieds à l’endroit du banc. Il n’y a que mon ombre dédoublée par la lumière qui y restent accrochée. Je m’éloigne. Le fantôme du banc me suit. La route, elle, s’en va là-bas.


arnaud maïsetti - 2 février 2012

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