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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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Tempora mutantur et nos mutamur in illis (se consacrer à la mesure du temps)
lundi 17 février 2014
J’attendais le titre de mon film idéal mais j’ai finalement décidé de seulement lui donner un nom, il fallait que ce soit bref, un mot court, très familier, j’ai cherché les noms les plus communément utilisés. Le nom numéro un était temps, et tout de suite je me suis sentie moins isolée, je n’étais pas la seule, tout le monde y pensait aussi. Le numéro deux était personne, le numéro trois année, le numéro trois cent vingt était futur. Le futur. Je n’avais pas eu l’intention d’écrire un scénario sur le temps, mais plus je mettais de temps à l’écrire à le faire, plus le temps devenait un protagoniste dans ma vie. […] Tout mon temps était consacré à la mesure du temps.
Miranda July, Petites annonces pour vie meilleure
Sur ma liste est couché le mot temps en premier, aussi, mais pas celui qui passe, pas celui qui s’en va qui s’éloigne, pas celui qui vient celui qui arrivera trop tôt, trop tard, pas celui qui se perd est perdu est la perte même de ce qui n’arrivera pas, pas celui qui est le temps des autres qu’on voit passé en passant lentement devant les tombes et les dates et les lieux et les portraits des vivants sur les stèles des morts, pas celui qui dit bientôt, après, avant, peut-être, viens, pas celui-là, et je pourrai continuer d’allonger l’ombre de mon immeuble sur l’immeuble en face tout le temps que cet ombre viendra s’y déposer pour la dépasser et la recouvrir avec la nuit, je ne pourrai pas faire autrement que de poser mes mains négatives sur ce que ne sera jamais le temps pour moi, et je sais bien, je sais bien que vivre est au contraire cette faculté de traverser le négatif sur l’image impressionnée du temps et de poser, devant soi, et pour l’instant accordé à son instant, une parole qui ne serait pas négative, et cependant je suis face à ce qui s’écroule et je reste debout il n’y a que des murs autour de moi et le temps qui demeure.
Je ne me souviens plus de la phrase de Kafka (Le bonheur, c’est de comprendre que la place que tu occupes ne peut être plus grande que ce que peuvent recouvrir tes deux pieds.), qui me semble désigner au plus haut ce que saurait être le temps, pour moi, mais comment le dire ?
J’habite dans cette ville depuis peu de temps, et les premiers mois, je n’arrivais jamais à savoir où vraiment était mon immeuble : dans cette rue, ils se ressemblent tous. Je m’arrêtais un peu avant, essayais ma clé sur une porte qui n’était pas la mienne, ou un peu après. Maintenant, je sais : je me repère à cette lanterne sur l’immeuble d’en face (celui qui me sert de cadran solaire quand je travaille à ma table, face à la fenêtre, que je vois la ligne d’ombre monter face à moi). Cette lanterne (comment l’appeler autrement ?) reconnaît les mouvements. J’aime aller lentement et passer sans qu’elle ne me voit. J’ouvre ma porte à l’aveugle. En pleine nuit parfois, elle s’allume (avant-hier, sous les cris et les pleurs et la rage de ce garçon (Maud reviens, toute la nuit) — je sais que quelqu’un passe, sur le pas de ma porte, que dans ce temps de la nuit quelqu’un veille, et s’éloigne, que nous sommes tous deux seuls peut-être à voir cette minute de la nuit la plus lointaine enfoncée en elle — jamais je ne saisis mieux le présent que dans ces heures.
J’écris cela et avançant chaque mot sans savoir quelle sera la prochaine phrase, je reconnais cependant combien alors, dans ce geste simple et ignorant, que je suis là au présent aussi, que toute ma vie m’aura conduit à ce mot là, que ce mot-là porte trace et poids de tout cela, poids qu’il faudrait évanouir pour ne retenir que la force légère d’une trace de pas dans la neige, qui court rejoindre la neige et d’autres pas. J’écris ce mot et je ne sais pas que le temps est déjà là.
Ce que je sais pourtant — ce savoir est tout ce que je possède — c’est que toute ma vie sera occupée à aller d’une seconde à l’autre, en prenant soin d’elle, et de chaque minute de chaque heure ; la lumière de la lanterne dehors s’éteint soudain.
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Mihi cura futuri (et le ciel féroce)
dimanche 16 février 2014
rien d’autre que les pensées adressées.
sur ce toit quand je suis remonté tout à l’heure, j’ai revu le ciel, celui du soir hier qui tombait, et je suis resté là, un peu.
Le ciel est un tableau noir sinistrement effacé de minute en minute par le vent, écrivait à peu près Breton ; je sais que le ciel écrit aussi lentement l’effacement pour que je puisse voir à travers les lettres.
ce qui est précieux : tout ce que je possède est ce qui ne m’appartient pas, qui est loin maintenant — dans la fatigue de ce soir, plus que ce ciel pour l’appartenance déchirée.
Mais le passant passe et le ciel féroce reste sans orage. Grand ciel., écrivait à peu près Desnos ; je sais qu’il passe aussi sous le passant, et que sous l’orage il reste grand, pour que nous puissions prendre mesure du minuscule : que tient dans un regard aussi, pour que je puisse penser comme nous sommes devant toute une vie qui sera toute entière la nôtre.
le ciel est ce qui relie (je crois) ; ce soir pourtant, je cherche encore la lune, elle n’est pas là.
si je la trouve je sais que nous sommes là.
je sais que nous sommes là malgré tout, sous le ciel qui va se lever.
Le ciel tout engourdi, le ciel qui se dévoue n’est plus sur nous. L’oubli, mieux que le soir, l’efface. Privée de sang et de reflets, la cadence des tempes et des colonnes subsiste., écrivait à peu près Eluard, qui se trompe sur l’oubli, qui ne s’oubliera pas.
je m’effondre.
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Aut viam inveniam aut faciam (un trajet)
vendredi 14 février 2014
Pour me souvenir de ce jour, je n’ai rien d’autre : quelques images prises à la volée du ciel, en passant vite entre deux portes, deux heures, deux moments où la ville s’ouvre et où je m’engouffre, je crois que c’est cela : une brèche.
Je suis la brèche elle-même, et le mouvement en elle, et la force d’en retenir quelques fragrances, quelques épars dans l’étoilement des choses, la lapidation des regrets, et sur tout cela pèse comme le sentiment de ce qui passe, et ne reviendra plus, et pour cette raison même : rendre grâce et se tenir prêt pour ce qui bientôt va passer de nouveau, d’autres violences si douces, des colères aux frondaisons de soi, des épaisseurs de signes, des voix qui ne se taisent pas en soi pour dire : je ne me tais pas en toi pour ne pas te perdre en route ; reviendra à la route de te disperser.
Cette phrase en latin qui dit : je trouverai le chemin ou je le percerai.
Je suis déjà la brèche, je suis le mouvement dans la brèche, je suis ce qui passe dans la brèche, je suis quelque part où je ne peux distinguer la brèche de ce qui coule en elle, comme des larmes, mais sans larmes, ce qui se répand dans le soir où je vais moi aussi pour rejoindre quelques ombres qui s’éloignent.
Je ne me souviens rien du jour mais quand je regarde sur l’appareil, quelques traces font signe d’une direction prise, d’une présence étrange, persistance d’un regard qui me regarde ; je les dépose ici pour m’inventer des souvenirs, je le sais bien.
Je les dépose ici parce que je suis incapable de faire autre chose : écrire sous ces images la légende minuscule qui ne parvient jamais à raconter d’autres histoires que celle-ci dans ces pages, où le jour est une image et quelques phrases sans mémoire qui inventent les territoires où je crois la vie possible.
l’autre nom
c’est peut-être un autre encore ; les livres jetés ce matin — l’anti-oracle, les pages qu’on ouvre au hasard pour se lire ; ici couvertes de pluie et de poussière, de terre, traces de pas, rien.
le miracle
des bourgeons déjà lancés dans le jour ; je m’arrête longuement, je regarde ; je finirai par être en retard à mon cours ; quand je repasserai, l’arbre aura continué de pousser encore, et encore, par le bas et par le haut, infiniment minuscule, comme des cheveux sur son désir et rejetés en ailleurs sur le corps prêt à être enveloppé par le désir qui s’avance sur lui pour le mordre doucement, lentement, plus lentement encore, les terminaisons de l’arbre comme une force avance sur le terrain, gagne davantage d’espace sur l’occupant, finira par tout recouvrir, je m’en vais et presse le pas, je suis encore en retard pour mon autre cours.
le sud
on peut voir la mer d’ici, on peut la toucher (suffit de le rêver suffisamment) ; entre, l’escalier en colimaçon monte nulle part, et le soleil descend
le nord
des yeux je touche la route, et je l’emprunterai bien, remonter vers la Ville parfois, mais cette lumière.
Une merveille,
d’une beauté sans limites. Je ne verrai pas le film, mais près du cinéma, dans la foule, un couple s’enlace.
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Respice finem (sous les hurlements d’oiseaux fous)
mercredi 12 février 2014
J’aurai marché lentement dans le soir. La lune est haute, presque ronde. À la verticale des arbres, elle semblerait tomber. Et toujours le cri des mouettes à la mort. Je me serai demandé pourquoi. En rentrant, j’aurai penché pour le soleil, parce que le soleil s’éloigne, elles hurlent. Ou ce sont eux qui le chassent, peut-être. Les mouettes chaque soir rejouent la cérémonie sacrée de la fin d’un monde qui recommence chaque soir de recommencer. Je serai rentré en ralentissant davantage pour en retenir la lumière, comme une leçon que je ne parviens à apprendre.
Cette phrase : non, je ne sais plus (il était question du rêve que dans le rêve on ferait : un reproche à celui qui ne sait pas rêver ses rêves dans son rêve, mais je ne sais plus, plus du tout).
Quatre jours, j’aurai repoussé les courriers en retard — alors toute l’après-midi aura été consacrée à cela ; sauf le soir, où j’aurai lu, longtemps. Et écris ceci, un peu. De plus en plus, j’ai l’impression que je n’écris que lorsque je n’ai pas le temps d’écrire. Il fait si noire dans la chambre ; seules les touches de l’ordinateur allumées me permettent d’avancer un mot après l’autre chaque mot comme des mains dans le noir, les mots pour le dire.
Et Threnody de Goldmund, qui remplit tout l’espace de cette chambre, et dedans moi.
Je ne pensais pas que m’affecterait autant la mort de mes plantes ; leur longue agonie. Mon hypothèse est que je leur ai donné trop d’eau ; la soif, à l’envers.
J’ai ouvert cette page parce que je voulais écrire ce qu’il y avait posé sur mon bureau, en pile, sous enveloppes, mais il n’y a rien à dire, alors j’ai parlé de la fin du jour et du cri des mouettes.
Seulement ceci — on écrit pour cesser d’écrire, oui, pour dehors être rendu au jour, oui ; pour que, après avoir écrit, on puisse de nouveau être cela, qui est rendu au jour ; et on recommencera d’écrire pour de nouveau infiniment être celui qui aura cessé d’écrire et qui pourra, lentement, rentrer sous les cris d’oiseaux fous qui en appelant le soleil le chassent, et le font tomber dans la mer.
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Amor fati (changer le passé)
lundi 10 février 2014
Le vent immense, dont je mesure la force aux arbres sur les routes, arrachées, éparpillées.
La pluie si forte en torrents minuscules pentes sur les routes, qui dévalent ; j’attends à l’abri-bus qu’elle se calme, elle redouble, je sors alors et pendant une demi-heure affronte le déluge (je suis vaincu), je rejoins la salle où pendant six heures je parlerai de Quai Ouest, quand j’arrive la pluie cesse.
La phrase de l’étudiante dans son dossier : Changer le passé.
Rentrer, sans voix dans la gorge épuisée, par le chemin qu’indique le téléphone par l’itinéraire automatique : découvrir des routes inconnues dans cette ville qui ne l’est déjà plus : quand on emprunte tous les matins et tous les soirs les mêmes trajets, on l’épuise vite ; ce sont là cependant des murs vierges, où je m’enfonce.
Sur le sol une ombre gigantesque répandue à mes pieds qui recule à mesure que j’avance, dans ma nuque un souffle, je presse alors le pas, l’ombre toujours là, qui semble s’approcher puis s’éloigner, je presse davantage, cours, cours ; c’est la mienne, et le vent.
Avoir prolongé l’hébergement du site il y a trois jours ; recevoir un message disant qu’il expire demain.
La voix du maire de cette ville qui a vu une montagne s’effondrer sur un train qui passait là toutes les trois heures : c’est simplement le destin
Cette chanson de Damien Rice dans les oreilles ce soir (Rootless Tree)
Une phrase dans le dossier d’une étudiante : Changer le passé.
Écrire ici une première fois un texte et le perdre entièrement en raison d’une coupure de connexion. Le sentiment d’avoir tout perdu ; tout réécrire — chasser le fantôme du texte premier, ne jamais le trouver, sauf l’inconsolable perte qui a permis de réécrire.
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Sit tibi terra levis (je veille)
mercredi 5 février 2014
Ce sont de grandes pluies, sur fond de ciel complètement évanoui, entre nous et lui quelque chose qui appartient à la déchirure, et le long d’elle s’écoule la peine qu’il faut pour la rejoindre, comme des larmes sans cesse, sur fond d’aucune tristesse — cette phrase que j’entends pour la première fois, comme une émotion comme éprouverait pour la première fois :
« La douleur est comme une souffrance qui n’a trouvé personne pour la vivre »
Je marche le long de cette pluie, et à travers elle et sur elle, et sous elle où je ne me cache pas pour aller, je vais ; au matin, c’est des secousses, et en moi, rien que la pensée d’adresse à ce qui manque.
D’écrire ces derniers jours les naissances d’un désir d’écrire et de chercher encore et encore où naître, et où choisir d’où aller, m’occupe le temps qu’il faut pour passer le jour et la nuit et la nuit devient une part du jour que je veille.
Le soir quand il est ce soir où la nuit est d’une noirceur de chat, je regarde les photos prises : quatre seulement — l’aube (les milliards qui insultent et l’amour au loin), le midi (flou et involontaire), l’après-midi (bleu soudain comme un corps à travers les cheveux), le soir (de feu et de rage douce).
Dans la musique de Philipp Glass, je pose mes mains dans ce noir qui recule à mesure que j’avance ; est-ce moi qui le repousse, est-ce le noir qui s’éloigne ? Si j’avance, ce n’est pas à cause de moi ni du noir, mais de la déchirure, qui s’ouvre davantage. Si j’ai écrit ce soir, ici, dans ces carnets arrachés, c’était pour parler du vent, et à cause de cette image de la terre et des ventsqui s’arrêtent aux rochers des rives, et je réalise que je n’aurais pas même prononcé son nom de vent éparpillé dans le vent tandis que j’avance et rejoins.
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Quod scripsi, scripsi (les roumains)
mardi 4 février 2014
Ce sont surtout les cris, terribles, qui jaillissent du ciel, soudain et cessent immédiatement ; les gens s’arrêtent dans la rue, regardent là-haut ce qui se joue, et quand le silence revient, reprennent leur marche, et leurs parcours de vivants sur cette ville.
C’est signe que la mer est proche : elle est proche. Les hurlements des oiseaux dans le feu du ciel, personne ne me l’avait dit. Au-dessus d’un port, on ne les entend pas, mais ici : ici, c’est affolant.
Je pense à ces cris, pensant à la phrase de Rim. sans quitter le ciel des yeux et le prenant à la volée, à mon passage — ce soir, j’écrirai un peu contre lui, et ses pensées ; mais avant, je passe, traversant les cris, et regardant, dans les moments de silence d’où ils surgissent, et pourquoi.
Puis, je cherche les signes (ce jour-là précisément) — les relectures achevées (rapides), et l’écriture de nouveau (achever le visage de Casarès) par-dessus tout cela, dans ces mardis qui sont livrés au travail sur la page, à la fenêtre où je vois le temps passer comme il mord sur la façade de l’immeuble en face. Je ne trouve pas — une ligne après l’autre encore.
Je sors quand c’est impossible d’en avancer une autre.
Je fais le tour de quelques rues, et je rentre, il fait nuit, complètement nuit — sur le pas de ma porte, les cris des mouettes cessent, et à cinquante mètres derrière moi, une voiture heurte violemment une borne sur le trottoir ; des cris d’hommes, leur langue étrangère, si belle de l’être, je me retourne, croise le regard d’un vieillard qui rentre, le visage ravagé, je détourne la tête, il a déjà commencé à parler,
ce sont des roumains, ils sont très gentils.
je le regarde, je ne dis rien,
oh pardon, je vois que nous ne sommes pas de la même planète, au revoir.
et s’éloigne.
Je le retiens d’un mot, non, non, ce n’est pas ce qu’il croit, je ne sais pas ce qu’il croit, mais oui, sans doute le sont-ils, pourquoi croirai-je le contraire, au contraire, oui,
oui, ce sont des roumains, je les connais,
il s’approche de moi, très près,
ce ne sont ni des voleurs, ni des menteurs, ni des tricheurs, je les connais, rien, c’est leur voiture qu’ils viennent d’abîmer, mais ils sont très gentils,
plus près encore, je recule un peu, il parlera en souriant, plongeant ses yeux noirs au fond de mes yeux, avec douceur, et méchanceté, parlant avec élégance dans des accents de vulgarité, ou est-ce le contraire, appuyant certains mots comme qualités, ou comme dieux,
vous savez je connais des arabes, des noirs à montpellier qui sont des racistes, ils n’aiment pas les français, les blancs, et je dis : ce n’est pas bien, moi je viens de la Réunion, et les français, leurs valeurs, leurs gentillesse, leur qualités, je les aime, les français ce sont des dieux, voilà ; bonne année.
Il est déjà parti.
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Vincit qui patitur (la brume)
lundi 3 février 2014
Journée longue comme un arbre qui va s’effondrer.
En remontant le soir vers la ville, les affiches électorales, de nouveau, grotesques, dérisoires — quelque chose comme ce mot de foutaises, et pourtant, je pense (mais pourquoi ?) au Bachelier de Jules Vallès, et aux camarades qui dans Le Ventre de Paris s’assemblent dans ce petit café à Châtelet pour parler de la Sociale.
Grande mélancolie passant devant une banque en voyant un jeune garçon (mon âge peut-être), le visage mangé par une capuche, qui se réchauffe dans ce hall, à genoux, et attendra ici que la nuit passe si on ne l’en chasse pas ; nous croisons nos regards.
Vers la rue Van Loo, la noirceur des rues mal éclairées. Une très vieille femme descend des paquets par dizaines, les abandonne là : dedans, des jouets d’enfants.
Et le manque, d’être loin.
Toute l’après-midi à travailler sur les mots de Quai Ouest, tenter de dire les mots qu’il faut pour approcher la voix d’Abad, comme il garde le silence, et à qui il le garde, pour qui (et comment avancer sur le plateau avec ce silence-là ?). « Mais après ce que vous venez de dire, ce ne sera pas possible de jouer Abad ». J’ai répondu oui.
Il y avait du ciel à jardin, et cour, un immense ciel noir d’orage qui n’est jamais tombé.
Ensuite, achevé un long mail ce soir, à l’ami universitaire travaillant sur la morale de la beauté, pour Dans la solitude… — lui décrire lentement la brume dans le train, près des contreforts des Alpes, comme on la déchire, l’approche et ne la repousse pas, comme, en lui appartenant tout entier, on ne la voit pas, puisqu’on est en elle, son propre horizon : habiter cela, chaque jour, en faire une morale, oui (me décrire lentement cela à moi-même) — chaque jour y croire.
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Camera obscura (les courses vives)
jeudi 30 janvier 2014
Cette phrase écrite il y a plusieurs jours sur une page de l’ordinateur, que je retrouve ce soir :
« Là où il y a un espace entre le sol des humains et les murs des humain, nous allons dans des courses vives à la recherche de nourriture ou de nos semblables »
Aucun souvenir de l’avoir écrite, de l’avoir lue, de l’avoir traversée en moi — et cependant ce soir, sa justesse qui foudroie.
Peut-être à cause du temps dehors et du temps passé à l’avoir perdu aujourd’hui, la colère : dehors, sa noirceur lourde d’une pluie qui est tombée toute la journée ; quand je ferme les volets, le bois est gorgé d’eau. Peut-être à cause de ce mot de semblables. Peut-être parce que tout à l’heure, devant les étudiants très tôt, j’ai parlé en regardant par la fenêtre disant les mots qui venaient et comme j’ai prononcé courses vives peut-être, intérieurement. Peut-être plus sûrement à cause de moi.
L’appartement est décidément impossible à chauffer : c’est la fournaise ou la glace, je choisis la chaleur — et face à la fenêtre, vue sur la façade aux volets fermés (une allégorie). Hier en rentrant, je suis passé par le Pavillon Vendôme — vide dans le soir. C’était magnifique. Je suis resté un peu. J’ai regardé des ombres passer sous les arbres, s’enfuir, c’étaient les ombres des arbres.
Vers quelles courses, vers quels morts ?
(Mon regard sur les plantes qui ici semblent mourir, mais semblent se battre — se battre de quoi, et contre quoi, et pour quoi ?)
Toute l’après-midi passée à des tâches du vieux monde, les papiers, les envois, les mails en retard (lu Jabès pourtant, pour l’émerveillement, la secousse ; pas assez). Et pourtant, je l’avais préparé en moi, ce jour : il fallait écrire les pages que je me devais — hier déjà, sensation d’un jour gâché ; et aujourd’hui encore.
Mais au réveil ce matin une phrase lumineuse que j’ai vite notée sur le téléphone, qu’il fallait prolonger, et ce soir la fatigue est plus grande que moi, alors je laisse là cette phrase, comme une plante à moitié morte et à moitié vive, sans raison d’une part et d’autre de la vie et de la mort, seulement là d’être là, et moi penché au-dessus d’elle, la regarde.
À quoi cela tient, cette vie ; des phrases notées à la volée entre deux portes battantes. Mais entre ces portes, l’air qui frappe, les appels, les serments, les désirs, les rues à emplir, les angles des villes, les routes, les trains et les montagnes, les temples sous la jungle, les chemins de terre mouillés, les désert où prendre froid, où brûler, et dans la course, ce que je perds sur la page, ce que je tâche d’agrandir — ce soir, je pense aux courses vives et je regarde l’ordinateur qui me semble vide des pages qu’il faudrait écrire pour mieux appartenir, pour mieux nommer, pour mieux désigner la beauté où elle est, et s’échappe ; ce soir, comme hier soir, je regarde la façade aux volets fermés en face, et pensant : tant pis pour moi, ce ne sera pas tant pis pour la vie.
Au pied du jour je dépose ce texte pourtant, mais quand je veux le regarder, c’est le ciel qui passe, miroite, s’efface, tremble et disparaît à mes pieds.
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Tempora si fuerint nubila, solus eris (le sacrifice de l’ombre)
mercredi 29 janvier 2014
c’est un cri qui me réveille à trois heures, je me redresse sur le lit — le cri s’arrête : c’était le mien. Un mauvais rêve, voilà tout. (Un type entrait dans ma chambre avec douceur)
c’est le bruit de l’orage, six heures plus tard, comme un ventre dans le ciel, un raclement de gorge, un hurlement rentré qui parfois s’échappe, et dehors le jour noir comme je ne l’avais jamais vu ici, presque la nuit tombée alors que c’est le matin.
[i c i u n e i m a g e d u j o u r n o i r ] c’est jusqu’à midi où je travaille dans ce café minuscule, trois tables à peine, et moi seul avec le serveur, musique jazz et violente, les pages de l’ordinateur qui défilent sur la thèse déjà si ancienne et le visage de Casarès, qu’il faudra écrire aujourd’hui.
c’est en sortant du café, le ciel ouvert en deux, comme du miracle éparpillé, de l’eau partout sur de la lumière humide.
c’est l’après-midi durant, penché ainsi sur le visage de Casarès, espérant trouver ce qu’il faut de puissance décisive pour engager une vie, ces phrases de Barthes par exemple, dans lesquelles je cherche le regard de Koltès — et dans la suite des regards qui se détournent du mien, j’y cherche le mien, qui s’échappe davantage.
L’art de Maria Casarès possède le pouvoir capital de la tragédie : fonder le spectacle sur l’évidence de la passion. […] L’intonation, le geste, la marche, l’attitude sont à chaque fois risqués dans leur totalité, poussés si loin qu’il n’y a plus de place pour les fuir : le spectateur est lié par ce sacrifice de l’ombre, qui a lieu devant lui, sur une scène incendiée, où toutes les petites raisons du spectacle (coquetterie, cabotinage, belles voix, beaux costumes, nobles sentiments) sont jetées au bûcher, dissipées par un art qui est véritablement tragique parce qu’il inonde de clarté.[…]
c’est la phrase où le sacrifice de l’ombre résonne, comme un signe qui dure ; c’est la lumière et l’obscurité, c’est la voix que je n’entendrai pas et qui peuple certains parts du jour pour moi les plus précieux, c’est tout cela que j’écris cet après-midi, sur quelques pages que je rature au soir.
c’est sur la vitre devant laquelle je travaille, soudain un visage qui apparaît, le mien, lentement posé sur moi, qui résout le rêve de cette nuit, comme sa propre prémonition accomplie jusqu’à moi, qui ici l’accepte, et la reçoit, et va la traverser cette nuit encore.









