JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)

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26 avril 2021


(Le vent insomnieux qui nous ride la paupière/ En tournant chaque nuit la page consentie/ Veut que chaque part de toi que je retienne/ Soit étendue à un pays d’âge affamé et de larmier géant)

René Char, Evadné

C’est par là ? Autant dire : loin d’ici. À se mettre en quête d’un sens, c’est invariablement sur des indications fatales et aberrantes qu’on rencontre et sur lesquelles on trébuche. Cette existence terrestre admettrait seulement de telles directions : le sens existait dans la perte et cela seul consolait. Pas même. Il n’y avait consolation ni faute à recevoir. C’était la seule tâche de cette vie : la traverser en arrachant de soi toute pensée de rédemption, de salut, d’arrière-monde. Par-là disait seulement ce qui reculerait à mesure de notre pas ; oui, l’horizon n’est pas un point dans l’univers, seulement la forme d’une allure consentie à la fatigue. On irait dans cette pensée, on y trouverait ce qui déroberait au sens sa possibilité. Oui, on trébucherait un jour, et ce ne serait pas grave, ce serait seulement ici que tout s’arrêterait. Voilà tout.

Des pensées lâches sur le jour restent celles qu’on adresse, au réveil, à son propre rêve. Qu’il ait cessé sur moi, comme une vague battue sur la terre qui l’accueille et la met à mort me ravage. Il y aura peut-être d’autres vagues. Aujourd’hui, retour à la table de travail. Lecture crayon en main de la Partition rouge. Finalement, tout reviendrait à cela : entrer dans la partition. Resterait à trouver l’instrument : non, à trouver la clé qui transposerait pour aujourd’hui la partition ? Puis, il y a cela, comme seule certitude pour les pages devant moi : écrire pour s’empêcher de prendre la parole. Ne pas y couper.

Du ciel hier, le sentiment de l’invincibilité. Et aujourd’hui, rien de plus fragile, de moins puissant. Leçon. Leçon durement acquise. Leçon qu’on garde en soi comme au réveil les éveils lâches, les rêves perdus.




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10 avril 2021


Pas de poudre de perlimpinpin aujourd’hui : rien que cette purée qui donne plus de courroux, les choses haïssables qui pleuvent et nous en veulent. Les galops ne frapperont jamais assez la terre. Maudissez le monde, il vous le rend bien.

Pierre Michon, Le Roi du bois (1996)

La femme est allongée visage contre le sol, immobile, je crois. On est plusieurs à s’approcher, mais on reste à distance, comme par réflexe : la distance sanitaire aurait donc contaminé jusqu’à nos instincts. Elle redresse un peu la tête. Elle est couverte de sang. Dans ses yeux seulement de la fatigue, immense, comme une vie : elle semble avoir cent ans. C’est elle qui nous rassure, d’une voix à peine audible, et puis elle s’effondre de nouveau, le visage contre le trottoir.

De nos jours, on peine à demander si ça va. Quand on le fait, c’est presque en désespoir de cause, ou ironiquement : non qu’on s’en moque, au contraire. Seulement, on sait la réponse : que non, ça ne peut pas aller. Qu’aller bien serait une sorte d’injure, que ce serait déplacé. Que le monde ne permet pas que ça aille. On traverse, voilà tout. On fait comme on le peut. On n’a vu personne depuis un an, ou de l’autre côté de soi, dans la distance. On sait que ça ne préserve pas des insultes, des coups qu’on reçoit du pouvoir, des crachats que chaque jour il nous lance. Ce qui s’est défait tient à cette épaule contre épaule des camarades. On signe les messages d’un prenez soin de vous, parce qu’on sait bien qu’on ne pourra pas le faire, prendre soin de l’autre, ou seulement au lointain.

Immédiatement, on appelle les secours. On est trois autour d’elle, quatre bientôt. Toujours le visage posé conter le sol, elle dit lentement qu’elle habite dans l’immeuble au pied duquel elle s’est effondrée. On lui demande si elle vit seule, et si on peut sonner chez elle : elle dit que non, surtout pas, que son époux marche à peine, qu’il ne faut pas qu’il se lève, qu’il risquerait de tomber. On est devant la tragédie quotidienne : les catastrophes en chaînes qu’on pourrait déclencher par bienveillance. L’aide qui fabrique du drame. Alors le silence, l’ignorance dans quoi il est mieux de se tenir si on ne veut pas finir le visage en sang.

Les secours viendront vite. On aura demandé à la femme de ne surtout pas bouger ; au risque que son état ne s’aggrave — on ne sait pas. Oui, on en est là aussi : l’immobilité, en attendant que ça passe. Et en attendant ? Autour de moi, on est cinq maintenant, à appeler le même numéro d’urgence, à se regarder, à se parler. Peut-être que l’époque détestable aura malgré elle engendré autre chose que du désespoir, mais ces regards-là. À partager cette réalité, on sait à quoi s’en tenir, et sans mot : la fragilité qui enveloppe chacun, la vulnérabilité de tous, comme une syntaxe qui compose la longue phrase de ces mois. Le partage de la violence, une ; quand bien même on y fait face différemment, avec nos moyens propres — et quand bien même certains, les mêmes qu’avant, en tireront grand profit, titrent déjà leur presse d’insultants préceptes : « comment profiter de la crise ? » Mais de l’autre côté de la violence, nous qui savons que le profit est toujours arraché au prix des cadavres et des corps souffrants, on se tient comme auprès de la vieille femme effondrée. On sait quelle époque on partage. On est en elle. Le sentiment, sans mot, devant la peine. Ou dans la peine, là où on est. Je regarde le visage de la vieille femme, ouvert, entièrement de sang, et souriant, qui nous disait : ne vous en faites pas, ne vous en faites pas, comme un masque de ces jours.




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29 mars 2021



Je n’aime pas qu’on se résigne trop facilement au « moindre mal », avant d’avoir exploré avec sérieux toutes les voies plus directes vers le « souverain bien ».

Julien Gracq, Nœuds de vie, 2021 (posth)

L’image est trop parfaite, trop transparente. Le vieil homme, presque nu, chaque matin jusqu’à sa mort sans doute, agressant son corps afin de le mieux sentir plonge dans l’eau glacée pour marcher, de long en large, sans avancer d’un mètre, à travers l’aube et sa vie — dans le froid insoutenable qui rend vif l’effort d’aller. Nous-mêmes, que fait-on pour tromper l’existence engourdie ? Et quel chemin prendre qui n’irait nulle part tout en épuisant le corps ? Celui-ci ?

Lecture des dernières notes de Julien Gracq : Nœuds de vie, arrachées bizarrement à ses dernières volontés — il faudrait désobéir aux morts, publier maintenant et non dans vingt ans les carnets qu’il tenait toutes ces années, on en a tant besoin. À chaque fragment, l’effort écrit de lire le monde. Et dans davantage de colère peut-être que dans les vénérables Lettrines, parfois de morgue. Il y a aussi toute une littérature en creux qui manque. Jamais Gracq n’évoque Genet, Deleuze, ou Sarraute. Ont-ils appartenu au même monde ? A-t-il lu Michon, Echenoz ? Il a vécu en même temps qu’Apollinaire et que Guillaume Dustan, il aurait pu écrire la suite de ses Carnets du Grand Chemin sur un MacAir, mais il regarde sans grand-père, mort un peu avant 14, comme un semblable. Le temps, il le date à l’aune de la disparition des engelures chez les enfants. Il compare sa propre survivance au pain Poilâne.

Je regarde le vieil homme marcher dans huit degrés d’eau salée, ce matin. Je pense à celui qui écrivait au début de ce siècle, par la fenêtre ouverte sur Saint-Florent, sa poignée de main reçue de Breton, qui le tenait d’un qui le tenait de Rimbaud. J’ai si froid. Je cherche à fuir l’ombre. Il est neuf heures. Le semaine commence comme de l’eau glacée sur le corps nu. Je vais rentrer, j’attends encore un peu qu’une pensée me délivre d’ici, cette jetée qui fait face à la ville.




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25 mars 2021


Il n’y a point de visage qui ne réponde au désir d’une main. Point de main qui ne soit hantée par le visage.

Edmond Jabès, Le livre des Ressemblances,, 1978.

La maladie n’a pas de nom : est-elle une maladie ? Je sais son envers au nom impossible à dire — prosopagnosie. L’impossibilité de reconnaître les visages. Au contraire, ces jours, impression de croiser sans cesse un visage ancien, perdu, ressurgi ; et la violence chaque fois. Violence, parce que le visage qui me regarde, ahuri, est inconnu ; ou parce qu’il porte en lui la possibilité d’un autre ?

Des mois sans visage, sans rien voir des autres que sur l’écran la surface peu définie des ombres pixelisées, mal éclairée, sans profondeur. Et ces derniers jours, visages par centaines : dans les assemblées générales des théâtres, dans les rues de nouveau circulantes — pour moi, de nouveau, les empruntant à demi, d’un pas mauvais, trébuchant presque sur moi-même.

Paroles entendues et gestes esquissés dans les théâtres occupés : oui, ces jours, on traque la dignité et la joie comme autant de bêtes sauvages enfouies et elles sont là, elles ont gardé leur sauvagerie, leur tendresse.

Il n’y a pas de remède aux maladies qui n’existent pas. Il y a des rêves bien sûr ; il y a la fatigue qui résout tout ; les souvenirs qui se perdent dans l’épuisement comme dans la ville. Il y a d’autres jours devant sur quoi se briser. Il y aura d’autres violences, dont une suffira à me terrasser enfin. Je n’imaginais pas que l’avenir était fait de tant de passé. Je dépose rapidement ces mots ici pour m’en défaire, et je vais rejoindre la ville et ses visages insensés, que je n’ai jamais vus et que je reconnaitrais.

Image : vertige devant quoi on se tient, et dont l’énigme persiste : pourquoi on ne se jette pas ? La peur tient à cela : si on s’écoutait, on n’y regarderait pas deux fois. Mais on regarde, et à bien plus qu’à deux fois. Alors on ne saute pas, on est tout entier ce désir de se jeter, de se confondre avec ce désir. Et on reste, là, à regarder échouer ce désir. Il faut partir et on s’éloigne.




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9 mars 2021



« […] un étrange univers lacunaire, qui dérive peu à peu vers la nuit, troué de ces longues déchirures intercalaires qu’on voit aux nuages couchants, morcelé par les grands effondrements du souvenir »

Julien Gracq, Préférences

En refermant les Mémoires d’outre-tombe, Julien Gracq nomme avec exactitude moins le récit de Chateaubriand que l’appartenance à notre temps, ce temps-là, présent qui s’enfuit sous nos yeux sans nous emporter et qui bientôt va disparaître. On dispose pour seule boussole dans nos errances que ces phrases qui ressemblent autant à l’art poétique d’une œuvre réactionnaire qu’à un traité de cosmologie.

Alors, on va ; on tend la boussole comme la baguette d’un sourcier, ou comme une arme vide qui pourrait effrayer les coyotes. Ils n’ont pas peur. Ils s’assemblent autour de nous, les coyotes, attendent qu’on s’effondre peut-être et ils nous suivent, et nous, nous pensons qu’on les suit. Au détour de la forêt, ou d’une vague, on finira bien par toucher terre. On va.

À la radio, cette phrase : même le passé est devenu incertain. C’est au sujet d’une décision de justice qui lave un ancien président Brésilien des condamnations de corruption, et peu importe. C’est au sujet de toute l’histoire quand ses traces mêmes ne fixent plus rien, sont affaire de réécriture permanente qui façonne chaque jour nos jours à venir. Même le passé est devenu incertain. Et si l’avenir s’estompe, que le présent s’échappe, que nous reste-t-il ? Des instants ? Des déchirures intercalaires ? S’y engouffrer. Que faire d’autre ? S’y enfoncer comme dans le sommeil, on finira bien par trouver son envers et l’envers de toutes choses ici-bas, l’envers de nous mêmes, le contraire de l’effondrement du souvenir et qui n’a pas encore de nom.




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28 février 2021



Mais la lumière revient / Le plaisir de fumer / L’araignée-fée de la cendre à points bleus et rouges / N’est jamais contente de ses maisons de Mozart / La blessure guérit tout s’ingénie se faire reconnaître je parle et sous ton visage tourne le cône d’ombre qui du fond des mers a appelé les perles / Les paupières les lèvres hument le jour / L’arène se vide

Breton, « Du rêve » (New York, octobre 1943) in Signe Ascendant

On est avant, disent les uns ; on est après disent les autres ; tout complote pour qu’on ne soit pas pendant. Tout dès lors, avec nos forces qui restent, doit lutter à faire de ce pendant la seule matière vive où nous débattre, où aller, où forger d’autres hypothèses sur nos réalités condamnées. On est pendant : la phrase doit sans cesse se rappeler sous peine, comme les vérités anciennes, de se changer en mythe, autant dire en oubli.

Pendant que le jour tombe, pendant que la nuit se lève, pendant que l’hiver s’efface, pendant que je deviens de la cendre dans des pensées perdues, pendant que tout cesse, pendant que seul demeure ce qui s’éteint, pendant que les arbres font naître douloureusement ce qui fabriquera leur ombre, pendant que les derniers poètes s’effondrent, que Dylan vend ses œuvres à des fonds de spéculation, que rien ne résiste, que tout cède, que tout se ferme autour de nos yeux sous nos yeux, qu’il n’y a pas de mot, et qu’on les invente pour mieux leur résister, pendant que la phrase cherche à enfanter, pendant que les subordonnées récusent l’idée même de principales, pendant que tu t’endors,

À l’endroit où s’achèvent les arbres commence le ciel ; au lieu où les colères se transforment en corps commence la force de tout recommencement. Là où se termine le monde commence ce qui le rendra possible. Où les lèvres se taisent, les tiennes. Où la révolution s’effondre d’autres qui se souviendront du lieu et creuseront les fosses commune pour en arracher les peaux qui restent, lècheront le os, les creuseront au canif pour y inscrire des mots illisibles.




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23 février 2021


La lumière est excessive. Les hommes courent acheter des foulards, et ce n’est pas pour se moucher. Dernier recours : l’éclipse, acrobaties célestes. Dans le carnaval cosmique, cet homme qui prend au sérieux son rôle de planète. On brûle le soleil en effigie, ironie du sort, plaisanteries d’esclaves. Qu’on ne rie pas trop. Les esclaves tournent maintenant autour de la meule qui moud du vide. Leur sueur enivre les astres, le soleil pansu se traîne dans la poussière des routes, un œil crevé s’ouvre dans le ciel et les cadavres rient, les épaules luisantes.

René Daumal, « La révolution en été » Le Contre-ciel


Je ne sais pas ce qui est ou n’est pas une réalité scientifique. Le pouvoir jette les mots sur nous pour dire ce qui est et n’est pas une réalité scientifique. Nous, on jette un regard sur tout cela en retour, comme en passant, presque avec pitié pour les insultes. Et moi, je regarde le contre-jour comme une réalité qui n’est pas scientifique, que la science explique par des lois qu’ignorent les contrevenants. Je me demande ce qui arrive aux corps célestes, ceux qui échappent à la loi ; je pense à ces coureurs de bois aventureux dans les limbes législatives du cosmos — et j’ai de la tendresse pour eux.

J’apprends ce soir que la langue arikara qui était parlée par une poignée d’hommes et de femmes dans la réserve de Fort Berthold, Dakota du Nord, s’est éteinte. C’est l’expression. Un marin disparait, une langue s’éteint. Un homme meurt. (Et un corps céleste ?) Au tournant du siècle, juste avant l’extinction de la dernière lueur, des hommes, ceux qui savent, ceux qui lisent les signes et les désignent pour ce qu’ils sont (autre chose que des signes), ont récolté la langue — comme les dernières gouttes d’une source mourante. (Est-ce qu’une source s’éteint ?). Quand ils ont veillé la dernière mourante, dernière à parler la langue, ils se sont tournés vers les enfants qui eux ne parlaient que la langue de ce monde-ci. Ils se sont penchés sur eux : ils leur ont dit : on va vous apprendre votre langue. Quelque part, des savants apprennent aux Arikaras une langue perdue, qui est la leur.

Je regarde le ciel avec cette pensée des révolutions toujours naissantes de leur disparition. Celles qui ne cessent de tournoyer dans ces corps là-haut, dans les nôtres. Celles qui parlent les langues mortes : il y avait douze mots pour dire la neige, et aucun pour nommer l’avion. Il y aura cent mots pour dire : ce que j’ai perdu est seul ce qui m’appartient à jamais.




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19 février 2021


Pendant la nuit qui précéda mon travail*, je m’étais cru transporté dans une planète obscure où se débattaient les premiers germes de la création […] ; cependant, à mesure que ces créations se formaient, une étoile plus lumineuse y puisait les germes de la clarté.

Nerval, Aurélia (Les anciennes races)

Se dire : Rimbaud aura été contemporain de la prise de pouvoir de Lobengula au Matabélé, de la Proclamation de la Grande Doctrine faisant du shintô la religion d’État au Japon, et des derniers massacres des Premières Nations des Grandes Plaines. Se dire : le dictionnaire Français-Huron s’est écrit avant que Furetière ne compose le sien. Se dire : la terre n’est ronde que pour ceux qui ne l’habitent pas. Se dire : il n’y a pas de fin possible à la terre tant qu’on la marche. Se dire enfin : le jour où je fermerai les yeux pour toujours existe déjà sur le calendrier.

Sur cette vidéo envoyée depuis Mars, ce qui bouleverse surtout, ce n’est pas l’image d’une terre fumante, hostile, méchante, non : c’est le bruit du vent qui court en liberté. On regrette de ne pas trouver de vie : mais elle est là, dansante et tourbillonnante, invisible.

C’est l’autre image de ce jour : l’éclatement joyeux de l’Etna. Je regarde longtemps. Il faudrait là encore tirer la leçon et il n’y en a pas. Il n’y a qu’un mouvement qui paraît s’épuiser à mesure qu’il se dresse. Il n’y a que de la mort qui ne sait se produire que dans la vitalité la plus insolente. Il n’y a que nous de l’autre côté de l’image, préservés du feu, de la mort, de sa vie. Il n’y a que du silence aussi tant manque le tonnerre du volcan. Il n’y a rien.




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14 février 2021


Inutile de rebrousser vie / par des chemins qui hantent les lointains / demain nous empoigne dans son rétroviseur / nous abîmant en limaille dans le futur déjà /et j’ai hâte à il y a quelques années / l’avenir est aux sources

Gaston Miron, « L’héritage et la descendance », Six Courtepointes


Ils marchent dans Cracovie transformée en foire touristique à ciel ouvert, marche-pied vers le parc d’attraction qu’est devenu Auschwitz, et l’homme, observant les marchands, les passants venus du monde entier pour s’affliger et se souvenir, se désole, tâche sans le parvenir de se rappeler la Cracovie d’avant, avant la marchandisation de l’horreur, avant les touristes : cette ville déserte et nue, affairée à elle-même et son ennui. Il se dit finalement : « Tu sais bien qu’il n’y a plus d’autre monde et ta plainte aussi est inconsistance. » Je marche dans ce roman fade et désolant où je trouve cette scène, je marche et me débats au dedans de lui comme cet homme, trébuchant parfois sur ces phrases enfin honnêtes quoique lâches auxquelles je me raccroche pour penser ce qui me désole, sans vouloir rehausser la fadeur mais lui cherchant au moins un usage, comme le désir de la faire passer en moi.

Je ferais mieux d’arrêter de lire ce livre affligeant — désarmant — et de regarder des films : hier celui que j’avais choisi presque au hasard était plus consternant encore : le type (c’était peut-être le même qu’à Cracovie, mais un siècle et demi avant, et on était à Wichita Falls, Texas) trouve au cœur d’une forêt obscure une enfant au pied d’un arbre auquel on avait pendu son guide, Noir, puisque le Sud leur est hostile. La jeune fille ne parle que le Sauvage. Un document retrouvée sur elle raconte : les Kiowas avaient massacré sa famille de pionnier du Grand Ouest, des colons allemands, et avaient élevé l’enfant rescapée, rebaptisée Cigale. Des années plus tard, les colons ont pris leur revanche, massacré les Kiowas, et libéré la fille. Avant de la laisser là. Déchirée par le deuil, Cigale n’est plus que Johanna, le nom qu’on lui rend et qu’elle ne reconnaît plus — qu’elle est même incapable de prononcer. Elle, elle n’est la fille que de Tourbillon d’Eau et de Trois Taches, pas de migrants luthériens dont elle n’a aucun souvenir. Tant pis. Le type décide de prendre la relève du guide pendu, et de la ramener chez elle : à sa tante au fond du Texas, vers Castorville, autre avant-garde pionnière de la fin du Nouveau Monde. La longue route raconte surtout combien ce pays, pointe acérée du monde libre, est né de massacres et de vols, au nom de rien ou de la propriété de ceux qui s’arrogeaient le droit de dire qu’ils sont ici puisqu’ils le disent, ont planté leur croix et leur maison, répandu leur maladie, établi leur cimetière. On croise des Sudistes qui n’ont pas ravalé la honte d’avoir été vaincus, hurlent dès qu’on prononce le mot Noir, ou Nord, qui ne veulent que creuser la terre et tuer des Sauvages. Et on croise deux fois, muette, la longue dignité des Premières Nations : à travers une averse et la nuit, d’abord, au loin, de l’autre côté du fleuve ; et puis au dedans d’un nuage de poussière et la tempête de sable recouvrant le jour. Deux fois, ils semblent migrer, vers où ? Leurs fuites devant les assauts des colons paraissent surtout une procession funèbre, onirique et sacrificielle. Le type aura bien-sûr sa révélation sur les ravages de la guerre et la nécessité de réconcilier nord et sud : d’une ville à l’autre, lui ne fait que lire les nouvelles en public, ouvre le journal et raconte l’histoire de l’Amérique au présent, jeté au-devant d’elle-même pour s’unir, racistes ou non, propriétaires ou pauvres, peu importe, mais Américains au fond. Le film, tout à sa tâche édifiante de parler pour aujourd’hui – d"unir les racistes et ceux qui ne le sont plus ? —, n’aura pas une pensée pour son cœur saignant : les Indigènes. Entre autres pensées, il aurait pu avoir la dignité de celle-ci : qu’il aurait été sage alors de détruire ce pays nouveau et de le laisser à ceux qui, sur des chevaux et dans leurs langues, ne possédaient aucun mot pour dire la propriété, ou le vol.

Je ferais mieux d’arrêter de regarder ces films, et de plonger plus souvent dans la leçon des couchers de soleil, destructeurs mais sans haine, patients et rapides, recommençant chaque soir une tâche accomplie la veille, prouvant la révolution des corps dans les jets de sang, penchés comme une morsure de désir sur la mer qui l’avale et la recrachera demain, peut-être.




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10 février 2021


Chaque époque rêve la suivante

Michelet


Il faut bien qu’ils existent, ceux qui nous survivront. Ils regarderont ces jours où nous avançons en funambule et sauront. Ils regarderont le gouffre où nous allons bras tendus, yeux crevés, et mettant leurs deux mains sur la bouche, regard perdu, ils n’oseront rien dire. S’ils criaient, depuis là où ils sont, où ils seront, peut-être qu’on les entendrait, s’ils criaient bien fort, on les entendrait : mais non, on n’entend rien que nos pas allant dans la voie sûre du gouffre, sans aucune pensée pour ceux qui nous survivront et qui raconteront l’histoire.

Nous serons leurs fantômes, leurs pères, nous serons leurs faute, nous serons tous ce que nous savons déjà et qu’ils ignorent encore : ils regarderont dans le sable et ne trouveront que des larmes, ce ne seront pas les nôtres : les leurs plutôt à la vue du sable qui nous décompose.

Je regardais ce soir le ciel qui tombait sur moi en roulant après six heures, bravant l’interdit — l’héroïsme minuscule et coupable – je le regardais cette fois avec ces pensées vers ceux qui raconteront notre histoire : il ne faudrait pas agir pour eux, mais pour échapper à leur jugement, pensais-je ; il ne faudrait pas vivre en les méprisant, sans doute plutôt avec douceur et effarement à l’égard du long effort qu’ils feront pour seulement comprendre les traces qu’ils soulèveront, tandis qu’ils marcheront dans nos villes réduites en poussière, tapissées de verre et de signes bizarres griffonnés dans nos livres qu’ils ne sauront plus lire.

Alors que je rentrais du théâtre plein des mots de Walser (nous étions cinq dans la salle pour voir ce qui passait pour un filage et qui aura justifié ces jours), je pensais à eux, les survivants, qui n’auront pas les mots pour nous dire, et qui devront inventer des sagas pour peupler leur honte de nous avoir survécu ; je pense à leurs sagas, à leur joie qu’ils auront de nous oublier — je pense enfin à lui, celui qui le dernier aura une pensée pour nous. Est-ce qu’elle sera de compassion ou de terreur ?



arnaud maïsetti | carnets



se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.

antonin artaud