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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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pourquoi vous prenez les voitures en photos
vendredi 31 août 2012
— Pourquoi vous prenez les voitures en photo ?
— je ne prends pas les voitures en photo, je prends ces feuilles-là, sur le trottoir,
— C’est pas ce que j’ai vu. J’ai bien vu, de l’autre côté du trottoir, sous l’abri bus où j’essayais dormir, que vous preniez des photos des voitures : pourquoi, pourquoi ?
— non, vous vous trompez, madame, regardez,
— c’est ce que vous dites. Moi, en Loire-Atlantique, j’ai jamais vu ça, quelqu’un qui prend en photo les voitures, pourquoi ?
— non, non vous vous trompez : c’est de loin j’ai vu ces feuilles-là, depuis le coin de la rue, dispersées : voyez ; c’est parce qu’elles formaient ce chemin triste, et c’est parce qu’elles conduisent jusqu’à ma porte, qui est juste là, où est la dernière feuille ; des feuilles d’école la veille de la rentrée (je crois que c’est la veille de la rentrée, je ne sais pas vraiment, je crois, d’ailleurs, il a plu aujourd’hui pour la première fois depuis des mois), je crois que c’est une fille, je me suis penché sur l’écriture pour la voir, il y a des schémas, des calculs, sans doute très savants, un secret peut-être, comment savoir, avec la pluie, et les pas de ceux qui passent sans les voir, oh, comment ne pas les voir,
— mais pourquoi vous prenez en photos les voitures, vraiment pourquoi ?
— ce sont les feuilles, madame, parce que je suis sorti ce soir, il fait tard, dans le froid, la fatigue plus grande que moi, que je voulais trouver quelque chose qui m’aurait dit : c’est par là que la vie passe en toi, et je n’ai rien trouvé, mais juste à dix mètres de la porte, car c’est là mon immeuble madame, j’ai trouvé ces feuilles, j’ai reconnu l’écriture et j’ai regardé longuement les schémas, j’ai pris les photos pour qu’un soir je puisse écrire que je n’ai pas renoncé à voir les chemins, pour qu’en les regardant je me dise non, je n’ai pas inventé ce chemin de feuilles répandues dans le noir pour que je puisse le voir, et le suivre, et m’envelopper de lui, et qu’un autre soir comme celui-là, je puisse le prendre aussi ; mais je vais remonter, ce soir, le travail m’attend, il n’attendra pas plus longtemps, et je vous souhaite une belle nuit, madame,
— pourquoi vous me dites pas pourquoi vous prenez les voitures en photo ?
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car, (s’éloigner)
mardi 21 août 2012
« on peut voyager longtemps dans le désert à condition d’avoir un point d’attache quelque part ».
pour le voyage, celui qui s’accomplit en soi brûle plus que tous les visages brûlés, dans mes rêves,
pour le désert, je m’y enfonce désormais jusqu’aux cheveux, je lève les mains au ciel et ne touche que du sol et du sable filé entre les doigts de novembre,
et quant au point d’attache, il finira bien par apparaître, quelque part, à force de pas et de désir de les rejoindre.
Mots-clés
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recommencer les murs (passage)
dimanche 19 août 2012
« Je ne peux pas me reposer, ma vie est une insomnie, je ne travaille pas, je ne dors pas, je fais de l’insomnie,
ces mois comme un mur que je remplirai de mes doigts, et je ne sais pas qui du mur ou de moi sera le plus blessé, le plus couvert, c’est peut-être pour le savoir que les murs se dressent et recommencent ; il y a cette nuit que je n’ai pas passée, parce que la chaleur plus étouffante que le jour, et les rêves qui dans l’insomnie se forment ne sauvent pas d’elle, l’approfondissent, on voudrait les abattre et on a assez de force que pour se retourner dans le lit et se retourner chercher le sommeil qui est déjà si loin, perdu au fond de soi où la fatigue creuse —
tantôt mon âme est debout sur mon corps couché, tantôt mon âme couchée sur mon corps debout, mais jamais il n’y a sommeil pour moi, ma colonne vertébrale a sa veilleuse, impossible de l’éteindre.
dans ce café où je me suis réfugié, sous les pâles des ventilateurs qui ne chassent que de la chaleur encore, je recommence les murs, je traquerai avec mes ongles le passage qui me fera passer de l’autre côté, il y en a plus que trente-et-un, à partir d’un certain chiffre je ne compte plus, et l’insomnie de ce soir m’épuise déjà, il faudra aller derrière elle ; j’allongerai mon corps un soir prochain contre tout cela, les cheveux morts entre mes doigts en sang, et je ne dirai pas par où je suis passé, mais chercherai d’autres murs, je le sais déjà.
Ne serait-ce pas la prudence qui me tient éveillé, car cherchant, cherchant et cherchant, c’est dans tout indifféremment que j’ai chance de trouver ce que je cherche puisque ce que je cherche je ne le sais. »
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où vont les courses folles (malédictions du soleil)
jeudi 9 août 2012
Dithyrambe au soleil (Bertrand Cantat, ’Chœurs’, 2011)Voir
Tout espoir
Honte à boire
Cendre noire
Comme elles disent
Le jour tombe
Sûr
Nulle armure
Aux blessures
Aux crocs des chiens
Comme elles disent
La nuit vient
Rhizomes des amours noires
Des glorieux étendards
Flac flac
Le vent raffole
Les places maudites de la BNF — on en a fait une liste, elle circule, la voilà. Ces places sont celles exposées au soleil : frappées par le soleil, dit le mot que j’ai lu ce matin. Ainsi là-bas le soleil est-il malédiction ; raison de plus, s’il m’en fallait une (autre), pour ne pas y aller. Suis incapable de bibliothèque : un silence faux, sorte de bruissement épars, un temps absent, des visages qui n’en sont pas, des murs si hauts, la ville à trente mètres du sol. Puis, le soleil maudit, donc. À la table de travail, ici, il n’y a que les livres dont j’ai besoin, ils ne sont pas tant. C’est une dizaines, et fins encore, blancs salis des heures de nuit à s’y brûler, cornés, certains arrachés à force de s’y perdre.
Il y a quelques jours, écrire plusieurs pages sur le soleil justement. Il y a cette image dans Quai Ouest, d’un soleil qui monte dans le ciel à toute vitesse, et quelques pages plus loin, la nuit totale ; et des rayons de lune. Il y a cette scansion dans Le Retour au désert des prières du salât de l’Islam, la beauté de leur nom qui nomme le parcours du soleil et appelle à Dieu —
SOBH, ‘ICHÂ, MAGHRIB… Enfin, il y a dans Zucco, cette messe noire au soleil, la liturgie cosmique de son union avec elle, le sexe du soleil qui descend sur le visage pour accomplir le drame — l’éclat de bombe atomique qui est le noir final, aveuglement renversé. Alors, lire, avec le sourire, que dans la bibliothèque, les noms des places sur lesquelles le soleil a le malheur de tomber.
À une page oubliée de ma mémoire (lue pourtant, il y a longtemps), un cheveu déposé sur elle comme marque-page, Barthes approche la tragédie de Racine en ces termes cosmiques. Si le drame ne pouvait durer que le temps d’une révolution de soleil, douze ou vingt-quatre heures, ce n’était pas caprice de censeurs, mais par nécessité métaphysique : la tragédie raconte le crime du soleil.
Inversement, ce qui est dénoncé dans le Soleil, c’est sa discontinuité. L’apparition quotidienne de l’astre est une blessure infligée au milieu naturel de la Nuit ; alors que l’ombre peut tenir, c’est-à-dire tenir, c’est-à-dire durer, le Soleil ne connaît qu’un développement critique, par surcroît de malheur inexorablement répété (il y a un accord de nature entre la nature solaire du climat tragique et le temps vendettal, qui est une pure répétition). Né le plus souvent avec la tragédie même (qui est une journée), le Soleil devient meurtrier en même temps qu’elle : incendie, éblouissement, blessure occulaire, c’est l’éclat (des Rois, des Empereurs). Sans doute si le soleil parvient à s’égaliser, à se tempérer, à se retenir, en quelque sorte, il peut retrouver une tenue paradoxale, la splendeur. Mais la splendeur n’est pas une qualité propre à la lumière, c’est un état de la matière : il y a une splendeur de la nuit.
Le soleil ni la mort, disait-on : les regarder en face, laisser la lumière se planter dans les yeux comme une tente au sommet des villes cimetières, comme un avion qui viendra lentement, amoureusement, le rejoindre et s’abîmer dans son corps ouvert pour lui seul à la jouissance simultanée des corps, tenir jusqu’à la malédiction joyeuse de tenir plus longtemps que lui ; intercepter sa course comme on repère sur le chemin les endroits où allonger le désir, puis quand on lève les yeux, après avoir regardé longtemps, on croit à la nuit, on a seulement les yeux crevés : aller jusque là pour voir les mots qui doivent survivre au soleil et à la mort, jusqu’à ce point de la nuit où elle se déchire en nuit si obscure que le soleil, quand il viendra, portera toute la force de l’obscurité pour hurler :
Où vont les courses folles
Où vont les courses folles
Contre la lumière
Soleil
Soleil
Creuset des larmes d’or
Dans la plaine la plaie pour la nuit brille encore
Pareil
Pareil
Aux chants des oiseaux morts
Aux sons des astres oubliés
A tous les coeurs dehors...
Soleil
Soleil -
de l’oubli dont ces jours sont faits (chemin arraché)
mercredi 8 août 2012
et toute cette population de Babylone, et moi-même, et vous bien sûr, serons autant de fois oubliés que l’on nous a connus, davantage peut-être même,
Autant de fois oublié, oui, que ces marches pour rentrer, mais où, et d’où, tu ne sais pas, il faudrait pour cela que tes yeux voient plus loin que toi ; et tu ne vois que la distance qui te sépare de demain, ou cette autre distance que tu mesures entre le visage et les doigts, et sur la surface de l’écran, les cartographies mentales qui dessinent le paysage où aller, mais non, toi immobile comme sous un ciel rapide de nuages, ou devant une carte routière, qu’une une main suffit à couvrir un pays, mais jamais à recouvrir son corps, lentement endormi, au plus loin de toi, corps noir de sable, d’eau, de pierres.
oubliés au point que notre souvenir à nous ne sera plus nulle part, ni même sur un bout de pavé battu par la pluie,
Dans la longue et lente confusion des jours, les mêmes depuis début juin, le même et long et lent jour depuis (ou presque) début juin, rentrer ne suffit pas pour rentrer ; oui, il y a certains rites, et certains déhanchement dans le semaine qui scandent, mais cela ne suffit pas à fabriquer du temps ; seulement de l’urgence, encore davantage, et du manque de temps, qui s’accélère.
ni même sur un bout de papier porté par le vent ;
Soit cette feuille. Rue Tolbiac, cette feuille arrachée et déposée sur le sol à l’endroit précis où je baisse la tête pour la voir ; feuille d’un livre ancien (mais le papier vieillit si vite quand il est arraché, peut-être est-ce un livre de l’année, déjà l’apparence d’un ancêtre), dont la couleur me rappelle les petits livres de la bibliothèque verte, des Jules Verne, des romans d’enfance, impressions noires des lettres approximatives ; et quelle mémoire de quels lieux, c’est comme une autre vie, je me souviens juste que je ne m’en rappelle plus.
tandis que celui d’Ali existe dans le battement du bongo et dans celui du cœur de l’homme, dans le claquement des feuilles contre les branches,
Poser les yeux sur une carte me rend toujours plus immobile qu’elle — alors, j’oublie cela aussi, et le jour qu’il est, le jour qu’il fait dehors, toujours le même ; quand on organise le travail comme je le fais, ce sont des coulées d’heures où s’enfoncer loin, et quand par hasard ou accident, on regarde le ciel, il est déja loin, c’est un jour oublié, et moi, toujours ici, à deux heures du matin : l’heure où on n’est plus aujourd’hui, pas encore demain, mon heure — dans cet hier en cours d’élaboration, c’est là que je suis : au futur ultérieur, toujours en avance sur lui, et en retard sur le temps qu’il a fait.
dans le bruissement des vagues sur les falaises,
Alors, quel signe cette fois ? Comme je me tire le tarot, certains soirs de plus grande fatigue, je regarde dans ce miroir — non, je ne lirai pas les lettres de cette feuille ; préfère prendre l’image, en fermant les yeux sur les mots, je les regarderai plus tard. Des types passent à côté de moi, penché sur ces pages sans oser les toucher ni voir, et alors.
dans le silence glacial du vide avant la création
Il y a une autre feuille arrachée (ce n’est pas une seule feuille, plutôt des liasses, du milieu du livre, dispersées à cinq mètres). Si le petit poucet avait répandu derrière lui deux mies de pain, est-ce qu’il se serait retrouvé ? Deux est la répétition de un, non pas le commencement d’une série. Deux jours n’inaugurent le rite qu’au troisième. Non, décidément, cela n’a pas plus de sens qu’une feuille arrachée au milieu du trottoir, et qu’un garçon penché qui essaie de s’y lire, sans voir aucun mot.
et dans les explosions du cosmos qui empliront peut-être
Je suis de l’oubli dans ces jours sont faits (c’était la phrase au réveil, au milieu des bruits de marteau-piqueur dans la rue qui frayaient leur voie jusque dans mon crâne, pour y déposer et enfuir bien profond cette phrase, dont je me souviens là, ce matin — il est déjà le soir peut-être ? peu importe). Le reste ? Ce que j’écris une ligne après l’autre tous ces jours depuis trois ans aura l’apparence d’un long rêve dont l’image est bien celle des ces feuilles arrachées à la ville et au temps, et qu’on dispersera sur la ville, dans le temps qu’il leur faudra pour se laisser emporter. Si je perds la mémoire, que je cherche ce que j’étais, je lirai ces lignes. Elles ne diront rien de ce que j’étais, et tout des forces tramées pour une vie possible ; reprendre à la ligne ? Ou arracher ces feuilles, pour s’en faire une route, peut-être une tente.
l’éternité.
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d’autres fauteuils (d’autres signes)
dimanche 29 juillet 2012
Décidément. Ces derniers jours, il y a toujours une chaise, un fauteuil sur ma route. Quel signe ? Des heures à la table de travail ces mois, ne pas en bouger — se pencher, les heures ne durent pas avec la même vitesse. J’entends parler de l’été ; dehors, le ciel tourne lentement sur les vacances ; chaque jour est ici le même pourtant : j’en mesure l’avancée sur l’écran, la page qui avance, l’une après l’autre. C’est étrange, l’arrêt du temps sur ce temps arrêté dehors. La vacance de temps.
Puis, de temps en temps, il y a ces chaises.
Quand je sors, mettre des chaussures est déjà une étrangeté. Ensuite, il y a la chaleur, ces nappes, en volutes, et la pluie dès que je sors (il faut que je sorte pour qu’il pleuve, c’est une loi).
Alors, ces chaises vides, comme si ça disait : c’est là, qui t’attendent.
Depuis des mois aussi, il y a cette connexion internet aléatoire, un branchement incertain au dehors. Un autre signe : qui oblige à concentrer les énergies sur l’écran (la connexion sur la tablette, et l’ordinateur n’est qu’une machine à écrire : c’est juste).
Sur la route, il y aura donc ces chaises, répandues comme des étoiles pour s’y poser, dans la fatigue, reprendre des forces donc : là pour que j’y lise Giono, Faulkner, Balzac, ou rien, la tête dans les mains, les cheveux perdus dans les rêves d’après, l’allure du penseur qui ne pense plus.
Puis, la route encore, ce long tunnel intérieur,
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vie dans un fauteuil (vide, et l’appel)
mercredi 18 juillet 2012
je disais : rien ne console dans ces moments-là, que la pièce vide autour, qui grandit, et puis dans l’épuisement si je regarde parfois à travers mes yeux, c’est toujours le mur blanc sur lequel le bureau s’appuie, la nuit déjà — et pourtant (dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté)
il y a un fauteuil le mois dernier, rue tolbiac, qu’on avait apporté jusque là ; ce n’était pas un fauteuil ordinaire, mais rouge comme une chambre rouge, et les rideaux, comme le noir, oui — et je ne vois pas comment on pouvait l’en sortir, bien enfoncé là (le lendemain, il n’y était plus, évidemment, nous l’avions rêvé)
je pense à Zucco (le téléphone ne fonctionnait pas)
et à la neige sur la route du désert, la voiture entre les singes, et les luges qui dévalent les pentes de l’Afrique
la lettre interrompue, entre le A et le B
le temps qu’on prend (à qui) pour écrire cela, sur le temps pris, d’un travail comme une montagne roulée sous la pierre : la montagne reste là ; il faut l’imaginer heureuse elle, d’être immobilement là pour toujours jusqu’à la fin du mythe
je vois bien l’allégorie : le fauteuil parfaitement là ; la maison construite d’une cabine, et cette image sublime de l’attente vaine de ce qui ne viendra jamais, de ce qui est déjà arrivé
l’appel, l’attente de l’appel : vie comme une planche d’appel, où le saut lance dans le vide le corps qui viendra le rejoindre, abolir le vide
deux corps de sueur lancés l’un sur l’autre
hier, ce sont ces deux chaises qui m’y ont fait penser : je trouve rapidement l’image rouge ; et je pense de nouveau : au départ
l’un en l’autre (oh, le sacré de s’y abîmer, le sacré lentement, d’y puiser la vie même, jusqu’à ne plus éprouver que l’abîme, et s’y enfoncer encore, fermer les yeux)
demain matin, je serai à la même place, dix pages plus loin peut-être, je parlerai de cela aussi, et cela restera invisible, moi je saurai
(je pense au Nicaragua, aux légendes qu’on trace avec le doigt comme une caresse sous le ventre, légende sous l’image qui la dément, et l’invente, et je saurai l’écrire, de pur désir)
les yeux seuls sont encore capable de pousser un cri
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tombe (mais ne chute pas)
mercredi 18 juillet 2012
À fabriquer des phrases près de treize heures par jour, parfois plus, et déplacer en soi surtout ces masses immenses de vies accumulées pendant (je ne compte pas, si je devais compter je dirais, trois, puis je dirais, non, plus quatre, voire sept ans (jamais sept), alors, j’irai plus loin, depuis en fait, un soir d’automne de 1999, alors je ne compte pas), je crois que je ne suis pas fatigué, mais au-delà ; ce qu’on appelle peut-être le vif du nerfs, ou de la pensée.
J’ai pensé, ce jour, tout haut — et je sais bien pourquoi je l’ai pensé ainsi, ce qui m’y a fait pensé, devant la table des anges — qu’écrire ces derniers mois était pour moi, évidemment, comme toujours (pardon si c’est banal) marcher, certes oui, mais pour la première fois avec autant de douleur, et de joie, cela avait été éprouver combien la phrase pense elle aussi, et entraîne : et j’assite à cela, en partie ; bien sûr, je sais que c’est moi qui donne impulsion, mais comme on pose un pied, en descendant une pente à pic, dans la montagne, sur terrain meuble, la terre bouge et emporte (un peu) le pas, alors il faut qu’il s’ajuste, que l’équilibre s’établisse par dessus la terre et le mouvement, et le pas suivant sera initié depuis ce léger glissement, se posant sur un endroit de la terre en mouvement lui aussi, mieux dompté, ou plus indomptable, et les cailloux roulent autour de soi dans un rire coupant, dévalent la pente ; on regarde : on imagine si c’était son propre corps, qui dévalerait, à vitesse plus grande avec le poids, alors, on se raccroche à la terre, on lui fait confiance, on ne pose plus le pas : on le confie au mouvement indépendant des forces, on pense que la terre bouge contre nous, alors qu’en réalité, peu à peu, on ne fait plus qu’un avec elle, et on descend la pente, ainsi comme un charme qui ne se rompra jamais, j’en fais le serment.
Ce serait cela, et je disais ces mots à haute voix (en plus court), pour m’en souvenir : je pensais : écrire, ce n’est pas marcher, c’est ne pas cesser de tomber, recommencer à tomber sans jamais y arriver, et de cette longue chute du corps et des mots sous le poignet, s’établirait la danse de ce corps à corps là, entre soi la terre et l’image rêvée de soi et de l’autre en terre, respirant fort le plaisir d’avoir été rejoint, mais reculant le moment où, cheveux collés aux tempes et yeux clos sur l’image juste, alors laissant la pente du désir se constituer peu à peu en soi, attendre encore un peu, oh, pure perversion, qu’un mot plus juste encore se fasse, sous les doigts, et la langue, elle soufflerait comme dans un vieux théâtre la caresse rouge vive de ces demi-soupirs.
Lève la tête ; demain une autre route après la vallée, et d’autres sommets, d’autres ciels accrochés là-haut qui n’attendent que cela, de tomber.
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imagine (marcher, la nuit roule dans mes yeux)
mercredi 11 juillet 2012
Allons ! La marche, le fardeau, le désert, l’ennui et la colère.
Rimb. Une Saison en enfer Oui, allons, marcher sur les mots de la ville comme des armées marchent sur une ville [1], et comme moi je m’arrête un peu, là, sur cet endroit de la page où je m’effondre ; non, ce soir, je n’irai pas plus loin : ce soir, je m’arrête sur la liste des prières de l’Islam, comme c’est étrange (et essentiel, évidemment) : je rêve sur leur nom moi aussi, mais je ne comprends pas le sens de cette Liturgie ; demain, peut-être, le secret s’ouvrira, et sinon, on rêvera sur d’autres secrets qui ne s’ouvriront jamais, ce sera tant pis pour moi, et non pour les prières.
À qui me louer ? Quelle bête faut-il adorer ? Quelle sainte image attaque-t-on ? Quels cœurs briserai-je ? Quel mensonge dois-je tenir ? — Dans quel sens marcher ?
Par ici (le vrai amour) par là (le vrai amour), et partout, de la ville haute qui détourne les nuages, ou est-ce le ciel qui n’est pas assez haut. De l’autre côté de la mer, il l’était. Et au sommet du col des Moines aussi, je pouvais le toucher. Ce soir, je pense à ma fatigue de ce jour infini de marche infinie dans des montagnes que je ne vois plus que sur l’écran (alors que l’aube se levait sur elles et sur moi, jadis, si je me souviens bien). Je pense à cette fatigue et des images qu’elle fabriquait en moi quand allongé dans ce refuge, il fallait reposer le corps pour recommencer demain la fatigue, et que rien ne venait du sommeil que des images du jour passé, d’épuisement. Car impossible de dormir ; peut-être étais-je trop fatigué (comment-est-ce possible de ne pas pouvoir dormir d’épuisement ?)
Désormais que je ne marche que sur le bout de mes doigts à taper les phrases infatigables qui sont le chemin et le corps, et le but et le ciel, j’ai perdu le sens de ce combat. Mais ce soir, je pense à cette fatigue qui descendait dans le corps et m’empêchait de sombrer, et je la tiens contre moi, pour toujours ; elle me rehausse. Je la vis en dehors de moi et je tiens à cette vie comme en celle qui seule importe.
Imagine, dit la ville. Et la fille marche, au loin d’elle, pour se rejoindre peut-être. Le regard porté sur le but. Elle ne voit pas le mot. Moi, en travers de la route, de sa gorge, je vois tout, vole tout. C’est parce que je suis immobile dans mon corps. Invisible dans la lumière de chaque mot. Je vois bien que la foule avance quelque part dans l’histoire. Je compte les prières, comme des échafaudages, des boucles de cheveux perdus, qui s’éloignent déjà. Je ferme les yeux, les collines dans la nuit n’ont pas formes différentes. Ni les déserts, ni les lacs, ni les phoques alanguis. J’ouvre les yeux ; le lit vide de rouge et de chaleur, de désir où je sombre, déjà [2].
Assez ! voici la punition. — En marche !
Ah ! les poumons brûlent, les tempes grondent ! la nuit roule dans mes yeux, par ce soleil ! le cœur... les membres...
Où va-t-on ? au combat ? je suis faible ! les autres avancent. Les outils, les armes... le temps !...
Feu ! feu sur moi ! Là ! ou je me rends. — Lâches ! — Je me tue ! Je me jette aux pieds des chevaux !
Ah !...
— Je m’y habituerai.
Mais si cette habitude devait me prendre toute une vie ?
(Oh, alors je la prendrais !)
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les vents de l’orgueil, peu apaisés (crépuscules)
dimanche 8 juillet 2012
M’éloigner de vous ! Il m’importait trop, par exemple, de vous entendre un jour répondre en toute innocence à ces questions insidieuses que les grandes personnes posent aux enfants : « Avec quoi on pense, on souffre ? Comment on a su son nom, au soleil ? D’où ça vient la nuit ? » Comme si elles pouvaient le dire elles-mêmes ! Étant pour moi la créature humaine dans son authenticité parfaite, vous deviez contre toute vraisemblance me l’apprendre.
André Breton, ’Lettre à Écusette de Noireuil’ (L’Amour fou)
Ce qu’il reste du jour, mais qui le saura — cette lumière, où elle va, de l’autre côté pour se lever, peut-être. Oh, je sais bien, le mot crépuscule, ce qu’il veut dire : il veut dire : le début du jour et la fin de la nuit, même chose, de part et d’autre, cette lumière faible qui est la même au commencement et au terme ; de l’amour, on ne dit pas autre chose, ou on ne dit rien. Alors midi, ce n’est que l’équilibre de tout, et se tenir au milieu de ce milieu, dans le pli du livre, n’accomplit pas le mouvement qui vient rejoindre la fin depuis le début, ou le début par la fin, jamais réalisée. Non, midi n’est que le point de fuite. Une page au hasard, moi, je me tiens. C’est comme les vagues (comme les étoiles).
Veille, comme depuis les dernières lumières ; veille ce n’est rien.
Six pages aujourd’hui (jamais sept), deux bientôt, à la huitième, je m’effondre. On arrache quoi de soi dans ces phrases (qui lira ce qui s’arrache). On arrache quoi de ce qui reste de soi en ce jour qui s’achève.
Dans le vent, cheveux perdus, où, tant pis, poussent encore, le temps qui presse, vite, aller, peu importe où encore, là.
Si je perds la mémoire, plus tard, je lirai ces pages : je ne lirai rien de ma vie réelle, et tout pourtant, du reste, qui seul importe. Rien d’autre que ça. Je me tiens prêt à ma vie.
Notes arrachées au temps perdu, ce soir. Aucun compte, aucun bilan. Seulement avancer sur ma propre crête. Il n’y aura pas d’après. Quand ce travail sera fini, il faudra en trouver un autre, de même mesure, et pour même tâche de noter l’arrachement au temps.
Le soir, je viendrai vérifier que la lumière tombe pile à mes pieds (que je la ramasse, l’emporte plus loin).
Ce film — ne rien en dire qui pourrait l’abolir. Seulement une scène : sur le tombeau, raconter tout dans le mélange, et sur une même portée, l’invraisemblable et l’essentiel, et tout cela par dessus le corps mort sur lequel on se penche, comme un livre ou le désir perdu, celui qu’on va reconquérir sur le passé.
Demain, un miracle sans doute. Il faudra y croire. Se pencher sur le corps vif de ce qui commence. Regarder de tous mes yeux. Croire cela possible.
Sur la feuille tout écrire en attendant — qui lira ici ce qui seul compte (j’écris là sans me relire) ; au passage il sera midi, mais vite dans le dos, et devant la lumière tombée ou levée, je ne saurai pas, ce sera de la ville, et des corps à traverser, désirer encore, passer — je passe.







