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JOURNAL | CONTRETEMPS (un weblog)
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quand je fondais la terre (l’arbre de vie)
mercredi 27 juin 2012
Where were you when I laid the foundations of the Earth, when the morning stars sang together, and all the sons of God shouted for joy ?
« Où étais-tu quand je fondais la terre […] alors que les étoiles du matin éclataient en chants d’allégresse et que tous les fils de Dieu poussaient des cris de joie ? »
(Livre de Job, chapitre 38-4)
[1]
Poussé en moi dans mes dérives, l’arbre : au bout de cette marche loin dans les quartiers de la ville, au sud, à l’ouest, là où il n’y a rien que des grandes tours vides, et le ciel qui recule, gris comme le fleuve, oui cet arbre, poussé en moi comme de plus loin, cette image d’un arbre poussé, le seul qui resterait de toute cette ville, et on viendrait de loin pour dire : c’est ici que la ville s’est arrêtée. C’est ici qu’on vient pour voir la Nuit triste basculer sur le jour. Au soir, je me suis reposé ici, puis je suis rentré.
[2]
I give him to you. I give you my son
Maintenant, c’est un rythme régulier, ces derniers jours je me fais davantage moine s’il était possible (l’obéissance à la Règle), et le silence parfois sur toute la journée —je coupe le téléphone (de plus en plus de peine à comprendre comment cela pourrait fonctionner, parler à travers la machine), et dans ce café, près d’une prise, de la musique dans le corps, le verre d’eau et quelques livres, et l’écran ouvert en continu, qui note les mots. La schizophrénie de la vie et de l’écriture se résorbe dans ce travail qui prend chaque minute. Le soir, je rentre, il y a parfois des mails auxquels il faut répondre, des dossier à envoyer. Il y a le lit à faire, ou à défaire, ce geste se confond. Mais avant, je prends quelques minutes pour écrire ce jour, je le garde dans la machine, parfois non, je le mets en ligne, est-ce que celui-ci je le garde, on verra, cela dépendra si je trouve les mots pour dire l’arbre.
[3]
Tell us a story from before we can remember.
Je voulais parler de cet arbre, que j’ai rencontré ce soir, en rentrant (en rentrant je fais une boucle de plus plus haute dans la ville du sud), et je ne sais pas si je pourrais dire l’impression donnée, et là où elle touchait. Ce devait être à cause de la conversation de l’après-midi (la seule, finalement) — je n’en dirai rien. Elle disait l’absence d’un visage que je n’ai jamais vu et m’accompagne pourtant, elle disait tout ce qui me sépare de quelques mots, toute la déchirure entre ce qu’on voudrait rejoindre dans l’écriture et ce qu’il faudrait traverser de la vie (de la mort) pour cela, et qu’on ne franchira jamais. C’est beaucoup de secrets, tout cela, alors je reviens à l’arbre. (Cela a à voir avec l’arbre). Il était planté au bout de ce champ de goudron, de coton peut-être, ma solitude partout répandue dans la nuit qui se dressait, d’un désir plus haut encore que le dernier immeuble là, inutile. Je rentrai, et pensai soudain : c’est là où il faut aller, le mouvement de l’arbre : la leçon de l’arbre planté sur l’immobilité du sol et libre dans le ciel d’inventer ses mouvances dans la syntaxe du vent sans cesse recommencée. Etre ici et plus loin ce qui remue, là-haut, près de l’horizon, le découper. Se faire cheveux d’arbre plus centenaire que le dernier animal marin du monde.
[4]
— Mr. O’Brien : He is in God’s hands, now.
— Mrs. O’Brien : He was in God’s hands the whole time. Wasn’t he ?Je pense à l’arbre ce soir, et comme je me suis penché sur lui, dans mon délire, et j’ai cru voir cet enfant marcher de lui, émaner de ces dernières feuilles (le soir, en rentrant, je regarderai l’appareil photo : il y avait un enfant, comment-est-ce possible, oh), regarder comme le mien cet enfant pousser des racines hautes de l’arbre qui le terminaient, au sommet, renversé. Je pense à l’enfant maintenant, et ce vers quoi il allait ; l’enfant intérieur de la ville était le mien, celui que je n’aurai pas maintenant, celui qui était en moi l’enfance que je n’aurai plus désormais. Je pense à l’arbre sans douleur quand je le note, parce qu’il disait la possibilité d’une autre ville, celle au pied duquel tout Babylone, mais pas seulement, pensait à moi, dans l’entre deux de ces jours qui ne passent et se répètent, et passent trop vite.
Un jour, il faudra bien écrire ces mois passés, la folie du jour, du soir, et celle du lendemain. il faudra bien, après avoir dormi mille ans, se lever la mille et unième année, se pencher sur le corps posé contre soi et le relever, ce sera le mien, un enfant peut-être, malade de ces maladies qu’ont les enfants, nécessaires pour les protéger plus tard, le poison dans leurs veines à faible dose pour que le corps apprenne, vaillant, à se défendre quand plus tard la rage de la maladie viendra, plus féroce avec le temps ; alors quand je pense à ce réveil, enfant aux cheveux lentement déroulés jusqu’à moi, comme il faudra le ramasser dans cette tendresse des choses concédées par l’absence de Dieu, en moi aussi. Dans la gorge, impossible de boire, et la soif pourtant, immense : c’est une autre image (oui, il faudrait peut-être se passer d’images, aller plus directement au nerfs de la vie : mais non, je ne veux pas parler en dehors de cette image, elle n’en est pas tout à fait une).
[5]
Au bout de ma ville, il y aura cet arbre, comme ailleurs, ce qui pousse en moi du désir non de le rejoindre mais de l’accepter, et de le faire venir à moi. L’enfant sur la ville pourra bien rejoindre le ciel, gris comme un fleuve, moi je le verrai encore de là, en-bas, où je serai : il faudra que j’accepte qu’il rejoigne ce que je ne verrai jamais que d’en-bas, et l’écrire encore, comme pour la première fois le désir du corps qui s’ouvre lentement sous le désir : je pense à l’arbre, au milieu de la ville, et l’image qui se creuse en moi dit soudain la vie possible quand on la provoque, l’affronte, la renverse, et dort auprès d’elle, lentement, de tous ses rêves, de toutes ses forces pour le lendemain déjà prêt à se lever, comme un arbre poussé.
Brother. Keep us. Guide us. To the end of time
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Maison de vitres encore ruisselante (mes visages défaits)
mardi 26 juin 2012
Dans la grande maison de vitres encore ruisselante les enfants en deuil regardèrent les merveilleuses images.
Rimb.
Perdu ma journée, mais où. Pas ici, en tout cas ; je cherche. C’est chaque minute l’urgence du travail à faire, à produire — et chaque phrase arrachée est une pierre, elle recouvre tout un monde, des fourmis qui grouillent, des cités immenses qu’il faut explorer : plonger la main jusqu’au coude dans la terre, en ressortir lavé comme d’épuisement.
Et le matin, recommencer, jusqu’au soir dont je sais qu’il n’est là que pour précéder le matin qui recommencera tout.
Vie entre parenthèses, c’est le prix. Non, pas la vie, je sais bien que quelque chose de la vie se joue ici, aussi, profondément, dans l’écriture de ce travail, mais tout de même.
Les minutes que je passe à noter ces minutes, je ne les consacre pas au travail ; c’est ainsi : je crois pourtant qu’elles y font partie. Comment trouver des moyens de le dire, ensuite ?
Je reçois des nouvelles du monde (plutôt : on prétend me donner celles de mes solitudes : dans la boîte aux lettres, ce matin, ces nouvelles mortes et vieilles de trois mois : cela ne m’a pas touché, m’en suis étonné). J’ai bâti des résistances intérieures aux assauts de ce monde-là, ancien, ces mains négatives qui ne dessinent que des corps négatifs, que des silences.
Dans quelques mois, je me réveillerai, ou plutôt, je prendrai le temps de dormir. Pour le moment, je ne sais pas ; l’ordinateur est allumé, je ne l’éteins plus. Il y a des mots sur lui, et mes doigts qui les poursuivent, comme des fantômes.
Métro Corvisard, je crois — cet étrange agencement de vitres, je prends l’image à bout de bras, me retrouve sur le reflet opposé : c’est une juste image. On ne voit pas mon visage, on ne voit rien que l’agencement des vitres, et au milieu mon corps qui vient intercepter le reflet : est-ce le mien. Oui, image juste de ma vie, aux visages complètement défaits, cheveux emmêlés lentement autour du désir d’en poursuivre les contours ; derrière moi, une voiture — où va-t-elle. Moi, direction opposée, je rentre, je ne sais pas encore où, ni quand.
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La foule, les toits d’or (du jardin de la beauté, saccage)
lundi 18 juin 2012
Toutes les femmes qui l’avaient connu furent assassinées. Quel saccage du jardin de la beauté ! Sous le sabre, elles le bénirent. Il n’en commanda point de nouvelles. — Les femmes réapparurent.
a.r.
Je suis à la fenêtre, c’est trois heures du matin, et je ne sais pas comment je me suis retrouvé là, au spectacle de cet apocalypse qui me laisse muet, larmes aux yeux qui coulent sur la vitre de la fenêtre à-demi fermée, bat dans le vent et pourrait m’emporter ; entre le moment où je me suis allongé sur le lit, ivre de fatigue, et cette minute où je suis, assis sur le sol, près de cette fenêtre, il y a dû avoir de la nuit, et quelques images les yeux clos sur l’oubli du rêve, puis le sursaut du réveil, et les pas jusqu’ici ; mais non ; je ne m’en souviens pas : je suis là sans solution de continuité, et je réalise que je suis là peut-être depuis dix minutes, des heures, toute une vie pourquoi pas, et je regarde dehors qui frappe, et les secousses et les lumières, et le bruit surtout. C’est sans repos la foudre et le tonnerre, des dizaines à la minute, j’invente peut-être, mais c’est ainsi que cela m’apparaît (je n’aurai pas la force de saisir le téléphone, prendre tout cela en image : il faut me croire, je vous en supplie). C’est le ciel rouge et noir, et les éclats de foudre en travers, comme d’un verre, et les brisures partout. Le tonnerre qui précède l’éclair, et qui en procède, personne ne saura jamais qui suit qui, dans cette nuit, du tonnerre ou de l’éclair, tant tout se chevauche dans l’accouplement du bruit et de la lueur, l’érotique du désastre, danse si désirable qu’on voudrait s’y mêler, et pénétrer soi-même le secret et être lentement pénétré surtout de toute cette pluie des choses, de la beauté encore vivante du dehors.
Il tua tous ceux qui le suivaient, après la chasse ou les libations. — Tous le suivaient.
Cela durera une heure, mais quand je réalise que je suis à la fenêtre, à regarder simplement l’orage, trois heures du matin devant la folie de la nuit, je regagne lentement le lit, tourne le dos à la fenêtre : je ne le regretterai pas : sur le mur blanc, le clignotement du ciel, et le blanc de la chambre sur le blanc interrompu de l’orage viendra fermer lentement les yeux sur les carnages, et pour la mélodie, le roulement du tonnerre, non pas entre deux éclairs, mais continu, incessant, bruissement de langue pour frapper la terre, et nommer en chacun de ses endroits là où devra tomber la foudre (jamais deux fois au même endroit : c’est une tâche de haute précision, et il faut s’appliquer ; alors le tonnerre s’applique, il frappe, nomme chaque endroit (je me demande ce qu’il arrivera quand la foudre sera tombée à chaque endroit de la terre, où il faudra qu’elle frappe, si ce n’est sur moi.))
Il s’amusa à égorger les bêtes de luxe. Il fit flamber les palais. Il se ruait sur les gens et les taillait en pièces.
Au réveil, à l’aube, personne n’aura rien vu, mais dormi toute contre l’épuisement du deuil d’un jour passé, et l’enfance serrée contre soi (tombée sur le sol au matin pour être relevée), on se lèvera en se disant c’est un jour comme un autre et une autre nuit a passé sur lui qui n’aura rien laissé d’elle que ce jour : oui, ne restera rien de ce balayage de la pluie tombée par milliers, rien sur le sol qu’un peu d’eau, sur le sol, comment la reconnaître — mais moi je l’ai vue, la pluie sur le sol quand elle était au dehors dans l’air et qu’elle tombait, sans fin sur la fin de toutes choses, j’aurais pu la prendre photo et même l’écrire, et la certitude que c’était là le dernier jour du monde, l’évidence que je m’endormais pour ne jamais plus me réveiller ; au réveil le saccage de la beauté ne possédait aucun privilège sur une autre nuit, toujours le même neuf de l’aube posé devant nous pour qu’on la rejoigne et renaisse. Moi, j’aurais vu, le saccage et la beauté, et j’aurais su que la catastrophe ne pouvait avoir lieu que dans la beauté des corps quand ils viennent l’un vers l’autre se mêler, mêler à la salive les doigts dans les cheveux des visages neufs aussi quand tendus vers l’autre la terre et les tonnerres disent : j’en finirai avec toi si tu l’acceptes, et les arbres lèvent la tête, et la mer dressée de désir, et les étoiles, et cela forment tout ce que j’ai vu cette nuit, qu’il faudra bien rejoindre aussi, et reproduire : comprendre comme il faut bien détruire cette beauté pour qu’au matin la beauté soit de nouveau possible, enviable, qu’on puisse de nouveau dire, sur les toits de la ville intacte, miraculeusement : c’est ici, oui, là où le monde prit fin, que je prends corps de lui, et m’y enfonce lentement, à l’ouverture de son secret qui disait : c’est là.
La foule, les toits d’or, les belles bêtes existaient encore.
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« la lumière vient de ce qui se laisse détruire » (Supernova)
samedi 16 juin 2012
Du ciel ne nous parviennent que des nouvelles anciennes, déjà effacées, d’un monde éteint : et moi je marche à travers elles. Les lumières qui me permettent de voir et d’avancer dans la nuit noire d’un soir comme celui-là sont jetées par une étoile aujourd’hui morte, depuis des milliards d’années, morte et enterrée dans un noir plus grand encore que celui qui nous entoure. Appris il y a peu : en quoi une supernova nous est précieuse, parce que dans cette mort de l’étoile surgit une lumière telle qu’elle nous rend visible son existence, et donne trace de la vie, oui, c’est la preuve — elle meurt de la fournir ; non : elle meurt pour cela, je crois : je crois. Alors j’ouvre les yeux sur la vie, depuis cette mort là ; de cela aussi il faut en prendre mesure.
Une supernova est l’ensemble des phénomènes conséquents à l’explosion d’une étoile, qui s’accompagne d’une augmentation brève mais fantastiquement grande de sa luminosité. Vue depuis la Terre, une supernova apparait donc souvent comme une étoile nouvelle, alors qu’elle correspond en réalité à la disparition d’une étoile.
La mort d’une étoile dure moins d’un millième de seconde, mais après cette mort la lumière qui naît d’elle dure jusqu’à nous, des milliards d’années, et j’avance dans la rue près du boulevard de l’hôpital, je n’ai pas besoin de tendre les mains dans les couloirs de la ville, j’avance, je vois à dix mètres, le type là-bas qui m’attend pour me frapper peut-être, je peux voir son visage quand je passe à sa hauteur, et comme il a renoncé à me frapper, je le vois aussi : et qu’il s’endort dans le noir de ses yeux, je le vois encore à distance et longtemps après l’avoir croisé, et je l’aime ; la lumière a passé sur nous.
Les supernovas sont des évènements rares à l’échelle humaine : leur taux est estimé à environ une à trois par siècle dans notre Voie lactée. Les télescopes Hubble et Chandra ont photographié le reste de la supernova N49, située à 160 000 années-lumière, dans la galaxie du grand nuage de Magellan, le 1er juin 2010. Il est à noter qu’à notre époque aucune supernova n’a été observée dans notre galaxie, la Voie Lactée, depuis l’invention du télescope. La plus rapprochée observée depuis est SN 1987A, survenue dans une galaxie voisine.
Le deuil, c’est ne pas cesser de recevoir cette lumière depuis sa mort : c’est croire que la mort a eu lieu pour donner vie à tout ce qui l’a fait naître. Parce qu’on sait qu’elle ne finira pas, qu’elle viendra se confondre avec d’autres, la lumière qui commence de ces morts successives en nous est plus précieuse encore que l’espoir de la vie : elle est sa possibilité féroce, puisant plus loin que la vie, dans les souvenirs oubliés. Les morts s’occupent de tout cela : de nous laisser vivants, rien que vivants. Je pense : le passé n’a pas de temps à perdre avec nous — je pense : marche, voilà qui est bien. Tout le jour, accumuler de la lumière jusqu’au soir — et quand il faut la rendre, c’est de l’avoir bien épuisée. On peut mourir à cela aussi, est-ce qu’on dit plutôt de cela ? Il faut laisser la nuit faire le travail. C’est comme les vies passées : cet amour accumulé pour le laisser grandir encore au-devant de nous : et le passé continue, change avec soi, ne cesse pas d’avancer lui aussi : le passé n’est pas cette chose derrière soi qui a fini, mais ce qu’on porte tant qu’on dure ici la lumière de cette vie — et on l’amène jusqu’où on le pourra : un morceau de page, au bord d’un lit, dans les draps de sang bus jusqu’à ne plus rien désirer, et jusqu’au tombeau où on se relèvera, jamais seul.
La matière expulsée par une supernova s’étend dans l’espace, formant un type de nébuleuse appelé rémanent de supernova. La durée de vie de ce type de nébuleuse est relativement limitée, la matière étant éjectée à très grande vitesse (plusieurs milliers de kilomètres par seconde), le rémanent se dissipe relativement vite à l’échelle astronomique, en quelques centaines de milliers d’années. La nébuleuse de Gum ou les dentelles du Cygne sont des exemples de rémanents de supernova dans cet état très avancé de dilution dans le milieu interstellaire.
Du Bouchet : « la lumière vient de ce qui se laisse détruire » . Je rêve des dentelles du Cygne dont je suis issu, rémanence de ce désir éjaculé, puisque je suis une part de sa poussière jetée négligeamment de l’autre bout de l’univers pour me faire rêver à elle, et je m’endors ; je rêve à ceux qui rêvent de moi, les poussières que j’irai répandre quand je saurai viser. Oui, la lumière vient de ce qui se laisse détruire, et il faut accepter de s’éteindre inconsolable et dénué de foyer dans le froid pour à l’aube éparpillée, ouvrir les yeux sur nous. Le corps s’ouvrira lentement quand il le voudra, parce que la lumière l’aura rejointe, parce que la chaleur qu’il aura accumulé aura fait de son désir la force qui l’inaugure.
L’effacement soit ma manière de resplendir (Char). Non pas ma manière, mais le seul recours. Il y a des cheveux qui tombent de mes mains, le temps passe sur cela aussi — à la blancheur de certains, je reconnais ma vie future, elle est déjà passée. Et entre mes doigts, l’entrelacement de tous ce présent que je dépose pour m’alléger en route ; oh, il viendra sur le visage d’autres passés, d’autres désirs de m’inventer, d’effacer en moi jusqu’à mon corps.
Je rêve d’être une craie.
La nébuleuse du Crabe est un exemple de rémanent jeune : l’éclat de l’explosion qui lui a donné naissance a atteint la Terre, il y a moins de mille ans.
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ruissellements, soleils (sommeil aux cris de la foule)
dimanche 3 juin 2012
Dans le lit tard
Nous sommes là
Nous recommençons
ToutJ’ai du mal
À y croire
Je vois des bras
De merY. T.
Les premières gouttes de ciel tombent sur moi ce soir quand je rentre du soleil frappé si fort sur le visage et les yeux, que le sommeil en plein jour (cela ne m’arrive jamais) — comme si j’avais dû passer par le rêve pour continuer.
Mais je n’ai pas rêvé — juste déposer ma tête comme on se confie tout entier et sa peine et sa force à qui pourrait les consoler, et les accepter : s’y livrer tout entier, comme en soi-même — oh, les dernières pensées avant de dormir, les réflexes qu’on prend avant de plonger dans le sommeil ou les habitudes maniaques qui précèdent le geste d’écrire (c’est pareil).
Lumière chaude et crue qui tombe — les bruits de la foule autour. Quand je rentrerai, des heures plus tard, de fatigue pure, le crâne en étau, c’est sur moi de la pluie si fine, plus fine que ma chemise et que ma peau ; et le silence partout dans les rues noires qui me conduisent (on n’est toujours plus seul de rentrer). Oui, « Babylone et la Thébaïde ne sont pas plus mortes, cette nuit, que la ville morte de Paris »
S’il faut chaque soir en finir avec le jour et mourir à lui (le mourir, lui mourir : la syntaxe nous fait tellement défaut), je veux bien, l’accepte comme j’ai accepté, enfant muet, le premier mot pour le dire (et dès lors je cessai d’être un enfant), comme je refuserai le dernier, plus tard (pour le redevenir peut-être) ; mais alors, les lendemains, au matin, parfois tard dans le matin, quel est ce poids en soi, quand il faut s’en laver : se laver de quoi, de tous les jours passés. Non, de ce qui doit s’oublier pour continuer. Ce qui demeure, de tout le jour, je le garde pour moi avec toute la tendresse, et davantage, qu’il exige, et j’en accepte même les larmes, comme j’ai accepté de marcher comme un enfant, le jour de mes un an, enfant ce jour où je ne l’étais sans doute déjà plus puisque je commençais à marcher, à sentir le monde sous moi comme un couloir que le pas fait reculer derrière moi.
Ce soir, j’ai bu un peu de pluie avant de rentrer. Elle n’avait pas de goût. « Que pierre et fer en tas dans un désert invraisemblable. » Et la terre autour de moi, trottoir couleur de cendre, que je piétinais, éparpillais d’un regard. On est incapable de début, alors de fin. Un journal dans mon sac — dit les nouvelles d’hier déjà, qui n’est pas terminé.
Je travaille encore, l’ordinateur allumé depuis une semaine, les mots clignotent. J’ai envie d’écrire des phrases comme : l’œuvre travaille à son visage, sculpte en lui des phrases qui pourraient donner forme de lui-même. J’efface, je recommence. Travaille à inventer un nom capable d’être à la mesure de cette vie. Je corrige : de la vie. Je reprendrai tout demain.
Mes cheveux tombent sur le clavier. Ils se mêlent à d’autres, s’emmêlent à tant de vies. Dehors la pluie ne tombe sur rien d’autre. Il y a l’image du soleil effondré sur moi seul au milieu de la foule, et je rêve, en plein jour, les yeux fermés d’épuisement, dans les cris. C’est une image juste — peut-être que je l’ai rêvée elle aussi, je ne me souviens que de m’être réveillé, et maintenant.
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images du jour passé devant moi (le phantasme du boucher)
jeudi 31 mai 2012
Jeté dans le jour, violence crue des rideaux ouverts qui me font office de réveil depuis quatre jours, et dans la tête qui me poursuivra tout le jour cette image du rêve immense de papillons lancés sur la voiture qu’il faut à tout prix contourner sous peine de, nos cris, et le jour donc, ce matin, la lumière sur les yeux et la fatigue, plus grande encore que l’image de papillons par milliers sur la vitre de la voiture, se lever, rapidement se lever pour affronter le jour et oublier l’image du rêve, tâche impossible, face au jour plus grand encore que la fatigue, douche froide, le geste machinal des départs, puis les départs, dehors, soleil juste entre les deux immeubles de ma rue, oh ma seule horloge fiable, passage à la librairie, les livres que je cherche ne sont pas là, évidente image de ma journée qui commence, je repars avec d’autres, Deguy, pour le deuil, Du Bouchet pour le regard, Michaux parce que, et métro, métro qui comme en travers de la gorge ne passe pas, l’attente du métro est ce qu’il me reste le plus du métro, les tags sur les banquettes, autant d’oracles vivants, et au bout du métro, la Seine, minuscule, ne pas trop se pencher, ne pas se pencher du tout, déjeuner vite, la chaleur toute là, le jour dans lequel s’engouffrer déjà sur sa pointe bascule sur ce trop plein d’étouffement qui finira par se rompre sans doute ce soir je le devine, l’orage, oui je le devine sur les lèvres de cette jeune fille derrière moi qui parle lentement du jour prochain, moi je passe, image évidente de ma journée qui passe, puis la Sorbonne, les longs couloirs de marbre, ce n’est pas du marbre, les hauts escaliers de pierre, est-ce que c’est seulement de la pierre, ma voix qui lance à ceux qui m’accompagnent tu sens le poids de l’histoire, moi, je me dis intérieurement, non je ne le sens pas, je pense aux bruits de mes pas dans la forêt encore, et l’odeur des mousses, je rentre dans la salle, les fenêtres fermées pour éviter le bruit, mais la chaleur insupportable, il faut choisir, on choisit le bruit, et on n’entendra qu’au travers la ville ces paroles dites de l’autre côté de la salle où je suis, les paroles de la pensée vive qui montent dans la salle pour dire non pas la ville, plutôt son approche, oui mais comment la rejoindre pensais-je désorienté, je sors au milieu, passe entre les statues, me pose un peu et rêve devant ce phantasme du boucher, devant une statue on rêve, devant une statue du phantasme du boucher, on rêve plus longuement non au boucher ni à son phantasme, mais au corps rêvant devant tout cela qui s’attarde, évidente évidence de l’image de ma journée qui prend du retard, alors mon corps lancé maintenant dans les escaliers rejoint d’autres métros pour d’autres ailleurs, c’est pourtant toujours la même ville, la banlieue de cette ville qui lui appartient, je crois que cette ville est une banlieue sans centre, on la déplace à chaque déplacement, Bourg-La-Reine, nouveaux arrêts devant la plaque dédiée à Charles Péguy, sa maison d’où il partit, devant laquelle à vingt ans, je m’arrêtais en pleurant, mais sur quoi, tant de soirs de ma jeunesse enfouie quelque part là où ce soir je vais, et ce lycée où je grandis, à vingt ans, et je n’en parlerai pas, ni de mon refus de voir les couloirs de l’internat, ni celui de traverser les longues traverses des salles de classes vides, image de ma vie présente, mais de ces moments de partage, temps où on ne sait ce qui tient du début de la fin, oui, foule de partage, et l’orage soudain arrive, qui n’est qu’une pluie fine, ne prend pas la peine d’éclater, seulement de tomber, comme tombe l’orage fatigué par la fatigue d’avoir été si prometteur tout le jour, et las finalement las de n’être arrivé que là, il tombe comme par politesse, pluie fine sur mon retour, le métro encore, et en partage, phrases qu’on dit vite mais qui tiennent dans l’amitié qu’on leur accorde, et nomment tout ce que je pourrais dire sur les accords et les ajustements d’une vie à sa violence, enfin arrêt saint-augustin, les paroles qu’on échange encore sur lesquelles le silence de ces pages tombent parce qu’elles n’appartiennent qu’à la vie, puis la soirée douce des repas qu’on partage pour célébrer une fin, ou un début, le sourire du frère, le repos enfin gagné sur cinq années qui dura une longue journée, la mienne n’a pas fini de commencer, quand je sors, je marche un peu, ne prends pas le métro tout de suite, me perds près de l’église de la Madeleine, où jadis (combien je me rappelle) oh la perte et le retard, les premiers mots qui ne finiraient jamais, je me perds et me retrouve, redescends sur terre et après ultime métro, rentré finalement, les yeux épuisés d’avoir trop vu les visages et les corps sans en saisir une seule seconde le mystère, et pourtant il faudra l’écrire, cela aussi, je pense, il faudra écrire une longue phrase de cette journée incompréhensible où les signes firent défaut, mais dont le défaut même figurait sans doute le signe parfait, et là — ce couple au coin de la rue, il ne pleut pas, le garçon penché sur la fille, je suis à cinq mètres, ils se regardent tellement, et lentement il la touche comme ce n’est pas possible, le visage, la gorge comme pour l’étrangler et tendrement l’embrasse, il ne sait pas si elle va refuser, elle accepte, c’est le miracle que rien n’avait prévu, alors son visage à lui se détend comme un long corps de garçon qui sait, et ses mains, il sait qu’il peut ensuite, mais quoi, d’abord continuer à l’embrasser, j’accélère le pas, le visage de la fille est caché, longs cheveux noirs qui recouvrent leurs deux visages mais non pas le désir, le garçon est plus grand qu’elle d’une tête, il descend lentement les mains sur les épaules, les seins, s’y attarde, puis la taille, se penche et je crois qu’il pleure, elle aussi, ils tremblent quand je passe à leur hauteur, ils tremblent encore quand je suis plus loin, et davantage, je baisse la tête, et tourne le coin de l’autre rue, quelle image de ma journée, je l’ignore, je me décide immédiatement de la noter telle qu’elle, en la rentrant, à cause du tremblement du garçon et des cheveux tombés miraculeusement sur leur désir, et parce que j’écoute à ce moment là dans les oreilles i might float, la porte de l’appartement s’ouvre, les fenêtres sont ouvertes, et le lit défait sur la nuit déjà là, et l’ordinateur ouvert, et l’image du phantasme du boucher mêlé aux papillons suicidaires et aux tremblements des jeunes filles qu’on embrasse pour mieux les pleurer.
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places de l’imaginaire (jamais nous ne travaillerons)
jeudi 24 mai 2012
Aux heures d’amertume, je m’imagine des boules de saphir, de métal. Je suis maître du silence. Pourquoi une apparence de soupirail blêmirait-elle au coin de la voûte ?`
Je m’imagine : moins que moi, le souffle coupé dans la main qui saigne de tout ce que je ne saurai pas être, et pourtant ; qui d’autre que moi posera son ombre sur mon ombre ; et ma main sur tout ton corps, pour dire : voilà où je suis, la position occupée dans le monde est celle que j’invente à mesure de mes mains, enlacés dans le corps de mon propre désir, le front sur ton dos, et les larmes sèches des arrivées qui ne terminent rien — je m’imagine comme déjà ailleurs, le corps éparpillé derrière un banc du jardin botanique, emporté par les abeilles, le bruit des pas qui s’approchent ; je m’imagine, et je ne me suffis pas, je m’imagine ailleurs encore, je suis chacun que je croise, qui l’ignorent, c’est pourquoi je vais dans leur bouche dire — un pas à faire, il n’y a qu’un pas à faire.
– Et pensons à moi. Ceci me fait peu regretter le monde. J’ai de la chance de ne pas souffrir plus. Ma vie ne fut que folies douces, c’est regrettable. Bah ! faisons toutes les grimaces imaginables.
Et toutes, plus inimaginables encore — qui sont ce que l’écriture a de plus essentiel, quand les mots qu’on écrit inventent l’origine de l’écriture elle-même, et disent : ainsi sont les corps, et le monde, et voilà ceux qui les habitent.
J’ai essayé d’inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J’ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien ! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs ! Une belle gloire d’artiste et de conteur emportée !
Non. Dans le couloir intérieur, j’avais imaginé les refus qu’on opposerait à la possibilité de mon corps avançant au milieu d’autres pour venir les parler, dans le couloir intérieur, j’avais imaginé aussi les ongles griffées sur ma peau — mais pas l’invitation au retranchement, pas cela, non, que le monde viendrait en travers de mon ombre pour dire l’ombre ne passe pas ici, il faut que vous veniez vous, et que vous déposiez votre ombre au pied de cet arbre, dans le coucher de soleil, pour approcher.
Moi, je n’approcherai pas, là, mais ailleurs, oui, où on acceptera mon ombre aussi. Je viendrai avec le coucher de soleil pour le dire aussi, et ce n’est pas m’imaginer coucher de soleil seulement — mais oh d’avoir toutes ces heures couché avec le soleil, voyez, le désir m’est venu de l’amour, le corps vers lui approchant de tous, oui, et dans l’entrelacement de nos cheveux, les morsures qui à la commissures gercées des lèvres, — pardonnez, c’est sans doute l’alcool — diraient, oui, approche-toi, lentement, ne reste pas à la porte, viens plus profondément dire que le ciel est possible, et dans l’image du soleil possible pour tous j’ai cru que le soleil était possible pour moi aussi, et j’ai cru que mon corps était possible en le couchant auprès de lui, en lui, lentement, comme de la lumière tombée sur l’aube qui l’accepte, et je le croirai encore, quand le monde lui s’éloignerait de la terre, je le croirai pour le geste de croire : là où je veux poser mes pieds pour toujours, c’est là où j’irai encore parce que je sais le marcher, oui, je le sais, et l’ouvrir en deux comme un fruit et le boire et le cracher, oui, comme un enfant qu’on aura aimé pour le concevoir tel, aimé d’avoir été conçu.
Moi, je n’imagine pas autrement que les autres imaginent — et cela fait de moi, peut-être, une part d’eux imaginaire : où suis-je sinon qu’en eux seuls qui me font croire que je suis, un peu, une part de la lumière venue se déposer sur le monde pour que je puisse les voir, et mon ombre s’allonger, jusque là.
Qui remuerait les tourbillons de feu furieux,
Que nous et ceux que nous nous imaginons frères ?
A nous, romanesques amis : ça va nous plaire.
Jamais nous ne travaillerons, ô flots de feux !Non, jamais ; nous travaillerons toute la vie pour, ligne de partage, écrire chaque lettre imaginaire de ce jamais.
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le lendemain ou un autre jour (changer de brouillard)
mercredi 23 mai 2012
Le lendemain ou un autre jour — les jours se confondent et les heures : il est toujours une autre heure quelque part, alors j’ai renoncé ; oui, toujours le décalage horaire est une erreur : une invention d’ici, quand le corps désire toujours s’accorder ailleurs —, poser la valise ne repose de rien, ni du trajet, ni des départs. Ici, la pluie ne tombe même plus, sans doute de fatigue, elle a cessé. Le jour s’acharne à durer jusque si tard, mais dans sa clarté de mourant dès l’aube, il n’y a rien qui ne résiste que son déclin, à chaque minute prolongé, qui persiste, et quand la nuit vient, personne pour la voir, aucun éclat bleu soudain qui la fait surgir ; moi, je la regarde, avec mon nouveau visage, poussé sur moi comme le contraire d’un visage (j’ai laissé mes lentilles à Montréal : les yeux qui l’ont vue restent avec elle, c’est bien.)
Et peut-être la mer, tout le pays soulevé là-bas comme, non, pas la marée, mais la mer au milieu de la mer, qui sait qu’elle va mordre plus loin, plus tard, la terre déjà prête pour l’amour des corps échoués sur les rives, cette mer rouge et blanche de lumière, tout le pays là-bas tandis qu’ici tout ce pays n’est resté qu’ici, le pays d’ici, trottoirs jusque sur les murs, et pas de ciel, seulement des ouvertures entre deux immeubles qu’il faut chercher, et creuser avec ses ongles.
Comme si l’on changeait de brouillard, mais à quel taux : ici, le brouillard personne que moi ne le voit, que moi ici qui le passe comme du fil dans la toile tissée d’un jour plus long que trois ans, à lever ma toile que je rêve voir faire le tour d’un corps entier (le mien) : il fait si noir dans cette chambre, et dans ce corps, que je ne vois pas mes doigts taper dans le bruit ces mots que je me laisse dicter par la fatigue qui tout autour, sur les yeux, les cheveux qui m’invisiblent, le visage bronzé sans doute par l’attente des terres à venir, danse.
Moi, je me laisse danser par la fatigue et je pense à ce qu’il faudrait penser pour continuer d’être ailleurs ici. Je me laisserai danser jusqu’au jour suivant, s’il l’ose. Je me lèverai encore une fois bien avant l’aube, vers midi. Il fera toujours aussi nuit. La danse, sur le sol, retombée. Visage encore plus neuf, de pousser sur moi comme le contraire d’un masque. Posé contre le mur, ma valise défaite, de quel combat. Autour de la poignée, les inscriptions incompréhensibles des voyageurs — YUL, comme pour dire, langue inouïe, mais quoi. Sur la table, le travail m’attend. Moi, je ne l’attends pas, le devance même, d’une longueur de mon corps, de toute cette vie latente. Va, que la vie vienne l’épuiser, et l’inventer devant moi, plus loin.
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respire marche pars va-t’en (la douceur infinie)
mardi 22 mai 2012
il y a des cris de sirène qui me déchire l’âme
là-bas en Mandchourie un ventre tréssaille encore comme un accouchement
je voudrais
je voudrais n’avoir jamais fait mes voyagesParis, ce n’est pas vrai, je ne voudrais jamais n’avoir jamais fait ces voyages, Paris dans le même temps usé des choses, là, Paris là sous le brouillard, pas besoin de percer les nuages pour atterrir, c’est dans le nuage même que l’avion ce matin posé a fait revenir à moi l’heure d’ici, mais où est désormais l’heure juste, laissée quelque part peut-être au bord de cette eau, square de la douceur infinie, l’aube réglée sur l’aube précise où mon corps serait à son heure, entre deux heures toujours je resterai là comme entre deux portes, et le vent dehors qui bat, les pluies d’ici, et les rues d’ici semblables dans mes souvenirs à mes souvenirs qui devant moi déjà commencent à m’attendre, mais quand je lève la tête (lève la tête),
les nuages sont les mêmes, et le temps et la pluie, et la ville partout, dehors, une ville hérissée de cheveux défaits trempés jusqu’à l’os, et moi marchant la fatigue sur toutes choses comme le poids abattu de deux semaines passées à traverser les villes neuves, et la mer et les fleuves, et les rues hautes d’autres villes encore, et la langue, neuve aussi, et les révolutions dans les yeux comme à la poitrine, que se libérer de la nausée d’ici n’est pas le fait de l’avion, alors pénétrer dans la ville comme son froid entre dans le corps, pas le choix pour lui survivre et aller, lever la tête pour déceler le bleu de la mer, ou du fleuve, et le goût salé de la mer dans les yeux, non, pas le choix, seulement je sais que derrière quelque chose me précède qui pourrait être la lumière, du ciel bleu, et la couleur du ciel bleu quand on s’en va à l’inverse de la marche du soleil, que l’avion de l’ouest traverse en est vers le lever au moment où il se couche, oh, comme cela forme des couleurs mais il ne faudra rien en dire, seulement faire des voyages à jamais pour croiser cette lumière croisée qui dit la fin des voyages, et qui dit aussi : tu ne sais pas si tu reviens ou si tu pars,
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le soleil se couche jusqu’ici (Québec)
vendredi 18 mai 2012
Il faudra raconter la lumière, parce qu’elle tombe sur moi partout où je regarde, des hauteurs de Québec (la ville) ; et ce n’est pas une image, c’est d’aller jusque là, le sens d’un voyage : repousser derrière soi les continents où il fait nuit plus tôt, laisser durer la nuit jusqu’à des heures impossibles, mais c’est le miracle : ici le soleil se couche six heures plus tard, on se trompe si on parle de rotation horaire, c’est seulement question de résilience des beautés neuves, oui, c’est que ce monde-là n’est pas assez usé, et qu’il dure encore plus longtemps, qu’il repousse et écarte la fatigue plus loin, oui, et qu’il fallait venir jusqu’ici pour l’approcher et faire durer en soi le temps dans ces lieux où il tombe plus loin ; il faudra ensuite aller quelque part le ramasser et le lancer encore, et suivre sa course.
C’est comme de regarder longtemps la ville tomber, sans voir que c’est le soleil qui. Je suis venu ici pour cela aussi. J’aurai fait ce voyage pour monter jusqu’au sommet de la ville (Québec), et la voir tomber. J’écris ce soir dans cette petite chambre et dehors, j’entends les cris d’une foule — je la rêve peut-être, ou est-ce de vivre au milieu d’un mouvement levé digne et grand de jeunesse encore debout, qui fait entendre ses voix, ce soir, si vite tues, qui reviendront ; je suis venu pour cela aussi.
Je dirai un soir comme celui-là, mais plus tard, la ville Montréal et ses lignes droites qui quadrillent l’espace de la pensée ; je dirai la route vers l’est, les collines de soie verte, et le soir le chant des coyotes, les marches des corneilles dans les forêts, le battement de cœur de la forêt quand les perdrix chantent leur corps ; je dirai la maison déplacée jusqu’à la justesse de sa place accordé au monde ; je dirai la route vers le nord et l’arrivée vers le Fleuve dans le sommeil, je dirai l’odeur de Fleuve dans la mer, et comme elle semble là, toute près, la possibilité de l’ailleurs ; je dirai l’absence des phoques sur les pierres sèches ; je dirai Rimouski et les regards de ceux qui écrivaient le corps penché sur les mots à dire, les seuls qui existent, pour approcher ceux qui n’existent pas ; puis je dirai Québec (la ville, Québec).
Mais il faut choisir : « prendre la photo, ou vivre son instant », disait-il, à peu près. J’ai choisi de prendre la photo pour vivre l’instant, mais impossible de l’écrire dans ce geste-là, alors j’ai laissé mes carnets de côté ces derniers jours : je les reprendrai. Impossible d’écrire l’image qui s’impressionne en soi, dans la latence de sa chute. Je dirai plus tard la latence de sa chute et l’impression. Je raconterai la lumière tombée dehors, et sur le visage la lumière déposée aussi de tout cela au dedans, et des ombres sur la citadelle qui viennent immenses, je les dirai aussi, celles quand on veut les approcher, qui s’effacent (oh peut-être les ai-je rêvées, et les cheveux sur la pierre aussi, rêvé comme les cris des foules : pour mieux les désirer, les corps de la ville, nue dans la fatigue qui me gagne, venue se glisser contre le corps dans sa lumière de draps blancs, séchés à la simplicité du vent.)
J’ai marché Montréal, Rimouski, Québec, j’ai marché tous ces jours suivants pour ne pas avoir à les dire, seulement sentir ensuite en moi leur absence. Le soleil tombe sur cela aussi. J’ai marché le pays neuf en moi des manières de l’oublier. Il faudra cela aussi, pour l’inventer. Dire qu’ailleurs existe, que j’ai posé le pied sur lui, et que je suis revenu.
Il y a cette image que je trouve dans l’appareil, sans me souvenir de l’avoir prise. La ville près d’être retournée, tordue, invisible, mais en mouvement, lumière noire en plein jour pourtant, la ville de route et de verticalité de verre, la ville sous les pieds que je chausse. Il y a cette image que j’ai prise, et qui m’a prise avec elle, et qui m’a regardé longuement, en silence, avant de glisser loin de moi.
Mots-clés
[1] L’Éternel Dieu dit : Voici, l’homme est devenu comme l’un de nous, pour la connaissance du bien et du mal. Empêchons-le maintenant d’avancer sa main, de prendre de l’arbre de vie, d’en manger, et de vivre éternellement. Gn. 3.22
[2] C’est ainsi qu’il chassa Adam ; et il mit à l’orient du jardin d’Éden les chérubins qui agitent une épée flamboyante, pour garder le chemin de l’arbre de vie. Gn. 3. 24
[3] Un espoir différé rend le coeur malade, Mais un désir accompli est un arbre de vie. / Celui qui méprise la parole se perd, Mais celui qui craint le précepte est récompensé. / L’enseignement du sage est une source de vie, Pour détourner des pièges de la mort. Pr. 13. 12-14
[4] La langue douce est un arbre de vie, Mais la langue perverse brise l’âme. Pr. 15. 4
[5] Au milieu de la place de la ville et sur les deux bords du fleuve, il y avait un arbre de vie, produisant douze fois des fruits, rendant son fruit chaque mois, et dont les feuilles servaient à la guérison des nations. […] Il n’y aura plus de nuit ; et ils n’auront besoin ni de lampe ni de lumière, parce que le Seigneur Dieu les éclairera. Et ils régneront aux siècles des siècles. Apocalypse 22. 2-5.
Un beau jour vous me dîtes cela, qu’il vous fallait écrire sur Jaccottet pour circonscrire l’espace qu’il fait trembler en vous (quelque chose comme cela)
Devant tree of life à vos côtés, j’ai pleuré devant l’une des dernières scènes : une femme qui cachait les yeux de la mère les découvre dans un geste lent et grâcieux, en remontant les mains jusqu’au ciel, toute l’image baigne dans une lumière blanche inoubliable, puis elle prend les mains de la femme et l’aide à lever ces mains au ciel, faire le signe d’offrir, tendre les mains et les séparer doucement comme on ouvre un rideau, dans la légèreté absolue de tout, puis elle murmure I give you my son
et elle donne ses mains au soleil dans une sérénité de joie et d’extase
vous vous étiez retourné vers moi à ce moment, sans doute m’entendant renifler, c’est que je ne voulais pas que vous me voyiez pleurer parce que cette image atteignait ma vie tout entière que je devais abandonner là, sur le seuil de cet écran (la joie magnifique de cette douleur-là, quand on prend conscience que la vie est plus grande et plus large que toutes les attaches de la terre)
je vous en parle aujourd’hui parce que j’ai songé pendant cette fraction de seconde où l’autre femme retire ses mains des yeux de la mère que le film entier était le chemin de deuil de la mère (la création du monde dans la musique d’une messe des morts) pendant qu’on tenait ses yeux fermés (pour mieux qu’elle les ouvre bien sûr)
j’ai pensé cela : une manière de dire : oui, je fais ton deuil pour te laisser naître (et ta vie est ma joie et mon propre deuil)
je t’abandonne pour que tu puisses vivre et mourir, et je nais par là-même à la mer, au monde vers lequel je reviens de tant t’avoir aimé, dans la conscience de sa beauté, sa majesté, et je te retrouve en lui, parce que tu es venu te dissoudre dans chaque rayon de soleil, feuille, blessure de vent, beauté matricielle et entière des choses
(et je ne peux aimer que là)
que la mort par mon geste adressé au vent est passée du côté de la lumière
et ainsi, tree of life comme le miroir de léda : un rêve sous l’aile du cygne endeuillé - puis aux dernières pages/images : ouvrir les yeux (éphéta) - et donner l’enfant au ciel,
avoir enfanté un monde qui a touché un continent et des océans de sensations (seule l’échelle du monde puisse être juste digne pour un enfant) : rendre le monde au monde et sentir en moi la somme des mondes qui m’ont traversée (parce que tout mouvement suppose sa légèreté, que seule pèse l’immobilité, les fossiles, et je m’en envole un peu pour semer encore dans l’herbe du jardin)



